vendredi 23 janvier 2015

Saints CLÉMENT d'ANCYRE, évêque et AGATHANGE, martyrs


Saints Clément d'Ancyre, évêque et Agathange, martyrs

Originaire de la Galatie, en Asie Mineure, il devint évêque d'Ancyre (Ankara). Arrêté, il connut de très cruelles tortures d'abord à Nicomédie, puis à Ancyre où on l'avait transféré. Il resta de longues années incarcéré avec plusieurs autres chrétiens dont saint Agathange dont le martyre est célébré le même jour. Il put toutefois célébrer la sainte Messe. Un jour, pendant qu'il officiait, ses bourreaux le décapitèrent en 309.

Saint Clément d'Ancyre

Martyr ( 309)

Originaire de la Galatie, en Asie Mineure, il devint évêque d'Ancyre (Ankara). Arrêté, il connut de très cruelles tortures d'abord à Nicomédie, puis à Ancyre où on l'avait transféré. Il resta de longues années incarcéré avec plusieurs autres chrétiens. Il put toutefois célébrer la sainte Messe. Un jour, pendant qu'il officiait, ses bourreaux le décapitèrent.


À Ancyre en Galatie, les saints martyrs Clément, évêque, et Agathange.


Martyrologe romain

SOURCE : http://nominis.cef.fr/contenus/saint/487/Saint-Clement-d-Ancyre.html

Que pouvons-nous aimer hors de Jésus-Christ, sinon des créatures? Et auprès de Jésus-Christ, les créatures sont-elles autre chose que vers de terre, fange, fumée, vanité? Le tyran qui martyrisa saint Clément, évêque d'Ancyre, lui ayant offert un monceau d'argent, d'or et de pierreries, pourvu qu'il renonçât à Jésus-Christ, le Saint poussa un profond soupir et s'écria: "Ah ! mon Jésus! vous qui êtes un bien infini, comment souffrez-vous que les hommes vous estiment moins que la boue ?"

Saint Alphonse-Marie de Liguori. Considérations sur la Passion

SOURCE : http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Ligori/Passion/chapit9.html

LE MARTYRE DE SAINT CLÉMENT, ÉVÊQUE D'ANCYRE

(L'an de Jésus Christ 303)

fêté le 23 janvier

L'année deux cent cinquantième depuis l'incarnation de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ, Roi de l'univers, la douzième de l’empire de Valérien, et sous le consulat de Valérien, il y avait à Ancyre, métropole de la province de Galatie, une femme du nom d'Euphrosyne, issue de parents nobles et chrétiens, et dont les vertus faisaient assez connaître l’origine de même que le fruit d'un arbre en fait estimer la bonté. Cette excellente chrétienne, qui retraçait dans ses mœurs toute la piété de ses parents, fut donnée en mariage, contre son gré, à un mari païen, qui cherchait souvent à la détourner de la religion du Christ, pour lui faire adorer les idoles. Mais Euphrosyne, animée d'une énergie virile, résistait courageusement à son époux qu'elle cherchait même à convertir, et suppliait nuit et jour le Christ de l'aider à mieux porter son aimable joug, en unissant à elle dans l'esprit celui qui déjà lui était attaché par les liens de la chair. Mais ce mari païen mourut dans son impiété, lui laissant un enfant encore à la mamelle, qu'elle nourrit plus encore de sa piété que de son lait. Elle voulut même, comme si elle eût conçu cet enfant sans le concours d'un homme, l'offrir au Christ, afin qu'il devînt un ouvrier admirable et un lutteur invincible dans l'Église de Dieu. Elle lui donna, inspirée sans doute d'un esprit prophétique, le nom de Clément, qui en grec signifie rameau, afin qu'étant devenu un véritable rameau du Christ, qui est lui-même la Vigne, il produisît dans les âmes des fruits abondants, et se couvrît, comme de magnifiques grappes, des vertus de ceux qu'il devait sauver un jouir. C'est ce rameau béni que les tyrans, vignerons inhabiles, voulurent couper, et qu'ils ne purent jamais détacher du tronc de la vérité.

Clément venait d'atteindre sa douzième armée, lorsque sa sainte mère, qui prévoyait la fin de son séjour sur la terre, l'appela auprès d'elle, et après l'avoir tendrement embrassé, lui fit en ces termes le testament de sa piété : «Mon fils, c'est moi qui t'ai donné la vie naturelle, qui passe si promptement; mais c'est le Christ qui t'a régénéré pour la vie éternelle, et en lui seul est notre salut. Quiconque, en effet, croit au Seigneur Jésus Christ, qui est venu du ciel en terre, qui a détruit l’erreur des idoles, celui-là triomphera du démon et de ses artifices; celui-là méprisera les plus cruels supplices, et brisera la puissance de tous ses ennemis. Maintenant donc, mon fils, que les temps sont mauvais et que les impies ont le pouvoir de tourmenter les hommes pieux, l'occasion de combattre va bientôt se présenter. Et il ne s'agit pas d'une lutte frivole, d'une course ordinaire, d'un combat sans gloire; c'est le royaume des cieux, c'est la couronne de justice, c'est la vie incorruptible et éternelle qu'il faut conquérir. C'est pourquoi, ô mon fils, je t'exhorte vivement, je te prie, du plus profond de mon cœur, d'être ferme dans tes résolutions avec le secours de la grâce, et de confesser courageusement le Christ, afin que, selon sa promesse, tu sois conduit, pour son nom, devant les juges et les gouverneurs. J'espère par le Christ qu'en toi, mon fils, qui es le fruit de mes entrailles, fleurira la couronne du martyre, pour ma propre gloire et le salut d'un grand nombre d'âmes. Prépare donc ton esprit pour le moment de l'épreuve; car le combat est utile : pour une souffrance temporaire, ou y gagne une récompense éternelle; pour des douleurs passagères, des jouissances infinies; pour un peu de déshonneur, une gloire perpétuelle au sein de Dieu. Les menaces, les châtiments qu'infligent les gouverneurs et les princes de ce monde, ne durent qu'un temps, leur colère, on peut la mépriser; leur puissance, elle s'évanouit; leurs brasiers s'éteignent, leur épée se rouille, et tout leur pouvoir a bientôt disparu. Que rien de tout cela ne te sépare du Christ, ou n'arrête ta marche vers le ciel où il règne. C'est de lui que tu dois attendre une récompense précieuse, abondante, éternelle; son trône doit être l'unique objet de tes respects; tremble à la pensée de son tribunal et de sa présence redoutable. Ceux qui l'auront renié brûleront pendant l'éternité, et leur ver ne mourra jamais; ceux, au contraire, qui l'auront reconnu et qui auront aimé sa gloire, recevront dans la société des saints le bonheur et la joie dans tous les siècles des siècles.

«Que ce soit là, mon fils, le prix des douleurs que j'ai souffertes pour toi. Fais en sorte que mon sein ait véritablement porté un confesseur du Christ, et que je puisse me dire la mère d'un martyr du Seigneur. Hâte-toi donc de te sacrifier pour celui qui a donné sa vie pour te sauver, et tu jouiras d'un bonheur sans limites. Moi-même, je l'espère, j'obtiendrai par tes mérites d'être reçue dans la compagnie des saints; car, mon fils bien-aimé, je suis déjà sur le bord du tombeau, et le beau soleil de demain ne brillera plus pour moi. C'est toi qui seras désormais ma lumière dans le Christ, et ma vie dans le Seigneur. Je t'en supplie, ô mon doux enfant, ne me frustre pas de l'espérance que j'ai conçue. Jadis une femme juive offrit a Dieu ses sept fils martyrs, et quoique torturée dans son âme par le supplice sept fois répété de ses enfants, elle ne fut pas vaincue par la douleur. Toi, mon fils chéri, quoique seul, tu suffiras à ma gloire, si tu combats avec courage pour la foi. Voilà que je te précède; la vie du corps va s'échapper aujourd'hui; mais mon âme, pour toujours unie à la tienne, l'accompagnera avec confiance jusqu'au tribunal du Christ, où elle sera couronnée et glorifiée par ton martyre. La racine qui est sous terre se sent rafraîchie par la rosée qui s'écoule du rameau encore debout sur le sol.» Et pendant toute cette journée la pieuse mère ne cessait d'embrasser son fils. Elle baisait religieusement ses yeux, sa bouche, ses mains et ses autres membres, disant avec des larmes de joie : «Heureuse suis-je aujourd'hui de pouvoir embrasser encore les membres d'un martyr !» C'est en tenant de pareils discours et en exhortant sans cesse son fils bien-aimé, qu'elle rendit son âme au Seigneur, et reposa dans la paix.

Le bienheureux Clément ensevelit honorablement sa sainte mère, dont il était l'unique enfant, et quoique bien jeune encore, se livra avec ardeur à la pratique de la vertu. Il il n’avait alors que douze ans; mais prudent et discret, il semblait déjà à ceux qui l'approchaient un vieillard plein de sagesse. Aussitôt après la mort de la bienheureuse Euphrosyne, il embrassa la vie solitaire; et comme il était orphelin et sans parents, Dieu voulut lui servir de père et lui redonner aussi une très digne mère. Une pieuse matrone, appelée Sophie, de la famille Anicia, se livrait jour et nuit à la prière, et, quoique fort riche, il lui manquait un bien qu'elle avait désiré plus que tous les autres, car elle était privée d'enfants; mais il lui fut donné de voir se réaliser ce vœu de son cœur. Ce fut en adoptant le pieux adolescent pour son fils; et elle devint ainsi comme l'héritière de la bienheureuse Euphrosyne en servant de mère dévouée au jeune Clément. Elle l'entoura dès lors d'une si tendre affection, qu'elle souffrait à peine qu'il pleurât sa première mère, puisqu'il l'avait, pour ainsi dire, retrouvée en Sophie. Cette digne chrétienne, suivant la belle signification de son nom, faisait avancer le bienheureux Clément dans l'étude et l'amour de la divine sagesse, au point qu'il dépassait, par l'éclat de son intelligence et la bonté de son cœur, tous les jeunes gens de soir âge qui habitaient la même province.
Une grande famine étant survenue à cette époque, le fils adoptif de Sophie recueillit beaucoup d'enfants de parents gentils ou autres que le fléau avait rendus orphelins, et qui erraient sans asile; il les fit élever près de lui, partageant la même nourriture et les mêmes vêtements, ainsi que les leçons de la foi chrétienne. Ces pauvres petits abandonnés se firent les imitateurs de la piété et de la sagesse que Clément leur enseignait par ses exemples et ses paroles; et Sophie, qui jadis était sans enfants, se vit bientôt entourée d'une nombreuse famille, qu'elle élevait avec soin dans sa maison, comme dans une petite ville peuplée de chrétiens. Quant à Clément, il ne se nourrissait que de légumes, se souvenant de ces trois jeunes hommes qui, usant de semblables aliments, dépassèrent tous leurs compagnons en science et en dignités.

Le nombre des chrétiens n'étant pas considérable à Ancyre, le bienheureux Clément semblait à tous les membres de l’Église une lumière brillante, destinée à éclairer beaucoup d'infidèles des rayons de la vérité divine. Bientôt la grâce et la providence de notre Seigneur Jésus Christ permirent qu'il fût élevé par les suffrages des fidèles à la dignité de lecteur de la sainte Église; peu après il fut ordonné diacre, et enfin prêtre du Seigneur. Deux ans plus tard, il fut trouvé digne d'occuper le siège épiscopal, étant âgé à peine de vingt ans. Il augmenta alors le nombre des orphelins qu'il élevait, travaillant avec ardeur à préparer moyennant toutes sortes de soins ce nouveau peuple de Dieu. En même temps qu'il les nourrissait dans l'étude des lettres, il les préparait à recevoir le baptême, et promettait même de hautes distinctions à ceux qui s'en montreraient digues. Aussi de toutes les régions voisines on amenait au bienheureux martyr de jeunes enfants qu'il instruisait comme ses fils, leur apprenant à ne reconnaître qu'un seul Dieu, et à rejeter toute erreur idolâtrique. Ceux-ci, croissant en âge, s'avançaient toujours plus dans la connaissance de la foi chrétienne et dans la science de Dieu le Père, de notre Seigneur Jésus Christ et de l'Esprit saint.

