mercredi 25 mars 2015

Saint HERMELAND (ou HERBLAIN, HERBLAND, ERMELAND, ERBLAND), abbé et confesseur


Saint Hermeland ou Herblain, abbé

Natif de Noyon, Hermeland travaille d’abord comme échanson royal à la cour de Clotaire III, puis se retire à Fontenelle où il devient moine sous la direction de Saint-Lambert. Après avoir été ordonné prêtre, il est envoyé avec douze autres moines sur l’île d’Aindre, dans l’estuaire de la Loire, près de Nantes pour y fonder une nouvelle abbaye où il mourra en 718.

SOURCE : http://www.paroisse-saint-aygulf.fr/index.php/prieres-et-liturgie/saints-par-mois/icalrepeat.detail/2015/03/25/14211/-/saint-hermeland-ou-herblain-abbe

Saint Hermeland

Abbé d'Indre - Confesseur ( 718)

Hermeland, Erbland ou Herblain. 

Issu d'une famille noble de Noyon dans la Picardie, il fut élevé à la cour du roi Clotaire III. Puis il entra à l'abbaye de Saint Wandrille. Mis à la tête d'une douzaine de moines, il fonda un foyer de prière dans l'île d'Indre, sur la Loire, non loin de Nantes. Cette île a été submergée par les modifications du cours du fleuve. Une localité conserve cependant sa mémoire : Saint-Herblain-44800

Lire aussi: Saint Erbland, Abbé d'Aindre en Bretagne, sur le site internet de la Paroisse de Saint Hermeland et Bienheureux Jean XXIII, Eglise de Couëron, Indre, La Chabossière et Saint Herblain.
Dans l’île d’Indre près de Nantes, vers 720, saint Hermeland (Herblain), qui quitta la cour du roi Clotaire III pour entrer à l’abbaye de Fontenelle, et de là fut envoyé comme premier abbé d’une fondation monastique voulue par l’évêque de Nantes saint Pasquier.


Martyrologe romain


SOURCE : http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:Lq6RC8O4VlsJ:nominis.cef.fr/contenus/saint/858/Saint-Hermeland.html+&cd=10&hl=fr&ct=clnk&gl=ca

S. ERBLAND, Abbé d'Aindre en Bretagne - fête le 25 mars -
SAINT ERBLAND  naquit à Noyon, d'une famille très distinguée. Il connut de bonne heure que la véritable noblesse ne consiste que dans la vertu. Durant le cours de ses études, il se préserva des vices si communs parmi la jeunesse. Ses parents l'ayant envoyé à la cour de Clotaire III, il y obtint la charge de grand échanson. Il traversa le dessein qu'on avait de le marier, en renonçant au siècle pour toujours. Il quitta la cour avec l'agrément du roi, et se retira vers l'an 668, dans le monastère de Fontenelle ou de Saint Vandrille, au pays de Caux, alors gouverné par Saint Lambert. Son noviciat fini, il fut admis à la profession religieuse. Sa vertu extraordinaire détermina ses supérieurs à le faire ordonner prêtre par saint Ouen, archevêque de Rouen. Il célébrait tous les jours la messe ; et afin de s'acquitter plus dignement de cet auguste ministère, il se rendait lui-même une hostie vivante par l'exercice de la mortification.

Quelques temps après, Saint Pascaire (saint Pasquier) évêque de Nantes, voulant fonder un monastère qui répandit la bonne odeur de Jésus-Christ dans son diocèse, pria Saint Lambert de lui donner quelques-uns de ses disciples. Le saint abbé fit partir pour Nantes douze de ses religieux, sous la conduite de Saint Erbland. Le prélat les reçut avec de grandes démonstrations de joie, et les conduisit dans l'île d'Aindre, qu'il leur avait destinée . Ils y bâtirent deux églises : l'une sous l'invocation de Saint Pierre, et l'autre sous l'invocation de saint Paul. Pascaire en fit solennellement la dédicace, et accorda beaucoup de privilèges aux religieux. Le roi Childebert III confirma ce nouvel établissement et prit l'abbaye sous sa protection.

L’abbaye d'Aindre devint bientôt célèbre par la multitude et par la vertu de ceux qui l'habitaient ; on en tira diverses colonies pour peupler les maisons que la piété des fidèles bâtissait de toutes parts. Le saint suffisait par sa vigilance au grand nombre de ses occupations.. Il quittait tous les ans son monastère, pour aller passer le carême dans l'île d'Aindrinette, qui en était à quelque distance. Il en agissait ainsi pour se mieux disposer à célébrer la fête de Pâques. La vieillesse ne lui fit rien relâcher de ses austérités. Tout ce qu'il accorda à ses infirmités fut de se décharger des soins du gouvernement.

SOURCE : http://webcache.googleusercontent.com/search?q=cache:eM15_hhITswJ:rivage-nantes.cef.fr/HISTOIRE/vie_hermeland.htm+&cd=2&hl=fr&ct=clnk&gl=ca


Vita Hermelandi

Présentation du texte

Ce texte fut vraisemblablement rédigé à la fin du VIIIe siècle, ou au début du IXe siècle, par un hagiographe de la première génération carolingienne. Il appartient au genre littéraire de la vita, ou vie de saint, qui a pour objet d’offrir à la postérité, et aux fidèles, le récit des actes d’un saint destiné à pérenniser son culte. Le poids du contexte et l’atmosphère dévotionnelle dans laquelle baigne la vie du bienheureux nous appellent à soumettre ce type de source à un questionnement précis et adapté. Nous reproduisons ci-après une traduction qui nous a été aimablement proposée par M. Bruno Judic, Professeur à l’Université de Tours.

Le récit expose en XXX chapitres l’existence d’Hermeland, abbé d’Indre, en livrant notamment, avec précision, les raisons ayant motivé le choix du lieu d’implantation du sanctuaire, un rappel des qualités morales attendues de la part des frères de la communauté monastique, un descriptif de la vie monacale et des gestes quotidiens ainsi qu’une présentation des miracles de guérison et de conversion attribués au saint. La rédaction de la Vita Ermelandi puise fidèlement aux sources traditionnelles des hagiographies du Haut Moyen-Age : vie et pastorale de saint Benoît et écrits de Grégoire le Grand.
De sa lecture, il apparaît la réalité des liens tissés entre Indre et les autres établissements de la vallée de la Loire et au-delà le rapport filial avec l’abbaye de Fontenelle dont le culte du fondateur Wandrille est exercé par les compagnons d’Hermeland. D’ailleurs, l’abbaye d’Indre était possessionnée dans l’estuaire de la Seine. Enfin, la création du monastère d’Indre a également un caractère politique car elle consacre la volonté des rois mérovingiens, et de l’aristocratie gallo-franque, d’asseoir leur contrôle de l’estuaire de la Loire face aux Bretons.

Texte original traduit

Ici commence le prologue de la Vie du très bienheureux Ermeland, abbé et confesseur.

La sacrosainte mère Eglise se réjouit que les Pères éminents, prévenus par la grâce de la largesse divine, aient obtenu la palme dans le combat contre le serpent. Avec la lumière qui leur a été jusqu'alors accordée ces pères utilisaient des biens mortels ; après la fin triomphale du combat, ils jouissent sans discussion de cette lumière infiniment meilleure qui émane de la déité incirconscrite. L'Eglise a institué avec sagesse que les mémoires futures seraient guidées pour la postérité par des discours éloignés de l'éloquence séculière, sans l'ombre de la moindre flatterie, bien plus, par l'exposé d'un récit simple. Même si l'heureuse nativité [des saints] au temps de leur naissance au ciel les a séparés des regards des mortels, la récitation fréquente de la lectio permet de les représenter aux regards des fidèles qui, de cette manière, s'efforcent de tout cœur d'imiter leurs actes courageux, qui sont enrichis de leurs vertus et sont confortés dans l'humilité par les vertus mêmes qu'ils ne peuvent imiter. Ceux qui poussés par cette affection, s'appliquent à écrire la vie des saints, en recherchant la récompense et en négligeant la faute, ne peuvent, en aucune façon, faire défaut - c'est tout à fait clair pour tous les sages. C'est pourquoi, inspiré par cette longue méditation et surtout a la demande des frères, je décidais que soit livré à l'écriture de la page ce que j'ai appris par le témoignage oculaire et le rapport des frères (1) à propos des vertus du bienheureux confesseur Ermeland qui est venu depuis les bouches de la Germanie (2) jusque dans nos régions et qui a brillé de vertus resplendissantes, pour ainsi dire, tel un nouveau Benoît. J'étais cependant empêché par deux obstacles : ou bien qu'on attribuât quelque témérité à un style inerte dans la mesure où j'aborderais l'écriture des actes d'un si grand Père avec un discours plébéien, moi qui ne suis nullement maître d'un savoir privilégié (3), ou bien, alors que je serais moi-même entrainé dans quelque chemin lugubre et détourné, je m'efforcerais de montrer aux autres qu'il faut imiter la voie d'un très saint homme qui ne s'est jamais déroulée hors du droit chemin en négligeant moi-même de l'imiter. J'ai longtemps roulé mes pensées sous la poussée de cette double crainte, prostré à terre, confiant au repos les articulations fatiguées d'un paresseux désespéré de cet ouvrage. Finalement, à l'instigation et à la demande des frères, l'ouvrage que j'ai délibéré de fuir en l'abandonnant pendant longtemps (4), sous le voile de l'obéissance, malgré l'abandon de mes propres forces, mais confiant dans la miséricorde du seul Tout-Puissant, cet ouvrage que Lui m'a donné, moi, Donat (5), j'ai entrepris de l'insérer dans ces pages. Comme si j'avais les genoux fixés au sol (6), je prie tous ceux qui, sous l'estime de l'humilité, tourneraient un regard sacré pour lire cet opuscule, qu'ils ne jugent pas dignes de moins hauts éloges les actions courageuses de ce père [Ermeland] à cause d'une dictée sans art, mais qu'ils daignent se souvenir de l'auteur grossier de cet ouvrage. Que ce livre mérite d'obtenir du pieux Juge le pardon des délits et la couronne perpétuelle et que ses lecteurs méritent, à cause des prières de miséricorde, d'être enrichis de la gloire éternelle, avec la largesse du Christ.

Fin du prologue.

(1) Cf. Virgile, Enéide I, 1 : le premier qui, des rivages de Troie, s'en vint… (2) Cf. Greg. M. Dial. I, prologue : Je tiens d'anciens fort vénérables ce que je vais raconter. W.L. (3) Cf. Lettre de Sedulius à Macedonius (éd. Huemer p.1) : celui qui n'est soutenu par aucune prérogative d'une science ancienne. W.L. (4) Cf. Greg. M. Règle Pastorale, lettre-dédicace: des charges que j'ai voulu fuir en me cachant. (5) Le jeu de mots ab ipso donata donatus et ipse se comprend si le nom de l'auteur est Donatus. W.L. (6) Cf. Aldhelm, epistola ad Acircium (Opera ed. Giles p.327) : J'implore en suppliant comme si j'avais les genoux fixés. W.L.

Début des chapitres de la vie du bienheureux confesseur Ermeland.


1. Sa naissance, son engagement dans la milice royale, sa conversion et sa conduite.
2. Son arrivée à Nantes.
3. La découverte de l'île d'Indre.
4. La construction du monastère.
5. La vision de l'âme de l'abbé Maurontus.
6. Par son signe la quantité de vin dans un vase augmente.
7. Les chenilles mises en fuite par son mérite.
8. Le petit poisson tiré du fond de la Loire par sa vertu et qui rassasia toute sa congrégation. 9. La lampe allumée par son signe.
10. La blancheur du chemin par lequel il s'avançait.
11. Le vin offert en abondance est augmenté par son mérite.
12. Le vol qu'un voleur n'a pas pu cacher en sa présence et les bœufs emportés par un autre voleur.
13. Du vin déborde de la main d'Agatheus sur son signe.
14. Il voit en esprit l'âme d'un frère de la cella de Creon.
15. La cella dans laquelle il s'enfermait par amour de la vie contemplative, et la mort de l'abbé Adalfredus.
16. L'abbé Donatus qu'il se choisit comme successeur à la direction du monastère.
17. Sa mort est prédite aux frères et sa dormition dans le Christ.
18. La translation de son corps et le parfum qui s'échappe du tombeau.
19. Un malade retrouve l'usage des pieds sur son tombeau.
20. Le boiteux guéri à son tombeau.
21. La guérison d'un sourd-muet.
22. Un homme qui avait injustement dérobé un bien du monastère.
23. Le fouet qui reste attaché a la main d'un homme et qui est détaché sur le tombeau du saint.
24. A nouveau la guérison d'un sourd-muet.
25. A nouveau un autre boiteux.
26. A nouveau le boiteux Leutbertus.
27. L'aveugle Aldefredus retrouve la lumière.
28. Un paralytique guéri.
Fin des chapitres.

