samedi 18 avril 2015

Bienheureux JOSEPH MOREAU, prêtre et martyr

Bienheureux Joseph Moreau, prêtre et martyr

A Angers, la Révolution française condamna Joseph Moreau à être décapité en haine de la foi le Vendredi Saint 1794.

Bienheureux Joseph Moreau

prêtre et martyr de la Révolution française ( 1794)

Prêtre du diocèse d'Angers né le 21 octobre 1763 à Saint-Laurent-de-la-Plaine, Maine-et-Loire. Martyrisé le 18 avril 1794, à Angers, Maine-et-Loire. Il a été béatifié le 19 Février 1984 avec un grand groupe de martyrs du diocèse d'Angers.

À Angers, en 1794, le bienheureux Joseph Moreau, prêtre et martyr, qui durant la Révolution française, fut guillotiné en haine de la foi chrétienne, le vendredi de la Passion du Seigneur.


Martyrologe romain



MARTYRE DE M. JOSEPH MOREAU, VICAIRE, À ANGERS, LE 18 AVRIL 1794


La chapelle de Notre-Dame-de-Charité, paroisse de Saint-Laurent-de-la-Plaine, était avant la Révolution un petit sanctuaire visité par les populations de l'Anjou, notamment les jours consacrés aux fêtes de la Vierge. Quand la Constitution civile du clergé vint jeter le trouble dans la contrée, le curé et les deux vicaires de Saint-Laurent-de-la-Plaine refusèrent le serment. Le curé, M. Charles-Gervais Bourdet, mourut peu après. Quant aux deux vicaires, ils administrèrent la paroisse et sa succursale de Bourgneuf jusqu'à la fin d'octobre 1791, M. René Bourigault resta constamment à Saint-Laurent, ainsi que M. Joseph Moreau, tous deux nés dans la paroisse. Ce dernier fut guillotiné à Angers, le 18 avril 1794. M. Bourigault fut condamné à la déportation, en 1798. II revint en 1802, fut nommé curé de Champtocé, poste qu'il refusa pour aller exercer les fonctions de professeur au collège de Châteaugontier (Mayenne).

Le 22 mai 1791, l'Assemblée des électeurs du district avait nommé un ecclésiastique, étranger au diocèse, du nom de Gilbert, intrus de Saint-Laurent ; il n'accepta pas. Le 2 octobre de la même année, les électeurs nommèrent, pour le remplacer, le chapelain de la Possonnière, Jean Pirault, qui prit possession de la cure de Saint-Laurent le 30 octobre. Il mourut six mois après, le 23 avril 1792, et fut inhumé dans le cimetière paroissial.

Privés de leurs prêtres, réduits à aller les trouver dans les cachettes où ils s'étaient réfugiés, les Angevins s'y rendaient de nuit et participaient aux sacrements. Mais ces pratiques ne leur suffisaient pas et le dimanche, aux heures où ils avaient coutume d'entendre la grand'messe et les vêpres, ils se rassemblaient entre gens du voisinage, ils assistaient à une lecture de piété, récitaient ensemble le chapelet, faisaient apprendre et réciter le catéchisme aux enfants, afin de suppléer autant que possible aux cérémonies et aux offices du culte catholique.

Les dénonciations ne manquaient pas. Le 25 juillet 1795, deux membres de la municipalité de Chalonnes, Fleury et Bel-langer, mandent au directoire du département que « depuis longtemps la paroisse de Saint-Laurent-de-la-Plaine est l'asile du fanatisme ; les prêtres réfractaires à la loi ont déployé tous les attraits de la séduction, et la municipalité tranquille semble leur applaudir par son silence. Il s'y fait, sous le prétexte de la Religion, des rassemblements continuels : les processions, les messes votives, les miserere, en un mot tout ce que la Religion a de respectable, est employé pour mieux séduire le peuple. Dans la nuit du jeudi 30 juin dernier, un nombre considérable d'hommes et de femmes des paroisses voisines oit les prêtres réfractaires sont remplacés, se rassemblèrent dans l'église de Saint-Laurent. Au moins 150 cierges l'illuminaient et y brûlèrent en entier. — A une petite distance de ladite paroisse, il existe une chapelle, sous l'invocation de Notre-Dame-de-Charité, qui de tout temps a été fréquentée par les pèlerins. C'est dans cette chapelle qu'à des jours indiqués et connus par les aristocrates des paroisses voisines, les prêtres de Saint-Laurent célèbrent la messe et y attirent un nombre considérable de peuple. Samedi dernier, 23 du présent mois, la cérémonie eut lieu et une multitude innombrable s'y rendit.

« Voilà notre dénonciation. Nous vous prions de mander à votre barre la municipalité et les prêtres de Saint-Laurent, afin qu'ils rendent compte de leur conduite et que vous preniez les mesures que votre civisme et votre fermeté vous dicteront. Nous réitérons la demande que vous a faite la Société des Amis de la Constitution de notre ville, d'envoyer de la troupe de ligne à Saint-Laurent et autres endroits des Manges qu'ils vous ont désignés. »

La dénonciation fut classée ; le 19 août, l'administration envoya la pièce au district de Saint-Florent-le-Vieil « pour vérifier les faits et donner son avis ».

Ces retards administratifs stimulaient le maire de Chalonnes qui, le 24 août, demandait des armes pour « protéger la chose publique et faire respecter la loi » dans sa commune, aux environs et principalement à Saint-Laurent-de-la- Plaine. Le 25, il écrivait au procureur général syndic Delaunay :
« En arrivant hier soir, vers 9 heures, à Chalonnes, j'appris qu'il devait y avoir un rassemblement considérable d'habitants de toutes les paroisses circonvoisines à une chapelle de Saint-Laurent sous l'invocation de Notre-Dame-de-Charité, qui se trouve sur le grand chemin, à une lieue de notre ville. Ne pouvant me persuader que cet attroupement pût être nombreux, je fis partir à minuit un détachement de 20 hommes d'armes seulement, pour mettre le bon ordre et prévenir les suites fâcheuses qui peuvent résulter de toutes ces courses nocturnes. Sur le rapport que j'ai reçu ce matin, il paraît qu'il y avait autour de la chapelle, tant dans le grand chemin que dans les champs voisins, au moins sept ou huit cents personnes des deux sexes, qui chantaient des cantiques et des litanies et tenaient des cierges allumés. A cet aspect nos gardes se sont portés tout d'un coup vers la porte de la chapelle, mais le prêtre qui devait y célébrer la messe n'étant point encore arrivé, ils ont dispersé tout l'attroupement sans coup férir et s'en sont revenus ce matin, à 4 heures, chargés de quelques douzaines de cierges (1). Vous voyez par ce tableau à quel point le fanatisme est porté. C'est cependant l'ouvrage de la municipalité de Saint-Laurent et de son clergé qui occasionne toutes ces extravagances, et nous expose continuellement à des scènes les plus fâcheuses. Le dé-faut d'armes et de munitions nous fait craindre pour notre commune et pour d'autres qui pourraient aussi avoir besoin de notre secours. Armez donc nos bras et nous mettez en état de protéger la chose publique et de faire respecter la loi.

« Nous vous envoyons quatre de nos volontaires porteurs de la présente lettre pour recevoir les fusils et les munitions que vous avez bien voulu me promettre hier. Si vous pouviez nous en procurer une cinquantaine, c'est le moins que nous puissions vous demander pour le présent, vu les circonstances. »

1. Le 25 août, fête de saint Louis, était chômée avant la révolution

Ces accents, d'un civisme si pur et d'un patriotisme si ardent, furent enfin entendus. Le district de Saint-Florent-le-Vieil, avisé par le directoire du département, arrêta à son tour ses mesures d'exécution. Le lundi 29 août, sur les huit heures du matin, le procureur syndic Renon et Hiron, membre du district, délégués avec commission spéciale, partirent de Saint-Florent, prirent en passant Pion et Lebreton, curés intrus de Montjean et de la Pommeraye, et se rendirent à la chapelle de Notre-Damede-Charitéen Saint-Laurent. Aleur suite marchait un petit bataillon, formé des contingents réunis des diverses gardes nationales du district, en tout 63 hommes d'armes, sous la conduite de leurs officiers respectifs, et avec eux la brigade de gendarmerie de Montrevault. Le maire de Saint-Laurent, Gilbert, requis par le syndic, alla prendre la clé à la cure et la remit aux magistrats. « Les choses relatives au culte et à la dévotion du peuple » furent sorties de la chapelle par les curés constitutionnels et transportées par eux au district ; et il fut aussitôt procédé « à la démolition des murs, charpente et couverture » du sanctuaire vénéré, dont le maire reçut en charge les matériaux. Il signa avec les témoins le procès-verbal de l'oeuvre, « arrêté au lieu où ce matin était ladite chapelle ». Ces profanations, loin d'arrêter l'élan religieux des populations, ne firent que l'augmenter, et la sainte Vierge qui avait pris à tâche de consoler les défenseurs de la foi, continua de leur apparaître dans un chêne, qui ombrageait les ruines du pauvre oratoire (La tradition du pays dit dans les branches. D'autres ont dit dans le creux du chêne. D'après une notice écrite par un prêtre du pays, ces apparitions auraient commencé longtemps avant la Révolution et auraient beaucoup contribué au renom de la chapelle.).

