jeudi 28 juin 2012

Saint IRÉNÉE de LYON, évêque, martyr et Père de l'Église


SAINT IRÉNÉE

Évêque et Martyr

(120-202)

Saint Irénée naquit en Asie Mineure et y passa ses premières années. Il eut le bonheur insigne d'être, jeune encore, disciple de l'admirable évêque de Smyrne, Polycarpe. Irénée conçut une telle vénération pour son saint maître, que, non content de se pénétrer de sa doctrine et de son esprit, il modelait sur lui ses actions et jusqu'à son pas et sa démarche. Il fut bientôt fort instruit dans les Saintes Écritures et dans les traditions apostoliques, et déjà l'on pouvait prévoir en lui l'auteur futur de tant de saints ouvrages et surtout de ce travail si remarquable contre les Hérésies, où devaient puiser, comme à une source riche et sûre, tous les savants de l'avenir.

Irénée était l'enfant chéri de Polycarpe; mais il était aussi l'espoir et la joie de toute la chrétienté. Jamais diacre ne s'acquitta de toutes ses fonctions avec tant de zèle. L'ardeur du jeune apôtre s'enflammait de plus en plus à la vue des missionnaires que Polycarpe envoyait dans les Gaules; aussi bientôt il reçut de son maître l'ordre impatiemment désiré d'aller au secours du vieil évêque de Lyon, saint Pothin.

Polycarpe fit, au jour de la séparation, un grand sacrifice; mais il fit aussi une oeuvre féconde. Le bonheur du vénérable évêque des Gaules dépassa toutes ses espérances, quand il reconnut tout le mérite de son jeune auxiliaire. Avec Irénée, l'avenir de l'Église occidentale était sauvé.

Une terrible persécution fit disparaître saint Pothin et un grand nombre de fidèles; les païens avaient cru noyer l'Église lyonnaise dans le sang de ses enfants; mais Irénée restait encore, et, par l'ordre du Pape Éleuthère, il montait bientôt sur le siège épiscopal de Lyon. Ses prières, ses prédications, ses exhortations, ses réprimandes, eurent bientôt reconstitué cette Église dévastée. La paix toutefois n'était que précaire, et la persécution fit couler de nouveau le sang des martyrs. Le temps d'Irénée n'était pas encore venu, son oeuvre n'était que commencée, et Dieu voulait lui donner le temps de l'accomplir.

Quand, en 202, les horreurs de la persécution éclatèrent encore, l'Église de Lyon, toujours en vue, était prête à subir le choc. Irénée, plus que jamais, ranimait la foi de ses enfants et leur montrait le Ciel. Il fut au nombre des premières victimes; c'était la juste récompense due à ses longs travaux. Parmi tous les éloges que lui ont donnés les Saints, citons les titres glorieux de Zélateur du Nouveau Testament, Flambeau de la foi, homme versé dans toutes le sciences.

Abbé L. Jaud, Vie des Saints pour tous les jours de l'année, Tours, Mame, 1950.


BENOÎT XVI



AUDIENCE GÉNÉRALE



Mercredi 28 mars 2007



Saint Irénée de Lyon


Chers frères et sœurs!

Dans les catéchèses sur les grandes figures de l'Eglise des premiers siècles, nous arrivons aujourd'hui à l'éminente personnalité de saint Irénée de Lyon. Les informations biographiques à son sujet proviennent de son propre témoignage, qui nous est parvenu à travers Eusèbe, dans le livre V de l'Histoire ecclésiastique. Irénée naquit selon toute probabilité à Smyrne (aujourd'hui Izmir, en Turquie), vers 135-140, où, encore jeune, il alla à l'école de l'Evêque Polycarpe, lui-même disciple de l'Apôtre Jean. Nous ne savons pas quand il se rendit d'Asie mineure en Gaule, mais son transfert dut coïncider avec les premiers développements de la communauté chrétienne de Lyon: c'est là que, en 177, nous trouvons Irénée au nombre du collège des prêtres. C'est précisément cette année qu'il fut envoyé à Rome, porteur d'une lettre de la communauté de Lyon au Pape Eleuthère. La mission romaine qui permit à Irénée d'échapper à la persécution de Marc-Aurèle, dans laquelle au moins 48 martyrs trouvèrent la mort, parmi lesquels l'Evêque de Lyon lui-même, Pothin, âgé de 90 ans, mort des suites de mauvais traitements en prison. Ainsi, à son retour, Irénée fut élu Evêque de la ville. Le nouveau Pasteur se consacra entièrement au ministère épiscopal, qui se conclut vers 202-203, peut-être par le martyre.