Début de la vie, insigne par les vertus, du vénérable Ermeland abbé et fondateur du monastère qui est appelé Indre, dans la province de Nantes, entouré de toutes parts par la Loire.


1. Déjà par l'univers tout entier, partout, nombreux étaient les rois qui soumettaient leur cou au joug de la religion chrétienne, et la foi de la sainte Eglise, ayant repoussé l'obscurité de l'erreur, brillante de la lumière de la vérité évangélique, jouissait d'une paix tranquille dans tout le territoire soumis à Clotaire roi des Francs (1). Le vénérable Ermeland, doté dès le commencement d'une naissance de qualité, lui qui allait profiter des biens perpétuels, vint au jour temporel grâce à des parents très nobles parmi les habitants de Noviomagus (2). Ce très bienheureux, nourri des meilleurs plats de parents nobles et, comme c'est l'habitude, entouré de l'affection admirable d'une famille de noble descendance, par la provision d'une si grande générosité, imprégné de la grâce de son progrès, fut confié à ceux qui l'instruisirent dans les lettres. Il était complètement instruit avant tous les compagnons de son âge, il transcendait par la gravité des mœurs toute la pétulance enfantine et il n'offrit aucun assentiment à la volupté de la séduisante concupiscence (3). Piétinant par l'ardeur de l'esprit la lascivité de la chair, il préférait la noblesse de l'âme à la noblesse de la chair, de sorte que, dans les leçons elles-mêmes, consacré par la probité de l'âme, ce brillant enfant était jugé admirable par tous.

Ses parents voyaient qu'il était pour l'essentiel instruit dans les doctrines des lettres et qu'il était apte aux milices royales. Ils le retirèrent des leçons de l'école et l'introduisirent à la cour royale, et ils le recommandèrent au roi des Francs pour qu'il soit armé avec un grand honneur, de sorte que, par le chemin de cette milice, il parvienne à l'honneur qui était dû à ses parents. Mais l'homme de Dieu Ermeland, plaçant toute la gloire et tout le sommet de ce siècle après l'amour du Christ, désira bien plus gagner les joies durables des justes à travers les peines du siècle qui passe, que de souffrir les supplices perpétuels des injustes à travers la gloire transitoire du monde. Son saint désir fut longtemps empêché par la volonté de ses parents. En effet ce qu'eux-mêmes s'efforçaient de faire pour la gloire de sa dignité, lui-même jugeait que c'était aux dépens de son salut, en rappelant la phrase de l'apôtre qui dit : « Personne, combattant pour Dieu, ne s'implique dans les affaires séculières » (II Tim 2, 4). Et s'il n'avait pas semblé contredire la sentence de ce même apôtre où il dit : « Fils, obéissez à vos parents » (Eph. 6, 1), en aucune manière ils n'auraient pu le persuader de recevoir la milice terrestre, lui qui briguait les biens célestes. Prenant garde à ne pas être, dans une autre situation, contraire aux conseils salutaires (4), et considérant en même temps qu'il n'avait pas encore atteint la faculté d'avoir son propre jugement, faculté qu'il s'occupait à fuir en l'abandonnant en esprit, il reçut l'habit militaire malgré lui jusqu'a l'apparence corporelle. Protégé par le Seigneur, aussitôt, tandis qu'il se tenait dans la salle royale, de jeune recrue il est fait parfait soldat ; et, grâce à sa beauté, il retourna le cœur du roi et de tous les grands (optimates) en sa faveur, dans une telle mesure que le roi l'embrassa d'un très grand amour et, malgré son refus, il l'établit comme intendant de sa boisson et chef des échansons (5).

Alors que, pendant quelque temps, il accomplissait la fonction qu'on lui avait confiée de manière prudente à la satisfaction de tous, convaincu par ses parents et ses amis, il fut fiancé à la fille d'un grand (optimas) très noble, mais il ne souhaitait en aucune manière la recevoir. Il décida le jour où il s'unirait à elle dans le mariage ; et il s'activait de tout l'effort de son esprit non seulement à sortir du lien conjugal mais aussi à sortir le cou de son esprit de toute activité séculière, parce qu'il désirait le soumettre au joug léger du Christ. En effet il n'était pas un auditeur oublieux en vain des conseils du Seigneur aux oreilles du cœur. Le Seigneur a donné ce conseil salubre au genre humain en disant : « Celui qui n'abandonne pas son père ou sa mère, ses frères ou ses sœurs, sa femme ou ses enfants, ses champs et tous ses biens à cause de mon nom, n'est pas digne de moi » (cf. Mt 11, 30; Jac 1, 25) et « Celui qui veut venir après moi, qu'il se renie lui-même, qu'il prenne sa croix et me suive » (Mt 19, 29; 10, 37; 16, 24). Mais en tant qu'excellent exécuteur d'une tâche plus difficile, retenant ces paroles au plus profond de son cœur, ce qu'il a entendu par l'oreille du corps, il a pris soin de l'accomplir en action selon la faculté de ses forces. Confiant dans l'inspiration divine, écartant tous les divertissements du siècle, il abandonna sa fiancée, refusa les noces, et, nu dans les activités terrestres, il saisit la croix nue du Christ (cf. Eph 6, 12), en tant qu'athlète du Christ, pour combattre contre les esprits de la méchanceté et, sur un droit chemin, les pieds fortifiés par les doctrines évangéliques, il se mit à suivre la voie royale (cf. Nb 21, 22).

Craignant que le tumulte des affaires séculières ne fasse obstacle à son projet s'il demeurait plus longtemps dans les armées des peuples, il se rendit en présence du roi et demanda avec une humble dévotion que la clémence royale lui donne une autorisation (6), de manière à ce que, ayant abandonné la milice du palais, il se livre à une communauté régulière pour combattre pour le Christ. Mais le roi l'embrassait d'une très grande dilection, il ne supportait pas d'être séparé de lui et résistait ainsi à ses grandes prières, il le persuadait de ne pas abandonner sa compagnie dans un âge aussi vert et florissant. Et alors qu'il tourmentait son esprit avec de telles considérations, le roi ne réussit pas cependant à changer son saint projet. Le saint homme persista dans ses prières, enfin la clémence du prince fut remplie de la crainte du Seigneur et le roi accorda volontiers l'autorisation qu'il avait longtemps refusée.

Le très bienheureux Ermeland sortit du palais avec la bénédiction du roi et des grands (optimates) et, il se rendit rapidement au monastère de Fontenelle ou le vénérable Lambert dirigeait en tant que père régulier des moines. Il désira en effet la conversion dans cette communauté et il obtint l'effet de ses prières par l'abbé lui-même et tous les frères. Selon la coutume de la vie monastique, il est éprouvé dans la cellule des novices (7). On le trouve si parfait et on prouva par des indices très évidents que non seulement il pouvait suivre mais encore dépasser par la probité de sa conduite non seulement les néophytes mais encore ceux qui, à un âge avancé, ont usé toute la vigueur de leur corps sous la perfection de l'habit de la vie contemplative (theorica vita). Quand son épreuve de la coutume régulière dans la cellule des novices fut achevée, il confirma le vœu de perfection par une promesse sacrée, et ayant rejeté toutes les pompes du monde, entouré par le conseil des autres compagnons, en athlète viril, suivant le chemin de toutes les vertus, n'obéissant du moins à aucune persuasion des démons même la plus petite, il foula aux pieds la tête de l'antique serpent dès le début de sa vie monastique. Autant de fois on machinait d'accumuler des tentations sur lui, autant de fois l'homme du Seigneur gagnait des triomphes sur le serpent en sautant de joie. Il était en effet illustre par la charité, dévot par la foi, sûr dans l'espérance, doux dans la patience, premier dans l'obéissance, assidu a la prière, discret dans l'abstinence, fort dans les veilles et orné de toutes les vertus de telle sorte que, parmi les autres compagnons, il brillait clairement du rayon des vertus comme l'étoile de lumière plus claire que les autres étoiles.

Le vénérable abbé Lambert comprenait cela avec une intuition sagace et il aimait celui qu'il avait reçu pour l'instruire en tant que disciple, il le vénérait comme un maître à cause de la beauté de ses vertus. Le jugeant digne par-dessus tout des saints autels, il le fit ordonner prêtre par l'évêque de ce pays, jugeant convenable qu'un homme si illustre et aussi saint soit chargé de la fonction de consécration du corps et du sang très sacrés du Christ lui qui, arraché à l'ordure de l'habit séculier comme la perle très précieuse par le Seigneur, placé parmi des compagnons observant le célibat dans un monastère, comme la lanterne sur un candélabre, brillait plus clairement que tous en suivant la vie contemplative (theorica vita). Une fois ordonné, il manifesta une si grande vigueur et une si grande affection de cette fonction, et dévoué à Dieu en offrant chaque jour l'oblation avec application, qu'il devint lui-même une hostie vivante pour Dieu par la macération de son corps.

(1) Clotaire III 657-673. W.L. (2) On ne sait s'il s'agit de Nimègue, Neumagen près de Trèves, Nijon (Vosges), Saint-Loup dans les Ardennes - ou un autre Noyon ou Nouvion. W.L. (3) Cf. Greg. M. Dial. II, prol. Au-dessus de son âge dans toutes ses manières, il ne donna rien de son âme au plaisir sensuel. Aetatem quippe moribus transiens, nulli voluptati animum dedit. W.L. (4) salutaribus monitis, cf. formule d'introduction du Notre Père dans le canon de la messe. (5) Cf. Vie de saint Bonnet (Vita Boniti) c.3 : Comme le roi l'aimait de toutes ses forces, il ordonna qu'il devienne le chef des échansons. Cumque ab eo (scil. rege) obnixe diligeretur, principem eum pincernarum esse praecepit. W.L. (6) Cf. Concile d'Orléans de 511, c.4 (MGH Conc. I, 4) : qu'aucun laïc n’ose occuper la fonction de clerc si ce n'est avec l'ordre du roi ou la volonté du juge. ut nullus saecularium ad clericatus officium praesumatur nisi aut cum regis iussione aut cum iudicis voluntate. W.L. (7) Cf. Règle de saint Benoît (Regula Benedicti) c. 58 : Ensuite qu'il soit placé dans la cellule des novices. Postea sit in cella noviciorum. W.L.

2. Son arrivée à Nantes


A cette époque donc où l'homme de Dieu Ermeland se montrait d'une si grande vertu dans le monastère, Pasquier, de pieuse mémoire, attaché à la charge pastorale, gouvernait en tant qu'évêque l'Eglise de Nantes. Un jour, il nourrissait le peuple, qui lui était confié, des mets de la vie céleste selon ce qui convient à chacun des deux degrés, car ce peuple, lié par le lien de la plus grande charité, est réparti entre les deux habits de l'ordre ecclésiastique, les clercs et les laïcs, et il exposait avec sa célèbre faconde ce qui convient à chacun des deux ordres, mais il faisait aussi mention du troisième degré, c'est à dire les moines, qui jusqu'alors semblait presque inconnu aux habitants du rivage occidental de l'Océan (1) et il montrait un degré plus parfait que les autres selon la parole même de la Vérité qui dit : « Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et viens, suis-moi » (Mt 19, 21). Tous aussitôt animés de l'esprit divin, à voix basse, prièrent leur évêque qui, plus que tous, brûlait de l'ardeur de ce désir, pour qu'il daigne rechercher de tous cotés des hommes de cet ordre qui mèneraient la vie de cette perfection dans leur territoire si un lieu convenable pouvait être trouvé. Ils disaient qu'ils faisaient tellement confiance à la miséricorde du Seigneur que, si des hommes de cette vie demeuraient parmi eux, ils pourraient être utiles certes pour être imités d'un petit nombre mais aussi pour intercéder pour tous les indigènes de cette terre.

Ce même évêque considéra son propre cœur et le cœur de son peuple, sous l'inspiration du Seigneur, et ne refusa pas de les écouter comme effet d'une volonté unique pour le succès de cette affaire. Il approuva certes avec compliment leurs prières et envoya rapidement des messagers résolus au vénérable abbé Lambert qui gouvernait alors le monastère de Fontenelle sous l'habit sacré de la vie monastique. A travers les messagers, il priait sa sainteté [Lambert] que, par sa largesse, son désir et celui de son peuple obtienne l'accomplissement de leurs vœux. Les messagers, munis de la bénédiction de leur évêque, sortirent de chez lui et entamèrent leur chemin sacré. Ils parvinrent facilement, sous la conduite du Seigneur, au monastère de Fontenelle. Ils sont bien reçus par les frères et on les présente au vénérable Lambert. Alors, sur l'ordre de leur père, ils lui adressent les paroles suivantes : « L'évêque Pasquier, qui aime beaucoup votre sainteté, bouillant d'une dévotion sacrée et poussé par la demande et les prières de tout le peuple qui lui est confié, désire du vœu le plus brûlant que, dans son diocèse, dans un lieu qu'il prépare pour eux, des moines mènent une vie régulière par la grâce de l'exemple et, pour le profit de la sainte Eglise, rendent une louange perpétuelle à Dieu. Apprenant en effet - car la réputation de votre sainteté a volé de long en large - que votre congrégation brille par la beauté de cette religion plus que d'autres, il prie que votre sainte largesse lui envoie des moines très religieux qui ont appris à très bien mener cette vie et à la transmettre à d'autres, pour qu'il puisse accomplir par eux ce qu'il désire ».