Quelques personnes seulement l'ont vue tout d'abord, puis des centaines. C'est le soir surtout qu'elle se manifeste. La curiosité, la ferveur redoublent, et des guérisons miraculeuses ayant confirmé ces apparitions souvent renouvelées, de vingt lieues à la ronde on se rend en procession au chêne miraculeux. Voici ce que dit à ce sujet dans son Journal contemporain (Revue de l'Anjou, novembre 1900.), M. Gruget, curé de la Trinité d'Angers :

« M. Joseph Moreau, natif et vicaire de Saint-Laurent-de-la-Plaine, fut guillotiné sur la place du Ralliement le 18 avri11794. Il était à Saint-Laurent dans le temps qu'il se faisait un concours extraordinaire des fidèles de tous les états et de toutes les conditions, à la chapelle dédiée à la sainte Vierge, sise dans cette paroisse. Aussi, est-ce un grand crime qu'on lui a fait d'y avoir assisté et d'y avoir engagé... Nous nous contenterons de dire que les miracles, qui sont supposés faux par nos incrédules, ont été assurés par des milliers de personnes dignes de foi et qui n'avaient aucun intérêt à tromper. Il y a eu même des procès-verbaux faits ; mais il peut se faire qu'ils soient perdus par le malheur des temps. Je les ai vus et je sais qu'ils sont en règle et faits par des personnes pleines de probité et de religion (Cf. ci-dessous l'interrogatoire de M. Moreau.

M. Simon Gruget, curé de la Trinité d'Angers, était le frère de M. Michel Gruget, curé de Saint-Florent-le-Vieil. Ils naquirent tous deux à Beaupréau ; leur famille était alliée à celle de Sébastien Cady, de Saint-Laurent-de-la-Plaine, chirurgien dans l'armée vendéenne ; M. Gruget était donc bien à même de se renseigner sur la réalité des apparitions. Il n'y a pas très longtemps, vivaient encore à Saint-Laurent-de-la-Plaine des vieillards, une femme Oger entre autres, qui avaient été favorisés dans leur enfance de la céleste apparition. ). »

Le 17 octobre, le conseil général du district de Saint-Florent assemblé, on agite la question des processions de Saint-Laurent. Voici le procès-verbal de la séance, communiqué le lendemain au département. Ce dernier en fut si content qu'il l'adressa à l'Assemblée nationale :

« Un des membres a dit que la tranquillité publique était exposée d'une manière alarmante par les réunions journalières et nocturnes qui se font dans le lieu où existait autrefois une chapelle sur le territoire de Saint-Laurent-de-la-Plaine, et qu'il était de la plus grande importance d'aviser aux moyens d'empêcher qu'il ne résulte des malheurs de ces rassemblements.

« Considérant que les attroupements en question sont mus et excités par le fanatisme et par le dessein de s'opposer à la constitution, que dans les processions qui s'y font, avec des torches allumées, les hymnes qu'on y chante, les prières qui s'y font, sont l'intention de rétablir les prêtres dans leur ancien état, d'empêcher les lois de l'Assemblée nationale d'être acceptées par le roi et d'être exécutées ;

« Considérant que ces attroupements qu'on fait montrer à plusieurs milliers d'individus, sont composés de personnes égarées dans leur religion ; que d'autres y vont avec les perfides desseins de profiter de ces rassemblements : ce sont les gens contrariés par le nouvel ordre de choses, des ci-devant nobles, des ecclésiastiques, des gens attachés par leur intérêt à ces deux anciens ordres ; d'autres sont des gens tarés de la plus mauvaise réputation, déshonorés dans la société par des banqueroutes, des forfaits de toute espèce, des gens sortis des galères où leurs crimes les avaient conduits ;

« Considérant qu'il pourrait être d'une dangereuse conséquence d'employer une force armée suffisante pour dissiper des rassemblements aussi considérables et qui se sont sensiblement accrus depuis la démolition de la chapelle de Notre-Dame-de-Charité, objet prétendu de la vénération des voyageurs ;

« Le Conseil général a arrêté que le procureur syndic serait autorisé à requérir une garde de vigilance de la part de la brigade de la gendarmerie nationale à la résidence de Montrevault, et de vingt hommes d'armes parmi les citoyens inscrits, laquelle garde sera uniquement occupée sinon à dissiper entièrement les rassemblements nocturnes et accoutumés à Saint-Laurent-de-la-Plaine, du moins à prévenir les désordres qui peuvent en être la suite, sans pouvoir employer la force que dans le cas d'une nécessité indispensable. Elle recueillera, autant qu'il lui sera possible, les noms des voyageurs et en fera son rapport au procureur syndic, qui prendra d'ailleurs tous les renseignements sur les motifs de ces rassemblements et sur les vues perfides de ceux qui les accréditent. »

En exécution de l'arrêté du district, deux gendarmes furent chargés par le procureur syndic de Saint-Florent-le-Vieil de surveiller les processions qui se faisaient nuit et jour à l'endroit où se trouvait autrefois la chapelle de Notre-Dame-de-Charité.

Le mercredi 19 octobre, à 3 heures du soir, ils se rendent sur les lieux. Ils y trouvent une cinquantaine de personnes en prière et la plupart à genoux. Le soir il y en avait trois cents, dont plusieurs avec des cierges. Pendant la nuit arrive une nombreuse procession de Saint-Quentin-en-Mauges, également avec un certain nombre de cierges ; les pèlerins chantent des hymnes et des cantiques, puis vont à l'église paroissiale, où ils passent une partie de la nuit en continuant leurs prières et leurs chants.

Le samedi soir 22 octobre, les gendarmes retournent et observent que de 4 heures jusqu'à 11 heures, il y a environ 300 personnes avec des cierges. Le dimanche matin, les paroissiens de la Pommeraye arrivent à leur tour en très grand nombre, presque tous munis de cierges, dont un acheté en commun avait coûté 46 livres. Ils s'en retournent en chantant des cantiques, quand arrive une autre procession de Saint-Quentin, composée de 50 personnes environ, à la tête desquelles marche le chirurgien Albert ; le domestique du curé de la paroisse porte le cierge en tête. La procession se rend ensuite à l'église de Saint Laurent. Vers midi, les gendarmes s'en retournant à Montrevault, rencontrent une procession venant de Botz, qui chante les litanies des Saints.

Le 25 octobre, le procureur syndic communiquait les rapports de police au département et joignait à sa lettre un écrit intitulé : Amende honorable à Jésus-Christ, qui se distribuait à Saint-Laurent aux pèlerins.

Le procureur syndic Renon était devenu l'émule des révolutionnaires chalonnais ! Mais ceux-ci l'avaient devancé d'un jour en écrivant de leur côté au département.

« Depuis trois semaines il se fait à l'endroit où était située la chapelle sous l'invocation de Notre-Dame-de-Charité, des rassemblements plus considérables que jamais. Il arrive jour et nuit des processions de toutes les paroisses de plus de quinze lieues à la ronde, sous prétexte de voir la Vierge, qui, selon le rapport des fanatiques, paraît miraculeusement tantôt sur la cime d'un chêne, tantôt sur ses branches et quelquefois sur l'autel qu'on y a laissé. Dans les premiers rassemblements on n'y voyait que des chapelets, on n'y entendait que des ora pro nobis, mais aujourd'hui c'est tout différent. Ce sont des armes, des bâtons, des pierres, des jurements, des menaces et des coups. Il y a eu hier huit jours, plusieurs de nos concitoyens furent insultés et menacés par trois messieurs habitant de Saint-Laurent, nommés Cady, et armés de fusils, qui leur dirent qu'en peu ils viendraient à Chalonnes enlever les canons, et qu'ils répondaient de plus de cinquante paroisses prêtes à partir au premier signal pour cette expédition. Hier dimanche, un négociant de notre ville y fut maltraité et reçut trois coups de bâton sur la tête, qui le blessèrent dangereusement. Plusieurs femmes et plusieurs jeunes filles furent poursuivies, jetées et traînées dans des fossés remplis d'eau ; on leur arracha leurs croix, leurs coiffures, et sans des mains secourables et amies qu'elles rencontrèrent dans leur route elles eussent été hors d'état de se rendre chez elles. Il suffit d'être de Chalonnes pour courir à cet endroit les plus grands dangers. C'est cependant le seul chemin que nous ayons pour les Manges, une partie du Poitou et quantité d'autres paroisses intermédiaires. Nous vous prions pour nous mettre en état de faire respecter la loi, d'ordonner qu'il nous soit délivré 150 livres de poudre (La lettre est signée Fleury, maire ; Bastard, chirurgien ; Foucault, capitaine, et Cherbonneau faisant fonction de major) »
.
Cependant le curé de Saint-Laurent-de-la-Plaine était mort, et le dimanche 30 octobre eut lieu l'installation de l'intrus de Saint-Laurent-de-la-Plaine. Un détachement de quinze hommes envoyés de Saint-Florent pour l'escorter traversa cinq processions des paroisses de Saint-Florent, du Mesnil, de Saint-Laurent-du-Mottay, de Saint-Quentin, de Botz, de Sainte-Christine, de Chemillé, du Louroux-Bottereau et même du Poitou « dont ils ont reconnu les habitants à leur costume ».