Cependant Dioclétien, en prenant l'empire, s'était appliqué dès la première année avec une ardeur extraordinaire à relever le culte des dieux, qu'il entourait d'honneurs et de sacrifices, ordonnant que dans toutes les provinces on poursuivit les chrétiens jusqu'à leur entière destruction. Les préfets, les maîtres de la milice, les vicaires, les proconsuls devaient, selon l'édit, livrer eux-mêmes les fidèles aux plus affreux supplices. Alors dans tout l'empire, dans les provinces, dans les villes, une foule d'impies s'appliquèrent, pour complaire à l'empereur, à la recherche des chrétiens, afin de les déférer aux tribunaux. Dans ces circonstances, les ministres zélés du cruel César en Galatie, ayant appris tout ce que faisait le bienheureux martyr du Christ Clément, l'accusèrent auprès d'un certain Domitien, qui avait la qualité de vicaire et qui se trouvait alors dans la province. Ils reprochaient à Clément d'attirer auprès de lui un grand nombre d'enfants, qu'il offrait, disaient-ils, à celui qu'on appelle Christ, en sorte que le culte des grands dieux en était comme aboli. «Il fait venir, ajoutaient-ils, ces jeunes garçons, il leur enseigne que ce Christ est le Dieu vivant, et que l'on doit mépriser nos grandes divinités Mars et Diane. C'est ainsi qu'il élève nos enfants, et qu'il les amène au Nazaréen.» Domitien, ayant appris ces faits, ordonna que Clément serait enfermé dans la demeure de l'un de ceux qui étaient le plus acharnés à la poursuite des saint.

Le bienheureux Clément fut ensuite conduit enchaîné devant le tribunal du vicaire. Domitien lui adressa alors ces paroles : «Tout ce que je vois en ta personne me paraît bien différent de, ce que l’on nous a rapporté sur ton compte. Ton maintien et l'honnêteté de mœurs qui brille dans les traits de ton visage annoncent la prudence et la discrétion, tandis que ce dont on t'accuse montrerait dans ta conduite une ignorance puérile des devoirs de la société. Explique-toi maintenant devant nous; on te permet de plaider ta propre cause.» Le bienheureux martyr répondit : «Toute notre sagesse et notre prudence résident dans le Christ, Fils de Dieu, Verbe et Sagesse du Père, et dont la gloire éclate dans l'œuvre tout entière de cet univers.» Le vicaire dit alors : «Tu me fais de la peine de plaisanter ainsi dans un sujet si grave. Cesse donc ce discours insensés et approche avec révérence des dieux, dont la félicité est éternelle, et qui, penses-y bien, punissent avec autant de rigueur ceux qui les méprisent, qu'ils comblent de plus grands honneurs ceux qui leur rendent le culte dû à leur divinité. Nous-mêmes nous accordons nos faveurs à ceux qui se montrent religieux à leur égard.» Le magnanime évêque Clément se mit à rire en entendant ces paroles et dit : «Pour ce qui est de nous, nous avons appris à mépriser ces biens que vous estimez tant, ainsi que la mort dont vous nous menacez. Ne crois donc pas que tu puisses par des promesses ou par des terreurs me détourner de la vérité. Je ne crains pas du tout cette mort qui m'attend; je la désire plutôt, parce qu'elle m'introduira dans la vie éternelle. Je ne convoite pas les richesses, puisqu'il faut un jour les abandonner à d'autres; les dignités, le pouvoir n'excitent pas davantage mon ambition, car leur durée est courte. Je n'aspire qu'au royaume céleste, parce qu'il n'aura jamais de fin.»

Domitien dit alors : «Je t'ai rendu intraitable parce que j'ai commencé avec toi par des flatteries et non par des ordres. Il est évident aussi qu'habitué à gouverner les enfants, comme tu l'avoues, tu dois avoir quelque chose de leur caractère. Ainsi donc, je te dis maintenant que si tu ne veux pas honorer les dieux par des libations et me rendre à moi les honneurs consulaires, tu seras toi-même la cause de ta perte.» Le bienheureux Clément répondit : «Il est vrai que je m'efforce d'inculquer aux enfants des vérités que vos sages et vos savants ne sont pas dignes de connaître; car Dieu les a cachées à vos sages et à vos savants, et il les a révélées aux petits. Vos sages ont fait leurs dieux de matières inertes et insensibles, et pour cela ils leur sont devenus semblables. Aussi mon désir est d'offrir à Dieu des libations raisonnables, et non la fumée et l'odeur des victimes animales. Je dois lui donner ma vie, puisqu'il m'a racheté lui-même par l'effusion de son sang précieux.»

Domitien lui dit alors : «Si tu ne veux pas obéir de bon gré à mes sages conseils, tu seras obligé de le faire par la force des tourments. Mais avant d'être livré au supplice, et de devenir pour tous les spectateurs un objet de risée, lorsque tu accompliras par crainte du châtiment, ce que tu refusais à mes paroles amies, fais ce que je te demande: renie le Christ.» Le bienheureux Clément répondit : «J'espère que le Christ viendra à mon secours, et cet espoir ne sera pas frustré. Ainsi donc ne diffère plus mon supplice; car le Christ, pour qui je vais souffrir ces tourments, gages des biens éternels, me soulagera aussitôt.» Domitien dit : «Ne crois pas recevoir une mort prompte qui abrégerait tes souffrances; je veux, au contraire, te faire passer par tous les tourments, afin d'apprendre par ton exemple a tous ceux de ta secte à ne pas mépriser les édits impériaux.» Le bienheureux Clément répondit : «On m'a toujours appris à rendre à chacun ce qui lui est dû; je ne méprise personne, et suis plein de respect pour les empereurs; aussi n'est-ce pas pour un crime que je suis accusé devant ton tribunal; mais je ne puis me séparer du Christ, le seul véritable Fils de Dieu.» Le vicaire dit : «Suspendez-le pour le déchirer avec les peignes de fer, afin qu'il apprenne, conformément aux édits impériaux, à ne pas nous répéter toujours la même réponse.» Le bienheureux martyr, longtemps tourmenté par les ongles de fer qui mettaient à nu ses os, ne changea pas même de visage, ne poussa pas une plainte; mais, regardant le ciel, il disait d'un air joyeux devant la foule qui admirait sa constance : «Gloire à vous, ô Christ, qui êtes ma lumière, ma vie, le souffle de ma poitrine, la joie de mon âme ! Grâces vous soient rendues, ô vous qui m'avez donné l'être, et qui daignez aujourd'hui me sauver ! Déjà mon âme tressaille d'allégresse dans la voie de vos commandements. Toute souffrance m'est chère, par le désir que j'ai de vous posséder. Gloire à vous qui m'avez affermi dans la patience, qui avez étendu la main vers moi, misérable et pécheur, pour me délivrer de la fureur de ce juge et des mains cruelles des bourreaux ! Vous êtes vous seul le refuge de tous ceux qui souffrent et qui sont dans l'affliction.» Quand il eut achevé cette prière, ceux qui le tourmentaient se sentirent tout il coup privés de leur force; mais le vicaire, pensant que les bourreaux étaient seulement fatigués, attaqua de nouveau le bienheureux Clément par ces paroles : «Penses-tu m'avoir déjà vaincu par ta résistance, parce que tu as lassé pendant une heure les licteurs ?» Le martyr répondit : «Ce n’est pas ma pensée; mais j'ai cru et j'espère que le Christ, qui est en moi, a lui-même triomphé, triomphe maintenant et triomphera encore; car ce n'est pas un être incorporel qui a subi ces affreux supplices que tous les assistants regardaient avec horreur.» Le vicaire ordonna alors de faire approcher d'autres bourreaux, et de déchirer le corps du martyr, au point de ne pas laisser de chair sur les os. Mais ceux-ci ainsi que les autres tombèrent sans force et comme morts.

Le tyran, honteux enfin de l'ardeur que montrait le bienheureux Clément et de la faiblesse de ses licteurs, voyant même que ces derniers étaient en proie à d'horribles souffrances, ordonna de détacher le serviteur de Dieu. Le corps du martyr, dont ou voyait tous les os, était tellement défiguré et couvert de sang que les bourreaux n'osaient y toucher. Le vicaire lui dit : «Tes richesses t'avaient donné de l’orgueil; la nature avait aussi mis en toi le désir de vaincre; c'est là ce qui va te perdre, et t'attirer les derniers malheurs, au lieu des grandes charges et des dignités éminentes que tu aurais reçues, si tu avais voulu écouter nos conseils. Aie donc maintenant pitié de ton pauvre corps; et, pour la misérable
gloire d'une résistance opiniâtre, ne te perds pas à jamais.»

Le bienheureux Clément répondit : «Je procure à mon corps l'incorruptibilité, à mon âme l'immortalité, par ces tourments que j'endure et cette mort que tu veux me faire, souffrir.» Le vicaire dit : «Voilà bien les folies que vous apprenez, vous autres chrétiens, et qui vous persuadent d'abandonner la lumière que les dieux ont créée pour l'agrément des hommes, les brillantes splendeurs du soleil qui nous éclaire, et de terminer votre vie ignoble dans les plus cruels supplices. Mais si ta persistes dans ton opiniâtre résolution, je t'accorderai quelque répit, afin que ton corps reprenant un peu de force, tu pusses jusqu'au dernier souille ressentir toute, l'horreur des tortures.» Le bienheureux Clément répondit : «Les menaces soutiennent mon attente et mes désirs, comme tu vois. Tu penses me faire perdre cette confiance de mon cœur, qui s'appuie en Dieu seul; mais ne comprends-tu pas enfin quels sont mes véritables sentiments ? Ainsi donc mets en œuvre contre moi tout ce que pourront t'inspirer ta malice et ta cruauté.»

Domitien, irrité par ces paroles du martyr, dit alors: «Par les dieux immortels ! l’homme est un être bien avide de la victoire et du triomphe;» et s'adressant aux bourreaux, il ajouta : «Frappez-le maintenant sur la bouche et sur les joues. C'est la seule partie de son corps qui n'a pas été tourmentée; voilà peut-être ce qui le rend si insolent. Qu'on ne ménage point les coups sur la face, afin qu'elle n'ait rien à envier au reste du corps.» Parmi les licteurs, quelques-uns, émus de compassion ou craignant qu'il ne leur arrivât les mêmes accidents qu'aux premiers bourreaux du bienheureux Clément, le frappaient seulement avec la main; d'autres plus méchants se servaient de pierres, pendant que leurs compagnons soutenaient le martyr, que ses anciennes plaies avaient entièrement affaibli. Pour lui, il disait : «Vous ne me tourmentez pas : au contraire, vous me comblez d'honneur; car on a frappé aussi sur le visage du Christ, mon Seigneur; et je me vois, moi indigne, appelé à subir le même traitement que lui. Étienne, le protomartyr, a été mis à mort à coups de pierres, et j'ai la gloire d'être aussi lapidé. Cette similitude dans les supplices diminue mes souffrances; cette participation aux outrages et aux tourments des âmes les plus saintes adoucit toutes mes douleurs.» Et levant les yeux au ciel, il ajouta : «Gloire vous soit rendue, Seigneur Jésus Christ, qui avez daigné me faire partager ce que vous avez souffert, vous et votre saint diacre, le protomartyr !» Le vicaire, frappé de stupeur en voyant la constance du bienheureux martyr, ordonna à des bourreaux de le prendre de chaque côté, car ses blessures ne lui permettaient pas de se tenir debout, et de le ramener en prison, pour qu'il y prît quelque repos jusqu'à son retour. Mais le bienheureux Clément, repoussant ceux qui voulaient le soutenir, s'avança d'un pas ferme en récitant ces paroles : «Ne répandez pas sur ma tête l'huile des pécheurs.»