Quand l'abbé apprit que le prêtre de Dieu [l'évêque] brûlait d'une telle dévotion avec le peuple qui lui était confié, en premier lieu il rendit les plus grandes grâces à la Trinité toute-puissante et indivise ; ensuite, il appela le bienheureux moine Ermeland et il ordonna qu'on expose à nouveau devant lui la demande du vénérable Pasquier et enfin il donna une réponse de cette manière : « Il apparait, mes très chers fils, que les vœux de l'évêque Pasquier et de son saint troupeau respirent une très sainte dévotion comme inspirés par la divinité. Aussi pour mériter de participer à la réalisation d'un si grand vœu et bien que je me prive d'un grand soutien, je m'appliquerais à accomplir la demande présentée à notre petitesse, par l'intermédiaire de ce frère Ermeland qui m'est très cher et d'autres frères envoyés avec lui, si j'apprends, de manière certaine, qu'il a établi un monastère tel que, dans les temps futurs, les frères qui y vivent, autant qu'on peut l'éviter, ne soient troublés par aucun dommage. En effet, la vie de notre habit exige une très grande tranquillité et ne souffre en aucune manière une grande dépense, lorsqu'elle est tournée vers la contemplation des biens célestes, si elle est détournée de l'inspection des biens d'En-haut par les querelles des méchants. Si donc il a construit le monastère sur un domaine de son Eglise, dans lequel ceux que nous envoyons et d'autres divinement inspirés et provoqués par leur exemple habitent retirés du siècle, ils profiteront certes de la paix souhaitée tant qu'il est vivant. Mais, après sa mort, si le monastère demeure sous la domination de son successeur, comme nous avons découvert que cela se passe dans certains monastères, ils seront troublés par de grandes inquiétudes à cause de l'instinct de cupidité des méchants, de sorte que la nécessité les poussera à quitter ce lieu et les contraindra à divaguer errant çà et là. Mais pour moi, si une telle chose devait se produire, à moi qui envoie là-bas des moines qui me sont confiés, il m'incomberait un grand péril et, pour lui aucune part de récompense ne serait ajoutée. Mais s'il désire édifier le monastère en considérant la rétribution éternelle, je l'exhorte à ce qu'il en remette la protection aux mains du roi, et que la clémence du roi daigne faire un précepte tel qu'aucun autre pouvoir qui serait sous l'instigation de l'esprit malin n'ose s'ingérer par la violence contre ceux qui habitent le monastère en lui retirant toute occasion de domination (2). De cette manière, sous la protection de la défense royale, ils pourront interpeller la clémence du Christ pour le roi et pour tout son royaume librement dans une paix perpétuelle, sans aucun assaut des méchants ». « Ne t'attarde pas, disent-ils, ne t'attarde pas sur de telles suppositions, père. Car tu peux, d'une manière très certaine, avoir confiance dans la bonté de notre père Pasquier, parce qu'il accomplira, selon la volonté du Seigneur, toute l'affaire de cette œuvre selon l'ordre de ta bouche ».

Alors rassuré par les promesses des messagers, il dit au bienheureux Ermeland : « J'ai confiance dans ton très grand sens religieux, mon très cher fils, et bien que par ton absence corporelle il m'en coûte, de toute évidence, une très grande dépense, je veux t'envoyer au vénérable Pasquier avec douze frères pour lesquels je t'établis comme père à ma place, de sorte que, sous la dictée de ton magistère, il construise un monastère comme il le souhaite. Cependant je ne tenterai en rien d'agir dans ce domaine sans ton avis, mais je confie toute l'affaire de cette négociation à ton jugement prudent. » « Je t'en prie, dit-il, Daigne, mon père, ne pas rejeter notre volonté à ce sujet, cette volonté que j'ai livré pour le Christ à ton jugement, mais, partout où tu m'auras envoyé, j'irai avec la meilleure volonté du monde et de tout mon cœur comme si l'ordre m'en était donné par la divinité (3); ainsi que la volonté du Seigneur - et la tienne - soit faite. » Alors rempli de joie ce même père le félicita pour son excellente obéissance et dit : « Allons, mon fils, engage-toi en tant que soldat du Christ dans ce chemin favorable, entame une œuvre digne de louanges, c'est autant de moyens par lesquels toi et beaucoup d'autres mériteront d'entrer dans les royaumes des cieux. » Comme il exhortait, avec de telle paroles, Ermeland et les autres qu'il envoyait avec lui en leur recommandant principalement de maintenir et garder virilement la règle sainte, eux-mêmes et tous les frères se précipitèrent dans des embrassades mutuelles (4), se donnant l'un a l'autre le baiser de paix et ils les laissèrent partir en priant qu'ils obtiennent tous les bienfaits et en disant : « Que la grâce de la Trinité d'En-haut vous soit confiée et qu'elle dirige favorablement toutes les œuvres de vos mains et qu'elle daigne protéger et conserver le lieu de votre habitation pour le salut de nombreuses âmes dans une garde perpétuelle. »
Après avoir demandé et généreusement reçu la bénédiction, il se mit en route avec les messagers de l'évêque. Ils se hâtaient pour se présenter devant lui, priant que le Christ accorde la consolation que l'œuvre ordonnée soit accomplie pour lui, et ils parvinrent ainsi jusqu'à Nantes sous la conduite du Seigneur. Alors le bienheureux Ermeland entra dans la basilique des bienheureux Pierre et Paul avec ses compagnons dans l'intention de prier. Le vénérable évêque entendit qu'ils étaient arrivés, exultant d'une joie ineffable, il dit : « Le Seigneur s'est souvenu de moi, il daigne accomplir le vœu de mon désir (cf. I R 1, 19). » Et il courut à leur rencontre à la porte de la dite église et dit au bienheureux Ermeland : « Béni soit le Seigneur qui t'a envoyé, pour ton arrivée (cf. Gen 30, 30), c'est le Seigneur qui a dit, par la bouche du bienheureux David ce qui est bon et beau et aujourd'hui il a daigné l'accomplir en faisant que des frères habitent en un seul lieu » (cf. Ps 132,1). Comme il avait présenté à lui et à tous les siens, en les recevant comme des anges, un repas promptement servi et qu'il avait exposé à ses oreilles tout son désir, le bienheureux Ermeland récita devant lui ce que son père avait opposé aux messagers de l'évêque et leur réponse et enfin ajouta : « Et maintenant, si ta sainteté a voulu obéir au conseil de mon père, comme le Seigneur l'a attribué à notre exigüité, nous nous efforcerons d'accomplir tout ce que tu auras ordonné. Mais s'il plait autrement à votre paternité, en conservant la charité inviolée nous retournerons à notre père selon son précepte. » « Personne plus que moi, dit-il, très cher frère, ne désire établir la perfection de cette œuvre avec une fermeté perpétuelle, moi qui apparaît comme son auteur et son fondateur, et ainsi selon ta suggestion et celle de ton père et selon la promesse de nos messagers, non seulement je te confierai toi-même à la domination royale avec la cella que nous nous disposons à construire et avec tous les biens que je confirmerai ici pour le secours des frères qui y habiteront selon l'autorité canonique, et je vous ferai obtenir un précepte du roi; mais encore je prendrai soin d'accomplir très volontiers tout ce que j'aurai pu examiner avec toi de commode et d'utile pour la tranquillité perpétuelle de ce lieu. Mais toi, considère avec un prudent conseil comment réaliser selon les rites ce que je désire. » Le bienheureux Ermeland, sachant que l'âme du pontife était vide du bouillonnement de l'avarice, lui parla humblement et dit : « Que le Seigneur qui est l'inspirateur de ce vœu fasse qu'il soit accompli selon ton cœur et confirme ton conseil en bien (cf. Ps 19, 5). Et moi, après avoir reçu la trêve de votre bénédiction, je viendrai demain annoncer à vos oreilles très sacrées tout ce que j'aurai pu examiner sur ce sujet avec la volonté du Seigneur. »

(1) L'auteur emprunte ces mots en grande partie à la Vie de saint Paterne (Vita Paterni) de Fortunat c.10, 33, MGH Auctores Antiquissimi IV, 2, p.36 : de nombreux monastères ont été fondés par lui à Coutances, Bayeux, Le Mans, Avranches, Rennes et en Bretagne. W.L. (2) L'abbé de Fontenelle répond au vœu de l'évêque Pasquier à la condition que des biens soient donnés en toute propriété au nouveau monastère, propriété garantie par la puissance royale. (3) Cf. Regula Benedicti c.5 : comme s'il s'agissait d'un commandement divin. W.L. (4) Cf. Saint Jérôme, Vita Pauli c.9 : ils se mêlent dans des embrassades mutuelles. W.L.

3. La découverte de l'île d'Indre.


Comme, le jour suivant, l'aurore répandait sur les terres une lumière nouvelle, le bienheureux Ermeland, après avoir accompli l'office de laudes du matin, vint chez l'évêque Pasquier et lui dit : « Ordonne qu'on nous prépare une barque, dans laquelle avec mes compagnons, en ramant sur le cours de la Loire, nous puissions examiner tous ses rivages jusqu'à la mer. Et si on ne trouve pas un lieu apte pour édifier un monastère, alors nous ferons le tour à droite et à gauche de tout le territoire sous ta domination jusqu'a ce que nous trouvions un site convenable pour construire un monastère. » « A mon avis, dit ce même pontife, il ne sera pas nécessaire que vous vous fatiguiez jusqu'à la mer, car il y a des îles, distantes de trois milles de cette ville, entourées par les eaux de ce fleuve et que l'onde marine ne néglige pas de visiter en l'investissant de toutes parts trois fois par révolution d'un jour et d'une nuit. Cette onde est agitée d'un élan si vigoureux qu'elle diffuse abondamment la force de son inondation au-delà de cette ville à sept milles vers l'est en renversant le courant de la Loire en sens contraire. Quelle est la fertilité de ces îles à l'intérieur ou quelle est leur grandeur, les occupations de la charge pastorale ne m'ont pas permis de le rechercher. Lorsque ta prudence sagace les aura visitées avec plus de soin, qu'elle ne diffère pas de m'annoncer comment elles sont, si on trouve sur l'une d'elles un lieu convenable pour la construction d'un monastère. » Après avoir dit cela, il ordonna de préparer rapidement un bateau. En embarquant, l'homme du Seigneur Ermeland dit : « Toi qui fais largesse de tous les biens, toi qui as préparé le chemin pour ton peuple dans la Mer Rouge, un chemin pour qu'ils arrivent à la Terre Promise, donne moi, Seigneur, moi ton serviteur, d'avancer sur un chemin droit, pour que je parvienne par une route droite au lieu que tu as daigné préparer à tes serviteurs pour qu'ils l'habitent, et d'où ils mériteront de parvenir non pas à la promesse terrestre mais à la promesse céleste de l'éternelle félicité. » Les marins, navigant ensemble, parvinrent à l'une des îles qui dépassait les autres autour d'elle par sa grandeur.