Le désir de voir la sainte Vierge était si grand, dans le coeur de tous les Vendéens, qu'on accourait par bande s nombreuses de toutes les parties de la Vendée angevine, bretonne et poitevine, pour être témoin du prodige ; et pour obtenir la faveur de contempler la Mère de Dieu, plusieurs, comme nous l'avons vu, se confessaient et communiaient au préalable. Voici un curieux document contemporain relatif à ces pieux pèlerinages. C'est une lettre d'une religieuse de Saint-Laurent-sur-Sèvres, adressée à une religieuse de Nantes et datée du 18 novembre 1791:

« Mardi dernier (15 novembre 1791), nous avons eu dans notre église (Saint-Laurent-sur-Sèvres) un spectacle aussi édifiant qu'attendrissant. Nos voisins ont fait un cierge de dix pieds de haut et gros en proportion. Ce cierge a trois branches eu l'honneur de la sainte Trinité. Au milieu du cierge est un Christ en cire et une Vierge aux pieds du Christ ; plusieurs rubans noirs sont attachés au cierge. Je leur ai demandé la raison de tout cela ; ils m'ont dit que c'était pour prouver le deuil qu'ils avaient dans le coeur des outrages faits à notre religion et aux bons prêtres.

« Le mardi, à huit heures, ils firent dire la messe dans notre église et nous nous unîmes à leurs intentions. Au commencement de la messe ils entrèrent au nombre de 500 personnes avec le cierge ; et plusieurs de cette troupe communièrent, et nous aussi. A la fin de la messe, ils allèrent à l'entour du cimetière chantant les litanies de la sainte Vierge et des Saints, et ils partirent à jeun.

« A une demi-lieue ils entrèrent dans une église, et un prêtre bénit leur cierge et leur fit une exhortation. Ils chantèrent le Veni Creator, et partirent pour se rendre à six lieues, où était la chapelle de la sainte Vierge, qu'on a démolie et où la sainte Vierge paraît depuis plusieurs mois dans un chêne, à cinq ou six pieds de l'emplacement de la chapelle. Ils allaient toujours processionnellement et chantant. Ils passèrent en six paroisses. Une seule leur fut fermée, où il y avait un sermentaire. Dans toutes les autres, d'aussi loin qu'on les voyait, on sonnait les cloches. Les prêtres se rendaient à l'église pour s'édifier. Ils y entraient tous pour faire leurs prières.

« Chacun avait porté un petit morceau de pain dans sa poche pour toute nourriture, quelque invitation qu'on leur fît pour la rafraîchir. Des dames de qualité allaient dans l'église les chercher pour leur faire prendre quelque chose ; ils ont tous refusé. Ils se sont rendus sans éprouver de fatigue ni de besoin. Ils arrivèrent à 8 heures du soir ; et faisant leurs prières sur les ruines de la chapelle, ils dirent tout ce que leur foi leur inspira. Les habitants du lieu vinrent les prier de passer la nuit chez eux. Les femmes y furent, et les hommes restèrent à passer la nuit au pied du chêne, mais ils ne virent pas la sainte Vierge. Le matin, les femmes s'y rendirent. Trois processions y étaient arrivées, la nuit. Il y en avait une de 22 lieues, et ils avaient été trois jours en marche. Tous se prosternèrent à terre, pleurant amèrement, ne voyant pas la sainte Vierge, mais seulement comme une étoile. Enfin, redoublant leurs prières, cette sainte Vierge leur apparut tenant son divin fils dans les bras. Elle se rendit visible à tous. Jugez de la joie et des transports où ils furent croyant être élevés au ciel.

« Après toutes leurs prières, ils repartirent processionnellement, faisant les mêmes stations et récitant le Rosaire depuis là jusqu'ici. Ils arrivèrent à 8 h. 1/2 du soir. Les portes de l'église étant fermées, ils allèrent au cimetière chanter des cantiques, en actions de grâces, et de là à une chapelle de la sainte Vierge, qui est près d'ici, en grande vénération.

« Deux de nos domestiques qui ont été à cette procession, ne savent comment s'exprimer pour prouver la vérité de ce qu'ils ont vu et la joie où ils sont. Ils avaient eu le bonheur de communier ce jour-là. M. Bourel, le médecin, vient de nous dire que son épouse y avait été et qu'elle avait vu sur le chêne une couronne d'étoiles pareilles à celles du firmament. Il connaît deux prêtres qui y sont allés et qui ont vu la sainte Vierge, de la grandeur d'un pied et demi, et brillant comme un soleil. Et après l'avoir bien considérée, et remplis de foi et d'admiration d'un spectacle si ravissant, on la vit s'élever au ciel, dans une nuée qui était parsemée d'étoiles. Quinze messieurs pour s'assurer du fait s'y sont rendus ; et, ne la voyant pas, se sont mis en prières ; et après avoir prié, l'ont vue.

«Deux maçons qui avaient aidé à démolir la chapelle, avaient suivi les messieurs pour se moquer d'eux. Ils leur demandèrent à quoi ils pensaient. Ces malheureux devinrent immobiles et près de s'évanouir. Ils fondirent en larmes de regret d'avoir démoli cette chapelle. Dans l'instant ils virent la sainte Vierge, et depuis ils vivent comme des saints. »

Aux fêtes de la sainte Vierge, comme nous l'avons dit, la paroisse de Saint-Laurent-de-la-Plaine allait en procession à la chapelle de Charité. Le 25 mars 1792, les paroissiens s'y rendirent processionnellement à l'heure des vêpres, qu'ils récitèrent auprès des ruines de la chapelle vénérée. René Rorteau, serger, marchait en avant portant le gros cierge, et il y avait deux autres cierges plus petits ; le chant était conduit par Thomas. Plusieurs autres processions s'y trouvèrent en même temps, chacune avec un gros cierge : Saint-Pierre de Chemillé, Saint-Lézin et une autre du Nantais (Une femme de Chalonnes reconnut dans cette procession des marchandes de fruits, de Nantes. — Cette procession passa le 25 mars à 11 heures du matin, à la Chapelle-du-Genêt ; Jean-Joseph. Godin, patriote, s'en plaignit.). Beaucoup de personnes étaient venues isolément de Chalonnes, de la Pommeraye, d'Angers, etc... Le « placitre » devant l'ancienne chapelle, le carrefour étaient remplis de monde, ainsi que la pièce de la Petite-Lande qui n'était ni labourée, ni fermée. Il y avait environ deux mille personnes.

Pendant le chant des litanies, le bruit se répand de l'arrivée d'une nouvelle procession. Aussitôt les porteurs de cierge se portent au-devant des nouveaux venus. Mais, au lieu d'une procession, c'était de la cavalerie.

C'étaient la Révellière-Lépeaux, Marbrault, Leterme-Saulnier, la Fauvelaie, d'Angers, Fleury, maire de Chalonnes, Leclerc, commandant de la garde nationale de cette ville, Henriet, commandant en second, Camus, Obrumier et le docteur Bousseau, de Chalonnes, tous à cheval, allant à Beaupréau faire une tournée patriotique.

A leur vue on cria : « Voilà les enragés de Chalonnes. Rangez-vous ! » Les pèlerins s'écartèrent du côté gauche pour laisser la route libre, c'est-à-dire celle de Bourgneuf. Mais trouvant le chemin trop mauvais, Bousseau indiqua le chemin qui mène à Saint-Laurent, en ce moment rempli de monde A cette manoeuvre inattendue, une voix dans la foule dit : « Voyez-vous qu'ils ont envie de nous faire du mal, puisqu'ils détournent la route. » En passant devant l'endroit où était la chapelle, un des cavaliers angevins s'avisa de dire : Où est donc ce b... de chêne ? » Aussitôt un des pèlerins cria de sa place et sans se déranger : « Qui est donc ce b... là ? Si j'étais auprès de lui, je lui ferais voir où est ce b... de chêne avec mon bâton ! » Une ou deux femmes se mettent à crier, c'est le signal d'une rumeur générale. Louis Brevet, du Groseiller, Louis Bidet, domestique à la métairie du Theil, et un autre domestique, Macé, de l'Epinay, prennent des pierres, un autre arrache une « trique dans la haie. Pendant ce temps les cavaliers avancent lentement par le chemin de Saint-Laurent. Une trentaine d'hommes les abordent et leur demandent s'ils sont venus pour faire du mal. Ils le nient et demandent seulement le passage. Beaudoin et Bouyer, du bourg de Saint-Laurent, disent tout haut : a N'ayez pas peur ; ne les laissez pas passer. » L'émotion grandit. Obrumier et deux autres qui s'étaient engagés dans le petit chemin, revinrent rejoindre Henriet et Bousseau qui parlaient à des pèlerins auprès du chêne. Plusieurs jeunes gens disent aux cavaliers que s'ils frappent les premiers, ils y passeront. Bousseau et un de ses compagnons tirent leurs pistolets. Mais le filassier Pierre Brevet, du bourg de Saint-Laurent, dit aux cavaliers : « Je vous prie en grâce de ne faire point de mal et de passer votre chemin. Je vous garantis qu'il ne vous arrivera rien. » Plusieurs ayant parlé dans le même sens, les Chalonnais disparurent. En définitive pas un seul coup de bâton ne fut donné, pas une pierre ne fut lancée.