Irénée est avant tout un homme de foi et un Pasteur. Du bon Pasteur, il possède le sens de la mesure, la richesse de la doctrine, l'ardeur missionnaire. En tant qu'écrivain, il poursuit un double objectif: défendre la véritable doctrine des attaques des hérétiques, et exposer avec clarté les vérités de la foi. Les deux œuvres qui nous sont parvenues de lui correspondent exactement à ces objectifs: les cinq livres Contre les hérésies, et l'Exposition de la prédication apostolique (que l'on peut également appeler le plus ancien "catéchisme de la doctrine chrétienne"). En définitive, Irénée est le champion de la lutte contre les hérésies. L'Eglise du II siècle était menacée par ce que l'on appelle la gnose, une doctrine qui affirmait que la foi enseignée dans l'Eglise ne serait qu'un symbolisme destiné aux personnes simples, qui ne sont pas en mesure de comprendre les choses difficiles; au contraire, les initiés, les intellectuels, - on les appelait les gnostiques - auraient compris ce qui se cache derrière ces symboles, et auraient formé un christianisme élitiste, intellectuel. Bien sûr, ce christianisme intellectuel se fragmentait toujours plus en divers courants de pensées souvent étranges et extravagants, mais qui attiraient de nombreuses personnes. Un élément commun de ces divers courants était le dualisme, c'est-à-dire que l'on niait la foi dans l'unique Dieu, Père de tous, Créateur et Sauveur de l'homme et du monde. Pour expliquer le mal dans le monde, ils affirmaient l'existence, auprès de Dieu bon, d'un principe négatif. Ce principe négatif aurait produit les choses matérielles, la matière.

En s'enracinant solidement dans la doctrine biblique de la création, Irénée réfute le dualisme et le pessimisme gnostique qui sous-évaluaient les réalités corporelles. Il revendiquait fermement la sainteté originelle de la matière, du corps, de la chair, ainsi que de l'esprit. Mais son œuvre va bien au-delà du rejet de l'hérésie: on peut dire, en effet, qu'il se présente comme le premier grand théologien de l'Eglise, qui a créé la théologie systématique; lui-même parle du système de la théologie, c'est-à-dire de la cohérence interne de toute la foi. Au centre de sa doctrine réside la question de la "règle de la foi" et de sa transmission. Pour Irénée, la "règle de la foi" coïncide en pratique avec le Credo des Apôtres et nous donne la clé pour interpréter l'Evangile, pour interpréter le Credo à la lumière de l'Evangile. Le symbole apostolique, qui est une sorte de synthèse de l'Evangile, nous aide à comprendre ce qu'il veut dire, et la façon dont nous devons lire l'Evangile lui-même.

En effet, l'Evangile prêché par Irénée est celui qu'il a reçu de Polycarpe, Evêque de Smyrne, et l'Evangile de Polycarpe remonte à l'Apôtre Jean, dont Polycarpe était le disciple. Et ainsi, le véritable enseignement n'est pas celui inventé par les intellectuels au-delà de la foi simple de l'Eglise. Le véritable Evangile est celui enseigné par les Evêques qui l'ont reçu des Apôtres à travers une chaîne ininterrompue. Ceux-ci n'ont rien enseigné d'autre que précisément cette foi simple, qui est également la véritable profondeur de la révélation de Dieu. Ainsi - nous dit Irénée - il n'existe pas de doctrine secrète derrière le Credo commun de l'Eglise. Il n'existe pas de christianisme supérieur pour les intellectuels. La foi publiquement confessée par l'Eglise est la foi commune de tous. Seule cette foi est apostolique, elle vient des Apôtres, c'est-à-dire de Jésus et de Dieu. En adhérant à cette foi transmise publiquement par les Apôtres à leurs successeurs, les chrétiens doivent observer ce que les Evêques disent, ils doivent suivre en particulier l'enseignement de l'Eglise de Rome, prééminente et très ancienne. Cette Eglise, en raison de son origine antique, possède un caractère apostolique suprême; en effet, elle tire son origine des piliers du Collège apostolique, Pierre et Paul. Toutes les Eglises doivent être en accord avec l'Eglise de Rome, en reconnaissant en elle la mesure de la véritable tradition apostolique, de l'unique foi commune de l'Eglise. A travers ces arguments, ici brièvement résumés, Irénée réfute à leur racine même les prétentions de ces gnostiques, de ces intellectuels: avant tout, ils ne possèdent pas une vérité qui serait supérieure à celle de la foi commune, car ce qu'ils disent n'est pas d'origine apostolique, mais est inventé par eux; en second lieu, la vérité et le salut ne sont pas le privilège et le monopole de quelques personnes, mais tous peuvent y parvenir à travers la prédication des successeurs des Apôtres, et surtout de l'Evêque de Rome. En particulier - toujours en remettant en question le caractère "secret" de la tradition gnostique, et en soulignant ses effets multiples et contradictoires entre eux - Irénée se préoccupe d'illustrer le concept authentique de Tradition apostolique, que nous pouvons résumer en trois points.