Alors, débarqué du bateau, il commença à mesurer l'espace et il trouva vingt quatre stades pour sa longueur. Cette île, située au milieu des autres, qui l'entouraient de toutes parts par les quatre zones du ciel, s'élève par un haut sommet, elle est montueuse au milieu de sa longueur, elle voit affluer quelquefois avec abondance, à partir de l'orient, toutes les inondations de la Loire et elle voit deux fois par douze mois les grandes marées (malinae) surgissant de l'Océan à partir de l'occident (1). Ces grandes marées recouvrent quelquefois pour un moment les autres îles situées à l'orient, à l'occident et à l'aquilon, laissant seulement l'île située au midi à l'abri du flot à cause de la hauteur de sa colline, et ainsi elle montre en elle-même des lieux protégés pour l'habitation et elle offre un espace très ample pour les vignes et les jardins ainsi que pour les prés sur le pourtour. En effet un homme chargé de la masse de la fragilité corporelle ne peut y accéder sans un véhicule naval, mais il n'est pas plus possible d'accéder dans celles qui sont investies de toutes parts par les eaux. Elle était densément opaque de forêts, aussi, et à cause de certaines cachettes dans ces lieux, l'homme du Seigneur l'appela Antre [Antrum = Indre]. Et il appela Petit Antre [Antrginum = Indret] une île située au sud qui, bien que plus petite en superficie, ne différait en rien cependant par l'aspect de l'île d'Antrum. Il trouva en effet dans celle-ci un oratoire dans une très petite basilique consacrée au très bienheureux confesseur Martin (2). Mais les pasteurs de troupeaux étaient nombreux dans cette île, nourrissant leur bétail par l'abondance de ses très riches pâtures. Elle fournit aussi autour d'elle aux pêcheurs une si grande quantité de poissons venant de la Loire et de la mer - des pêcheurs qui répandent ici ses présents de plusieurs sortes en abondance selon l'ordre des saisons - de sorte que cela semble chose incroyable à entendre pour ces pêcheurs qui sondent les profondeurs des autres fleuves s'ils ne l'avaient appris de leurs propres yeux (3). C'est pourquoi les voix de la foule ne retentissent pas dans cette île, mais on entend seulement autour d'elle les mélodies de divers oiseaux parmi lesquels les cygnes citharèdes répandent les douces modulations de leur chant; elle retient tellement en elle-même le silence de la tranquillité qu'elle semble enlever profondément tout désir de désert à ceux qui désirent la vie anachorétique (4).

Comme l'homme du Seigneur Ermeland avait découvert tout cela, en partie de lui-même en partie par la relation des voisins, exultant dans le Seigneur, il dit : « Que ton nom soit béni, sainte et glorieuse Trinité, toi qui as daigné montrer a moi, ton serviteur, un lieu plus précieux et plus apte que tous les monastères dans lesquels ma petitesse s'est trouvée ! Et maintenant, je te demande, Seigneur, que tu daignes être l'édificateur de la construction de ce lieu et le gardien perpétuel pour les siècles des siècles. » Alors revenant plus rapidement vers l'évêque Pasquier, il dit : « Je l'avoue en vérité, jamais je n'ai vu un lieu si agréable et si convenable à la vie monastique comme ce que j'ai découvert aujourd'hui en visitant les deux îles. » Et comme il lui avait relaté en ordre tout ce qu'il avait trouvé, en se réjouissant dans le Seigneur ce même évêque dit : « Béni sois-tu dans le Seigneur et béni soit le Seigneur qui t'a envoyé, qui t'a montré un lieu digne à cause de sa grande miséricorde, un lieu dans lequel je puisse découvrir l'effet de mon vœu pour le salut perpétuel des âmes ! » Donc durant toute cette journée ils discutèrent l'un avec l'autre de quelle manière ils accompliraient l'œuvre prévue, ils s'encourageaient mutuellement par des discours spirituels, après les doux propos sur la vie éternelle, ils eurent égard à la fragilité humaine et prirent un repas. Alors seulement, après les louanges des hymnes, avec la bénédiction du Seigneur, ils se retirèrent pour la tranquillité du lit, ils accordèrent très peu de temps au sommeil et passèrent le reste de la nuit, sans dormir, dans les louanges de Dieu.

(1) Cf. Bède, De natura rerum c.39 : Le flux de l'Océan ne suit-il pas la lune? Et tout son cours est divisé en marées basses et en marées hautes, c'est à dire en flux mineurs et flux majeurs. Bède, De temporum ratione c. 29: Et ne décida-t-il pas d'appeler les marées croissantes malinae et les marées décroissantes ledones ? W.L. (2) Il ne peut s'agir que de saint Martin de Tours dont le culte a connu un essor considérable à l'époque mérovingienne. On peut aussi faire l'hypothèse que cette petite basilique pourrait correspondre au site d'échouage du navire qui devait ramener saint Colomban en Irlande en 610, trois quarts de siècle plus tôt. Cet échouage miraculeux, selon la Vie de saint Colomban, permit en effet à ce dernier de continuer à pérégriner dans le monde franc et jusque dans l'Italie lombarde. Colomban était un fervent dévot de saint Martin. (3) Les Annales de Saint-Serge d'Angers, année 813, reprises dans la Chronique de Nantes, éd. René Merlet, Paris 1896, qualifient la Loire autour d'Indre de ictiferus, « porteuse de poissons ». W.L. (4) Cf. Sulpice Sévère, Vie de saint Martin, c.10, 4 : cette retraite était si écartée qu'elle n'avait rien à envier à la solitude d'un désert. W.L.

4. La construction du monastère.


Ils se retrouvèrent ensemble le jour suivant. Le bienheureux Ermeland dit au vénérable évêque Pasquier : « Puisque le Seigneur a déjà daigné me montrer un lieu très beau dans lequel on pourra accomplir ce que nous avons désiré, je ne veux pas ajouter des délais mais, avec ta bénédiction, je veux me retirer rapidement ici, de sorte que, muni de ton aide et de celle des autres, je puisse commencer à édifier et à construire le monastère, avec la faveur du Christ. » Et lui : « Le Créateur de toutes choses, qui a daigné accorder au cœur prudent de Salomon de construire une maison digne pour Son nom, te donnera la grâce et la bénédiction et qu'il daigne diriger toutes tes œuvres selon sa volonté ! Je ne négligerai donc pas de fournir les dépenses comme la nécessité l'exigera parce qu'elles sont urgentes, et, avec toi, nos ouvriers accompliront ce que tu auras ordonné. » Ils s'embrassèrent enfin mutuellement et se donnèrent l'un à l'autre le baiser de paix, et ainsi le bienheureux Ermeland est retourné sur l'île chérie. Après être entré sur l'île, il choisit un lieu dans lequel le monastère devait être construit de manière plus convenable, il commença à poser les fondations des maisons pour ce qui était nécessaire et suffisant aux frères et les fondations de deux églises, l'une était en l'honneur du bienheureux Pierre apôtre, l'autre en l'honneur du bienheureux Paul apôtre, il les acheva en un temps bref avec toutes les clôtures du monastère, sous la protection du Seigneur. Comme il avait achevé plus rapidement son œuvre, avec le renfort et l'aide de plusieurs paysans de cette terre, ce même évêque vint là-bas pour la dédicace avec ses chanoines, et, avec le consentement de tous, il fit un privilège pour le bienheureux Ermeland et ses moines concernant ce monastère, comme il l'avait promis à l'origine, de sorte qu'aucun de ses successeurs ne tente d'usurper quoique ce soit, sous prétexte de juridiction, dans ce monastère ou sur les biens que lui-même ou d'autres, saisis par l'amour divin, avaient fourni ici-même pour le luminaire ou les subsides des frères. Et alors enfin, conduisant avec lui le bienheureux Ermeland à la cour royale, il le remit aux mains du roi Childebert (1) avec le monastère et les moines pour qu'ils soient protégés par le roi. Sous le regard de la rétribution éternelle, ce même roi des Francs fit alors son précepte pour le bienheureux Ermeland sur le monastère et ses biens, de sorte qu'aucune domination d'un autre pouvoir ne présume de s'ingérer pour inquiéter les moines établis dans ce monastère, mais que, sous la protection royale perpétuelle, ils prient, en confiance, librement, détachés de toute entrave, en paix, la clémence du Christ pour lui-même et pour son royaume.

(1) Childebert III qui a régné de 694/5 a 711. W.L.

5. La vision de l'âme de l'abbé Maurontus.


Une nuit, le très bienheureux Ermeland se tenait sans sommeil dans son oratoire habituel et veillait en passant toute la nuit dans la basilique du bienheureux Pierre apôtre pour apercevoir le royaume céleste par la grâce de la contemplation. C'est alors qu'il vit l'âme du vénérable Maurontus, abbé du monastère de saint Florent, qui est appelé Glanna et qui est éloigné de trente milles pas de son propre monastère (1). La très bienheureuse âme, libérée du lien du corps, était emportée par les anges vers le trône éthéré (2). Il demeura longtemps dans l'observation attentive de cette âme, puis il donna un signe et il ordonna aux frères assemblés en communauté, avec la plus grande affection et charité, qu'ils recommandent le décès de cet abbé en priant le Seigneur. Ils accomplirent les ordres du saint père avec une prompte obéissance et confièrent à Dieu des prières en abondance pour l'âme de Maurontus (3). Cependant tous commencèrent à s'étonner, alors que les monastères étaient séparés l'un de l'autre d'un si grand intervalle de terres, comment l'homme de Dieu avait pu voir l'âme libérée du lien du corps de cet abbé. Mais pour qu'aucun doute ne demeure dans leurs esprits, le jour suivant ils décidèrent d'envoyer là-bas un investigateur qui rechercherait plus rapidement la cause de cette affaire. Or les frères du monastère de saint Florent prirent les devants, leur enlevèrent la peine de leur voyage et leur annoncèrent leur deuil à cause du décès du père Maurontus. Et ces frères, compatissant par une grande affection d'âme à ceux qui étaient comme eux placés dans la douleur, leur apportaient des paroles de consolation et commencèrent à nouveau à raconter les circonstances de l'heure du décès de leur père. Or ils apprirent par leur relation qu'il était mort à l'heure même et au moment même où le bienheureux Ermeland avait indiqué son décès aux frères. (1) Le monastère de Saint-Florent du Mont Glonne correspond au site actuel de Saint-Florent-le-Vieil. Dévasté par les Bretons puis par les Normands au milieu du IXe siècle, le site a été abandonné et les reliques de saint Florent transportées en amont à proximité de la future ville de Saumur. (2) Cf. Greg. M., Dial. II, 35 : saint Benoît a la vision de l'âme de Germain de Capoue. W.L. (3) La mort de Mauronte abbé du Mont Glonne est placée le V des ides de janvier (9 janvier) dans d'anciens martyrologes. W.L.

6. Par son signe la quantité de vin dans un vase augmente.


Un jour, alors que le saint cheminait par obligation à travers le pagus de Nantes avec quelques frères, il rencontra Arnaldus, un homme riche selon la dignité du siècle, escorté d'une troupe de petits clients. L'homme de Dieu l'instruisit longtemps de paroles spirituelles à partir de l'autorité des écritures divines. Après l'enseignement de la parole, il dit à un frère : « Parce que nous avons servi une boisson spirituelle à cet homme illustre en fonction de notre intelligence, avec la suggestion de la charité, prenons aussi néanmoins en même temps une boisson corporelle. » Celui-ci répondit qu'il n'y avait plus de vin dans leurs bagages, sinon dans un très petit flacon accroché à la selle du cheval et qui ne contenait pas plus qu'une hémine de vin [env. un quart de litre]. Mais l'homme de Dieu ordonna qu'on l'apporte, il était confiant et plein de la foi de celui qui, en distribuant cinq pains parmi cinq mille hommes, les multiplia. En effet, par la puissance divine, après que tous furent abondamment rassasiés, il resta plus de restes que le poids entier avant le partage par les apôtres dans la foule (cf. Mt 14, 17s). L'homme de Dieu traça et montra le signe de la croix et ordonna qu'on en distribue à Arnaldus et à tout son entourage. Et alors qu'il en avait distribué à tous et que tous, avec action de grâces, après distribution, buvaient chacun un plein calice, le vin avait augmenté par le mérite d'un si grand prêtre bien qu'on l'ait réparti à partir d'un si petit flacon (1). En témoignage de ce miracle, le flacon lui-même est conservé dans son monastère. Aucun fidèle, à mon avis, ne doute qu'il a imité, dans ce miracle, la vertu d'Elie, parce que, comme lui avec de l'huile, il a fait croître du vin dans un vase par la vertu de la croix du Christ (cf. III R 17, 16).
(1) Cf. Greg. M., Dial. I, 9. W.L.

7. Les chenilles mises en fuite par son mérite.


Le bienheureux Ermeland s'asseyait parfois sous un arbre à côté de l'oratoire du bienheureux martyr Léger dans son monastère, et, comme d'habitude, il lisait avec attention. Mais des chenilles, qui dévastaient les feuilles et les fruits de l'arbre, tombaient fréquemment sur le livre qu'il était en train de lire et l'empêchaient ainsi de continuer la lecture, ce que lui-même, comme il était très doux, tolérait avec la plus grande patience. Un frère, voyant cela, commença à les écraser de ses pieds. Mais lui l'interdit en disant : « Je te le demande, frère, ne cherche pas à enlever ces chenilles qui ont été apportées par le jugement divin. » La vertu divine daigna récompenser sa patience et elle enleva les chenilles qui dévoraient l'arbre depuis longtemps, de sorte que, la nuit suivante, pas même une d'entre elles ne subsistait (1). En effet, dans cette vertu, il semble associé à Moïse, car, de même que, par sa prière, le Seigneur a détaché le peuple sacrilège des Egyptiens du fléau dévastateur des sauterelles, de même, par le mérite d'Ermeland, l'arbre est libéré des chenilles.