Cette première rencontre était de mauvais augure pour les « Amis de la Constitution » qui venaient de constater que le « fanatisme » religieux loin de diminuer ne faisait qu'augmenter. Ils continuèrent leur chemin et arrivèrent à Beaupréau le soir même. A Beaupréau même succès. La Révellière avait convoqué tous les patriotes des environs ; il en vint peu : neuf de Cholet, quatre de Saint-Florent, quelques autres de Montrevault et de Mortagne. Le lendemain, jour fixé pour une grande démonstration patriotique, les Amis de la Constitution, escortés de gendarmes et de cavaliers du 11e régiment, firent le tour de la ville aux refrains du Ça ira. Arrivé au collège, La Révellière-Lépeaux fit aux élèves une chaleureuse harangue qu'il termina par le cri de : « Vive la nation ! » Mais calme plat et silence absolu ; et, tout aussitôt, un des plus grands élèves ayant remis son chapeau sur sa tête, et ses deux mains par-dessus, tous les autres firent de même.

Pour se dédommager, les mêmes patriotes revenaient deux jours après à Saint-Laurent. Ils crurent arrêter le mal en abattant le chêne, comme on avait fait pour la chapelle.

Voici le récit de cette destruction, emprunté aux Mémoires de l'un de ses auteurs, le trop fameux la Révellière-Lépeaux. Nous le citons textuellement, en lui laissant, bien entendu, la responsabilité des assertions hasardées, des appréciations malveillantes, des irrévérences antireligieuses. On sait, en effet, que la Révellière, ce « sinistre bossu », comme l'appelle M. Taine, fut un des plus grands persécuteurs de notre sainte Religion, de ses croyances et de ses ministres :

« La première mission patriotique se fit à Beaupréau. Les patriotes d'Angers (j'étais du nombre) prirent en passant ceux de Chalonnes, à la tête desquels était mon ami Leclerc. Nous partîmes de Chalonnes à cheval, au nombre de huit ou dix, tous en habit de la garde nationale, armés seulement de ce sabre court qu'on nomme briquet; un seul, je crois, nommé Obrumier. tête un peu chaude, avait deux pistolets. Notre chemin était de passer par Saint-Laurent, et précisément devant la chapelle. qui venait d'être démolie par ordre de l'administration (La Chapelle fut démolie le 19 août 1791. II y avait par conséquent sept mois). Les moellons qui en provenaient étaient entassés sur les bords fort élevés d'un chemin creux formant une espèce de ravin par lequel il fallait nécessairement passer. En arrivant à ce défilé, nous vîmes tous les champs environnants couverts d'une foule immense de paysans, et d'habitants des bourgs, de tout âge et de tout sexe, au nombre certainement de plus de huit mille (Tout au plus 2.000, disent toutes les pièces officielles. La Révellière voit triple à distance), tous en contemplation et tournés vers le chêne sacré ; les uns étaient à genoux, les autres debout, et chacun prétendait y voir la petite vierge en pierre blanche, qui était venue, disaient-ils, s'y placer en plein jour, aux yeux de tout le monde. En tête de la bande de pèlerins de chaque paroisse, était un cierge énorme, porté en bandoulière, avec le secours d'un drap, par un homme des plus vigoureux et qui cependant suait à grosses gouttes. Quiconque passait en cet endroit, dans le moment d'un rassemblement, était forcé de se prosterner, et de proclamer qu'il voyait la petite vierge voltiger de branche en branche ; quiconque se refusait à cet acte, insulté et forcé de rebrousser chemin, souvent très maltraité, comme un ennemi de Dieu et des hommes... Il n'y avait certainement parmi ces malheureux qu'un petit nombre d'imposteurs... Au moment où nous nous présentâmes à l'entrée du chemin creux, il éclata dans cette nombreuse assemblée un murmure général et un mouvement que je ne peux comparer qu'à celui d'une fourmilière agitée. Aussitôt une quantité d'hommes armés de gros bâtons nous barre le chemin et les deux talus se garnissent d'un bout à l'autre de vigoureux paysans qui se saisissent des matériaux sacrés de la chapelle renversée. On nous menace, avec d'affreux jurements, de nous exterminer si nous ne consentons à rétrograder. Nous répondîmes avec sang-froid que nous ne venions point troubler leur assemblée ; qu'eux, au contraire, troublaient l'ordre public en interceptant des chemins que tout le monde avait le droit de parcourir ; qu'en conséquence, nous passerions de gré ou de force ; qu'au surplus nous ne porterions pas le premier coup, mais que s'ils le portaient eux-mêmes, nous vendrions notre vie aussi cher qu'il nous serait possible, parce que nous étions décidés de passer ou de périr. Au même moment, Obrumier met le pistolet au poing et la petite troupe le sabre à la main, et nous poussons nos chevaux en avant. Notre résolution leur imposa et nous en fûmes quittes pour d'affreuses imprécations. Nous pouvions facilement être exterminés sans défense possible, dans ce défilé. Il y avait, parmi ces pèlerins, des gens de 25 lieues de là... Nous arrivâmes à Beaupréau le soir... Le lendemain, une colonne de sept à huit cents pèlerins traversa Beau préau pour s'en retourner (Cette procession passa à Beaupréau à 2 heures du soir. Un certain nombre de pèlerins portaient des torches et quelques-uns avaient un bâton. — Le procès-verbal rédigé le 26 mars 1792 par les patriotes, dit qu'il y avait quatre cents personnes, c'est-à-dire, moitié moins que le chiffre donné par la Révellière-Lépeaux. Parmi les patriotes réunis alors à Beaupréau pour une séance des Amis de la Constitution et cette fameuse démonstration patriotique, dont nous avons parlé plus haut, on remarquait : Coquille, Denis, Pineau, Sauvager, Obineau, Hullin, Renan, Camus, la Révellière, Leclerc, Echarbaut, Godain et Leterme-Saulnier. C'est Hullin qui interpella les pèlerins en leur représentant que les attroupements étaient dé-fendus. M. C. Port dit que les pèlerins étaient « d'humeur, en réalité, bien inoffensive. » Vendée angevine, I, 326.). Ils assaillirent avec des pierres et des bâtons l'un de nous, nommé Hulin, qui se promenait seul en dehors de la ville. Il se défendit avec son sabre La cohue se dissipa à notre approche.

« Nous saisîmes un jeune garçon et une jeune fille de Tilliers et les conduisîmes devant le juge de paix ... (Le procès-verbal rédigé le jour même dit un homme et deux femmes) Les prêtres les exaltaient, les forçaient même à faire ce pèlerinage à la Vierge de Saint-Laurent ; ils réglaient le jour du départ et celui du retour.

« En retournant à Chalonnes nous ne rencontrâmes aucun adorateur de l'image ; ce n'était pas jour de réunion. Le trône que s'était choisi la Reine du ciel était un misérable petit tronc d'arbre creux, qui n'avait presque plus que l'écorce. Nous résolûmes de le renverser, dans l'espérance que ce chicot une fois abattu, il n'existerait plus de motif de rassemblement. Nous aperçûmes dans un champ voisin un paysan qui abattait. un arbre. Nous allâmes lui demander d'abattre celui dont il s'agit en lui offrant de le payer généreusement. Mais il nous représenta qu'il était un homme perdu s'il faisait ce que nous désirions, ou même s'il nous prêtait volontairement ses outils, attendu que les rassemblements produisaient de gros bénéfices au curé de Saint-Laurent (Il n'y avait pas de curé à Saint-Laurent. Les vicaires avaient autre chose à faire que de s'occuper des cierges), au chirurgien Cady, devenu célèbre depuis dans les armées catholiques et royales, aux cabaretiers, aux marchands... « Mais il y a un moyen de vous satisfaire, ajouta-t-il, auquel je me prêterai volontiers et avec plaisir. Prenons-nous de querelle ; vous, pour m'enlever mes outils, moi, pour les retenir. » — Les choses ainsi réglées, les cris, les menaces se font entendre de part et d'autre ; les gestes les plus furieux les accompagnent... Armés de l'instrument tranchant, nous jetâmes le fameux chêne à bas ; et pour mettre d'autant plus le bûcheron à l'abri des mauvais traitements des fripons du bourg de Saint-Laurent, nous lui criâmes, avec de grosses injures, d'aller reprendre sa cognée s'il le voulait. »

Toute cette conversation étrange avec le paysan est une histoire arrangée après coup par l'auteur des Mémoires. En quit-tant Beaupréau les patriotes prirent, pour regagner Chalonnes, le chemin de Saint-Laurent-de-la-Plaine. La route était déserte, cette fois, et le chêne de la chapelle de Notre-Dame-de-Charité s'inclinait sous les ex-voto, en pleine solitude. La bande s'avisa de jeter par terre « ce vieux souchon, creux et branlant, écorce vide, presque sans racines, qui devait, pensaient-ils, tomber à la première poussée ». Tous leurs efforts pourtant s'y épuisèrent. Allait-on laisser crier au miracle ?... Sur l'indication de quelques voisins, ils se procurèrent, bon gré mal gré, chez un débitant de vin et de provisions, une serpe, et tout en proférant les plus grossières injures contre les prêtres et les habitants de Saint-Laurent, qu'ils accusaient d'avoir exploité les pèlerins, ils réussirent, non sans peine encore, à abattre et à découper le chêne vénéré.