Le vicaire, le regardant s'éloigner, dit à ceux qui se trouvaient auprès de lui : «Vraiment il a montré une constance à toute épreuve. C'est de pareils soldats qu'il faudrait à l'empereur pour porter la terreur dans les bataillons ennemis. Il ne convient plus de l'appeler à notre tribunal; nous l'enverrons à Dioclétien Auguste. Lui seul pourra vaincre sa résistance; car il a toujours été grand ordonnateur de supplices, et souvent encore il commande des massacres de ces gens-là, afin que Rome entier tremble à la lecture de ses édits. Qu'on l'y conduise donc, et que l'on porte avec lui les actes de tout ce qu'on a fait ici par mon ordre.» Ceux qui reçurent ce commandement tirent sortir aussitôt d'Ancyre le bienheureux Clément. En sortant de cette ville le martyr du Christ se mit à prier, disant : «Ô Dieu, ô roi du ciel, de la terre et des enfers, qui seul remplissez de votre Être l'immensité des mondes, et qui êtes présent en tout lieu, je laisse entre vos mains cette ville. Gardez-la, ainsi que les âmes de ceux qui l'habitent et qui croient en vous. Maintenez inviolable l'Église d'Ancyre. Que les chiens et les loups ne dispersent pas ce petit troupeau qui est à vous. Ne souffrez pas qu'il éprouve jamais ni perte, ni diminution; mais faites, au contraire, qu'il augmente et qu'il se multiplie pour la gloire de votre Nom. Ne nous séparez pas nous même à jamais de cette ville, mais venez a notre aide dans l'exil, dans ce nouveau combat, et ramenez-nous un jour dans ces murs; vous qui avez reconduit Jacob dans la maison de son père, après qu'il eut été délivré par votre secours des mains de son frère Ésaü, vous qui avez enjoint à votre peuple de rapporter de l'Égypte les ossements de Joseph, pour les placer dans le tombeau de ses aïeux; vous enfin qui devez, à cause de ces bienfaits, être glorifié dans tous les siècles des siècles.»

Les envoyés du vicaire, ayant donc conduit le très saint Clément à Rome (car Dioclétien y faisait alors sa demeure), rapportèrent à l'empereur ce qu'avait fait Domitien, et lui tirent connaître tous les actes de la procédure. Dioclétien ordonna d'amener le confesseur du Christ devant son tribunal, et le voyant avec un visage frais et souriant, et ne paraissant pas avoir ressenti jamais la moindre fatigue, il doutait en lui-même de la vérité des faits rapportés par les appariteurs du vicaire Domitien. Il dit au saint évêque : «Tu es donc ce Clément qui s'est rendu célèbre par sa constance invincible. Je désirerais ne pas te voir séduit par les artifices d'une secte perverse et trompeuse. Les dieux sont doux et bienveillants pour tous les hommes; ils reçoivent volontiers à résipiscence ceux qui les avaient méconnus, mais qui reviennent à eux après une meilleure instruction, et cela afin qu'ils ne périssent pas dans leur impiété. Quant à ceux qui s'obstinent dans l'erreur, ils leur réservent des supplices éternels, afin que les hommes religieux en deviennent plus sages. Nous même qui devons un culte tout particulier aux dieux immortels, parce qu'ils ont daigné nous revêtir de la pourpre et nous donner l'empire de l’univers, nous faisons volontiers partager ces biens et ces honneurs à ceux qui leur rendent la même vénération.»

L'empereur ordonna en même temps d'apporter devant lui de grandes sommes d'or et d'argent, des brevets de plusieurs dignités et préfectures, des objets précieux, de riches habits, et tout ce que peuvent désirer l'ambition et l'avidité humaines, d'un autre côté, il fit étaler divers instruments de torture, des peignes de fer, des couteaux affilés, des lits en métal pour être placés sur le feu, des chaudières, des poêles à frire, des charbons ardents, des casques rougis à la flamme, de longues alênes, des roues et de lourdes chaînes, enfin tout ce que la cruauté des bourreaux a pu inventer pour tourmenter les malheureux condamnés. L'empereur, jetant alors un regard sévère sur le martyr, dit en lui montrant les richesses accumulées devant ses yeux : «Les dieux t'offrent tous ces biens, si tu veux les reconnaître et les adorer. Le bienheureux Clément détourna la tête, comme si ou lui eût montré des objets vils, méprisables, indignes de ses regards, et répondit en poussant un soupir : «Que toutes ces richesses périssent avec eux !» Dioclétien reprit en montrant les instruments de supplice : «Ceci est destiné aux incrédules.» Mais le généreux soldat du Christ répondit : «Si vos tourments sont terribles. comme vous le dites, combien plus affreux doivent être ceux qu’inflige le seul vrai Dieu qui règne au ciel ? Et si vos richesses paraissent si délectables aux hommes qui ne pensent qu'aux biens terrestres, combien plus magnifiques et plus excellents ne seront-ils pas, ces biens futurs que le Dieu éternel et immortel a préparés à ceux qui l'aiment; ces biens que l'œil n'a jamais vus, que l’oreille n'a jamais ouïs, et dont la pensée ne pourrait entrer dans le cœur de l'homme ? Vos splendides vêtements sont l'œuvre des vers, ou ont été arrachés à la toison des animaux pour devenir un jour la proie des teignes et des souris; leur couleur éclatante vient des obscurs coquillages de l'Océan. Ceux qui les fabriquent sont plus admirables que vous : car ils transforment par leur habileté la matière brute eu quelque chose de meilleur. Et cependant ces ouvriers sont méprisés comme des personnes viles, tandis que ceux qui se revêtent des étoffes qu'ils ont préparées, se pavanent et se glorifient de la splendeur qu'ils doivent à des animaux sans raison. Au contraire, les biens que nous accorde notre Dieu très-bon et très-puissant, sont indépendants des créatures et immuables; ils subsistent par sa seule volonté et non par l'industrie des hommes. Le temps ne peut les altérer, les vers ne peuvent les détruire; ils sont immortels»

Dioclétien dit : «Tu parles bien, mais tu penses mal; c'est pour cela que je m'efforce de te ramener au culte des dieux, et que je t'engage par des paroles bienveillantes à ne point mettre tes espérances dans un homme mortel. Ce Christ que vous adorez, vous autres, a subi les plus indignes traitements de la part des Juifs, qui l'ont fait enfin mourir. Nos dieux, au contraire, jouissent de l'immortalité, et jamais ils n'ont souffert rien de fâcheux» Le bienheureux Clément répondit : «Tu dis vrai, empereur, quant à ce qui regarde l'immortalité et l'absence de douleur. Comment, en effet, pourraient-ils mourir ou souffrir, eux qui n'ont jamais eu ni l'existence ni le sentiment ? Mais tu n'ignores pas, César, que pour devenir ce qu'ils sont, il leur a fallu subir bien des injures et des coups. Car tous ceux qui sont faits de pierre ont reçu du ciseau de l'artiste des milliers de chocs; forgés ou fondus, en or, en argent, ou en airain, ils ont souffert les atteintes du feu le plus ardent, et n'ont pas été plus épargnés par l'ouvrier que ses autre ouvrages; comme eux aussi ils sont demeurés sans mouvement et sans rien sentir. Oui, ils sont immortels, de vie qu'ils puissent perdre : on les brise, comme s’ils n'avaient jamais existé. Quant à mon Seigneur et mon Dieu, Jésus Christ, s'il a voulu mourir selon la chair pour sauver le monde et triompher de la mort elle-même, il ressuscita trois jours après, et nous donna ainsi la vie qui est en lui.»

Dioclétien, offensé de la liberté des paroles du martyr, ordonna de l'attacher à la roue, et de le frapper avec des bâtons, pendant qu'on le ferait tourner avec violence. La roue, étant mise en mouvement, éleva en l'air le corps du bienheureux qu'elle présenta aux coups des licteurs, et puis en s'abaissant brisa tous ses os avec un grand bruit. Il fut ainsi roulé et torturé pendant plusieurs heures, et il disait sans cesse : «Seigneur Jésus Christ, venez à mon aide, rendez-moi légère la douleur que me fait éprouver cet instrument de supplice, car c'est en me confiant à vous que je me suis livré aux tourments. Secourez-moi, comme jadis vous avez secouru Paul : voyez mon corps tout couvert de blessures. Je désire être guéri afin de faire éclater la gloire de votre nom, afin de pouvoir souffrir de nouvelles tortures qui couvriront les impies de honte et de confusion. Fortifiez-moi par la puissance de votre nom car j’ai espéré en vous qui êtes mon Créateur.» Quand il eût fait cette prière, la roue cessa aussitôt de tourner; ceux qui la mettaient en mouvement tombaient eux-mêmes de lassitude. En même temps, et avant que personne se fût approché du bienheureux, il se trouva délivré de ses liens, et ses membres et ses os parurent sains et saufs.

Un grand nombre de Romains qui avaient été attirés par  ce spectacle, admirant cette constance dans les supplices, se disaient les uns aux autres : «Personne n'aurait pu supporter tous les tourments qu'il a endurés, même en appelant tous les dieux à son secours; et lui, en se confiant dans le nom du Christ, en l'appelant à son aide, il a méprisé toutes les tortures. Ce Dieu des chrétiens parait vraiment un Dieu très-puissant.» Alors le bienheureux Clément, ce rameau précieux du Christ, connaissant en esprit les grappes spirituelles qui devaient naître au Seigneur du fruit de ses travaux, se mit à prier à haute voix en disant : «Je vous rends grâces, ô mon Dieu, vous qui n'avez accordé de souffrir dans cette grande et superbe ville pour le nom de votre Fils notre Seigneur, dont Pierre a prêche la foi, que Paul a annoncé par toute la terre, que Clément mon homonyme a enseignée, qu'Onésime enfin a confirmée; ce Jésus Christ auquel ceux qui sont morts pour sou nom, plus encore que ses serviteurs vivants, attirent tous les hommes, car ils sont eux-mêmes vénérés par les peuples; ils jouissent d'une gloire bien supérieure à celle de tous les rois, et bientôt même ils recevront des empereurs pieux un culte solennel. Alors toutes les nations que vous avez faites, Seigneur, viendront à vous et vous offriront leurs hommages.» Dioclétien, entendant ces paroles, fut saisi d'une grande colère, et ordonna de frapper avec des clous de fer la bouche du martyr, qui semblait vouloir encore haranguer la foule immense réunie autour du tribunal. Pendant qu'on le battait ainsi, et que ses dents sautaient par la violence des coups qui ébranlaient sa mâchoire, saint Clément ne cessait de parler, quoique les licteurs lui criassent sans cesse : «Veux-tu donc te taire ?» Mais plus ils le frappaient, plus la voix du bienheureux devenait retentissante, comme l'airain sonore qui rend des sons toujours plus éclatants à mesure que l'on redouble les coups qui excitent ses vibrations.

L'empereur ordonne alors d'enfermer le martyr dans la prison publique, et de l’y attacher par des chaînes pesantes. Cependant tous ceux qui avaient assisté à son combat et admiré sa miraculeuse constance dans les tourments, les hommes comme les femme, confessèrent hautement que le Dieu des chrétiens était puissant. Ils se réunirent tous ensemble après l'heure du repas du soir, et se rendirent d'un commun accord à la prison. Étant tous entrés, ils se jetèrent aux pieds du bienheureux Clément et lui dirent : «Nous vous en supplions, serviteur de Dieu, donnez-nous la connaissance de la foi, afin que, délivrés de nos péchés, nous puissions partager votre espérance dans le Christ.» Le saint martyr du Christ, se tenant debout, se mit à prier le Seigneur, selon la coutume des chrétiens, et lui rendit grâces de ce qu'il daignait, même au milieu des persécutions et des supplices, augmenter le nombre des fidèles. Quand il eut enseigné à cette foule les mystères de la foi, il se disposa à administrer le baptême. Or il y avait dans la prison beaucoup d'eau; il répandit sur le front de tous les assistants, et même des petits enfants, cette eau salutaire, et chanta avec eux ces paroles : «Bienheureux sont ceux dont les iniquités ont été remises et les péchés effacés,» et beaucoup d'autres psaumes.

Au milieu de la nuit une lumière éclatante brilla tout à coup dans la prison, et ceux qui la contemplaient virent une forme humaine d'une beauté ravissante, couverte d'un vêtement splendide et soutenue sur de grandes ailes. L'ange s'approcha du martyr, lui donna du pain et un calice, et à l'instant disparut à tous les yeux. Les nouveaux chrétiens demeuraient dans la stupeur, lorsque le bienheureux Clément, tenant dans ses mains ce qu'on lui avait apporté, se mit à réciter les prières convenables, et communia avec le précieux mystère du corps et du sang tous ceux qui avaient été baptisés, et qui venaient d'être témoins de ces événements. Eux-mêmes prirent l'habitude de venir chaque jour voir le saint martyr; ils y conduisirent d'autres personnes, et bientôt la multitude des fidèles fut si grande qu'elle remplissait toute la prison. Quelques-uns des gardiens vinrent rapporter à l'empereur tout ce qui s'y passait. Dès que Dioclétien en fut instruit, il ordonna que l'on saisit tous ceux qui se rassemblaient de la sorte, et qu'après les avoir interrogés, on les mît à mort. Les soldats s'étant donc emparés de ces personnes, les conduisirent hors de Rome, et les interrogèrent séparément, pour savoir s'ils voulaient abjurer la religion chrétienne.