(1) Cf. Greg. M., Dial. I, 9: L'évêque Boniface de Ferentino chasse les chenilles de son jardin. W.L.

8. Le petit poisson tiré du fond de la Loire par sa vertu et qui rassasia toute la communauté.


Ce serviteur de Dieu avait cette habitude: pendant le temps du Carême, pour éviter la fréquentation de nombreux citoyens qui confluaient de partout vers son monastère avec des offrandes pour le visiter lui et ses frères, il gagnait Indret et là, avec un petit nombre de frères, il soumettait son corps à la macération d'une très grande contrition et abstinence. Il méritait ainsi d'apparaître comme une hostie très agréable pour Dieu lors de la solennité pascale. Un jour, il arriva que, fatigué par la pratique des veilles et des prières, alors qu'il marchait à l'air pour se détendre et qu'il s'était assis brièvement sur le rivage, quelqu'un dit que l'évêque de Nantes avait eu un poisson qu'on appelle vulgairement naupreda (1). Le prêtre de Dieu Ermeland lui dit : « Qu'est-ce que ça peut bien faire, frère ? (cf. Philém 8) Est-ce que la main du Tout-Puissant est invalide pour nous fournir, à nous comme à lui, un poisson de ce genre, selon sa volonté ? » L'homme du Seigneur avait à peine achevé ces paroles (2), et voilà ! Par la vertu divine un poisson de ce genre venu du fond de la Loire se dressait au milieu du fleuve et nageait sur les ondes d'un mouvement rapide, il se posa dans le sable sec devant les pieds du saint homme. Alors, sachant que c'était un présent qui lui était divinement offert, il ordonna qu'on se lève avec des actions de grâces et dit à l'un des frères : « Prends ceci, mon fils, et divise-le en trois parties, retiens l'une des trois pour notre repas et envoie les deux autres parts aux frères dans le monastère ». Quand cela fut fait, il s'ensuivit aussitôt une chose admirable. Car, par le mérite d'un si grand homme, tous les frères, aussi bien ceux qui étaient avec lui que ceux qui étaient restés dans le monastère - et leur nombre n'était pas petit - furent rassasiés de ce poisson si petit comme si on leur avait distribué une multitude de poissons. C'est donc tout à fait clair : cet homme a été plein de l'amour de celui-là même assurément qui a nourri quinze mille hommes dans un lieu désert avec cinq pains et deux poissons (cf. Mt 14, 20). Ermeland, conforté par la protection du Christ, a rassasié d'un petit poisson la sainte congrégation de son monastère (3).

(1) Cf. Polemius Silvius dans MGH Auctores Antiquissimi IX, 544, 10. W.L. (2) Cf. Saint Jérôme, Vita Pauli c. 8. W.L. (3) Cf. Vita Boniti c.20 : miracle semblable d'un poisson sorti de la Saône. W.L.

9. La lampe allumée par son signe.


Cet homme du Seigneur était prévoyant avec une très grande discrétion et considérait avec un égal équilibre son propre soin et celui de ceux qui lui étaient confiés. De cette manière, en considérant sa propre sauvegarde, il ne négligeait pas de fournir complètement ce qui est nécessaire aux frères et, à l'inverse, en considérant les revenus terrestres grâce auxquels les frères étaient alimentés, il ne négligeait pas d'abandonner sa propre sauvegarde pour regarder tout autour de lui. En effet, pendant les heures du jour, il fournissait de manière prévoyante ce qui est nécessaire aux frères, ensuite, pendant les heures de la nuit, il cédait un peu au sommeil bien plus à cause de l'humaine nécessité que par amour d'un repos même modeste, et il passait le reste du temps de la nuit à la recherche de la contemplation. Il guettait de tout l'effort de son esprit les réalités célestes en priant et en psalmodiant. Une nuit, alors qu'il faisait le tour des basiliques de son monastère de manière attentive à cause de la prière, il ordonna à un frère de récupérer dans l'une d'elles une lumière éteinte. Comme il l'apportait avec lui, dans la main du frère, à cause d'un fort coup de vent, la lampe est éteinte. Et comme ce même frère, pour pouvoir l'allumer à nouveau, commençait à marcher rapidement (1), l'homme du Seigneur lui fit signe de s'arrêter, et, étendant la main, il traça un signe de croix et, avec l'aide du Christ, il restaura la lumière perdue à cause de l'obscurité des ténèbres. Ensuite, les coups de vent se firent de plus en plus forts, mais la lumière donnée divinement et qui n'était recouverte d'aucune protection pour la défendre, fut apportée sans être éteinte et bien ferme jusqu'au lieu où on la déposa.
(1) Cf. Greg. M., Dial. I, 10. W.L.

10. La blancheur du chemin sur lequel il s'avançait.


L'homme du Seigneur, par les exercices continuels des vertus, s'avançait vers les hauteurs et il s'efforçait par des progrès quotidiens d'acquérir la blancheur de la pureté. Une nuit, à Indret, là où, au temps de Carême, il avait l'habitude de se livrer aux macérations d'une rigoureuse abstinence, alors qu'il marchait dans l'oratoire de Saint-Aignan, le chemin sur lequel il s'avançait devint subitement plus blanc que le reste du sol et le lieu, dans lequel il avait l'habitude de prier constamment, est inondé d'une telle blancheur que, jusqu'à maintenant, il apparaît clairement à tous ceux qui y entrent par quelle pureté de prière le cœur du très saint confesseur a été clarifié.

11. Le vin offert en abondance est augmenté par son mérite.


Dans les régions occidentales la réputation de sa sainteté avait augmentée en s'étalant de long en large (1), elle ne renonça pas à visiter aussi les régions de l'Aquilon. Un jour, dans le pagus du Cotentin, comme il inspectait les biens du monastère pour raison de nécessité, un noble de cette province du nom de Launus appela l'homme du Seigneur avec ses disciples pour le repas. Et lui, comme il avait l'âme douce, la parole affable, le visage serein, ne refusa pas sa demande mais, ayant donné sa bénédiction, entra dans la maison de cet homme. Dans cette région on ne produit pas de vin, aussi l'homme susdit, Launus, n'avait qu'un peu de vin, pas plus qu'une flasque contenant, à mon avis, quatre mesures. Il se réjouissait parce qu'il avait mérité de recevoir dans sa maison l'homme du Seigneur. Ayant convoqué la foule de ses amis, il ordonna joyeusement qu'on distribue abondamment de ce même vin à tous avec les pauvres et les pèlerins qui viendraient en plus. Par une disposition admirable du Tout-Puissant, tous ayant bu en abondance, le vin augmenta dans cette même flasque de sorte que, à la place de ce qu'on avait enlevé, elle remplit jusqu'à déborder cette même flasque qui avait été presque vidée. Cette affaire demeura ce jour-là protégée par le silence, mais le lendemain elle fut divulguée dans toute cette région de sorte que tous ceux qui habitaient là l'apprirent: cet homme avait été d'une si grande sainteté que si quelqu'un lui fournissait sur ses possessions quelque chose pour la faire bénir, ce bien ne subissait le tort d'aucune diminution et même acquerrait ici aussi dans le présent les profits de l'augmentation en conservant la récompense éternelle. C'est pourquoi l'homme du Seigneur, après avoir pris un repas dans sa propre maison qui est dans la villa dite Oglanda (2) rentra au monastère. Mais Launus, la veille de son départ, demanda à sa femme si, du moins, il restait encore un peu de vin, pour pouvoir l'envoyer à l'homme de Dieu en guise de bénédiction. Quand celle-ci eut examiné avec plus d'attention le récipient, elle n'y découvrit aucune diminution mais au contraire par augmentation il était presque plein; ce qu'elle s'appliqua à annoncer à son mari. Alors Launus, avec des offrandes, offrit au saint homme la bénédiction de ce même vin et il indiqua quelle grande grâce le Seigneur lui avait accordé par les mérites d'Ermeland. En entendant cela, l'homme du Seigneur, refusant les flatteries, ordonna de cacher cet évènement sous le silence, en disant : « Je te le demande, n'attribue pas à mes mérites ce miracle que le Seigneur a daigné conférer à ta largesse à cause des dépenses pour les pauvres. » En revanche Launus attribuait ce fait au seul mérite de la vertu d'Ermeland et avouait qu'il n'avait pas eu connaissance de cette vertu (3). Une amicale rivalité d'humilité mutuelle s'est ainsi élevée entre eux; mais pour tous les fidèles, il apparaît clairement que ce miracle a eu lieu par le mérite du saint prêtre, parce qu'il avait adhéré de tout son cœur à Celui qui à Cana a changé l'eau en vin (cf. Jn 2, 9).

(1) Cf. Greg. M., Dial. I, 5. W.L. (2) Orglandes, canton de Saint-Sauveur-le-Vicomte, Manche. W.L. (3) Cf. Greg. M., Dial. II, 7. W.L.

12. Le vol qu'un voleur n'a pas pu cacher en sa présence et les bœufs emportés par un autre voleur.

L'ennemi de tous les gens de bien, l'ennemi infesté de fourberie et de tromperie qui s'occupe de dresser des obstacles par ruse, constatait que l'homme de Dieu est puissant par ses vertus et il ne pouvait faire tomber son âme dans aucun instinct de tentation même le plus petit et dans aucune fosse de la tromperie. Par l'intermédiaire de ceux qu'il a pu tromper et qui n'étaient fortifiés d'aucune autorité de la raison, il a commencé à susciter la peine et l'inquiétude pour l'homme de Dieu, de telle manière que, s'il ne pouvait renverser complètement la maison fermement établie sur la pierre (cf. Mt 7, 25), du moins il considère comme un profit pour lui-même le fait d'avoir pu le perturber de façon ponctuelle. Un jour, poussé par le crime de la cupidité, un paysan arracha un flacon qui dépassait de la selle de l'homme de Dieu et l'enfouit dans sa poitrine. Aussitôt s'ensuivit la vengeance divine qui frappe par des blessures présentes de telle sorte qu'elle libère des blessures futures. Ce même paysan, contraint par des douleurs, comme s'il était brûlé par des flammes, commença à crier en se lamentant : « Viens à mon secours, saint Ermeland, j'ai fait l'effort de t'enlever quelque chose par un petit vol et, à cause de cela, je suis puni de peines inestimables. » Et disant cela, il jeta en plein milieu de l'assistance l'objet volé qui était caché dans sa poitrine (1). Cet objet est demeuré jusqu'à présent en témoignage, accroché dans l'oratoire du bienheureux Pierre dans la cella d’Oglenda où cela avait eu lieu. L'homme du Seigneur détacha par la prière celui qui était attaché par le crime, il le restaura en lui donnant des aliments à satiété, puis il lui conseilla de ne pas offrir ultérieurement de consentement aux persuasions du séducteur, et il lui permit de se détacher de lui en partant libre.

A nouveau un autre voleur, corrompu par ce même esprit de l'avarice, s'empara, en les arrachant par vol, de bœufs qui servaient normalement à tirer des chariots chargés de bois pour l'usage de l'homme de Dieu. L'homme de Dieu comprit qu'il avait été privé de l'usage de ses animaux par la ruse de l'ennemi et supporta patiemment le dommage. Il recourut aux armes habituelles de la prière et pria le Seigneur pour que les animaux lui soient rendus. La force de sa prière a pu l'obtenir auprès de Dieu : pendant toute la nuit, ce voleur s'efforça de conduire les bœufs dans une région éloignée, mais au matin, fatigué par une trop grande lassitude, il restitua devant la porte de l'homme de Dieu ces mêmes bœufs qu'il avait peiné à enlever. Et l'homme du Seigneur reçut avec joie (2) ce que l'esprit malin avait cherché à enlever, puisque le Seigneur le restituait. Et, parlant doucement au voleur, il lui rendit la grâce de l'humanité contre l'accusation de vol, mais il conseilla surtout de ne pas être soumis ultérieurement aux persuasions de l'ennemi fourbe, de crainte d'encourir les jugements publics et d'être brûlé par les flammes éternelles, et en le conseillant ainsi, il lui permit de partir libre.
(1) Cf. Vita Filiberti c. 12. W.L. (2) L'expression ovans recepit se trouve plusieurs fois chez Jonas de Bobbio, auteur de vies de saints au milieu du VIIe siècle, en particulier la Vie de saint Colomban, cf. S.R.Mer. IV, p. 810. W.L.