a) La Tradition apostolique est "publique", et non pas privée ou secrète. Pour Irénée, il ne fait aucun doute que le contenu de la foi transmise par l'Eglise est celui reçu par les Apôtres et par Jésus, par le Fils de Dieu. Il n'existe pas d'autre enseignement que celui-ci. C'est pourquoi, celui qui veut connaître la véritable doctrine doit uniquement connaître "la Tradition qui vient des Apôtres et la foi annoncée aux hommes": tradition et foi qui "sont parvenues jusqu'à nous à travers la succession des évêques" (Adv. Haer. 3, 3, 3-4). Ainsi, succession des Evêques, principe personnel et Tradition apostolique, de même que principe doctrinal coïncident.

b) La Tradition apostolique est "unique". En effet, tandis que le gnosticisme est sous-divisé en de multiples sectes, la Tradition de l'Eglise est unique dans ses contenus fondamentaux que - comme nous l'avons vu - Irénée appelle précisément regula fidei ou veritatis: et parce qu'elle est unique, elle crée ainsi une unité à travers les peuples, à travers les diverses cultures, à travers les différents peuples; il s'agit d'un contenu commun comme la vérité, en dépit de la diversité des langues et des cultures. Il y a une phrase très précieuse de saint Irénée dans le livre Contre les hérésies: "L'Eglise, bien que disséminée dans le monde entier, préserve avec soin [la foi des Apôtres], comme si elle n'habitait qu'une seule maison; de la même façon, elle croit dans ces vérités, comme si elle n'avait qu'une seule âme et un même cœur; elle proclame, enseigne et transmet en plein accord ces vérités, comme si elle n'avait qu'une seule bouche. Les langues du monde sont différentes, mais la force de la tradition est unique et la même: les Eglises fondées dans les Germanies n'ont pas reçu ni ne transmettent de foi différente, pas plus que celles fondées dans les Espagnes, ou encore parmi les Celtes ou dans les régions orientales, ou en Egypte ou en Libye ou dans le centre du monde" (1, 10, 1-2). On voit déjà à cette époque, nous sommes en l'an 200, l'universalité de l'Eglise, sa catholicité et la force unificatrice de la vérité, qui unit ces réalités si différentes, de la Germanie à l'Espagne, à l'Italie, à l'Egypte, à la Libye, dans la vérité commune qui nous a été révélée par le Christ.

c) Enfin, la Tradition apostolique est, comme il le dit dans la langue grecque dans laquelle il a écrit son livre, "pneumatique", c'est-à-dire spirituelle, guidée par l'Esprit Saint: en grec Esprit se dit pneuma. Il ne s'agit pas, en effet, d'une transmission confiée à l'habileté d'hommes plus ou moins savants, mais à l'Esprit de Dieu, qui garantit la fidélité de la transmission de la foi. Telle est la "vie" de l'Eglise, ce qui rend l'Eglise toujours fraîche et jeune, c'est-à-dire féconde de multiples charismes. Pour Irénée, Eglise et Esprit sont inséparables: "Cette foi", lisons-nous encore dans le troisième livre Contre les hérésies, "nous l'avons reçue de l'Eglise et nous la conservons: la foi, par l'œuvre de l'Esprit de Dieu, comme un dépôt précieux conservé dans un vase de valeur rajeunit toujours et fait rajeunir également le vase qui la contient. Là où est l'Eglise se trouve l'Esprit de Dieu; et là où est l'Esprit de Dieu, se trouve l'Eglise et toute grâce" (3, 24, 1).

Comme on le voit, saint Irénée ne se limite pas à définir le concept de Tradition. Sa tradition, la tradition ininterrompue, n'est pas traditionalisme, car cette Tradition est toujours intérieurement vivifiée par l'Esprit Saint, qui la fait à nouveau vivre, qui la fait être interprétée et comprise dans la vitalité de l'Eglise. Selon son enseignement, la foi de l'Eglise doit être transmise de manière à apparaître telle qu'elle doit être, c'est-à-dire "publique", "unique", "pneumatique", "spirituelle". A partir de chacune de ces caractéristiques, on peut conduire un discernement fructueux à propos de l'authentique transmission de la foi dans l'aujourd'hui de l'Eglise. De manière plus générale, dans la doctrine d'Irénée la dignité de l'homme, corps et âme, est solidement ancrée dans la création divine, dans l'image du Christ et dans l'œuvre permanente de sanctification de l'Esprit. Cette doctrine est comme une "voie maîtresse" pour éclaircir avec toutes les personnes de bonne volonté l'objet et les limites du dialogue sur les valeurs, et pour donner un élan toujours nouveau à l'action missionnaire de l'Eglise, à la force de la vérité qui est la source de toutes les véritables valeurs du monde.