Les patriotes étaient furieux du peu de succès de leur mission dans les Manges. Le 26 mars, ils présentent à la municipalité de Beaupréau une pétition pour la prévenir qu'elle ait à empêcher les processions qui passent sur son territoire. Ils envoient en même temps une dénonciation en règle au département contre cette municipalité fanatique, en demandant qu'elle soit cassée (Le 29 mars, le département renvoie la dénonciation au district de Saint-Florent pour avoir son avis. Le 3 avril, le district approuve la pièce, vu l'incivisme de la municipalité belloprataine). Le lieutenant de gendarmerie Boisard accourt de Cholet en toute hâte, pendant la nuit, avec 13 cavaliers du 110 régiment, pour venir au secours des patriotes ; le 27 mars, les patriotes lui déclarent « que des processions, au nombre quelquefois de quatre à cinq cents personnes, traversent chaque jour toutes les communes du voisinage, notam ment la commune de Beaupréau, pour se réunir au chêne de Saint-Laurent, rendez-vous commun. »

La Révellière et ses compagnons, de retour à Chalonne, s'adressent de nouveau au département :

« Ces rassemblements deviennent de jour en jour plus nombreux autour du chêne dit de Saint-Laurent-de-la-Plaine... Les citoyens égarés tant de ce département que de ceux de la Vendée et de la Loire-Inférieure, y affluent par bandes, dont quelques-unes sont composées de plus de quatre à cinq cents personnes et notamment celle qui s'y rendit dimanche dernier au soir, qui était partie de la Loire-Inférieure, pour se réunir autour du chêne à un attroupement déjà composé de près de2.000 personnes. Nul citoyen ne peut être rencontré par ces insensés avec la cocarde tricolore nationale, sans être poursuivi d'injures et menacé de coups. Le même jour, sur les 2 heures, plusieurs des citoyens soussignés, passant paisiblement, se virent tout à coup assaillis par un grand nombre d'hommes armés de pierres et de bâtons qui s'opposaient à leur marche. Une fermentation subite agita tout l'attroupement et on se mit à crier de toutes parts : « Il faut écraser ces b... là. » Un citoyen de Rochefort, passant par le même chemin quelques moments après, fut menacé pour n'avoir pas ôté son chapeau devant le chêne. Enfin l'événement arrivé à Beaupréau dans la journée du 26, nous prouve que ce n'est pas seulement au chêne de Saint-Laurent que les fanatiques sont dangereux (Lettre du 28 mars 1792). »

La pétition ayant été renvoyée au district de Saint-Florent, celui-ci donna son avis le 3 avril, en ces termes : « Le directoire du district ne peut que désirer voir cesser les rassemblements qui se font sur son territoire, à Saint-Laurent-de-la-Plaine et dans quelques autres endroits, tels que les environs de l'église du Marillais, une ancienne chapelle de la paroisse de Saint-Pierre-Montlimart et une croix près le Mesnil. » Il ter-mine en formulant des voeux ardents pour que la force armée dissipe tous ces rassemblements.

Les patriotes ne s'arrêtèrent pas là dans leur mesquine vengeance. L'accusateur public près le tribunal criminel du département, averti par eux, écrivit, le 3 avril, au juge de paix de Chalonnes d'informer sur les faits arrivés le 25 mars à Saint-Laurent. Le 7 avril, Charles-Jacques Davy faisait assigner par huissier les témoins indiqués par celui qui était l'âme de toute cette intrigue, le citoyen Leclerc. Les dépositions eurent lieu les 12, 13 et 14 avril t, et c'est d'elles que nous avons extrait les données qui précèdent.

Le 22 mai suivant, Leclerc écrivait de Chalonnes à l'accusateur public d'Angers :

« J'ai l'honneur de vous adresser, conformément à votre demande, le procès-verbal de notre expédition au chêne de Saint-Laurent, et copie de la procédure qui en a été la suite.

« J'y joins aussi copie de la procédure qui a été faite à l'occasion des insultes et menaces que nous éprouvâmes il y a quelque temps, et je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de faire passer au même endroit en nous rendant à Beaupréau. J'ai hésité quelque temps cette procédure à l'accusateur public, afin qu'il prît connaissance de la négligence extrême avec laquelle le juge de paix de la Pommeraye, devant qui cette affaire est renvoyée, la laisse languir. Mais d'un autre côté, j'ai pensé que cette pièce intéressante pouvait figurer utilement auprès de celle que vous avez dessein d'adresser au ministre.

« Si le temps l'eût permis, je vous aurais aussi envoyé copie d'autres procédures qui ont eu lieu à l'occasion d'arrestations de processions faites sur notre territoire ; mais nous avons manqué de copistes, et ces pièces sont fort longues. Néanmoins, si vous les désirez, je ferai en sorte qu'elles vous parviennent bientôt. » (Le greffier du juge de paix se nommait René-Jean Thibaut. Martyre de M. Joseph Moreau, vicaire)

On nous pardonnera ces longues citations et ces détails. Nous avons voulu mettre bien en relief et montrer dans tout leur jour, d'un côté, l'acharnement des révolutionnaires contre les démonstrations religieuses, de l'autre, la foi ferme, courageuse et persévérante des chrétiennes populations de la Vendée.

On ne saura jamais tous les pèlerinages qui eurent lieu à Notre-Dame-de-Charité, pendant les années 1791, 1792 et même au cours de la Terreur. En vain, l'autorité proscrit ces réunions sous des peines les plus sévères ; en vain, les patriotes font des patrouilles armées et le sang coule dans quelques rencontres (1) ; les menaces et les violences sont aussi impuissantes contre la foi populaire que l'avait été la destruction de l'oratoire. — Plusieurs personnes d'Angers qui avaient fait le pèlerinage, furent arrêtées à leur retour, emprisonnées et condamnées à l'amende. Tout fut inutile, et les réunions continuèrent aussi nombreuses et aussi ferventes qu'auparavant. Aux jours les plus sombres de la Terreur, les femmes et les enfants bravant les menaces de mort, accoururent pleurer et prier sur les débris du sanctuaire vénéré, comme autrefois le prophète Jérémie sur les ruines et les malheurs de Jérusalem. A côté d'eux les hommes valides montaient la garde pour les protéger. Les Rorteau, les Pineau, les Onillon, les Delaunay, sans parler de Martin, se firent, au péril de leur vie, les protecteurs des pèlerins et les défenseurs de ce sol béni, profané par des mains impies et sacrilèges.

1. On parla longtemps et on parle encore dans le pays du courage et de la force prodigieuse d'un nommé Joseph Martin, cultivateur à la Saulaie. Un jour qu'il était venu avec quelques voisins pour protéger les femmes et les enfants en prière auprès du chêne, il chassa une patrouille de Chalonnais et se lança seul à leur poursuite. Armé seulement de ses deux gros sabots, il en saisit et en terrassa trois ; mais un quatrième lui fendit le ventre d'un coup de sabre. Ses entrailles sortaient par la plaie. Il tomba, ses camarades vinrent à son secours. On l'emmena, on le pansa, il guérit et vécut encore de longues années jusqu'en 1834, où il mourut le 21 février à l'âge de 80 ans.

La ferme de la Saulaie est située à une petite distance de la chapelle. Là, se trouvait une personnerie On appelait personne une sorte de communauté ou d'indivision de travail, de revenu et de propriété entre les membres d'une mème famille, qui se prolongeait parfois pendant un fort long temps.

Dans une autre circonstance, huit jeunes filles furent surprises par les Bleus et sabrées à 200 mètres du bourg près de la Frippière. L'une d'elles, la joue fendue de la bouche à l'oreille, d'un coup de sabre, survécut à sa blessure. Elle se maria plus tard à un nommé Jean Baté.