13. Du vin déborde de la main d'Agatheus sur son signe.


Aux temps de ce saint homme, il y avait un homme célèbre du nom d'Agatheus, il était comte de deux villes à la fois, Nantes et Rennes, et il occupait la fonction épiscopale dans ces mêmes villes. Il rendit visite à l'île d'Indre pour la prière et pour parler avec l'homme de Dieu. Il est bien reçu par celui-ci. Une fois la prière achevée, l'homme de Dieu lui reprochait ses actes et l'instruisait de saints conseils, il l'exhortait à prendre le chemin d'une vie meilleure. Après les paroles de la prédication, il lui montra la grâce de l'humanité (1), il le conduisit avec lui dans le réfectoire et ordonna de lui donner un calice de vin pur. Comme il en avait bu la moitié et qu'il voulait rendre le calice au frère qui l'avait apporté, le prêtre de Dieu, qui buvait encore, l'encouragea et, levant à nouveau la main droite, il marqua le signe de la croix sur le calice pour la seconde fois. Il n'avait pas encore retiré la main et voilà que, subitement, le calice est rempli de telle sorte que, débordant d'abondance, le vin se répandait sur le bras de l'homme. Alors Agatheus s'estima indigne d'être assis avec un si grand prêtre, avec empressement il tomba en tremblant à ses pieds, en lui demandant d'intervenir pour ses erreurs. Ainsi c'est aussi par un miracle extérieur du saint homme, à propos duquel Agatheus doutait auparavant en infidèle, qu'il est forcé de reconnaître la sainteté de l'âme. Mais comme Agatheus lui-même était entraîné jusqu'à des mœurs dissolues, se trouvait accomplie la sentence du saint homme qui dit : « les signes ne sont pas donnés aux fidèles, mais aux infidèles » (I Cor 14, 22). La providence de Dieu manifeste l'accomplissement d'un miracle de telle sorte que l'esprit brutal, qui n'était pas réchauffé par le feu de la prédication, soit forcé de se livrer à la correction même par l'angoisse frappante de la peur devant le miracle. En effet à partir de cette époque il apparut moins cruel.
(1) Cf. Regula Benedicti c. 53 sur la réception des hôtes. W.L.

14. Au sujet de l'âme d'un frère qu'il a vue en esprit dans la cella de Creon.


Comme, à ce moment-là, ce père faisait le tour des possessions de son monastère pour des raisons utilitaires, il arriva à la villa de Pauliacum (1). Et comme il avait tout disposé selon la mesure d'une juste nécessité, à la fin de la journée il se confiait comme à son habitude aux exercices des veilles pour le soir. Méditant avant tout dans l'ardeur divine de la contemplation, il passait une nuit sans sommeil. Alors qu'il persistait longtemps dans la pointe de la contemplation et qu'il soulevait les yeux du cœur jusqu'aux hauteurs, il vit, dans les régions de l'Aquitaine, dans sa cella qui lui avait été cédée par le moyen de chartes généreuses - elle s'appelle Creon et est distante de ce lieu de LXXX milles (2) -, l'âme d'un moine vénérable qui avait été instruit par ses enseignements et qu'il avait placé à cet endroit pour superviser cette même cella et une autre appelée Colon. Il vit cette âme quittant le corps et portée par l'assistance des anges pénétrer les régions célestes (3). Et il fit aussitôt un signe et annonça aux frères qui habitaient avec lui le décès de ce moine et il leur conseilla qu'ils recommandent sa mort en priant le Seigneur. Donc les frères, croyant dans sa sainteté, accomplissent les ordres, cependant certains parmi les enfants disaient en se moquant que l'homme du Seigneur ayant déjà longtemps vécu perdait la tête à cause de la vieillesse. Mais le saint homme était attaché au Seigneur par cet esprit par lequel il avait pu voir plus longtemps l'âme détachée des liens du corps, aussi fut-il capable de percevoir non seulement ce que disaient les enfants mais aussi de pénétrer leurs pensées. En effet il se dressa contre leur défiance et il affirmait avec la plus grande certitude que l'âme du frère, libérée des affaires humaines, avait obtenu le saint repos dans le royaume du Christ. Après cette vision, des messagers, portant la nouvelle de la mort du frère depuis cette même cella, annoncèrent et affirmèrent en vérité qu'il était bien mort à cette heure même et à cet instant même au cours duquel saint Ermeland avait indiqué sa mort aux frères.

(1) Aujourd'hui Pouillé, arr. et canton d'Ancenis, Loire-Atlantique. W.L. (2) Aujourd'hui Craon, canton de Moncontour, arr. de Loudun, Vienne. W.L. (3) Cf. Greg. M., Dial. II, 34 : saint Benoit voit l'âme de sa sœur pénétrant le ciel. W.L.

15. La cella dans laquelle il s'enfermait par amour de la vie contemplative, et la mort de l'abbé Adalfredus.


Donc le bienheureux Ermeland ne cessait pas d'augmenter ses activités pour les profits quotidiens des vertus, activités par lesquelles il gagnerait les récompenses éternelles, tout en vaquant aux nécessités de service des frères qui lui étaient confiés. Il ne lui plaisait pas de vivre comme c'est la coutume de certains vétérans qui se laissent aller avec négligence à la faiblesse de l'âge sénile. Mais avec l'avancement de l'âge, il s'appliqua à augmenter par la rigueur de son comportement tout ce qui pouvait servir à la vertu. Il jugeait que ce n'était pas une petite dépense s'il n'ajoutait pas chaque jour à ses exercices quelque chose relevant de la vertu. En effet, lorsqu'il parvint à l'âge de la vieillesse, il construisit un petit oratoire en l'honneur du martyr saint Léger près de la porte orientale du monastère, dans lequel, ayant abandonné la direction de la charge pastorale qu'il avait tenu longtemps non par le faste de l'ambition mais par l'occasion de la nécessité, il vaquait librement aux activités contemplatives pour le seul Seigneur (1). Il donna aux frères la licence de substituer à sa place un père pour le remplacer, lui-même se retira dans la solitude détaché non seulement de toute inquiétude pour le superflu mais encore, pour autant que la fragilité humaine le permettait, de tout souci même pour ce qui est nécessaire. Ayant donc abandonné la charge du monastère par autorisation du roi sans la volonté des frères, qui ont pleuré pendant longtemps d'être privé de lui, il se retira dans la dite cella avec quatre frères assoiffés de ce même vœu pour servir les contemplations célestes. Les frères élirent pour eux-mêmes un abbé du nom d'Adalfredus avec l'accord d'un précepte royal. Le bienheureux Ermeland, cédant à un jugement divin, refusa de prendre part à cette élection. Donc Adalfredus, trompé par un esprit malin, convertit le droit de la paternité en tyrannie de la cruauté. En effet, abandonnant ce qui est nécessaire aux frères, il commença à se livrer à des commerces superflus, et détourné par un juste jugement des affaires intérieures, il se consacra par erreur aux seules affaires extérieures. Il commença donc à édifier pour lui-même une aula [salle de réception], il ne se contentait pas du nécessaire mais il s'efforça de dépasser la mesure convenable par le faste de l'orgueil. Ayant appris cela, alors qu'il le corrigeait de plusieurs de ses erreurs, le bienheureux Ermeland entre autres choses dit : « Pourquoi, frère, négliges-tu les profits des âmes et les besoins des frères et t'occupes-tu de choses superflues ? Est-ce que les maisons construites ici ne sont pas suffisantes pour que toi et les frères vous y habitiez ? Considère en toutes choses mes paroles : sois satisfait de celles-ci parce que tu ne construiras pas d'autres maisons dans ce lieu ! » L'homme du Seigneur disait cela sous l'inspiration prophétique de l'esprit, sachant que la punition divine était imminente et qu'elle mettrait un terme, cette même année, à ses iniquités. Mais Adalfredus, aveuglé en esprit, méprisa dédaigneusement les paroles de l'homme de Dieu. Il infligea aux frères une cruelle pénurie d'aliments, et même il ordonna d'enlever la nourriture à ceux qui étaient avec saint Ermeland.
Un jour, il ordonna de frapper un frère à coups de fouet particulièrement horribles, comme il en avait l'habitude pour d'autres. C'était l'un des frères que le bienheureux Ermeland avait amené à Dieu par le gouvernement équilibré de la discipline. Sous l'urgence de la douleur, celui qui était frappé est contraint de s'adresser directement au bienheureux Ermeland en disant : « Père Ermeland, pourquoi as-tu daigné nous abandonner vivants ? » Le malheureux Adalfredus ordonnant de le torturer davantage dit : « Ton Ermeland ne t'offrira pas le secours de la défense que tu invoques ! » Et comme il s'était quand même échappé blessé par les plaies, il arriva rapidement devant la porte de la cellule où l'homme du Seigneur persistait dans la contemplation céleste. Il se jeta à terre et dit en criant : « Heu, mon seigneur Ermeland, combien d'iniquité as-tu trouvé chez nous, pour que tu nous abandonnes sous le joug d'une si grande cruauté ? Puisse une mort affreuse nous retirer des affaires humaines pour que nous ne soyons plus affligés par les maux d'une si grande tyrannie ! » Ceux qui étaient avec lui commencèrent aussi à faire savoir à l'homme du Seigneur quelle grande pénurie de famine affectait les frères. Alors en gémissant, l'homme du Seigneur leur dit : « Silence, frères, silence, sachez cependant que la mort de cet homme approche très rapidement. Il ne lui est pas même consenti l'espace d'un mois pour vivre encore. » Cette parole était déclarée par l'esprit de prophétie. En effet ce même misérable Adalfredus, le troisième jour, vit par une vision qu'il était frappé par le bâton du bienheureux Ermeland à cause de la perversité de sa désobéissance et, en se réveillant, il commença à être torturé comme s'il était brûlé par les flammes et ainsi, condamné à la mort éternelle, le malheureux perdit soudainement la vie en même temps que le gouvernement par un jugement de Dieu. Et les frères, sur le conseil de saint Ermeland, livrèrent son cadavre à la sépulture là où il en était indigne.

(1) Cf. Greg. M., Dial. I, 8 : désirant être occupé à Dieu seul. W.L.

16. L'abbé Donatus qu'il se choisit comme successeur pour la direction du monastère.


Après la mort de l'abbé Adalfredus, les frères rassemblés en communauté implorèrent le bienheureux Ermeland par des prières de soumission, ils lui disaient : « Nous prions ta Sainteté, Père très bon, parce que tu avais préféré nous laisser privés de ta présence. Ne permets pas que nous nous trompions comme la dernière fois dans l'élection de l'abbé. Mais choisis pour nous un père digne aux yeux de Dieu, qui puisse nous enseigner la voie du Seigneur selon ton exemple. » C'est pourquoi, fléchi par leurs prières, il ordonna qu'on choisisse l'un des frères que lui-même avait nourri dans les bonnes actions en l'instruisant dans les disciplines divines, il s'appelait Donatus. Avec la volonté de tous, en l'ordonnant abbé et en le plaçant a la tête des frères, il lui enseigna comment il devait se montrer soigneux et diligent pour administrer les affaires spirituelles et temporelles. Et ce dernier, suivant les conseils du Maître, fort de l'aide du Christ, soutenu par l'intercession du Maître, plein de la grâce de l'humilité et de la charité, dirigea le monastère avec éloges jusqu'à la fin de sa vie. Mais il a obtenu cette grâce par le mérite de celui qui l'avait choisi pour être dirigeant.

17. Sa mort est prédite aux frères et sa dormition dans le Christ.

Jusqu'à présent à propos de la vie de ce juste, même si nous avons oublié plusieurs faits et que nous n'en avons rapporté qu'un petit nombre, nous avons exposé dans notre livre les vertus que le Seigneur a daigné opérer à travers lui. Maintenant je m'apprête à écrire à propos de sa mort, par laquelle il a franchi l'accès au royaume céleste. Donc, après avoir converti plusieurs personnes d'une vie dépravée à la foi du Christ, après avoir rendu la santé à de nombreux malades par ses prières, des malades qui affluaient de toutes parts à cause de sa réputation de sainteté quand il vivait reclus des jours entiers dans sa cellule, occupé à Dieu seul, comme déjà sa vieillesse pleine d'éloges brillait d'une si grande grâce de vertus qu'on ne croyait pouvoir y ajouter aucune perfection, par l'esprit de prophétie par lequel il prévoyait habituellement beaucoup d'évènements à venir, il connut à l'avance son propre décès sacré. A l'avance il prédit pour certains frères le jour exact de son départ. Les frères avaient fréquemment fait l'expérience de son don de prophétie et, en tant que serviteurs de Dieu, ils accordèrent une confiance certaine à ses dires. Ce jour-là, pour lequel il avait prédit le détachement de son corps, les frères se rassemblèrent et implorèrent sa sainteté: de même qu'il avait été leur maître de justice sur la terre, de même qu'il daigne être dans les cieux le patron perpétuel de l'intercession. Alors qu'il les avait tous conseillé un par un pour qu'ils persévèrent dans leur saint objectif, muni du sacrement du corps et du sang du Seigneur, épuisé par une vieillesse prolongée, l'assemblage de ses membres fut distendu, en soupirant il recommanda son esprit au Seigneur. Ainsi alors que ses disciples pleuraient et que chantaient les anges avec les chœurs des vierges dans le collège desquels il demeure vierge par l'esprit et le corps, heureux, comme s'il dormait d'un profond sommeil, au milieu des paroles de l'oraison, le bienheureux confesseur du Christ, abandonnant son corps inanimé au milieu des frères, indifférent à la douleur de la mort comme il avait été étranger au contact de la débauche, partit vers le Christ (1), avec lequel, couronné d'une gloire perpétuelle, il exulte dans les siècles des siècles. Amen.