* * *

Je salue cordialement les pèlerins francophones présents ce matin, en particulier tous les groupes de jeunes. Puisse saint Irénée vous inviter à approfondir toujours davantage votre foi, dans la joie de témoigner du Christ aujourd’hui, avec la force que donne l’Esprit Saint !


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SOURCE : http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/audiences/2007/documents/hf_ben-xvi_aud_20070328_fr.html

28 juin

Saint Irénée, évêque de Lyon et martyr

Au 2 juin, nous fêtions les martyrs de Lyon, immolés en 177. Les survivants, émus du trouble que suscitait le mouvement prophétique montaniste[1], né en Asie Mineure, envoyèrent des lettres aux Eglises d'Asie et de Phrygie[2], et au pape Eleuthère[3]. Ils demandèrent à Irénée d’être leur ambassadeur auprès du Pape ; Irénée était muni de cette recommandation : « Nous avons chargé de te remettre cette lettre notre frère et compagnon, Irénée, et nous te prions de lui faire bon accueil, comme à un zélateur du testament du Christ. Si nous pensions que le rang crée la justice, nous le présenterions d'abord comme prêtre d'Eglise, car il est cela. » Le nom d'Irénée dérive du mot grec qui veut dire « paix. » Irénée recevait une mission de paix. Il serait toujours agent de liaison, d'union, de paix. A son retour, le vieil évêque Pothin était mort martyr[4], et Irénée fut élu pour lui succéder.

Irénée était né en Asie Mineure, peut-être à Smyrne, vers 130-135. Dans sa jeunesse, il avait connu le saint Evêque Polycarpe[5]. Au prêtre Florinus qui était tombé dans l’hérésie gnostique, Irénée écrivit : « Je t’ai vu, quand j'étais encore enfant, dans l'Asie inférieure, auprès de Polycarpe ; tu avais une situation brillante à la cour impériale et tu cherchais à te faire bien voir de lui. Car j’ai meilleur souvenir de ces jours d'autrefois que des événenents récents. Ce que l'on a appris dès l'enfance, en effet, se développe en même temps que l'âme, en ne faisant qu'un avec elle. Si bien que je puis dire le lieu où s'asseyait pour nous entretenir le bienheureux Polycarpe, ses allées et venues, le caractère de sa vie et l'aspect de son corps, les discours qu'il tenait à la foule, et comment il racontait ses relations avec Jean, et avec les autres qui avaient vu le Seigneur, et comment il rapportait leurs paroles, et ce qu'il tenait d'eux au sujet du Seigneur, de ses miracles, de son enseignement, en un mot comment Polycarpe avait reçu la tradition de ceux qui avaient vu de leurs yeux le Verbe de vie, il était dans tout ce qu'il rapportait d'accord avec les Ecritures. J'écoutais cela attentivement, par la faveur que Dieu a bien voulu me faire, et je le notais non sur du papier, mais en mon cœur, et, par la grâce de Dieu, je ne cesse de le ruminer fidèlement. Je puis témoigner devant Dieu que si le bienheureux vieillard, l'homme apostolique, avait entendu quelque chose de pareil (les doctrines gnostiques), il se serait récrié, il aurait bouché ses oreilles, il aurait dit comme à son ordinaire : O bon Dieu, pour quels temps m'as-tu réservé, faut-il que je supporte de telles choses ! et il aurait fui loin du lieu où, assis ou debout, il aurait entendu de pareils discours.[6] »

L’esprit d’Irénée, formé à l'admiration « des témoins du Verbe de vie », avait donc reçu à un haut degré le culte de la tradition. On comprend que les nouveautés gnostiques aient trouvé en lui un adversaire décidé. La gnose (ce mot grec signifie science, connaissance) prétendait offrir à une élite des connaissances supérieures sur Dieu et l'univers. Le passage difficile de l'infini au fini se faisait dans ce système grâce à des émanations d'êtres intermédiaires, les éons, dont les accouplements étranges faisaient revivre les théogonies mythologiques.