Ayant tous répondu qu'ils n'en feraient rien, ils furent massacrés avec leurs enfants, comme des brebis qui s'offrent à la mort. Un seul parmi eux s'échappa en fuyant, au plutôt fut réservé pour de plus grands combats.

Quelque temps après, Dioclétien se ressouvint du bienheureux martyr Clément, le fit comparaître devant lui, et sembla vouloir par des paroles flatteuses lui persuader de sacrifier aux dieux immortels. Mais le saint martyr de Dieu s'écria d'une voix haute : «J'adore le Dieu du ciel et de la terre et je confesse le nom de son Fils Jésus Christ.» Un certain Amphion, officier de l’empereur, dit alors à Dioclétien :«Éloignez d'ici cet infâme scélérat; car il soulève le peuple romain en prêchant le Dieu de Pierre et de Paul. Avez-vous oublié, prince, quelle foule de gens on a mis à mort dans la prison à cause de lui ?» L'empereur aussitôt commanda à plusieurs bourreaux de le battre à coups de nerfs jusqu'à ce que son corps fût mis en pièces. On le frappa ainsi pendant plus d'une heure, et il nageait déjà dans son sang, sans qu’il parût que les coups s'adressassent à lui, lorsque Dioclétien lui dit : «Tout ton corps fait horreur à voir, mais ton esprit est toujours plus opiniâtre. Je ne souffrirai pas cependant que tu résistes aussi orgueilleusement aux édits. On va faire jouer les ongles de fer. Peut-être es-tu toi-même de fer, ou insensible, et bien, dans ce cas je te réveillerai; car tu sembles dormir profondément.» Le martyr répondit : «Tu parles très bien, empereur; car je dors toujours pendant que l'on me tourmente pour le Christ. Ma confiance en mon Dieu est si grande, que les supplices me tiennent assoupi, et ne me réveillent que pour confesser son nom.» L'empereur donna ordre aux licteurs de cesser de le battre avec les nerfs de bœuf, et leur enjoignit de le suspendre à un poteau, et de le déchirer avec des ongles de fer jusqu'à faire paraître ses os. Le bienheureux Clément se regardant et se tournant ensuite vers l’empereur, lui dit : «Ce n'est point sur mon corps que s'exerce ta fureur. Je suis assuré, ô empereur, de supporter autant qu'il le faudra cette torture. Déjà on avait déchiré tous mes membres au point qu'ils tombaient en lambeaux, lorsque le Christ les a réparés et guéris, en revêtant d'une nouvelle chair et d'une peau toute fraîche cet assemblage d'ossements qui n'avait plus aucune forme. Il le fera encore une fois, car il le peut; le potier n'a-t-il pas toujours assez d'argile ?» Après avoir ainsi parlé, il se tut; et l'empereur commanda d'approcher des flancs du martyr les torches ardentes; mais le bienheureux Clément ne fit pas un mouvement; il semblait, au contraire, reposer en paix sans craindre l'approche de la flamme. Dioclétien, étonné de cette invincible constance, dit à ceux qui l’entouraient : «J'ai fait subir toutes sortes de supplices à plusieurs de ces misérables chrétiens; mais je n'ai jamais rencontré un esprit plus opiniâtre, ni un corps plus insensible
aux tourments. Je l'enverrai donc à Nicomédie, pour le montrer comme un être prodigieux à Maximien Auguste; car je ne crois pas que l'on puisse trouver un homme qui ait la chair aussi dure.» Il ordonna donc que l'on conduisît par mer et enchaîné jusqu'à Nicomédie le soldat du Christ, afin qu'il y fût jugé par l'empereur Maximien. Dioclétien écrivit même pour lui faire connaître tous les tourments qu'il avait infligés au bienheureux Clément, lui faisant savoir en outre que s'il pouvait fléchir sa volonté, il le renvoyât à Rome, sinon qu’il l'exposât aux bêtes ou le livrât au dernier supplice, pour qu'il fût enfin retranché du nombre des vivants. Le saint martyr du Christ fut conduit hors de Rome, accompagné d'une foule de fidèles qui versaient des larmes. En s'éloignant il pria en ces termes en faveur de la grande ville : «Que Dieu, dit-il, augmente dans ton enceinte la religion chrétienne, qu'il t'accorde des empereurs qui le révèrent, qu'il te donne le premier rang parmi les villes du monde; pour vous, mes frères, que le Christ vous permette d'achever heureusement le cours de vos combats, en conservant la patience dans l'épreuve et en édifiant les fidèles. Seigneur mon Dieu, apaisez la persécution que souffrent vos serviteurs, et accordez à votre sainte religion la liberté, afin que votre nom soit glorifié dans tous les siècles des siècles. Amen.»

Les soldats ayant alors jeté le bienheureux Clément sur un navire qui devait partir pour Nicomédie, mirent à la voile au port de Rome. Or, parmi les habitants de cette ville qui avaient été initiés à la foi dans la prison, se trouvait un certain Agathange, qui avait pu se soustraire par la fuite au massacre général. S'étant informé du navire qui devait transporter le martyr, il s'aboucha avec les mariniers, et se cacha, avant l'arrivée des gardes, dans l'intérieur du vaisseau. Cet Agathange avait reçu le premier le baptême parmi ceux qui furent plus tard immolés à Rome. Quand on fut éloigné de deux cents stades du rivage, voyant que le bienheureux Clément était en prières et célébrait les louanges du Seigneur, et que les soldats se livraient à diverses occupations, il s'approcha secrètement du saint évêque, et, se jetant à ses pieds, lui exposa comment il avait échappé au supplice et de quelle manière Dieu l'avait sauvé. Le martyr reconnut Agathange, et, l'avant embrassé tendrement, il rendit grâces au ciel en ces termes : «Soyez béni, Seigneur mon Dieu, vous qui êtes ma consolation et ma défense; car vous n'avez pas voulu me laisser seul, m'abandonner ni sur la terre, ni sur la mer; mais dans toutes mes peines vous êtes venu le premier vers moi pour donner aide et secours à votre serviteur. Voilà, en effet, que vous vous montrez à moi, au milieu de ta mer, dans la personne de ce bon Agathange, mon fidèle frère selon l'esprit, et dont le nom lui-même semble pour moi un présage de la protection dont vous me couvrirez. Donnez-lui aussi, Seigneur, une volonté ferme et invincible, et qu'il s'illustre par une glorieuse confession.» Ils passèrent ainsi le jour et la nuit en prières, mais sans prendre de nourriture, car ils n'avaient pas de provisions. Le bienheureux Clément ne s'en inquiétait pas et disait : «Pourvu que je porte dans mon cœur le pain céleste, je ne souffrirai pas de la faim, et pourvu que je puisse boire l'eau de la vie, je n'aurai plus soif pendant toute l'éternité.» Cependant les soldats, s'apercevant que ni l'un ni l'autre ne prenait aucun aliment, et voyant leur extrême détresse, en eurent pitié et leur offrirent des vivres. Les serviteurs de Dieu acceptèrent avec reconnaissance cette marque d'intérêt, mais refusèrent ce qu'on leur présentait, en disant : «Nous recevons de Jésus Christ lui-même notre Dieu et notre Sauveur des aliments; c'est lui qui nous nourrit et qui vivifie toute chair.» En effet, à la troisième heure de la nuit, ils reçurent des mains d'un ange une nourriture qui leur rendit toute leur première vigueur.

Après plusieurs jours de navigation, ils découvrirent l'île de Rhodes, et vinrent y aborder. Un grand nombre de matelots descendirent à terre pour acheter des provisions. Les bienheureux prièrent ceux qui étaient demeurés dans le navire de leur indiquer l'église : car ils désiraient recevoir le corps et le sang du Christ. C'était un jour de dimanche, et le petit nombre de chrétiens qui vivaient dans l'île s'étaient tous rassemblés. Ils avaient une petite église, où ils se réunissaient assidûment pour chanter les louanges du Seigneur. L'évêque de Rhodes, Photin, pontife toujours rempli de l'amour de Dieu, ayant appris l'arrivée des saints personnages et connu leur dévouement pour le Christ, ainsi que les souffrances qu'ils avaient endurées pour la gloire de son nom, se rendit, accompagné des chrétiens, au lieu du rivage où ils avaient abordé, et fit tarit par ses prières auprès de ceux qui les gardaient, qu'ils les déchargèrent de leurs chaînes. L'évêque Photin les conduisit alors au chant des psaumes dans l'église. On prit ensuite le livre des saintes Écritures. et le lecteur lut ces paroles dans les sacrés Évangiles : «Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent faire périr l'âme.» Toute la foule des chrétiens qui considérait les saints martyrs versa d'abondantes larmes, en les voyant prier avec une si grande ferveur; chacun désirait être jugé digne de partager leurs tourments.

L'évêque engagea ensuite le bienheureux Clément à célébrer les mystères de l'oblation sainte et immaculée. Lorsqu'ils furent accomplis, tous se livrèrent à l’ardeur de leur dévotion, et pendant que le martyr du Christ prolongeait son oraison, quelques-uns des clercs et des laïques présents aperçurent sur la table sainte du sacrifice comme un charbon ardent d'une très grande dimension, qui jetait les plus vives flammes; tout autour et au-dessus se pressait une multitude d'anges au blanc vêtement. Les spectateurs de ce prodige se prosternèrent la face contre terre, et n'osaient plus regarder. Quand tout fut terminé, l'évêque Photin offrit un grand repas à Clément et à tout le peuple dans la sainte demeure, se réjouissant avec les saints martyrs, et rendant avec eux grâces au Seigneur. Alors Clément, l'athlète du Christ, se mit à les instruire, et dit : «Conservez, mes frères, la foi de Jésus Christ, et avec elle l'espérance, la charité et la patience; confessez hardiment le nom du Christ, et il vous protégera contre tous les maux; il vous sauvera, et vous fera participer à soir royaume céleste.» Cependant un grand nombre de Gentils crurent au Seigneur dans cette ville, quand ils virent les prodiges opérés par les serviteurs de Dieu, et reçurent le baptême, eux, leurs femmes et leurs enfants. Tous ceux, en effet, qui étaient atteints de maladie ou d'infirmités incurables n'avaient qu'à se jeter aux pieds des martyrs; ceux-ci priaient sur eux, leur imposaient les mains, et ils étaient guéris aussitôt, les aveugles recouvraient la vue, les boiteux se mettaient à courir. Bientôt aussi une foule immense se rassembla de tous côtes, apportant des malades et des infirmes, et après l'imposition des mains tous étaient rendus il la santé.

Mais les gardes et les soldats, avertis de ce concours de peuple, craignirent qu'on ne leur enlevât le bienheureux Clément , ils l'enchaînèrent donc de nouveau et le jetèrent dans le vaisseau. Agathange, les ayant devancés, monta sur le navire. Tous les chrétiens, tant ceux qui venaient d'être baptisés que les anciens, les accompagnaient en versant des larmes; mais, pleins d'une joie spirituelle, ils chantaient aussi des cantiques. Ils partirent donc, et bientôt, secondé par un vent favorable, le navire arriva à Nicomédie. On annonça à Maximien la venue des martyrs du Christ, et on lui remit les lettres de Dioclétien. L'empereur, les ayant lues, comprit que ce Clément était d'une magnanimité de caractère au-dessus de toute crainte, et ne voulut pas lui-même, comme s'il se trouvait trop occupé par les soins de la guerre et l'administration de l'empire, le faire comparaître devant son tribunal; il commit donc toute l'affaire à Agrippinus, préfet de la ville. Celui-ci le fit venir en sa présence, et lui dit : «Es-tu Clément ?» Le martyr répondit : «Je suis le serviteur du Christ.» Le préfet, en colère, commanda aux soldats de lui donner des soufflets, en lui demandant : «Dis-nous si tu es aussi le serviteur des empereurs.» Le martyr répondit : «Les empereurs devraient eux-mêmes être les serviteurs du Christ mon maître, pour que leur trône se maintint dans la paix et la tranquillité, et que toutes les nations leur fussent soumises.»