(1) Cf. Vita Leobini, c. 25, 83 (Auct. Antiq. IV, 2, p. 81), Vita composée au IXe siècle. Ermeland est mort un 25 mars, cf. infra c. 28. W.L.

18. La translation de son corps et le parfum qui s'échappe de son tombeau.

Les funérailles du saint homme furent accomplies avec révérence par les frères qui déposèrent ses saints membres, avec tout l'honneur dû, pour la sépulture dans la basilique du bienheureux apôtre Paul près de l'oratoire de Saint-Wandrille dans l'abside méridionale. Et le Seigneur, pour montrer combien avait été grande la grâce de son amour chez le bienheureux Ermeland, daigna opérer la guérison du salut pour ceux qui souffraient de nombreuses et diverses maladies et de dépérissement et qui venaient jusqu'à son tombeau. Ce tombeau resplendit à cet endroit pendant de nombreuses années par des vertus miraculeuses, puis une nuit, une voix parvint au vénérable Sadrevertus, moine de ce monastère, et lui disait : « Va, lorsque viendra le jour, et dis à ton abbé qu'il transfère le corps du bienheureux confesseur Ermeland depuis l'oratoire de Saint-Wandrille vers la basilique du bienheureux Pierre apôtre et qu'il le dépose là avec le plus grand honneur le long de l'autel. » Le père du monastère entendit ce message venant de la part d'un homme qu'il aimait d'un très grand amour à cause du mérite de sa sainteté et il fut rempli d'une très grande joie. Avec des hymnes de louanges, il éleva les membres du très bienheureux confesseur depuis le tombeau dans lequel ils gisaient et, avec les frères, les porta là où on lui avait commandé. Des chœurs de chanteurs les précédaient avec des encensoirs et des lampes. Ils tournaient autour de la clôture du monastère avec le précieux trésor qu'ils portaient. Quand ils arrivèrent devant la porte du réfectoire, le brancard dans lequel le corps du très bienheureux confesseur était porté, comme chargé d'une immense masse de pierres, commença à devenir plus lourd entre les mains des porteurs. Ils sont contraints de le poser à terre et ils ne peuvent plus le lever ni les porteurs ni même tous ceux qui s'étaient assemblés tout autour. Tous se trouvèrent alors bouleversés de stupeur et d'admiration. Ils commencèrent à chercher ce que le bienheureux confesseur voulait montrer par ce prodige. Ils priaient le Seigneur pour que la translation ne soit pas retardée plus longtemps jusqu'à l'endroit prévu. L'oraison achevée, le vénérable abbé David dit : « Puisque l'office de la messe est déjà achevé, je considère que le très bienheureux Ermeland, selon la tendance habituelle de sa miséricorde, veut que nous entrions dans le réfectoire et que, pour la peine endurée à le transporter et en vénération de sa sainteté, nous buvions chacun une coupe de boisson (1). » Lorsque cela fut accompli, ils recommencèrent à tirer le sarcophage de leurs mains et toute pesanteur disparut. Ils l'élevèrent même avec une grande rapidité et le portèrent dans la basilique du bienheureux apôtre Pierre comme jamais auparavant il n'avait été porté par si peu de personnes avec si peu de peine.

Ainsi la fraternité dévouée de tous les moines portait ses saints membres pour les livrer à la sépulture avec une foi solennelle et ils ressentaient tous la légèreté du convoi à cause de l'amour de celui qu'on portait. Ils parvinrent à leur destination et là, selon la révélation divinement communiquée, ils ensevelirent le saint corps avec des hymnes de louanges, ce corps dont la basilique d'Indre, consacrée en l'honneur du bienheureux Pierre apôtre, a mérité de contenir solennellement la relique. Après la déposition des saints membres dans une urne préparée pour cela même par des ouvriers habiles, une chose admirable se produisit à cet endroit même le troisième jour. Le nectar d'une odeur admirable s'écoulant du sépulcre du saint confesseur répandit le parfum de tous les aromates d'une telle manière que d'abord toute la basilique fut comme arrosée de cette odeur, et ensuite elle emplit tout le monastère, et tous les habitants de cet endroit pleins de cette odeur la conservèrent jusqu'au huitième jour sans interruption (2). Car tous ceux qui ont été présents alors dans ce lieu, qui ont jusqu'à présent utilisé la lumière donnée aux mortels [qui sont encore vivants aujourd'hui], témoignent que jamais ils n'ont pu saisir par leur sens olfactif une odeur d'une si grande douceur et suavité.

(1) Le texte latin ne précise pas de quelle boisson il s'agit : poculi calices évoque le contenant plutôt que le contenu. Il faut supposer sans doute du vin éventuellement aromatisé et coupé d'eau. (2) Cf. Greg. M. Dial. III, 30; IV, 14-15-16; IV, 27. W.L.

19. Un malade retrouve l'usage des pieds sur son tombeau.


Le corps du bienheureux Ermeland fut donc enseveli dans l'oratoire du saint apôtre Pierre qu'il avait lui-même construit et depuis ce moment jusqu'à maintenant il brille par de nombreux miracles dus à ses vertus à chaque fois que la foi des demandeurs l'exige (1). A leur sujet j'ai appris certaines choses par la relation des anciens et j'ai jugé que je devais les insérer à cette page. Un enfant boiteux du nom de Domonus avait perdu l'usage des pieds de sorte qu'il se déplaçait en rampant avec les mains car il ne pouvait pas se déplacer avec les pieds (2). Il se rendit à la tombe du très saint confesseur et l'implora pour qu'il ait pitié de lui. L'enfant multiplia les prières, fondit en oraison et s'attacha au seul pavement de la tombe. Le respect divin pour le mérite du saint confesseur lui mérita de recouvrer la santé de son état antérieur. Ainsi, exultant de la santé retrouvée, à la vue de tous, il retourna sain et en bonne santé chez les siens.

(1) Cf. Greg. M. Dial. II, 37. W.L. (2) Cf. Greg. M., Dial. III, 25. W.L.

20. Le boiteux guéri à son tombeau.


Un autre personnage non moins boiteux du nom de Flodulfus reçut le conseil du bienheureux Pierre, par la vision de Rome, de se rendre sur l'île d'Indre distante de trois milles de la ville de Nantes, là où le corps du bienheureux confesseur Ermeland était enterré, de manière à retrouver la santé par son intercession sur son tombeau. Flodulfus, comme il en avait reçu le conseil, vint au tombeau [memoria] du très bienheureux confesseur, transporté avec l'aide de religieux. Pour retrouver l'usage de son corps, il commença de fréquenter assidûment le tombeau en se faisant porter jusqu'au saint seuil du confesseur. Peu de temps après, par l'intercession du bienheureux confesseur, il est guéri de telle sorte qu'aucun élément de la santé corporelle ne semblait lui manquer. Ainsi, aussitôt, de ses propres pas, il sortit de la basilique abritant le tombeau du saint confesseur, lui qui souvent jusqu'alors avait été transporté jusque là par les mains des autres. Nous pensons que cet homme a été envoyé là-bas par le bienheureux apôtre pour que brillent clairement, en long et en large, le mérite de la sainteté et la puissance de l'intercession du saint confesseur auprès du Créateur au point d'obtenir la guérison de tous les malades.

21. La guérison d'un sourd-muet.


Il y avait un sourd-muet du nom de Domicianus qui était complètement privé de l'usage de la langue et des oreilles depuis la naissance. Il recherchait l'aumône en différents lieux en pratiquant la mendicité publique, son seul moyen de subsistance. Il parvint ainsi par hasard au monastère du très saint confesseur. Selon l'habitude, un moine qui recevait les pèlerins à leur arrivée l'avait conduit jusqu'au tombeau [memoria] du bienheureux confesseur. Il entra sur le seuil et se mit en prière pour sa guérison et, parce que sa langue ne pouvait le faire, il adressa ses prières au bienheureux confesseur par son seul sens vigoureux c'est à dire de tout son cœur. Sa langue est déliée, ses oreilles sont ouvertes, aussitôt il mérita de parler et de recevoir le sens de l'ouïe. Il n'y a en effet aucun doute que le mérite de cet homme avait une grande valeur auprès du Seigneur tout-puissant. Ses prières amènent à cette constatation : à la naissance il était resté imparfait par la privation de deux sens, par la miséricorde du Créateur il a été formé jusqu'a l'état complet.

22. Un homme qui avait injustement dérobé un bien du monastère.


Un homme du nom d’Eurefredus était corrompu par la peste de la cupidité. Il s'efforça d'enlever des biens appartenant au saint confesseur dans la villa du pagus d'Exmes qui est appelée Crennes (1). Mais bientôt, il fut corrigé dans son sommeil par le confesseur saint Aubin qui lui envoya en quelque sorte une sentence d'excommunication : il ne recevrait ni nourriture ni boisson tant qu'il n'aurait pas rendu pleinement les biens qu'il avait entrepris d'enlever en allant jusqu'au tombeau du bienheureux Ermeland. A son réveil, il songea en tremblant à la sentence de sa correction. Dès le lever du jour, il monta à cheval et parvint ainsi en toute hâte à la villa de ce monastère qui est appelée Cludion (2). Il y trouva un moine du monastère lui-même, du nom d’Erdramnus, et il lui indiqua aussitôt la cause de sa perturbation. Il lui demanda qu'il daigne l'accompagner jusqu'à la tombe du bienheureux confesseur. Sur ses prières, le moine avait reçu de lui la promesse de s'exécuter à rendre les biens. Alors convaincu par le moine lui-même, Eurefredus voulut prendre un peu de nourriture et de boisson. Mais comme il mettait le pain dans sa bouche, il ne put en aucune manière l'avaler. Il vomit jusqu'au sang, devant tous, la nourriture qu'il avait osé profaner. Alors il reprit la route et parvint facilement en compagnie du moine jusqu'au monastère d'Indre. Bientôt il s'approcha du tombeau du bienheureux Ermeland pour qu'il lui obtienne le remède. Après s'être livré à l'oraison, il rendit la villa qu'il avait saisie et, pour mériter de recouvrer la santé, il dota le monastère d'Ermeland de ses richesses et de ses domaines. Comme il avait rendu publique son action criminelle en donnant satisfaction en public, il a accompli la peine correspondant au crime qu'il avait commis. Ainsi il fut ici rassasié de boisson et de nourriture et rentra en pleine santé dans sa propre maison grâce aux prières du bienheureux confesseur.

(1) Cranna, auj. Crennes, commune d'Urou-et-Crennes, canton d'Argentan, département de l'Orne. Le pagus Ocximense est auj. Exmes dans l'arrondissement d'Argentan, dép. Orne. W.L. (2) Non identifiée.

23. Le fouet reste attaché à la main d'un homme et détaché sur le tombeau de saint Ermeland.


Un paysan du nom de Sicbaldus, le jour de la Résurrection du Seigneur [c'est à dire un dimanche], prit un fouet et entra témérairement sur l'aire pour battre l'annone. Mais la vengeance divine lui infligea une peine digne de sa présomption. En effet, aussitôt son fouet adhéra à sa main et les jointures de ses articulations se trouvèrent déliées de sorte qu'il agitait atrocement la tête, les bras et les autres membres. En dépit de ses efforts, il ne pouvait se retenir de cette agitation et il était horriblement secoué par un tremblement de ses membres sans pouvoir respirer. Comme il était venu à Tours, par l'intercession du bienheureux Martin, le fouet fut détaché de sa main mais ses membres tremblants continuaient à souffrir de la peine de l'agitation. La nuit suivante - il était resté au même endroit, à Tours - il reçut en songe un conseil de saint Martin. S'il voulait être absous de cette pénible condamnation, il devait se rendre à l'île d'Indre pour mériter de retrouver la constance de son état antérieur en adressant des prières au bienheureux confesseur Ermeland. C'est pourquoi, croyant aux promesses du très bienheureux Martin, il se rendit rapidement à Indre. Prostré sur le tombeau de saint Ermeland, il interpellait le saint confesseur pour avoir la grâce de récupérer la santé. Bientôt, le saint daigna acquiescer à ses prières. En effet, comme les frères avaient chanté l'office du soir, à lui qui était tout tremblant apparut un vieillard vêtu d'une étole blanche, élégant, avec une belle chevelure blanche, qui lui fit signe de la tête pour qu'il s'approche de lui. Et lui, les yeux levés pour regarder celui qui l'appelait, voulut aller plus vite mais il tomba bientôt au milieu des chœurs des chanteurs. Il resta très longtemps couché à cet endroit en oraison et, peu après, il tendit la main aux frères, il est ainsi relevé du pavement, guéri. Il est rendu à la santé antérieure par les prières du bienheureux confesseur, et il ne resta en lui aucun vestige de son ancienne difformité. Alors, il dit et raconta à tous ouvertement et dans l'ordre tout ce qui lui était arrivé. Louant le Seigneur, il rentra guéri chez lui.