M. Bourtbaultparle de huit jeunes filles. D'autres disent une femme et deux jeunes filles. Voici comment ce fait nous a été raconté :

Trois personnes de Saint-Laurent : Marie Bourigault, femme Tous-saint Brevet, sa fille, Marie Brevet, et une autre jeune fille, Marie Blond, furent surprises par des patriotes à 300 mètres du bourg, près du hameau de la Frippière, dans un champ appelé la pièce d'en haut, sur le chemin de la Lande. La femme Brevet fut rapportée mourante à la Frippière et expira quelques heures après en demandant à Dieu pardon pour ses bourreaux. L'autre jeune fille, la joue fendue de la bouche à l'oreille, d'un coup de sabre, fut laissée pour morte sur le terrain. Elle survécut néanmoins à son horrible blessure et se maria plus tard à un nommé Jean Baté. (Nous préférons ce récit comme plus détaillé et plus authentique.)

Ce Toussaint Brevet épousa d ns la suite, en secondes noces, Marie Binier dont nous avons déjà parlé. De ce mariage naquit, le 10 mai 1811, Renée Brevet, femme Naud, de la Jalletière. C'est elle qui nous a transmis tous ces détails, qu'elle tenait de la bouche même de ses parents.

Quelles étaient belles et touchantes ces prières faites ainsi au péril de la vie ! C'est dans ces entretiens intimes avec la mère de Dieu que ces héroïques enfants de la Vendée venaient puiser la force et la résignation pour les temps d'épreuves qu'ils avaient à traverser. L'horizon s'assombrissait de jour en jour ; le parti du mal devenait plus hardi et plus pervers ; le sang allait couler à flots ; ils allaient être martyrs. Ils venaient demander à la Reine des martyrs de ne pas faillir. Ils avaient juré fidélité à Dieu et au roi, ils tiendraient parole. Et, en effet, ils tinrent parole, beaucoup furent martyrs. Ils connurent, il est vrai, des heures de triomphe, mais à la fin ils succombèrent, gardant au coeur le souvenir et l'amour de la Vierge qui les avait soutenus dans les combats.

Avec M. Moreau, vicaire à Saint-Laurent, dont nous allons parler, beaucoup de Vendéens furent condamnés et mis à mort uniquement pour avoir prié la Vierge au chêne deSaint-Laurent, comme l'attestent maints interrogatoires des martyrs d'Avrillé, près Angers. Ne faut-il pas les appeler les martyrs de Marie ? Voici, entre beaucoup d'autres, les noms de treize femmes de Saint-Laurent-de-la-Plaine et des environs (Archives de la Cour d'appel d'Angers.):

Marie ROCRARD, 28 ans, de Montjean, fille de confiance de Trottier, serrurier.

Marie FORESTIER, 26 ans, de Montjean.

Renée SÉCHER, veuve René Davy, 40 ans, née à Botz.

Louise ROBIN, 53 ans, de Montjean. Marguerite ROBIN, 68 ans, de Montjean.

Françoise ROBÉ, 50 ans, de Chalonnes.

Madeleizie LADY, femme Jacques Desvignes, de Chalonnes (Elle déclare avoir été sept à huit fois au chêne de Saint-Laurent-de-la-Plaine).

Perrine Rom, 28 ans, de Chalonnes.

Anne MAUGRAIN, 35 ans, de Rochefort.

Marie TULLEAU, veuve François Oger, 52 ans, de Chalonnes.

Louise OGER, femme Mathurin Martin, 36 ans, fileuse, de Saint-Laurent-de la-Plaine.

Anne GALLARD, femme Alexandre Lateule, 45 ans, fileuse de laine, de Saint-Laurent-de-la-Plaine.<

Marie ALLARD, veuve Mathurin Chauve, marinier, de Chalonnes, 60 ans (Bon nombre de prisonnières, qui ne furent point martyres pour des raisons diverses, déclarèrent dans leurs interrogatoires avoir été en procession à Notre-Dame-de-Charité et au «chêne ». Citons entre autres : Marie Herbet femme Jacques Mousseau, Marie Moreau femme Mathurin Lefort ; Jeanne Chauvigné, femme Pierre Rorteau ; Louise Brevet, Marie Boussicault ;Françoise Lecoq, veuve Augustin Besnier, toutes de Saint-Laurent-de-la-Plaine ; Marguerite Mondain, veuve Jacques Tricoire, Julienne Thibault, de Chalonnes-sur-Loire ; Mlle Delorme et sa soeur mariée à m Fourmond fils aîné, de Rochefort-sur-Loire. (Archives de la Cour d'appel.)).

Après la mort de M. Bourdais, M. Moreau était resté seul avec son confrère, M. Bourigault, dans le pays, qu'ils évangélisaient en véritables apôtres. Il avait toujours échappé aux perquisitions incessantes des révolutionnaires, quand il fut arrêté au mois d'avril 1794 dans une ferme de la paroisse de Combrée. Depuis le mois d'octobre précédent il avait quitté Saint-Laurent et passé la Loire avec l'armée vendéenne. Conduit à Angers, il comparut devant la Commission militaire, qui lui fit subir un long interrogatoire sur les faits miraculeux de la chapelle de Notre-Dame-de-Charité. On lui fit un crime d'avoir organisé des pèlerinages à ce sanctuaire et on taxa sa conduite de fanatisme et de révolte. On trouvera plus loin les réponses du jeune prêtre. D'une voix unanime, les juges le condamnèrent à mort en l'accablant d'injures et de blasphèmes. Bien plus, afin de se venger, ils firent afficher publiquement les considérants de leur jugement, conçus dans les termes les plus injurieux et les plus grossiers contre la Vierge immaculée et son dévot serviteur.

BIBLIOGRAPHIE. - DE LA SICOTIÈRE, Notre-Dame-du-Chêne ou de la miséricorde, dans la Revue de l'Anjou, janv. 1886. — F. CHAMARD, Les origines et les responsabilités de l'insurrection vendéenne, in-8, Paris, 1899, p. 417, 418 sq. — F. UZUREAU et A. GUINHUT, Histoire de la chapelle de Notre-Dame-de-la-Charité, paroisse de Saint-Laurent-de la-Plaine, in-8, Angers, 1901.

MARTYRE DE JOSEPH MOREAU


Le samedi 12 avril 1794, M. Moreau fut extrait de la prison de Segré et comparut devant le citoyen Chollet, agent national du district, assisté du secrétaire Vallin. Nous donnons ici ce premier interrogatoire, extrait des archives de la Cour d'appel d'Angers :

D. — A lui a demandé ses noms, âge, qualité et demeure ?
R. — A dit s'appeler Joseph-René-Jacques-Henri Moreau, prêtre, vicaire à Saint-Laurent-de-la-Plaine, être âgé de 30 ans, et demeurer ci-devant à Saint-Laurent
D. — A lui a demandé s'il a prêté le serment requis par la loi ?
R. — A dit que non.
D. — A lui a demandé depuis quel temps il a cessé ses fonctions de vicaire?
R. — A dit qu'il les a cessées depuis environ deux ans et demi.
D. — A lui demandé, si ayant cessé ses fonctions de vicaire, il a continué de dire la messe dans la commune de Saint-Laurent, et s'il a continué d'y résider?
R. — A dit qu'il est resté dans cette commune environ 15 mois après avoir cessé ses fonctions, pendant lequel temps il a quelquefois dit la messe.
D. — A lui demandé quelle commune il a habité pendant les 15 autres mois qui ont suivi ?
R. — A dit qu'il a habité les communes de Botz, la Chapelle-Aubry et Saint-Quentin ; qu'il a passé ensuite quelque temps dans la commune de Saint-Laurent-de-la-Plaine, jusque vers le mois d'octobre 1793 ; que, pendant ce temps, il a peu fréquenté l'armée des rebelles qui occupaient alors le pays ; qu'il a passé la Loire avec l'armée des rebelles ; qu'il l'a suivie dans les différents lieux qu'elle a parcourus ; qu'après la déroute du Mans, il se présenta à Ancenis pour tenter le passage de la Loire, mais que n'ayant pu l'effectuer, il se retira dans les terres vers le 18 décembre 1793.
D. — A lui demandé quelles communes il a habité depuis ce temps, et de quelle manière il a vécu ?
R. — A dit qu'il a toujours été errant, qu'il ignore le nom des communes qu'il a parcourues, et que, pour exister, il recevait du pain, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre.
D. — A lui demandé depuis combien de temps il habite la commune de Combrée ?
R. — A dit qu'il y est arrivé cette nuit avec un particulier, qui a été arrêté avec lui à un lieu qu'il croit s'appeler Legatz, et qu'il était caché dans un chaumier.
D. — A lui demandé quel était le troisième particulier caché avec lui, qui a été tué en voulant s'enfuir ?
R. — A dit qu'il s'appelait Humeau, ancien vicaire de la commune d'Andrezé ; qu'il était caché dans le chaumier avant que lui, Moreau, et son compagnon y fussent arrivés.
D. — A lui demandé où il a couché l'avant-dernière nuit et les nuits précédentes ?
R. — A dit qu'il a couché dans les champs, et que sa compagnie n'a pas excédé le nombre de deux à trois.
D. — A lui demandé combien il croit qu'il peut encore exister de rebelles dans la commune de Combrée et autres voisines ?
R. — A dit qu'il l'ignore.
D. — A lui demandé s'il n'était pas du nombre de ceux qui formaient les rassemblements qui se sont montrés dans les forêts de Combrée, Chanveau et autres ?
R. — A dit que non.
D. — A lui observé qu'il ne dit pas la vérité, et qu'il était à la tête de ces rassemblements, que lui et Humeau les ont dirigés dans leurs différentes marches ?
R. — A dit que non.
D. — A lui demandé, si, dans les différentes communes où il a séjourné, il n'a pas rencontré des prêtres, ses anciens confrères ?
R. — A dit qu'il en a vu un qui partait pour Châteaugontier, qui était de la Jumellière, professeur de rhétorique à Beaupréau (M. Joseph Blouin mourut missionnaire de la Compagnie de Marie, le 10 août 1824).
D. — A lui demandé si, dans les différentes communes où il habitait, il n'y disait pas la messe ?
R. — A dit qu'il l'a célébrée trois ou quatre fois, et que depuis six semaines il ne l'a pas dite.
D. — A lui demandé dans quelles communes il a dit 'sa messe, et combien de personnes y assistaient ?
R. — A répondu qu'il a dit la messe dans la commune de Nyoiseau ; les quatre fois dont il parle, dans quatre endroits différents ; qu'il n'y avait que les habitants de ces endroits à assister à sa messe.
D. — A lui demandé s'il n'a pas rempli d'autres fonctions ?
R. — A dit que non.
D. — A lui demandé si un calice d'étain, une boîte remplie de pains d'autel, ainsi que plusieurs chansons sur les événements de la guerre des rebelles, lui appartenaient ?
R. — A dit que les différents objets appartenaient à M. Humeau.
D. — A lui demandé comment s'appelaient les fermes où il a dit la messe ?
R. — A répondu qu'il n'en sait rien, qu'il était conduit dans ces fermes par des particuliers dont il ignorait le nom.
D. — A lui demandé si une petite boîte, ayant sur le couvercle une croix, lui appartient, et quel usage il en faisait ?
R. — A dit que cette boîte est bien à lui, qu'elle était destinée pour les saintes huiles, mais qu'il ne s'en est jamais servi.
D. — A lui demandé depuis quel temps il est avec le particulier qui a été arrêté avec lui, de quelle commune il est et comment il s'appelle ?
R. — A dit que depuis un mois il a été quelquefois avec lui, qu'il ne le connaît que sous le nom de François, qu'il est de Combrée.
D. — A lui demandé si l'arme qui a été trouvée dans
leur repaire, était à lui, ainsi que les cartouches ?
R. — A dit que non ; que le fusil a été, par lui et son compagnon de voyage, trouvé dans leur retraite, qu'il n'a aucune connaissance des cartouches.