Agrippinus, cessant de le regarder et frémissant de rage, s'adressa à Agathange et lui dit : «Et toi, qui es-tu ? car on ne fait pas mention de ta personne dans les actes du procès.» Agathange, levant les yeux au ciel et se tournant ensuite vers le bienheureux évêque, répondit : «Et moi aussi, je suis chrétien; Dieu m'a appelé à cet honneur par son serviteur Clément.» Agrippinus lui dit : «Eh bien, ce qui a causé ton erreur causera aussi ta mort.» Et il donna ordre de suspendre le bienheureux Clément à un poteau, pour lui faire des incisions avec l'épée, et commanda aux licteurs de battre Agathange à coups de nerfs de bœuf. Le bienheureux Clément, suspendu au poteau et le corps tout déchiré par ces incisions, leva les yeux au ciel et dit : «Seigneur Jésus Christ, Dieu tout-puissant, qui avez montré au fidèle larron, attaché comme vous à la croix, le bonheur du paradis, et qui avez appelé au pardon les publicains et les pécheurs, donnez-moi la patience. Donnez aussi à votre serviteur Agathange la constance dans les tourments, puisqu'il a été jugé digne de l'honneur de confesser votre nom, afin qu'il triomphe de ses ennemis, et que le diable ne puisse prévaloir contre lui. Faites, par votre grâce, que nous puissions arriver bientôt à votre royaume et régner avec tous vos saints.»

Agrippinus, entendant ces paroles, donna ordre de détacher Clément du poteau et de le jeter en prison avec Agathange; il commanda ensuite à ses gardes d'amener pour le lendemain à l'amphithéâtre un grand nombre de bêtes féroces. Les saints martyrs, dans leur prison, se livraient à la prière et bénissaient le Seigneur. Tous ceux qui étaient enfermés pour différents motifs dans le même cachot, voyant la continuité de leurs oraisons et les anges du ciel qui venaient les consoler, se sentirent très émus et furent trouvés dignes d'entendre de la bouche des martyrs le nom du Christ, et de savoir quelle a été sa mission sur la terre. Leurs entretiens durèrent ainsi jusqu'au milieu de la nuit, et les prisonniers se trouvèrent alors tellement changés et fortifiés dans leur foi, que, se jetant aux pieds du bienheureux Clément et de son compagnon, ils leur demandèrent avec grande abondance de larmes le baptême, qui leur fut conféré. Le martyr de Jésus Christ les baptisa, et leur lit connaître tous les mystères de la religion chrétienne. Il rendit ensuite grâces à Dieu, en disant : «Gloire vous soit rendue, ô Christ, qui délivrez les prisonniers par le moyen de nos chaînes, qui guérissez les malades par nos infirmités, qui, dans nos marches forcées, ramenez les brebis perdues à votre bercail, afin qu'elles ne deviennent pas la proie des loups ou des hommes ravisseurs.» Pendant qu'il priait ainsi, les portes de la prison s'ouvrirent d'elles-mêmes, et les bienheureux en tirent sortir les prisonniers en leur disant : «Éloignez-vous, mes enfants, et sauvez votre vie; que le Seigneur Jésus vous accompagne.» Chacun d'eux répondit : «Amen;» et tous sortirent du cachot, où les deux saints confesseurs demeurèrent seuls en prière.

Agrippinus, ayant appris ce qui s'était passé, ordonna dès le matin de traîner à l'amphithéâtre le bienheureux Clément et son compagnon; et rugissant lui-même de colère plus que les lions enfermés dans leurs loges, il commanda de les jeter tous deux aux bêtes. Celles-ci, s'avançant aussitôt, vinrent se coucher aux pieds des martyrs, et comme des chiens caressants auprès de leurs maîtres se mirent à les lécher en faisant mille démonstrations de tendresse. Eux, debout au milieu des lions et des tigres, priaient Dieu en disant : «Gloire à vous, ô Christ, qui avez adouci pour nous les bêtes féroces elles-mêmes ! Vous avez voulu montrer en nous, les derniers des hommes, combien était digne de foi ce que l'Écriture rapporte de votre prophète Daniel; car voici les lions et les animaux les plus cruels lâchés contre nous et devenus subitement doux et caressants; c'est que vous êtes avec nous, ô vous le Dieu de Daniel.

Agrippinus, voyant qu'il ne gagnait rien, et que la multitude du peuple commençait déjà à s'agiter, se mit dans une violente colère contre les bienheureux martyrs, et commanda de faire rougir au feu des alênes, et de les leur enfoncer entre les doigts jusques aux coudes. Ces instruments embrasés, en pénétrant dans les chairs, s'éteignaient dans le sang : ce qui produisait un sifflement que tous les spectateurs entendirent avec tant d'horreur, qu'ils détournaient la tête en vociférant contre la barbarie du juge, et lui criant : «Lâche-les, et cesse de les tourmenter.» Ces cris du peuple, qui durèrent plusieurs heures, augmentèrent encore la rage du préfet, qui commanda d'enfoncer de nouveau des alênes rougies au feu dans l'aine des martyrs, et de les faire pénétrer jusqu'aux épaules. Ces alênes, qui jetaient des étincelles quand on les enfonçait dans les chairs, en ressortaient éteintes et rougies par le sang. Le peuple, ne pouvant supporter davantage cette horrible cruauté, attaqua avec plus de fureur le juge inique sur son tribunal, et lui jetant des pierres, criait à haute voix : «Il est grand, le Dieu des chrétiens !» Au milieu de ce tumulte qui allait toujours croissant, et qui obligea le préfet à prendre la fuite, les saints confesseurs purent s'éloigner; car personne n'osait les retenir. Ils se retirèrent sur une montagne nommée Pyramis, où les païens offraient leurs sacrifices, et se cachèrent dans un temple d'idoles.

Cependant le préfet, animé contre eux du plus cruel ressentiment, fit faire pendant plusieurs jours de très ardentes recherches par la cohorte qu'il avait à ses ordres, et les ayant enfin découverts dans le lieu de leur retraite, il donna l'ordre à tous ceux qui devaient sacrifier aux idoles de se réunir sur la montagne. Il y vint lui-même, et, s'étant assis sur son tribunal, il se fit amener les saints et leur dit : «Pourquoi excitez-vous tout le peuple par vos maléfices à blasphémer les dieux tout-puissants et à mépriser leur culte ?» Ils répondirent : «Nous n'excitons aucun trouble dans le peuple; c'est de lui-même qu'il a reconnu le Seigneur et qu'il a proclamé sa Divinité. Si tu veux nous punir comme chrétiens, hâte-toi de le faire. Le Christ est assez puissant pour nous rendre victorieux de ton affreuse barbarie, et pour nous délivrer de tes mains.» Alors cet homme sanguinaire commanda de les attacher à un rocher qui se trouvait sur le sommet de la montagne, et de les frapper avec des bâtons noueux. Quand leur corps ne fut plus qu'une plaie, il les fit coudre dans des sacs chargés de pierres et précipiter du haut de la montagne dans la mer. Les païens, les voyant rouler ainsi dans les abîmes, pensaient bien qu'ils étaient perdus pour jamais. Cependant quelques hommes pieux qui se tenaient sur le rivage au moment où les bienheureux martyrs s'enfonçaient dans les ondes, afin de recueillir, s'ils le pouvaient, quelques restes de ces corps consacrés à Dieu par le saint baptême, aperçurent bientôt flottants sur les vagues les deux sacs qui les renfermaient. À l'instant ils montent sur des barques, s'approchent de ces sacs, et les prenant avec eux, s'aperçoivent (que Clément et son compagnon étaient encore pleins de vie. Tous alors rendent à Dieu de vives actions de grâces pour un si grand bienfait. Vers le milieu de la nuit, une splendeur divine vint aussi les entourer, et l'on vit les anges du Seigneur qui conduisaient eux-mêmes au rivage les martyrs du Christ, et leur présentaient des aliments pour leur donner de nouvelles forces. Les saints cependant entrèrent dans la ville, racontant aux ignorants et aux incrédules les merveilles de Dieu, et levant les mains au ciel, ils disaient : «Nous vous remercions, Seigneur Jésus Christ, vous qui n'abandonnez jamais ceux qui vous cherchent, qui les délivrez des plus cruels tourments, et les faites triompher de leurs ennemis pour la gloire de votre nom.»

Sous un portique voisin du lieu où se trouvaient le bienheureux Clément et son compagnon, gisaient en ce moment deux aveugles et un homme qui avait la main desséchée et entièrement percluse. Les saints, les ayant vus, en eurent pitié, et leur imposant les mains, ils les guérirent. Alors une grande foule s'assembla autour d'eux; ils délivrèrent plusieurs malades de leurs infirmités et chassèrent le démon du corps de quelques possédés. Dieu appela lui par ces miracles un grand nombre de Gentils, hommes et femmes, qui crurent en notre Seigneur Jésus Christ. Le préfet, instruit de tout ce qui se passait, le rapporta à Maximien, ajoutant que les serviteurs de Dieu étaient natifs d'Ancyre, métropole de la Galatie. Maximien répondit : «Puisque cette terre les a engendrés, qu'elle les nourrisse, qu'elle les entretienne et qu'elle les punisse.» Et aussitôt il les adressa à un certain Curicius, gouverneur de cette cité. Les licteurs sur l’heure même firent sortir les saints de Nicomédie, pour les traîner à Ancyre.

Lorsque le saint martyr du Christ, Clément, y fut arrivé, il salua, la joie dans le cœur, sa ville natale, et fit avec le bienheureux Agathange cette prière : «Gloire vous soit rendue, ô mon Dieu, qui exaucez en tout lieu mes humbles demandes ! Gloire à vous aussi, o Christ ! car il m'est donné de revoir la terre qui m’a engendré, le sépulcre de mes ancêtres, où je réuni à ma mère avec votre serviteur Agathange.» Cependant ceux qui les conduisaient, les gardèrent en prison, jusqu'au jour où ils devaient les faire comparaître devant le gouverneur. Curicius étant, en effet, monté sur son tribunal, non loin du lieu appelé la Crypte, où se trouvait une petite église, cherchait à persuader les deux confesseurs du Christ, en leur disant : «J'ai appris les longues courses que l’on vous a fait faire, les tourments que vous avez endurés, et combien de fois vous avez été exposés à une mort cruelle aussi j'ai pitié de vous. Si l'on n'a pu dans aucun lieu vaincre votre résistance, c'est que vous ne vouliez honorer les dieux que dans votre ville natale. Faites-le donc maintenant et offrez-leur un sacrifice; ce sera à la gloire de cette cité; j'en serai honoré moi-même, et tous vos concitoyens vous feront grande fête.» Les martyrs répondirent : «Nous ne sommes nullement à plaindre; ces tribulations que nous avons souffertes font, au contraire, notre joie; c'est quand nous les endurons que les anges viennent nous consoler. Mais vous autres, qui ne voulez pas reconnaître le seul vrai Dieu, combien vous êtes dignes de compassion !»

Curicius dit alors : «Puisque vous acceptez votre malheureux sort, et que les tourments ne vous effraient pas, je contenterai vos désirs.» Il ordonne en même temps au bourreau d'appliquer aux aisselles du bienheureux Clément des lames rougies au feu, de lui réunir les coudes et de le pendre ainsi à un poteau planté en terre. Agathange, que l'on avait suspendu à une poutre, était tourmenté avec des peignes de fer qui lui déchiraient les flattes et les parties charnues des jambes. Le préfet leur dit alors : «Comment vous trouvez-vous de votre mépris pour les dieux ? Laisserez-vous périr dans les tourments, comme si vous étiez insensibles, la fleur de votre brillante jeunesse !» Le bienheureux Clément répondit : «L'homme extérieur peut bien être détruit, et il fallait d'ailleurs que, d'une manière ou d'une autre, il arrivât à cette extrémité; mais pour l'homme intérieur, il est entièrement renouvelé.» Curicius commanda alors de placer sur la tête du martyr un casque de fer rougi au feu. Aussitôt il sortit une fumée, épaisse par les narines et par les oreilles du martyr, et poussant un profond gémissement, le bienheureux Clément s'écria, au milieu de ces douleurs intolérables . «Ô Seigneur, mon Dieu, source inépuisable, eau vivifiante, pluie salutaire, soulagez-moi par votre bienfaisante rosée; car ces impies veulent brûler avec leurs fers embrasés le sanctuaire de mort âme.» Au même moment tous ces maudits engins rougis au feu se refroidirent, et les bourreaux qui déchiraient le corps du bienheureux Agathange se sentirent énervés. Curicius, voyant ce qui se passait, ne put se contenir davantage, et tremblant de fureur dans tous ses membres, il ordonna de jeter les martyrs en prison.