Saint Irénée écrivit contre la gnose[7] « La réfutation de la fausse science » qu'on appelle aussi « Adversus hœreses » (Contre les hérésies). Il s'excusait de son mauvais style grec : « Nous vivons chez les Celtes, et dans notre action auprès d'eux, usons souvent de la langue barbare. » Mais le contact avec ces barbares, qui portaient, gravé dans leur cœur par l'esprit, le message du salut, était salutaire. Pour vaincre les novateurs, il suffisait presque de révéler leurs doctrines. L'emploi de l'ironie, à propos de tous ces enfantements d'éons, eût été facile. Mais Irénée cherchait surtout à convertir les gnostiques : « De toute notre âme, nous leur tendons la main, et nous ne nous lasserons pas de le faire. » En face des rêveries morbides de ses adversaires, comme sa théologie apparaît simple, saine et optimiste : « Le Verbe de Dieu, poussé par l'immense amour qu'il vous portait, s'est fait ce que nous sommes afin de nous faire ce qu'il est lui-même. »

Sans négliger la théologie rationnelle, Irénée a exposé avec bonheur l'argument de la tradition : « La tradition des apôtres est manifeste dans le monde entier : il n'y a qu'à la contempler dans toute église, pour quiconque veut voir la vérité. Nous pouvons énumérer les évêques qui ont été institués par les apôtres, et leurs successeurs jusqu'à nous : ils n'ont rien enseigné, rien connu qui ressemblât à ces folies. Car si les apôtres avaient connu des mystères cachés dont ils auraient instruit les parfaits, en dehors et à l'insu du reste (des chrétiens), c'est surtout à ceux auxquels ils confiaient les Églises qu'ils les auraient communiqués. Ils exigeaient la perfection absolue, irréprochable, de ceux qui leur succédaient et auxquels ils confiaient, à leur place, la charge d'enseigner... Il serait trop long... d'énumérer les successeurs des apôtres dans toutes les Églises ; nous ne nous occuperons que de la plus grande et la plus ancienne, connue de tous, de l'Église fondée et constituée à Rome par les deux très glorieux apôtres Pierre et Paul ; nous montrerons que la tradition qu'elle tient des apôtres et la foi qu'elle a annoncée aux hommes sont parvenues jusqu'à nous, par des successions régulières d'évêques... C'est avec cette Église (romaine), en raison de l'autorité de son origine, que doit être d'accord toute Eglise, c'est-à-dire tous les fidèles venus de partout ; et c'est en elle que tous ces fidèles ont conservé la tradition apostolique.[8] »

Irénée a écrit aussi un petit livre, « Démonstration de la prédication apostolique. » Il était perdu. On l'a découvert en 1904, dans une traduction arménienne. Dans la controverse sur la date de Pâques, Irénée penchait pour l'usage de l'Asie, qui fêtait la résurrection du Christ le dimanche, et non un autre jour. Mais il tenait aussi à sauvegarder la charité, la tolérance. Il essayait de retenir le pape Victor sur le point d'excommunier les dissidents. Il avait écrit : « Il n'y a pas de Dieu sans bonté. »

Est-il mort martyr ? Il y a dans ce sens une indication du martyrologe hiéronymien, une autre de saint Jérôme et une autre de saint Grégoire de Tours. Les anciens bollandistes (Tillemont, Ruinart) opinaient dans ce sens. Mais on ne peut rien affirmer. Saint Irénée, d'après saint Grégoire de Tours, fut enterré dans la crypte de la basilique Saint-Jean, sous l'autel. A cette basilique, succéda une église Saint-Irénée, qui a donné son nom à un quartier de Lyon (rive droite de la Saône, sud-ouest de l'ancienne cité). En 1562, les calvinistes dispersèrent les reliques du saint. Un antique calendrier de marbre, retrouvé à Naples, marque la passion d'Irénée au 27 juin.


[1] Montan, prêtre païen converti, qui se mit à prophétiser la fin du monde et à prêcher la pénitence, vers 172, aux confins de la Mysie et de la Phrygie, et envoya des missionnaires dans toute l'Asie Mineure. Il en vint à prétendre être le Paraclet lui-même, venu compléter la révélation du Christ. Montan était mort avant 179. Le Montanisme est donc un mouvement de prophétisme et d'ascétisme. Il conservait à l'origine la foi commune, les Ecritures, l'attachement à l’Eglise, mais sa prétention à incarner la seule véritable Eglise de l'Esprit, comme son prophétisme incontrôlé, amenèrent une vive réaction de l'épiscopat, qui eut pour conséquence la séparation de Montan et de ses partisans d'avec l'Eglise. La propagande montaniste s'étendit dès le deuxième siècle jusqu’en Occident ; en Afrique au troisième siècle, elle entraîna Tertullien. La secte qui survécut plusieurs siècles, n’avait pas encore entièrement disparu au neuvième siècle.