Et est tout ce qu'il a déclaré.

Le lundi saint, 14 avril, M. Moreau, qui avait été conduit dans les prisons d'Angers, comparut devant le Comité révolutionnaire de cette ville, siégeant à l'évêché. On se borne à lui demander où il a été arrêté et s'il est insermenté, puis le Comité envoie ce second interrogatoire à la Commission militaire.

C'est le jeudi saint qu'il est appelé devant cette dernière, qui siégeait aux Jacobins, actuellement la Gendarmerie nationale. Voici le troisième interrogatoire que subit en séance publique M. Moreau.

D. — Ses noms, âge, état et demeure ?
R. — S'appeler Joseph-René-Jacques-Henri Moreau, 30 ans, natif de Saint-Laurent-de-la-Plaine.
D. — Son domicile ?
R. — Qu'il n'en avait pas depuis longtemps, parcourant toutes les campagnes.
D. — Son état?
R. — Etre prêtre, ci-devant vicaire à Saint-Laurent-de-la-Plaine.
R. — S'il a prêté son serment?
R. — Que l'assemblée ayant laissé la liberté des opinions, il ne l'a pas prêté, parce que ce n'était pas la sienne.
D. — A combien de distance de Saint-Laurent est le fameux chêne qu'il connaît si bien ?
R. — A un quart de lieue, mais il n'existe plus.
D. — A lui observé qu'il vient de dire que l'Assemblée avait laissé la liberté des opinions, mais que l'Assemblée aussi avait ordonné la déportation de ceux qui avaient refusé le serment, et que lui devait y obéir ?
R. — Que cela est vrai, mais qu'il n'y a pas obéi.
D. — Pourquoi il n'a pas obéi à cette loi ?
R. — Que c'était son dessein de rester dans ce pays.
D. — Quel était son dessein en restant dans ce pays ?
R. — Que son but était de rester dans sa famille.
D. — Si effectivement il est resté tranquille, puisque c'était son but ?
R. — Que oui, qu'il est resté 14 mois dans une maison.
D. — Combien il s'est fait de processions au fameux chêne en sa présence ?
R. — Qu'il n'en a jamais vu, qu'il disait seulement la messe à la chapelle, lorsqu'elle existait.
D. — A lui observé qu'il en impose, en disant qu'il n'a jamais assisté à ces processions, puisque c'est lui et d'autres de sa clique qui se cachaient dans l'arbre pour faire mouver une ci-devant bonne vierge ?
R. — Qu'il n'y a jamais été ni de jour ni de nuit, qu'en outre il n'aurait pu se mettre dans le chêne parce que le chêne n'était pas assez gros.
D. — A lui observé qu'il y a été sous un déguisement afin de ne pas être reconnu ?
R. — Qu'il n'y a jamais été sous aucun déguisement.
D. — S'il n'a jamais été avec un autre prêtre déguisé en f... ?
R. — Que non, qu'il n'en a jamais vu sous ce déguisement.
D. — A lui observé que quoiqu'il ait dit qu'il voulait être vrai, il en impose à tout moment, puisque plusieurs témoins déposent l'avoir vu sous ce déguisement ?
R. — Que cela est faux.
D. — S'il ajoutait foi aux prétendus miracles que faisait cette ci-devant bonne vierge ?
R. Qu'il n'est pas assez instruit sur ce fait, n'en ayant pas vu par lui-même, n'ayant jamais voulu aller au chêne pour s'en convaincre.
D. — Quelle était sa mission dans la Vendée ?
R. — Qu'elle était de se tenir tranquille, se retirant du pays à mesure que l'insurrection y éclatait.
D. — A lui observé que tout raffiné menteur qu'il veut paraître, son mensonge éclate à tout moment, puisqu'après avoir dit qu'il passa 14 mois dans le même endroit il vient de dire le contraire ?
R. — Qu'ayant été déplacé il y a deux ans, il est resté jusqu'au mois de mars 1793 dans sa paroisse, ce qui fait plus de 14 mois (M. Moreau fut « déplacé » par l'intrus, installé le 30 octobre 1791).
D. — Par quel moyen la contre-révolution s'est opérée ?
R. — Qu'il n'en sait rien.
D. — Combien de messes contre-révolutionnaires il a dites pendant le temps qu'il resta caché ?
R. — Qu'il n'en sait rien, la disant rarement.
D. — A lui observé que puisqu'il en disait peu, il devait les vendre fort cher?
R. — Qu'il n'en vendait pas.
D. — Combien il a béni de chapelets, de sacrés-coeurs et combien il vendait ses bénédictions?
R. — Qu'il n'a béni que des sacrés-coeurs, et gratis.
D. — A lui observé qu'il devient de plus en plus un impudent menteur, qu'après avoir dit qu'il n'aiguisait pas les poignards de la Vendée, il résulte de son dernier aveu qu'il a béni les sacrés-coeurs qui étaient les vrais poignards dont se servaient les prêtres ?
R. — Qu'il croyait qu'on lui parlait de poignards ordinaires.
D. — Si la petite bonne Vierge du chêne avait une couronne sur la tête ?
R. — Qu'il n'en sait rien.
D. — Combien de messes ou de saluts il a célébrés pour la stabilité du trône d'un prétendu Louis XVII ?
R. — Qu'il n'en sait rien.
D. — S'il tenait ses pouvoirs du fameux scélérat d'évêque d'Agra ?
R. — Qu'il n'avait pas de pouvoirs de lui ; qu'il tenait les siens de Mgr de Lorry.
D. — Combien de miracles la bonne Vierge du chêne a opérés ?
R. — Qu'il n'en sait rien, ne les ayant ni vus, ni comptés ; que néanmoins il est possible qu'elle en ait fait.
D. — A lui demandé si, puisqu'il n'a pas vu les miracles de la bonne Vierge, il a vu le fameux miracle de la résurrection des brigands ?
R. — Que non ; que ceux qui ont été tués n'ont pas voulu ressusciter, crainte qu'il ne leur en arrive encore autant.
D. — Combien il a baisé de fois en réalité ou en idée la mule de cet a...m... qu'on appelle Pape ?
R. — Qu'il y avait trop loin pour entreprendre ce voyage.
D. — A lui observé qu'il est si entreprenant qu'il a dit à quelqu'un qu'avant peu il y aurait une nouvelle Saint-Barthélemy.
R. — Qu'il n'a jamais parlé de cela.
D. — Quel était son costume parmi les brigands sujets de Louis XVII ?
R. — Qu'il s'habillait tantôt d'une manière, tantôt d'une autre.
D. — Pourquoi il changeait si souvent de costume ?
R. — Qu'il changeait selon les saisons.
C. — A combien de combats il s'est trouvé avec les brigands ?
R. — Qu'il n'en sait rien au juste, mais peut-être vingt fois.
D. — A lui observé qu'on reconnaît facilement qu'il professe toujours son ancien état, c'est-à-dire d'imposteur, car après avoir dit qu'il restait tranquille il s'ensuit pourtant que, par ses réponses, il a été à 20 combats ?
R. — Qu'il était tranquille dans les intervalles.
D. — A lui représenté que sans doute il portait à son chapeau un sacré-coeur, un chapelet ou un christ en place de cocarde ?
R. — Que non, qu'il n'a porté qu'une cocarde blanche pendant quelques jours.
D. — Combien de fois les boulets de la République ont renversé les autels où il disait ses messes ?
R. — Qu'ils ne les ont jamais renversés.
D. — Combien de fois il a harangué les brigands avant le combat ou en les confessant ?
R. — Jamais et qu'il confessait rarement.
D.        A lui demandé si au confessionnal il ne promettait pas le ciel à ceux qui mouraient pour soutenir leur religion ?
R. — Que c'est le secret, qu'il n'a rien à répondre à cela.
D. — S'il a vu Bernier, curé de Saint-Laud ? (M. l'abbé Bernier devint au Concordat évêque d'Orléans et mourut le ler octobre 1806)
R. — Qu'il l'a vu, il y a six mois, mais qu'il ne sait ce qu'il est devenu depuis.
D. — Quel emploi avait Bernier dans les brigands ?
R. — Qu'il n'en sait rien, n'ayant jamais été avec luit.
D. — Comment il a regardé la constitution républicaine ?
R. — Qu'il ne la connaît pas, ne l'ayant pas lue.
D. — Comment il a regardé la mort de Capet ?
R. — Qu'il n'en sait rien.
D. — Comment il a regardé l'extinction des prêtres réfractaires ?
R. — Qu'il ne le savait pas.
D. — S'il sait où est Stofflet et Charette ?
R. — Qu'il n'en sait rien.
Lecture à lui faite, a dit que ses réponses contiennent vérité et a signé :