La vénérable Sophie, qui avait élevé Clément, qui aimait si tendrement les martyrs, et cherchait toujours à les soulager, versa bien des larmes de joie, en voyant que Dieu lui rendait enfin son fils exempt de toute souillure. Elle vint la nuit dans le cachot, se mit à essuyer avec des litiges le sang et la pourriture qui se trouvaient dans les plaies des martyrs, et leur baisait les mains qu'elle approchait de ses yeux. Elle offrit ensuite au bienheureux Clément son repas ordinaire de légumes, dont il faisait depuis l'enfance sa seule nourriture, et présenta au bienheureux Agathange des mets plus délicats. Les serviteurs de Dieu demeurèrent fort longtemps dans les chaînes, et la vénérable Sophie continuait de les servir avec grande joie. Cependant un grand nombre de personnes furent converties par leurs soins à la religion du Christ. Curicius, ayant informé Maximien de ce qui se passait, reçut de l'empereur l'ordre de faire conduire les saints à Amysie, devant le vicaire Domitius.

Dès que la servante du Christ, Sophie, eut appris ce commandement, elle se mit à suivre toute joyeuse Clément et Agathange avec les jeunes enfants élevés chez elle. On en fit un rapport immédiat à Maximien, qui répondit : «Si ces enfants consentent à se séparer de Clément, et à renoncer à sa doctrine, qu'on les laisse se retirer en liberté; mais s'ils refusent, qu’on les fasse périr par le glaive.» Les soldats qui conduisaient les deux martyrs s'efforcèrent alors de renvoyer les enfants; mais eux, se jetant à terre, embrassaient les pieds des bienheureux et ne leur permettaient plus d'avancer, jusqu'à ce que les épées des gardes les ayant écartés, ils furent obligés de s'arracher d'entre les bras des martyrs, versant des torrents de larmes, comme si on leur enlevait leurs propres parents. Les saints martyrs eux-mêmes, profondément émus, firent en pleurant cette prière au Seigneur : «Recevez, ô Christ, cette jeune et nouvelle famille, et introduisez dans votre paradis ce petit troupeau. Placez parmi les anciens confesseurs de votre foi ces jeunes martyrs, et récompensez dignement votre servante Sophie de l'éducation sainte qu'elle leur a donnée.» Ces petits enfants entraînés par les satellites eurent, en effet chacun la tête tranchée dans le lieu appelé le Champ Sophie, pleine de l’amour de Dieu, s'approcha alors en disant : «J'espère, mes enfants, vous revoir encore une seconde fois.» Et les ayant fait ensevelir avec Lycius.

Quand les bienheureux martyrs du Christ, Clément et Agathange, furent arrivés à la ville d'Amysie, les soldats les conduisirent devant le vicaire Domitius. C'était le cinquième jour de leur voyage. Ils le trouvèrent qui interrogeait des chrétiens et les soumettait à divers supplices. Les saints, se sentant remplis dans ce lieu de la plus vive joie, dirent : «Gloire vous soit rendue, ô Christ, qui appelez tous les hommes à confesser votre nom !» Et pendant deux heures ils demeurèrent à genoux, baignant la terre de leurs larmes. Quand ils eurent achevé leurs prières, on les présenta au vicaire avec le décret de l'empereur, et la relation de tout ce qu'on leur avait fait subir. Domitius commanda de les amener le lendemain devant son tribunal, pour leur faire souffrir des tourments plus affreux que les précédents. Les serviteurs de Dieu comparurent donc le jour suivant devant le vicaire de l'empereur, et comme ils étaient tous remplis de l'Esprit divin et de la sagesse d'en haut, ils commencèrent à l'exhorter d'abandonner le culte des fausses divinités pour adhérer à la vérité chrétienne. Ils lui parlèrent de leur espoir d'immortalité et du royaume céleste, pour lequel ils allaient joyeusement supporter les plus cruels supplices. Le bienheureux Clément exhortait Domitius par des paroles si sublimes, que saint Agathange lui-même, ravi d'admiration en entendant cette doctrine merveilleuse, se jeta aux pieds de son compagnon. Celui-ci s'empressa de le relever, et ils se serrèrent l'un l'autre dans un étroit embrassement. Le vicaire de l'empereur, témoin de cette scène, les fit séparer et leur dit : «Imposteurs, ennemis des dieux immortels, ne croyez pas que vous pourrez ici faire réussit, vos arts magiques. Je connais déjà, par la relation qui m'en a été faite, toutes vos actions; jusqu’à présent vous avez bien pu échapper à la mort, mais il n'en sera pas de même devant mon tribunal. Ainsi donc, ou revenez à de meilleurs sentiments et consentez à adorer les dieux; ou, si vous ne voulez pas obéir, on inventera pour vous de tels supplices, que vous y laisserez enfin la vie.» Le bienheureux Clément répondit : «Nous ne nous servons jamais de paroles vaines et légères, et tous nos efforts tendent uniquement à conquérir les demeures célestes et éternelles.»

Le vicaire, transporté de fureur, commanda de les jeter dans de la chaux vive, et de placer des gardes tout autour, «afin, disait-il, que l'on ne vienne pas la nuit les en retirer.» Ils furent donc, le jour de la Parascève, sur les deux heures, précipités dans la chaux vive, et ils se mirent aussitôt à louer et à bénir le Seigneur, pendant qu'une grande lumière brillait sur eux durant toute la nuit. Bien plus, deux des soldats qui les gardaient, ayant aperçu cette clarté merveilleuse, sautèrent eux aussi dans la chaux vive. Le lendemain, c'est-à-dire le samedi, le vicaire ordonna à la troisième heure de retirer les martyrs de la chaux; car il les croyait morts et consumés. Les soldats vinrent et les trouvèrent sains et saufs, le visage intact, et occupés l'un et l’autre à la prière. Les avant donc retirés de la fosse avec les deux gardiens, ils les ramenèrent tous bien portants. Le vicaire ayant alors appris que les deux soldats croyaient aussi en Jésus Christ, commanda de les mettre en croix. C'est ainsi qu'ils achevèrent leur confession, le samedi septième de décembre. Leurs noms étaient Phengon et Eucarpius.

Domitius fit ensuite approcher de son tribunal Clément et Agathange, et se mit à leur promettre de grands honneurs. Le bienheureux Clément lui dit : «Nous avons méprisé comme choses périssables tous les biens que le monde renferme, afin de gagner le Christ.» Enflammé de colère, le vicaire ordonna aussitôt de leur arracher des épaules deux lanières de chair, et de les frapper à coups de bâton. Ils furent frappés si longtemps que l'on voyait leurs os à découvert; mais ils supportaient ce supplice avec un courage invincible. Clément, le martyr du Christ, élevant la voix, s'écria : «Créateur de tout ce qui a vie, vous que l'armée angélique célèbre sans cesse par des louanges magnifiques, venez remplir de force et de consolation les corps brisés de vos serviteurs; car c'est vous qui les avez créés de rien, c'est vous qui souvent les avez guéris de leurs profondes blessures. Ô Roi invincible, vous combattez vous-même avec nous, vous nous soutenez au milieu des tortures que l'on nous fait subir, afin que notre faible corps, triomphant de tous les supplices, montre dans notre infirmité votre toute-puissance.» Le vicaire ordonna de nouveau de faire rougir au feu des lits de fer et d'y étendre séparément les deux martyrs; il lit ensuite placer au-dessous des charbons ardents, et répandre de l'huile, de la poix et du soufre par-dessus. Lorsque la foule vit la fumée monter en tourbillons et entendit les pétillements de la flamme, elle crut les serviteurs de Dieu étouffés et interpella vivement le vicaire de l'empereur. Lui-même, se glorifiant de les avoir enfin fait périr, dit aux bourreaux d'arrêter le feu et de jeter les corps dans le fleuve. Mais pendant ce temps les bienheureux martyrs, saisis d'un très doux sommeil, eurent l’un et l'autre la même vision. Ils aperçurent le Christ qui venait à eux avec une armée d'anges et qui leur dit : «Ne craignez rien, je suis avec vous.» S'étant alors réveillés, ils se racontèrent l'un à l'autre leur vision, et se trouvèrent singulièrement consolés et fortifiés dans leur résolution. Le vicaire ordonna de les conduire en prison, où ils demeurèrent longtemps enfermés; enfin ayant appris que l'empereur Maximien approchait (ce prince était alors à Tarse), il lui envoya ses prisonniers. Les soldats les conduisirent donc d'Amysie à Ancyre.

Les saints martyrs Clément et Agathange se mirent ainsi en route, sous la garde d'une nombreuse troupe de satellites, et accompagnés d'une grande foule de chrétiens. Après une longue marche, accablés de lassitude, pressés par la chaleur et par une soif ardente, ils arrivèrent dans une vaste plaine, où il n'y avait pas la moindre trace d'eau. Voyant donc que tous les gens de la troupe, ainsi que leurs compagnons, ne pouvaient plus se soutenir, les serviteurs de Dieu se mirent à genoux, et, arrosant la terre de leurs larmes, ils firent à Dieu, cette prière : «Seigneur tout-puissant, auteur de la nature, voyez à quelle nécessité sont réduits vos serviteurs; bien que ce lieu soit désert et dépourvu d'eau, il ne vous est pas difficile de leur accorder l'objet de leur demande. Au gré de votre volonté la mer se durcit un jour comme le rocher, et des flancs d'une montagne aride l'eau s'échappa en abondance; car vous avez fait toutes choses en les tirant du néant. Donnez quelque soulagement à la soif ardente que nous éprouvons, nous vos serviteurs; car nos âmes ont eu soif de vous, Seigneur, et nous avons couru parmi les lieux arides et desséchés sous le poids de la chaleur.» À peine s'étaient-ils relevés et avaient-ils regardé vers le ciel, que l'on trouva aussitôt dans ce même lieu un ruisseau qui semblait sortir de sa source; tous les voyageurs y burent et furent parfaitement soulagés. Le bruit de ce prodige s'étant promptement répandu de tous côtés, les gens du pays accoururent en grand nombre, hommes et femmes, conduisant leurs infirmes, qui reçurent tous la santé par les prières des bienheureux. Le très saint martyr Clément dit alors : «Seigneur Jésus Christ, Roi des siècles, accordes-moi, quoique je sois un pécheur, de souffrir pour vous jusqu'à la mort, de supporter pour votre nom toutes les peines et toutes les tortures, afin de gagner à votre foi un plus grand nombre d'âmes et de recevoir avec vos élus la récompense éternelle. Amen.» Il vint alors une voix du ciel qui disait : «Les choses que tu demandes te sont déjà accordées; prends courage et ranime tes forces pour achever les derniers moments de ta vie. La course ici-bas, avec les temps déjà écoulés, sera, comme tu l'as demandé, de vingt-huit années.»

Lorsque les soldats arrivèrent à Ancyre, ayant appris que l'empereur Maximien se trouvait encore à Tarse, ils y conduisirent les bienheureux martyrs et les lui présentèrent. Maximien les avant regardés d'un air méprisant, leur dit : «On vous a envoyés vers nous, parce que vous vous êtes montrés si opiniâtres devant les magistrats, qu'ils n'ont pu triompher de votre obstination. Souvent, en effet, la majesté impériale change les sentiments des esprits les plus pervers. J'ai daigné, en conséquence, vous admettre en ma présence. Écoutez-moi, vous éprouverez les effets de ma bonté et de ma bienveillance, si vous voulez adorer les dieux.» Les serviteurs du Christ répondirent : «Nous souhaitons, nous aussi, ô empereur, que vous puissiez jouir de la présence de notre Dieu, et ressentir également les marques de sa bonté et de sa bienveillance. Il est le Roi des rois, et il domine sur toutes les nations au moyen de votre empire romain, qui est appelé la verge de fer, selon ce qui est écrit : «Tu les gouverneras avec une verge de fer.» Maximien leur dit : «Scélérats dignes de la mort, quels livres du destin avez-vous donc lus ?» Le bienheureux Clément répondit : «Non des livres du destin, Dieu nous en préserve, mais des livres des prophètes, dans lesquels il est écrit : «Le Seigneur dans les derniers temps suscitera des princes pieux.» Maximien dit : «C'est de nous qu'ils parlent, sans aucun doute. Nous observons, en effet, une si grande religion à l'égard des dieux, que nous punissons sévèrement et frappons du glaive ceux qui ne veulent pas les honorer.» Le bienheureux Clément répondit : «On pourrait affirmer de quelque manière la vérité de ce que vous dites, si l'impiété, avait elle-même quelque peu diminué depuis l'époque où fut prononcé cet oracle jusqu'à nos jours; mais si la superstition est aussi forte aujourd'hui qu'elle l'était alors, le temps de ces empereurs religieux n'est pas encore venu.»