[2] « Lettre des serviteurs du Christ qui habitent Vienne et Lyon, en Gaule, aux frères qui sont en Asie et en Phrygie, ayant la même foi et la même espérance de la rédemption. »

[3] Saint Eleuthère, grec, originaire de Nicopolis en Epire, est le douzième successeur de saint Pierre (174-189). Selon Hégésippe, qui était à Rome pendant les années 160, il était diacre du pape Anicet. Agbard, aussi appelé Lucius, roi d'Edesse, lui écrivit pour demander à devenir chrétien, ce qu’il fit ultérieurement. En 177, lorsque le pape Eleuthère reçut la visite d'Irénée de Lyon, la Nouvelle Prophétie, qui avait débuté peu avant en Phrygie et faisait l'objet de discussions assidues. L’attitude du pape Eleuthère au sujet du montanisme est incertaine, mais il n’y vit manifestement pas un danger et ne se prononça pas sur ses prétentions prophétiques. Son règne (quinze ans et trois mois) fut paisible. Il mourut dans la dixième année de l’empereur Commode (180-192), soit en 189. Mentionné pour la première fois comme martyr dans le martyrologe d’Adon de Vienne, il est fêté le 26 mai.

[4] Le vénérable évêque de Lyon, Pothin, âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, avait dû être porté jusqu'au tribunal où, interrogé par le légat sur ce qu'était le Dieu des chrétiens, il répondait : « Tu le connaîtras, si tu en es digne. » Cette réponse lui valut d'être accablé d'injures, de coups de pieds et de coups de pierres, puis il fut de nouveau jeté en prison où il rendit l'âme quarante-huit heures plus tard.

[5] Saint Polycarpe appartient au groupe des Pères apostoliques qui sont disciples immédiats des apôtres. Il naquit sous Vespasien (vers 70), et fut converti au christianisme dès l’enfance. Attaché à l'Eglise de Smyrne, il fut un disciple de saint Jean. Son biographe, Pionius, dit qu’originaire du Levant, il fut amené à Smyrne par des marchands qui le vendirent à la noble Callisto. Cette généreuse chrétienne l'éleva dans la crainte du Seigneur, lui confia le soin de sa maison. Héritier des biens de Callisto, Polycarpe n'en aurait usé que pour se perfectionner dans la connaissance des Ecritures, s'avancer dans la pratique de la piété, et aurait reçu le diaconat des mains de l'évêque de Smyrne, Bucolus, qui l'attacha à son Eglise. Cependant, des autorités, comme celle de saint Irénée nous apprennent que Polycarpe suivit les leçons de Jean, l'apôtre bien-aimé de Jésus. Ce fut par les apôtres eux-mêmes que Polycarpe fut établi évêque de Smyrne. L'épiscopat de Polycarpe fut assez tranquille sous le règne de Trajan, alors que la persécution agitait l'église dans les autres provinces de l'empire. L'évêque de Smyrne alla à Rome et y séjourna ; il devait entretenir le Pape de divers sujets, défense des vérités de la foi, union et paix des fidèles, observances de discipline. L'accord n'existait pas entre Rome et les Eglises d'Asie pour la célébration de la Pâque. Anicet et Polycarpe estimèrent que le plus sage, sur ce dernier point, était de laisser jusqu'à nouvel ordre l'Orient et l'Occident suivre leur coutume respective. Le séjour de Polycarpe à Rome fut encore utile à beaucoup de personnes qui s'étaient laissé infecter du venin de l'hérésie ; l'évêque rendit un public témoignage à la vérité orthodoxe, fit rentrer dans le sein de l'Eglise des âmes séduites par les erreurs de Valentin et de Marcion. Rentré dans son Eglise de Smyrne, Polycarpe n'y jouit pas longtemps du calme et de la tranquillité. alors s'éleva une grande persécution contre les chrétiens où Polycarpe fut martyrisé (22 février 155).

[6] Eusèbe de Césarée : Histoire ecclésiastique, V 20.

[7] La gnose (d'un mot grec signifiant connaissance) est une doctrine ésotérique, proposant à ses initiés une voie vers le salut par la connaissance de certaines vérités cachées sur Dieu, le monde et l'homme. Dans ces théories, l’homme est un être divin, qui par suite d'un événement tragique, est tombé sur terre d'où il peut se relever pour retourner à son état premier par la Révélation. Dès les temps apostoliques, l’Eglise s'opposa à la gnose pour les raisons suivantes : bien que reconnaissant le Christ comme porteur de la Révélation, elle en niait la réalité historique (docétisme) ; elle niait la création comme œuvre de Dieu lui-même et refusait l'Ancien Testament ; elle évacuait l'attente chrétienne de l'accomplissement eschatologique..

[8] Saint Irénée : Adversus hœreses, III, III, 1-2.