MOREAU.
RUFFEY, secrétaire.

Immédiatement après cet interrogatoire, Antoine Félix, président, François Laporte, Jacques Hudoux, Marie Obrumier, Gabriel Goupil fils, tous membres de la Commission militaire (Ruffey, secrétaire), condamnent à mort M. Moreau par le jugement suivant, qui fut imprimé chez Jahyer et Geslin, rue Milton, à Angers, et affiché dans toute la ville :

« Sur les questions de savoir si Joseph Moreau, natif de Saint-Laurent-de la-Plaine, prêtre non assermenté, ci-devant vicaire de la même commune, est coupable :

1° D'avoir eu des intelligences et correspondances intimes avec les brigands de la Vendée ;

2° D'avoir enfreint la loi relative à la déportation des prêtres non assermentés ;

3° D'avoir, après cette infraction à la loi, été l'un des premiers moteurs du rassemblement contre-révolutionnaire des bandits qui se sont soulevés dans le département de la Vendée ;

4° D'avoir, pour trahir ouvertement sa patrie, allumé le flambeau de la guerre civile, et donner plus d'éclat à ses projets infâmes, imaginé des processions miraculeuses, au nom d'une soi-disant sainte Vierge placée dans un chêne, près Saint-Laurent-de-la-Plaine, qu'il faisait mouvoir à volonté en la métamorphosant de toutes les manières et selon les circonstances du soi-disant miracle qu'il voulait opérer en son nom ;

5° D'avoir, par cette invention criminelle et contre-révolutionnaire, privé la république d'une quantité prodigieuse de citoyens et citoyennes, qui en abjurant la raison, n'écoutant que leurs faiblesses morales et ses discours séduisants, accouraient en foule à ces processions, sous l'étendard sanglant du fanatisme, de la guerre civile et de la tyrannie ;

6° Enfin, d'avoir provoqué au massacre des patriotes, à la proclamation de la guerre civile, à la destruction de l'égalité, de la liberté, et conspiré contre la souveraineté du peuple français.

Considérant qu'il est prouvé qu'il a eu des correspondances et intelligences étroites avec les brigands de la Vendée ;

Considérant qu'il est également prouvé qu'il a enfreint la loi relative à la déportation des prêtres non assermentés ;

Considérant que d'après cette infraction à la loi, il a fait partie du rassemblement des rebelles et s'est trouvé à tous les combats avec eux contre les armées de la république, ayant une cocarde blanche à son chapeau ;

Considérant encore qu'il est prouvé qu'il est un des principaux moteurs et instigateurs de la guerre civile qui a éclaté dans la Vendée et dans plusieurs autres départements de la République ;

Considérant enfin que par l'ensemble de tous ces délits, il est prouvé impérieusement qu'il a provoqué au massacre des patriotes, à la destruction de la liberté et de l'égalité, au rétablissement de la royauté et à l'anéantissement de la république française :

La Commission militaire le déclare atteint et convaincu de conspiration envers la sûreté et la souveraineté du peuple français.

Et en exécution de la loi du 9 avril 1793, article premier, portant : La Convention nationale met au nombre des tentatives contre-révolutionnaires la provocation au rétablissement de la royauté ;
Et aussi en exécution de la loi du 19 mars 1793, portant (art. 1er ) : Ceux qui sont ou seront prévenus d'avoir pris part aux révoltes ou émeutes contre-révolutionnaires, qui ont éclaté ou qui éclateraient à l'époque du recrutement dans les différents départements de la république, et ceux qui prendraient ou auraient pris la cocarde blanche ou tout autre signe de rébellion sont hors de la loi. En conséquence, ils ne peuvent profiter des dispositions des lois concernant la procédure criminelle et l'institution des jurés. — (Art. 6) : Les prêtres, les ci-devant nobles, les ci-devant seigneurs, les émigrés, les agents et domestiques de toutes ces personnes, les étrangers, ceux qui ont eu des emplois ou exercé des fonctions publiques dans l'ancien gouvernement ou depuis la révolution, ceux qui auraient provoqué ou maintenu quelques-uns des attroupements de révolte, les chefs, les instigateurs, ceux qui auront des grades dans ces attroupements, et ceux qui seraient convaincus de meurtre, d'incendie ou de pillage, subiront la peine de mort.

Et encore, en exécution de la loi des 29 et 30 vendémiaire, portant (art. 14) : Les ecclésiastiques mentionnés à l'article 10, qui, cachés en France, n'ont point été embarqués pour la Guyane française, seront tenus, dans la décade de la publication du présent décret, de se rendre auprès de l'administration de leurs départements respectifs, qui prendront les mesures nécessaires pour leur arrestation, embarquement et déportation, en conformité de l'article 12. (Art. 15) : Ce délai expiré, ceux qui seront trouvés sur le territoire de la république seront conduits à la maison de justice du tribunal criminel de leur département, pour y être jugés et punis de mort, conformément à l'article 5 ;

La Commission militaire condamne Joseph Moreau, natif de Saint-Laurent-de-la-Plaine, prêtre non assermenté, ci-devant vicaire à la même commune, à la peine de mort.

Et sera le présent jugement exécuté dans les 24 heures.

Et enfin, en exécution de la même loi du 19 mars 1793, (art. 7), portant : La peine de mort prononcée dans les cas déterminés par la présente loi, emportera la confiscation des biens, et il sera pourvu sur les biens confisqués à la subsistance des pères, mères, femmes et enfants, qui n'auraient pas d'ailleurs des biens suffisants pour leur nourriture et entretien ; on prélèvera en outre sur le produit desdits biens le montant des indemnités dues à ceux qui auront souffert de l'effet des révoltes, la Commission militaire déclare les biens dudit Moreau acquis et confisqués au profit de la république. »

M. Moreau fut guillotiné le lendemain, jour du vendredi saint, sur la place du Ralliement.

LES MARTYRS. TOME XII. La Révolution (1794-1798). Recueil de pièces authentiques sur les martyrs depuis les origines du christianisme jusqu'au XXe siècle. Publiées Par le R. P. Dom H. LECLERCQ, Moine bénédictin de Farnborough. PARIS 1913. Imprimi potest. FR. FERDINANDUS CABROL, Abbas Sancti Michaelis Farnborough. Die 15 junii 1913. Imprimatur. Pictavii, die 17 februarii 1913. A. DE VAREILLES-SOMMIÈRES, Vic. gen.,

Blessed Joseph Moreau


§  18 April

§  2 January as one of the Martyrs of Anjou

Profile


Born

§  21 October 1763 in Saint-Laurent-de-la-Plaine, Maine-et-Loire, France


§  martyred on 18 April 1794 at Angers, Maine-et-Loire, France


§  9 June 1983 by Pope John Paul II (decree of martyrdom)