Maximien, bouillonnant de colère, commanda d'allumer un très grand feu dans une fournaise, et y fit jeter les martyrs du Christ. Ils y demeurèrent un jour et une nuit tout entière, et pendant ce temps il en sortait des sons d'une harmonie ravissante, et la fumée elle-même exhalait les plus suaves odeurs. On rapporta à l'empereur ce qui se passait; il fit ouvrir la fournaise, et les martyrs furent trouvés vivants. Ils tenaient les mains levées au ciel et bénissaient le Seigneur. Maximien les avant fait approcher, leur dit : «Expliquez-vous devant moi, et faites connaître par quels enchantements vous arrêtez l'action du feu.» Les saints martyrs répondirent : «La violence du feu n'est pas amortie par des enchantements, mais par la promesse de celui qui a dit : «Lors même que tu passerais à travers les flammes, elles ne te nuiront pas.» L'empereur ordonna alors de les emmener. Toute la ville avait été témoin des tourments injustes qu'on leur faisait subir et de leur invincible constance: ce qui fut cause que plusieurs d'entre les Gentils furent par leur influence amenés au Christ. On avait entraîne les martyrs jusqu'au palais; Maximien donna l’ordre de les enchaîner et de les jeter en prison pour quatre années. «Peut-être, dit-il, après cette longue détention, leur résolution sera-t-elle ébranlée.»

Lorsque ce temps fut écoulé, Maximien se souvint d'eux, et ayant été informé de leur persistance dans les mêmes sentiments, il en demeura étonné et disait lui-même : «À qui pourrons-nous les envoyer ? Des hommes vils et profanes ne peuvent être traduits de nouveau devant le tribunal de l'empereur.» En ce temps-là plusieurs chefs et gouverneurs de province étaient arrivés à la cour pour divers motifs. L'un d'entre eux, nommé Sacerdon, qui venait depuis quelques jours d'être nommé gouverneur de la Galatie, avait la réputation d'un homme tout dévoué au culte des faux dieux, et passait pour avoir fait périr déjà bon nombre de chrétiens dans les tourments. Maximien lui donna l'ordre d'interroger lui-même les saints martyrs Clément et Agathange. Sacerdon, comme pour faire montre de son impiété, s’assit gravement sur son tribunal, et ayant fait comparaître les serviteurs de Dieu, il s'efforça par des longs discours et par de grandes promesses de les détourner de leur pieuse résolution. Tantôt par des menaces, tantôt par des paroles caressantes, il cherchait à triompher de leur divine sagesse. «Écoutez Sacerdon, disait-il; aucun des chrétiens qui habitent le Pont et la Galatie n'a pu lui échapper; il en a ramené plusieurs au culte des dieux, et a livré à la mort tous les opiniâtres qui ont osé, lui résister. Obéissez-lui maintenant, sacrifiez, et il vous comblera d'honneurs et de biens; car voilà longtemps déjà que vous êtes exposés à toutes sortes de tourments, pour n'avoir pas voulu offrir de l'encens aux dieux.»

Les martyrs répondirent : «Celui qui nous sauvera, celui qui nous accordera de la gloire et des honneurs, c'est le Christ, et ses richesses sont si considérables, ses dons sont si précieux, que toutes les souffrances de cette vie ne peuvent se comparer à la gloire immense qu'il nous prépare.» Le gouverneur Sacerdon, entendant ces paroles, ordonna aux bourreaux de déchirer les épaules des martyrs, jusqu’à ce qu’on vit paraître les os; remarquant ensuite que leur courage n'était pas ébranlé, il leur fit de nouveau labourer le dos avec les ongles de fer, de telle sorte que l'on pouvait compter une à une toutes leurs vertèbres. À la fin Sacerdon, frappé d'épouvante à la vue de cette merveilleuse constance et presque sans voix, donna le signal de détacher les martyrs des poteaux et de les reconduire en prison; lui-même fut emporté par les siens déjà sans mouvement et rendant l'âme. Les saints martyrs se retirèrent le corps si affreusement maltraité, qu'ils étaient un objet d'horreur pour tous les passants, car leurs chairs tombaient en lambeaux, et le sang ruisselait sur tous leurs membres; les fidèles mêmes le recueillaient religieusement, quoique déjà mêlé à la poussière.

L'empereur Maximien, apprenant ce qui s'était passé, poussa un bruyant éclat de rire, en s'écriant : «C'est donc là ce Sacerdon, sur qui chacun racontait tant de merveilles !» Alors un de ceux qui étaient présents, nommé Maxime, lui aussi gouverneur de province, dit : «Je conjure Votre Majesté de me permettre de m'essayer, avec ces hommes, et j'espère bien avec l'assistance des dieux tout-puissants triompher de leurs esprits rebelles, ou les faire périr.» L'empereur le lui accorda. Maxime se tint quelque temps en repos, sans employer la violence, comme un homme qui prend conseil. Quelques jours après, il fit amener auprès de lui les serviteurs de Dieu afin seulement, dit-il, de les voir, et il leur donna des consolations comme à des amis, en les comblant d'éloges. «Soyez les bienvenus, leur disait-il, ô vous dont les dieux invincibles prennent un si grand soin. Souvent, et effet, ils m'ont parlé dans des oracles, et apparu en songe pour me détourner de la pensée de vous mettre à mort; car ils savent que de vous-mêmes vous avez pris une résolution nouvelle. Vous allez bientôt retourner à leur culte, comme le grand Bacchus me l'a déclaré la nuit dernière, en disant : «Amène-moi ces hommes. Voici donc des autels, ornés convenablement, les libations sont préparées; approchez maintenant pour accomplir les rites sacrés.» Les martyrs répondirent : «Tu as menti audacieusement. Quelles sont ces révélations que tes dieux auraient faites la nuit comme le jour ? Quel est ce Bacchus qui t'a adressé ces paroles ? Est-il fait de pierre ou d'airain ? S’il est de pierre, on le taillera pour servir dans un édifice, ou on le brûlera pour en faire de la chaux; s'il est d'airain, on en fabriquera tout au plus des ustensiles de ménage.»

Entendant ces paroles, le gouverneur Maxime ordonna de planter en terre de petits obélisques à piédestaux, dont la pointe était fort aiguë, et fit placer, au-dessus le bienheureux Clément couché sur le dos, en enjoignant aux bourreaux de le frapper avec des bâtons noueux. À mesure que le martyr recevait les coups, les pointes des obélisques pénétraient par les épaules jusqu'à la poitrine, par les reins jusqu'au ventre, et même par les cuisses jusqu'aux parties les plus sensibles du corps. Quant au bienheureux Agathange, on lui versait du plomb fondu sur la tête. Malgré ces affreux tourments, les saints martyrs n'avaient à la bouche que le nom du Christ; aussi le gouverneur donna-t-il l'ordre de retirer Clément de cette torture. Les bourreaux eurent grand-peine à dégager son corps, qui était percé comme un vêtement en lambeaux, au point que Maxime lui-même le considérait avec un étonnement mêlé d'effroi. Le martyr lui dit alors : «Reconnais-tu enfin que ce n'est pas notre corps qui combat de la sorte, mais celui qui jusqu'à présent retient dans cette fragile enveloppe notre âme depuis longtemps prête à l'abandonner ?» Maxime commanda de les porter en prison sur les épaules des bourreaux. L'empereur Maximien, instruit de ce qui s'était passé, dit lui-même de les laisser dans les fers jusqu'au moment où ils périraient.

Quelque temps après, un certain Aphrodisius, Perse de nation, et qui avait inventé des supplices très raffinés contre les chrétiens, ayant appris tout ce que l'on avait fait souffrir aux serviteurs de Dieu, demanda à l'empereur de vouloir bien les lui livrer. Il obtint ce qu'il demandait, et fit aussitôt préparer dans sa maison un magnifique festin, auquel il invita les bienheureux Clément et Agathange. Mais les martyrs du Christ gardant leur abstinence ordinaire, et ne prenant d'autre nourriture que le corps et le sang du Seigneur et quelque peu de légumes, ne touchaient en aucune façon aux mets délicats placés devant eux. Et comme Aphrodisius, qui était un préfet, les pressait d'en manger avec lui, ils lui dirent : «Nous sommes nourris par des aliments célestes, et ceux qui y participent ne sentent plus la faim, mais vivent éternellement. C'est au ciel que nous est préparée une table d'autant plus magnifiquement servie, que nous demeurons exposés ici plus longtemps aux douleurs de la torture.» Le préfet, devenu furieux, les renvoya en prison, en leur disant : «Ce repas que vous espérez, ce sera la cruelle mort, que demain je vous ferai longuement savourer.» Le jour suivant au matin, il fit apporter deux meules de moulin, les leur lit attacher sur les épaules, et les livra ainsi à la populace, qui les traîna dans toutes les rues de la ville, en les accablant de coups de pierres. Pendant ce temps, un héraut criait : «Celui qui ne voudra pas obéir aux empereurs, ni sacrifier aux dieux, subira le même supplice.» Les saints martyrs, au milieu de ces tourments, confessaient toujours hautement le nom du Christ, et ou les vit à la fin, comme s'ils étaient immortels, reprendre en un moment, par le secours de Dieu, leurs forces et leur première vigueur.

Un grand nombre de Gentils, remarquant l'ardeur de leur foi et leur constance dans ces tortures, crurent eux-mêmes au Christ. On l'annonça à l'empereur Maximien qui, à cette nouvelle, désespérant une seconde fois de les vaincre, commanda de les laisser en prison. Ils devaient y rester jusqu'à ce que le Très-Haut mit un terme à leur confession. Cependant ils y avaient fait déjà un long séjour, et un grand nombre de martyrs qui n'y étaient entrés que beaucoup plus tard venaient de consommer leur sacrifice, lorsque les geôliers dirent à l'empereur : «Que voulez-vous que nous fassions de ces hommes que l'on ne peut faire mourir, et qui cependant ne sont pas immortels ?» Ils s'exprimaient ainsi à cause des nombreux supplices que les martyrs avaient soufferts. Maximien, blasphémant par le nom de ses dieux, leur demanda : «D'où sont-ils ? le savez-vous ?» Ils répondirent . «Nous trouvons dans les actes antérieurs de leur procès qu'ils sont originaires de la Galatie et citoyens de la ville d'Ancyre.» Maximien, entendant cette réponse, ordonna aussitôt de les conduire au duc Lucius, alors gouverneur de cette province. Les saints martyrs éprouvèrent une grande joie en entendant cet ordre, et glorifiant le Seigneur, ils disaient : «Gloire, vous soit rendue, ô notre Dieu, car vous n'avez pas voulu nous frustrer de notre espérance, vous ne souffrez pas que nous soyons à jamais exilés de notre patrie; après avoir été montrés dans un si grand nombre de villes, où tant de souffrances nous furent prodiguées, vous nous reconduisez enfin dans la demeure de notre repos.» Pendant qu'ils rendaient ainsi leurs actions de grâces au Très-Haut, ou les fit partir pour Tarse.

Les saints martyrs du Christ, Clément et Agathange, furent donc amenés à Ancyre, devant le tribunal du gouverneur Lucius. Celui-ci les fit jeter dans un cachot, où ou les attacha à une pierre énorme qui les empêchait de se mouvoir. Le lendemain, il commanda de faire comparaître devant son tribunal Agathange seul, et lui dit : «J'ai compris que ton caractère était doux et facile, et que tu avais été trompé par ce Clément. Je sais, en effet, combien une mauvaise société nous donne, avec le temps, comme une nouvelle nature, car, ainsi que s'exprime un Sage, «la goutte d'eau qui tombe sans cesse perce la pierre elle-même.» Tu viens donc nous annoncer une bonne nouvelle, en nous apprenant ta conversion. Tu verras d'ailleurs Clément, fier de sa noble origine dans sa patrie, venir lui-même adorer les dieux.» Agathange répondit : «Le Christ m'a appelé à sa foi par son serviteur Clément; je n'ai pas été induit dans l'erreur, mais retiré de l'erreur, et je désire en être préservé jusqu'à la mort, afin de pouvoir me réunir au Christ.» Alors Lucius commanda de lui enfoncer dans les oreilles de grandes aiguilles de fer rougies au feu, et de lui brûler les flancs avec des torches enflammées. Comme le bienheureux martyr ressentait de vives douleurs dans le cerveau par ces cruelles brûlures, il s'écria : «Seigneur Jésus Christ, ne me privez pas de vos biens infinis et de la jouissance de la lumière de vie; donnez-moi la patience, et ensuite la victoire; accordez-moi d'achever dignement le combat et de compléter ma confession en me joignant à votre serviteur Clément, et à tous ceux qui ont généreusement combattu pour votre nom; enfin, permettez que je vienne maintenant à vous : car mon corps défaille, et mon âme espère en vous seul.» Le gouverneur, voyant qu'il ne pouvait triompher de lui, commanda de le frapper avec le glaive. Les bourreaux le prirent alors, et l'avant conduit dans un lieu appelé la Crypte, ils lui tranchèrent la tête. Le saint martyr du Christ fut immolé le cinq du mois de novembre. La pieuse Sophie recueillit ses saintes dépouilles, les enveloppa avec des parfums dans un linceul, et les déposa dans cette même Crypte, en un profond sépulcre placée sous les degrés qui conduisent à la petite église. Le bienheureux Agathange acheva son martyre sous les empereurs Dioclétien et Maximien et sous les gouverneurs Agrippinus, Curicius, Domitien, Sacerdon, Maxime, Aphrodisius et Lucius.