Saint Irénée de Lyon

Evêque et martyr (✝ v. 201)

Irénée venait d'Asie Mineure comme beaucoup d'autres dans cette vallée du Rhône. Dans sa jeunesse, il avait été disciple de saint Polycarpe de Smyrne qui avait été lui-même un disciple de saint Jean l'Apôtre. C'est peut-être ce qui lui donna le sens aigu de la tradition dans l'Église: transmission d'homme à homme du dépôt de la foi. On le retrouve à Lyon. On ne sait pourquoi, car il ne s'est pas expliqué sur les raisons de son voyage. On ne sait pas non plus comment il échappe à la grande persécution qui décime les Églises de Lyon et de Vienne. Etait-il en mission à Rome comme on l'a dit? En tous cas, il succède à saint Pothin l'évêque de Lyon , mort martyr pendant cette persécution. Il ne cesse de se dépenser au service de la paix des Églises. Un grand danger le préoccupe: les doctrines gnostiques qui se répandent dangereusement. Elles nient l'Incarnation du Fils de Dieu et mettent en péril l'intégrité de la foi. Saint Irénée les étudie très minutieusement, enquête, interroge, lit. Armé par cette connaissance approfondie de l'adversaire, il rédige un important traité "Contre les hérésies" pour réfuter ces doctrines ésotériques. En même temps, il intervient auprès du pape pour l'empêcher d'exclure de la communion de l'Église les communautés qui fêtent Pâques à une autre date que l'Église romaine. Il n'oubliait pas que son nom signifie: "le pacifique". L'intelligence, la charité et le sens de la Tradition apostolique resplendissent dans ses œuvres. Il fut le premier grand théologien de l'Église d'Occident et mourut peut-être martyr.

(...)
...Selon son enseignement, la foi de l’Église doit être transmise de manière à apparaître telle qu'elle doit être, c'est-à-dire "publique", "unique", "pneumatique", "spirituelle"... (Saint Irénée de Lyon - Benoît XVI - audience du 28 mars 2007)

(...)
Eusèbe de Césarée ... reprend des éléments d’écrits d’Irénée en partie perdus. Il le présente comme 'presbytre de la communauté de Lyon' (paroikia) quand la persécution éclate en 177. Il succède à Pothin l’évêque martyr.

Mémoire de saint Irénée, évêque et martyr, vers l’an 200. Comme l’écrit saint Jérôme, il fut, dans sa jeunesse, disciple de saint Polycarpe de Smyrne et conserva fidèlement la mémoire du temps des apôtres. Il était prêtre de Lyon quand il succéda à l’évêque saint Pothin et on pense qu’il a été aussi couronné de la gloire du martyre. Il a exposé sans relâche la Tradition apostolique et publié un ouvrage célèbre en cinq livres contre les hérésies pour défendre la foi catholique.

Martyrologe romain

Il est meilleur et plus utile d’être ignorant et de peu de savoir, mais de s’approcher de Dieu par l’amour, que de se croire savant et habile au point de se trouver blasphémateur à l’égard de son Seigneur pour avoir imaginé un autre Dieu et Père que Lui.

Saint Irénée - Contre les hérésies II.26


Irénée de Lyon saint

Père de l'Église grecque, évêque et premier théologien du christianisme.

« Saint Irénée est né en Asie Mineure entre 120 et 140; on ne sait pas avec sûreté comment ni quand il est mort. Auditeur de Polycarpe et des presbytres, homme d'une culture remarquable, il vint en Gaule avec des missionnaires, y répandre la foi catholique. Il fut ordonné par saint Pothin, évêque de l'Église de Lyon.

Les évêques d'Asie ayant condamné les Montanistes, Irénée fut député auprès du Pape Éleuthère, pour demander qu'on soit indulgent à leur endroit. Ce voyage lui évita, par ailleurs, d'être victime de la terrible persécution dont furent alors victimes les chrétiens de Lyon (177-178). Une seconde visite à Rome, beaucoup plus tard, le verra jouer de nouveau un rôle de pacificateur, quand il tentera d'empêcher le pape Victor de sévir contre les évêques d'Asie Mineure qui célébrent la Pâque le 14 nisan, comme les Juifs, au lieu de la célébrer le dimanche suivant, comme on faisait à Rome.

La plus grande oeuvre de sa vie cependant fut son apostolat contre les Gnostiques de la secte de Ptolémée (disciple de Valentin), contre lesquels il écrivit son livre, intitulé: Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, qui, en plus d'une réfutation, est une synthèse des données fondamentales de la théologie chrétienne. Sa doctrine de la Trinité, confond les mythes gnostiques; sa doctrine de la Rédemption montre comment Jésus-Christ est le chef (la Tête) de l'humanité régénérée; il montre, de plus, comment l'Esprit-Saint, par la grâce, rend à l'homme la ressemblance perdue avec Dieu; il est enfin le grand théologien de la Vierge Marie, montrant que, par son obéissance, elle a réparé la désobéissance d'Ève.