24. A nouveau la guérison d'un sourd-muet.


Un adolescent du nom d’Achibaldus, muet et sourd, vint au tombeau du bienheureux confesseur. Il demandait son aide de tout son cœur et de toute son affection pour retrouver l'usage de la langue et des oreilles. Il répandit pendant longtemps des prières en restant collé au pavement du tombeau [memoria] et mérita de retrouver l'audition des oreilles et l'usage de la langue. Et ainsi, fortifié par les prières du saint confesseur, il se retira guéri, magnifiant les mérites du saint confesseur.

25. A nouveau un autre boiteux.


Bertfredus était un enfant infirme de naissance que son père charnel - qui l'élevait - porta au monastère de saint Ermeland pour obtenir la santé. Et là où il l'avait posé, devant le tombeau du saint, le pas que la condition humaine lui avait retiré, le secours du confesseur le lui rendit. Ainsi le pas fut restitué au boiteux qui avait été privé de l'usage des pieds depuis le berceau. Et celui qui avait été porté au tombeau du saint par l'aide d'autrui, grâce à l'intercession du bienheureux confesseur, est retourné chez les siens à la force de son propre pas.

26. A nouveau un autre boiteux Leutbertus.


A nouveau un autre boiteux du nom de Leutbertus vint au tombeau du bienheureux. Il demandait les suffrages de la santé et, prostré ici, il demeura assidu en oraison pendant très longtemps jusqu'à ce que, grâce a l'intercession du bienheureux confesseur, il mérite de la part du Christ de retrouver la santé antérieure. Ainsi, par l'action de la guérison, celui qui était venu infirme, rentra chez les siens en bonne santé, en rendant grâces pour le bienfait de la santé qu'on lui avait accordé.

27. Au sujet de Aldefredus, aveugle de naissance, qui reçut à Rome l'avis qu'il trouverait la lumière sur le tombeau du bienheureux Ermeland.


J'ai été instruit par la relation de nombreux moines de ce monastère qui ont vu l'homme lui-même lorsqu'il a été guéri, cet homme dans lequel a été accompli le miracle de guérison que je raconte. Il y a quatre-vingts ans, il y avait un homme du nom d’Aldefredus, aveugle et boiteux à la sortie du sein maternel, qui se rendit au glorieux tombeau du prince des apôtres le très bienheureux Pierre à Rome, pour acquérir la santé de son corps. Il y demeura longtemps, certain de la clémence du bienheureux apôtre pour la grâce d'acquérir la santé. Finalement, le bienheureux apôtre lui-même daigna lui apparaître et lui dit : « Va à Tours, et là, par les prières de saint Martin tu recevras la santé des pieds et des mains; et de là, tu entreras sur l'île d'Indre et tu mériteras tout autant de recevoir la lumière des yeux sur le tombeau du saint confesseur Ermeland. » Des hommes bons et secourables le portèrent jusqu'à l'église du très bienheureux Martin. Bientôt, comme il était prosterné à terre pour la grâce de l'oraison, les pouces, qui étaient collés à sa poitrine, et les pieds, collés aux fesses depuis la naissance, sont détachés, par l'intercession du bienheureux Martin et reçoivent une santé pleine et entière. Alors, il parvint rapidement jusqu'au monastère de saint Ermeland. Comme il demeurait couché depuis longtemps en oraison dans ce monastère, le bienheureux confesseur de Dieu Ermeland lui apparut. Il lui tenait le menton dans sa main et il posa ses pouces sacrés sur les yeux en disant : « Au nom de la sainte, unique et indivisible Trinité, que tes yeux soient ouverts, et reçois la lumière inconnue jusqu'à maintenant. » Et aussitôt il se réveilla et ses yeux sont ouverts, et il aperçut à la manière d'un éclair, comme lui-même l'avouait, le dos étincelant de celui qui le guérissait. Le lendemain, le sang qui s'écoulait de l'ouverture des paupières fut lavé. Les yeux guéris, avec une grande stupeur, devant tous, il admirait les créatures du Créateur tout-puissant qu'il n'avait pas vues auparavant. On constate donc que le bienheureux apôtre l'a envoyé, pour être guéri, vers les saints confesseurs, celui qu'il aurait pu soigner par lui-même très rapidement, ou plutôt comme celui dont on lit que l'ombre autrefois a guéri tous les malades qu'elle touchait (cf. Act. 5, 15), pour que soit visible à tous les fidèles combien leur intercession auprès du Créateur de toutes choses est puissante pour obtenir la santé des malades qui demandent avec foi. Et celui qui avait été guéri conserva l'intégrité de la virginité et demeura dans ce monastère du bienheureux Ermeland, appliqué aux grands exercices des oraisons et des veilles et vécut avec éloges jusqu'au jour de sa mort où il paya la dette de la chair universelle.

28. Le paralytique guéri sur son tombeau.


Un paralytique du nom de Arnaldus souffrait depuis sept ans d'une grave maladie : il était porté par les mains d'autrui dans un grabat, ayant perdu l'usage de tous les membres, comme un cadavre éteint, seule sa tête demeurait vigoureuse. Comme les porteurs l'avaient amené au monastère du bienheureux Ermeland et déposé à ses pieds près du tombeau dans lequel étaient ensevelis les saints membres, les frères commencèrent à chanter l'antienne de l'office de Vêpres du jour de la translation de ce confesseur qui survient au moment des fêtes pascales (1) : « Alleluia, nous plaçons notre confiance dans le Seigneur, parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde demeure pour l'éternité » (Ps. 105, 1) et il vit le bienheureux Ermeland entrer par la fenêtre. Avec le bâton qu'il tenait à la main, il lui frappa la tête et les reins en disant : « Au nom de Jésus Christ fils du Tout-Puissant, lève-toi, tu peux guérir ! » Alors il étendit d'abord ses faibles membres en longueur en poussant de grands cris, il se leva et, recevant deux cierges dans les mains, il traversa au milieu des chœurs des chanteurs pour sortir. Et durant tous les jours de sa vie, il bénéficia de la bonne santé qu'il avait reçue et, rempli en lui-même de la vigueur de son propre corps, il alla où il voulait lui qui avait été amené au saint par l'aide des autres.

(1) La fête de saint Ermeland est le 25 mars, cf. supra c.17.

Conclusion

J'ai appris tout cela et beaucoup d'autres choses qui devaient être insérées dans cet ouvrage pour servir à l'édification des fidèles (1), par la relation de nombreux moines de ce monastère qui vivent jusqu'à maintenant. Mais peu de faits sont mis par écrit et j'en ai omis beaucoup pour résumer. Parce que la vie des vertus précède les signes des miracles - car la vie ne montre pas la vertu mais la met en œuvre, tandis que les miracles montrent la vertu mais ne la font pas (2) - il faudrait en écrire beaucoup plus sur les vertus et les mœurs du saint père pour qu'elles soient imitées par un grand nombre. Du moins sa vie très sainte brillant jusqu'à une époque plus récente est conservée dans la mémoire de nombreux esprits jusqu'à maintenant. Que puis-je en effet dire de sa vertu de chasteté, lui qui, dès la naissance, demeura sans souillure à l’écart du contact du plaisir charnel et mérita de recevoir la couronne de la virginité ? Que puis-je raconter sur sa foi digne, lui qui a conduit à la foi catholique tous ceux qu'il put en détruisant des erreurs variées ? Que puis-je faire connaître de son espérance, lui qui pour l'amour des biens éternels a méprisé tous les biens temporels qui affluaient vers lui avec abondance et prospérité ? Que signifier de son immense charité, lui qui recherchait non pas son profit mais celui des autres et dont le zèle fut toujours que les fidèles les plus nombreux entrent par son activité en possession de la vie éternelle ? (3) Que publierais-je sur son abstinence, lui qui, pour l'exercer en toute rigueur, laissa les frères dans le monastère et se retira sur Indret où il demeura surtout pendant le temps des jeûnes ? Qu'est-ce que j'exposerais sur la pureté de son oraison, lui qui, sur ses propres traces, rendit blanche comme la neige la voie par laquelle il se rendait à l'oraison et la station dans laquelle il avait l'habitude de se coucher pour l'oraison ? Que rapporterais-je sur son éloge des veilles, pendant lesquelles, illustré par l'Esprit saint, il mérita, dans une attention soutenue, de voir un peu plus longtemps les âmes quittant le corps ? Que rapporterais-je de son humilité et de sa contemplation, lui qui, pour pouvoir l'acquérir de manière plus parfaite, a abandonné l'honneur de l'abbatiat et, pour adhérer de manière plus parfaite à la contemplation, s'est retiré dans une très petite cellule où il est demeuré reclus jusqu'au jour de son appel à la gloire céleste ? Que puis-je dire de son exceptionnelle obéissance, lui qui, abandonnant son propre sol par obéissance à son abbé, est demeuré exilé dans une région lointaine tous les jours de sa vie ? Que ferais-je connaître de sa patience, lui qui, rempli de l'ampleur de la charité, non seulement ne rendit pas le mal pour le mal mais dépensa pour tous ses persécuteurs tout le bien qu'il a pu ? Le bienheureux confesseur du Christ Ermeland, orné de ces fleurs des vertus, a vécu pour lui-même dans le siècle en vue de la récompense, pour ses disciples afin d'être un exemple. Selon ses disciples, parti pour le Christ le huitième jour des calendes d'avril [25 mars], il a mérité de recevoir la couronne de la gloire éternelle.
Je demande en priant que tous les hommes humbles, lisant la vie du saint homme, daignent se souvenir, dans les oraisons de leur intercession, de la perspective du gain éternel de l'écrivain très maladroit, jusqu'à ce que, par l'intercession du bienheureux confesseur Ermeland, ils méritent, avec lui, de jouir de la vie éternelle. Ici finit la vie du très bienheureux confesseur Ermeland.

(1) Cf. Greg. M., Dial. II, 7. W.L. (2) Cf. Greg. M., Dial. I, 12. W.L. (3) Cf. Greg. M., Dial. III, 26. W.L.

Abréviations utilisées et lexique

W.L. : Wilhelm Levison, indique les notes reprises à l'édition Levison
Greg. M. : Gregorius Magnus, ou Grégoire le Grand (pape 590-604), auteur d'un recueil hagiographique, les Dialogues (abrégé : Dial.), contenant en particulier la vie de saint Benoit, source essentielle de toute l'hagiographie médiévale.
Cella : petite pièce isolée où un moine pratique la vie solitaire ou bien petit établissement rural où réside un moine et dépendant d'un monastère.
Lectio : lecture liturgique, par exemple, d'une vie de saint lors de l'office de nuit pour la fête de ce saint.
Memoria : mémoire, peut désigner le tombeau d'un saint où l'on commémore sa fête.
Pagus : pays, territoire, avec éventuellement une dimension administrative.
Villa : grand domaine rural, à l'origine de certains villages ultérieurs.

Sources

L'édition originale de la Vita Hermelandi est tirée de Wilhelm Levison (éd.) Monumenta Germaniae Historica Scriptores Rerum Merovingicarum, 5, Hanovre-Leipzig, 1910, p.674-710. Ce texte est également référencé sous le numéro 3851 de la Bibliotheca Hagiographica Latina.

SOURCE : http://www.wiki-patrimoine-saint-herblain.fr/Vita_hermelandi

Hermenland, OSB Abbot (RM)


(also known as Hermeland, Herbland, Erblon)

Born in Noyon; died c. 720. Saint Hermenland served as royal cup- bearer in his youth. Later he withdrew to Fontenelle and became a monk under Saint Lambert. Following his priestly ordination, Hermenland was sent with a band of 12 monks to become the first abbot of a new abbey on the island of Aindre in the estuary of the Loire, which had been founded by Saint Pascharius. Hermenland had the gift of prophecy and could read minds (Attwater2, Benedictines).