Clément, l'athlète du Christ, ayant appris que le bienheureux Agathange avait achevé son glorieux combat, se prosterna sur la pierre à laquelle il était attaché, et fit à Dieu cette prière : «Père saint, je vous rends les plus vives actions de grâces, Seigneur très juste et très débonnaire, je veux célébrer votre gloire; car vous avez daigné faire d'Agathange, votre serviteur, le cohéritier de ceux qui ont confessé votre nain. Ô Christ. je vous bénis, parce que vous n'avez pas dédaigné ma prière. Que l’on vous loue à jamais, puisque vous avez fait descendre du ciel, dans l’âme Agathange, la force, la patience, le courage, qui lui ont permis de triompher des assauts du démon, devenu par votre permission, le jouet de notre faiblesse et le trophée de votre triomphe. Maintenant, accordez à tous la paix et la félicité.» Cependant le gouverneur Lucius ordonna de battre de verges le bienheureux Clément, toujours attaché à son énorme pierre, et de lui donner, chaque jour, cent cinquante coups de bâton sur la tête et sur le visage. Le sang du martyr coulait avec tant d'abondance, qu'il couvrait non seulement toute la pierre, mais qu'il inondait encore le sol de la prison. La nuit, une splendeur céleste se répandait autour du saint prisonnier, dont les anges guérissaient les blessures.

Le martyr languissait déjà depuis longtemps dans les fers, et supportait avec une patience invincible ces tortures, lorsque arriva la solennité sacrée de la Théophanie. Tout ce qu'il y avait de chrétiens dans la ville, ainsi que la vénérable Sophie, la servante des martyrs, avec ses domestiques et la troupe des enfants qu'elle élevait chez elle, garçons et filles, se rendirent en masse à la prison,et ayant détaché les chaînes de l'athlète de Jésus Christ, ils le tirent sortir de ce cachot. La vénérable Sophie le revêtit alors d'un blanc vêtement, et ayant attaché sur ses épaules le manteau épiscopal, elle lui mit dans les mains le saint Évangile. Les chrétiens placèrent ensuite le saint évêque au milieu de leurs rangs, et le conduisirent, avec des parfums et des cierges allumés, dans leur petite église.

Pendant qu'ils s'avançaient ainsi en grande pompe, l'élu du Christ, l'évêque et martyr Clément, levant les mains au ciel, dit à haute voix : «Seigneur Jésus Christ, qui, la nuit de votre résurrection, avez apparu aux saintes femmes, annonçant par elles à vos disciples que vous étiez ressuscité, exaucez-moi à cette heure; accordez à votre troupeau fidèle, après mon trépas, les grâces de votre miséricorde, et le pardon de tous les péchés; donnez surtout à votre servante Sophie le salut qui fait l'objet de toutes ses demandes, et le bonheur de vous posséder un jour, dans la compagnie des cinq vierges sages. Voilà qu'en effet, depuis sa jeunesse, elle a soutenu de grands travaux et beaucoup de persécutions pour votre gloire et à cause de moi, ainsi que de ces enfants qui ont été égorgés par haine de votre saint nom. Seigneur, récompensez largement cette mère des martyrs, qui les nourrissait et pansait leurs blessures, accordez les mêmes faveurs à ceux qui viennent, à son imitation, honorer la déposition de mon corps, à ceux qui suivront un jour l'exemple de ses bienfaits et en transmettront la mémoire à la postérité. Je sais, en effet, que son œuvre ne doit pas périr; je sais encore que vous nous ferez paraître de nouveau, comme vivants, sous des empereurs et sous des gouverneurs pleins de piété. Oui, de même qu'à cette heure et pendant notre vie vous nous livrez à des princes impies, afin de faire éclater votre puissance dans nos faibles corps; de même, après notre mort vous découvrirez nos restes à des empereurs chrétiens, à des gouverneurs religieux, afin que les peuples obtiennent de vous tout ce qu'ils vous demanderont par ces corps broyés dans les tortures, afin qu'il soit démontré à tous que les fidèles qui ont péri pour la défense de votre nom vivent éternellement.

Que ceux donc, ô Seigneur, qui auront conservé, ma dépouille terrestre, que ceux qui m'ont fait quelque bien reçoivent le centuple, comme vous l'avez promis. Répandez aussi une paix abondante dans les maisons, les villes et les royaumes que nos ossements iront visiter; comblez de vos bénédictions tous ceux qui élèveront des oratoires pour conserver les restes de votre serviteur qui est mort pour vous, après de longs tourments, qu'ils reçoivent une récompense proportionnée au zèle qu'ils mettront à entourer d'honneur et de gloire son corps mutilé. Accordez encore à ceux qui viendront vous implorer auprès de mon tombeau, pour un objet juste et raisonnable, les demandes qu'ils vous adresseront par mon intercession; enfin, faites part, ô mon Dieu, de vos richesses inestimables à tous ceux qui, à cause de votre nom, célébreront ma mémoire. Ô vous, le dominateur de l'univers, écoutez ma prière : apaisez la persécution qui sévit contre vos enfants; chassez les loups qui désolent votre troupeau; faites resplendir chrétienne par le moyen de vos élus, afin que, rendus à la liberté, ceux qui vous glorifient soient glorifiés, et qu'ils vous adorent et vous louent, vous qui seul méritez la gloire et les louanges, dans les siècles des siècles. Amen.»

La vénérable Sophie, cette amie empressée des martyrs, marchait vêtue d'une longue robe blanche, à la gauche du bienheureux Clément, dont elle soutenait la marche. Étant entrés l'un et l'autre dans l'église avec tous les assistants, on ferma les portes pour arrêter les incursions des impies, et pendant la nuit tout entière les fidèles du Christ se livrèrent à la psalmodie angélique. Au matin, ils célébrèrent avec joie et grande pompe les rites sacrés de la fête. Le divin sacrifice et les cérémonies qui l’accompagnent étant achevés, le bienheureux Clément s'assit sur son siège, et quand les portiers furent placés à leurs portes pour observer si les Gentils ne feraient pas une soudaine invasion, il commença à parler, comme sous l’inspiration de l'Esprit saint; car il prévoyait que son heure était proche : «Mes frères, dit-il aux chrétiens assemblés, ne craignez pas; car pas un d'entre vous ne périra, et le loup n'emportera pas une seule brebis de ce troupeau. Moi qui ne suis que le serviteur préposé à votre garde, je me présenterai pour vous. Le pasteur suprême a donné sa vie pour ses brebis spirituelles; il convient que nous aussi nous donnions notre vie pour sauver notre troupeau. Ne craignez donc rien.

L'impiété a eu soir triomphe; maintenant elle va être vaincue. Bientôt les barbares empereurs, vont disparaître, et leur fureur aveugle sera anéantie; bientôt le Christ donnera la paix à ses ouailles, il fera naître une Rome nouvelle, et l'ancienne reconnaîtra sa loi. Toutes les cités, tous les royaumes arriveront à le connaître, et il régnera avec les princes de la terre; les églises se rempliront en toute liberté de la foule des fidèles, et celles qui maintenant sont fermées ouvriront leurs portes; les temples des Gentils seront abandonnés, et ceux qui venaient y sacrifier prendront la fuite. Les impies qui maintenant portent la terreur dans vos âmes, trembleront à leur tout; leur fureur impuissante se brisera contre nous : enfin, plusieurs parmi ceux qui m'écoutent verront persécutés ceux qui maintenant vous poursuivent.»

Quand il eut fini ces paroles, Sophie, la servante du Christ, invita tous ceux qui étaient présents, riches et pauvres, veuves et orphelins, de s'assoir sur le sol de l'église pour prendre de la nourriture. Toute la foule du peuple était distribuée en groupes de dix personnes. Elle apporta alors, avec l'aide de ses serviteurs, du pain, des mets cuits et du vin, et durant douze jours elle fournit avec joie ces repas aux chrétiens, aux veuves et aux orphelin, en l'honneur du saint martyr Clément. Cependant la fin de la vie du bienheureux évêque, le terme de sa course, que le Christ avait déterminé, approchait. Un dimanche, pendant le saint sacrifice, tandis que, debout à l'autel, il présidait à la célébration des sacrés mystères, auxquels les fidèles participaient, et que les dons divins étaient encore placés sur la table sainte, entra un préfet du nom d'Alexandre, avec une troupe de soldats. Muni des pleins pouvoirs de l’empereur, il s'avança et pendant que le saint évêque et martyr avait la tête inclinée sur l'autel, il ordonna à un de ses satellites de la lui trancher. Il fit ensuite jeter sous les pieds des soldats l'eucharistie immaculée qui venait d'être offerte. Ceux qui étaient présents s'éloignèrent, non sans verser d'abondantes larmes. Deux des lévites qui exerçaient leur ministère dans le sacrifice sans tache, et qui se nommaient Christophe et Chariton, se tenaient en ce moment debout, auprès de la table sacrée, et pleins du désir de la vie éternelle, ils pleuraient amèrement sur ce qui venait d'arriver. Le préfet ordonna de les faire périr à leur tour et de renverser aussi l'autel.

La fidèle Sophie vint plus tard, avec les chrétiens, pour relever le martyr, honoré des marques de tant de victoires; elle l'enveloppa dans un blanc linceul, avec des aromates, et le déposa, au chant des hymnes et à la lueur de mille flambeaux, dans le lieu de l'église appelé la Crypte. S'adressant ensuite à ces restes vénérés, elle dit : «Je vous ai déposés dans la crypte, c'est-à-dire dans un endroit caché; mais le Christ, pour le nom duquel vous avez enduré de si grandes souffrances, vous placera en un lieu public et élevé, lorsque, dans une nouvelle translation, il vous donnera une demeure digne de vous. Pour moi, ô bienheureux Clément, mon seigneur et mon fils, pour moi qui vous ai nourri et élevé, je ne vous abandonnerai pas; désormais ce ne sera plus en secret, mais publiquement et en toute liberté, sous des princes et des magistrats chrétiens que je pourrai vous rendre mes hommages. Heureuse serais-je de participer à la gloire qui vous attend dans ce monde ! Mon âge avancé m'appelle déjà vers vous, car je n'ai été conservée jusqu'à ce jour que pour prendre soin de votre sépulture. Priez donc maintenant pour que je mérite de partager votre repos.»

En disant ces paroles, la vénérable Sophie arrosait de ses larmes le sépulcre du bienheureux évêque, où avait été déposé auparavant le saint martyr Agathange. Déjà elle avait entouré ce tombeau d'une balustrade qui le défendait des approches de la foule. Près des degrés qui conduisaient à la crypte se trouvait aussi une cellule que le bienheureux Clément, pendant sa vie, habitait fréquemment. La pieuse matrone plaça les corps des diacres tout auprès des deux illustres martyrs. Le combat du généreux et très vaillant martyr Clément fut consommé le vingt-troisième jour de janvier. Il confessa courageusement le nom du Christ sous les empereurs Dioclétien et Maximien, et devant les gouverneurs Domitien, Agrippinus, Curicius, Domitius, Sacerdon, Maxime, Aphrodisius, Lucius et Alexandre. Il était âgé de vingt-huit ans quand il donna sa vie pour la gloire de notre grand Dieu et Sauveur Jésus Christ, à qui soient l'honneur, la louage et l'empire dans tous les siècles des siècles ! Amen.