Irénée est le premier auteur d'une Somme de théologie chrétienne, sûre de ses principes et capable d'en donner une démonstration impeccable dans un des cas les plus difficiles qui soient: celui de la confrontation avec la Gnose. Pour lui, toute spéculation chrétienne doit se régler sur le credo baptismal, tel qu'il a été conservé et transmis dans l'Église depuis les origines. Or, sur ce point, comme l'église de Rome rapporte la tradition des deux plus grands apôtres, Pierre et Paul, c'est sur cette église surtout que doit s'appuyer tout penseur chrétien:

Là, où est l'Église, là est aussi l'Esprit de Dieu; et là où est l'Esprit de Dieu, là est l'Église et toute grâce: et l'Esprit est vérité. C'est pourquoi ceux qui s'excluent de l'Esprit ne se nourrissent pas aux mamelles de leur Mère pour puiser à la source limpide qui coule du corps du Christ, mais se creusent des citernes crevassées (Jérémie 2, 13)... et boivent l'eau fétide d'un bourbier: ils fuient la foi de l'Église de crainte d'être démasqués, et ils rejettent l'Esprit, pour n'être pas instruits (Dénonciation etc. III 24, 1). »

Edmond Robillard, Saintes et saints de la liturgie canadienne et quelques Éphémérides de notre Histoire, Montréal, Maxime, 1999, p. 125.

Oeuvres

Traductions françaises

Contre les hérésies. Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur (dès l'Antiquité, ce livre fut désigné sous le titre plus bref de Adversus Haereses, i.e. Contre les hérésies). Traduit par Adelin Rousseau. Paris, Cerf, 1984, 1 vol. Cette traduction est d'abord parue dans la collection « Sources Chrétiennes », en cinq forts volumes, accompagnée des textes latins et grecs, d'introductions et de notes explicatives.

Démonstration de la prédication apostolique. Nouvelle traduction de l'arménien avec introduction et notes par L. M. Froidevaux. Paris, Cerf, 1959. Coll. « Sources Chrétiennes » # 62. Nouvelle édition revue et augmentée par A. Rousseau. Paris, Cerf, 1995. Coll. « Sources Chrétiennes » # 406.

Éditions anciennes

Patrologie grecque, t. 7: Adversus Haereses L. I-V. Édité par Migne (texte de R. Massuet, 1734).

St Irenaei Lib. quinque adversus Haereses, t. I et II. Édité par W. Wigan Harvey. Cambridge, 1857.

Documentation

Audet, Thomas-André. Orientations théologiques chez saint Irénée. Le contexte mental d'une "gnosis alethes". Faculty of Theology of the Catholic University of America, Washington D.C., 1942.

Balthasar, Hans Urs von. La Gloire et la croix. Les aspects esthétiques de la Révélation. II. Styles, 1. D'Irénée à Dante. Paris, Aubier, 1968, pp. 27-84.

Comby, J. Aux origines de l'Église de Lyon: Irénée. Lyon, Profac, 1977.

Daniélou, Jean. «Saint Irénée et les origines de la théologie de l'histoire», Recherches de science religieuse, no 34, 1947, pp. 227-231.

Fantino, J. L'homme image de Dieu chez saint Irénée de Lyon. Paris, Thèses/Cerf, 1986.

Houssiau, A. La christologie de saint Irénée. Gembloux, Duculot, 1955.

Sesboüé, Bernard. Tout récapituler dans le Christ. Christologie et sotériologie d'Irénée de Lyon. Paris, Desclée, 2000. Coll. « Jésus et Jésus-Christ » # 80



St Irénée, évêque et martyr

La fête de St Irénée ne fut inscrite au calendrier universel qu’en 1921 [1], mais à la date du 28 juin, déplaçant la seconde fête de St Léon le Grand au 3 juillet [2].

La réhabilitation de la vigile des saints Apôtres dans le calendrier de 1960 a entraîné le déplacement de la fête de St Irénée au 3 juillet, supprimant la commémoraison de St Léon II.

[1] « L’office de saint Irénée de Lyon fut inséré dans le calendrier universel ces dernières années seulement. D’ailleurs Irénée méritait bien cet honneur, tant pour sa qualité de disciple de saint Polycarpe, disciple lui-même de saint Jean Évangéliste, que pour son autorité de docteur de l’Église naissante, pour son martyre, pour ses relations avec l’Église romaine, et enfin pour la place spéciale qu’il revendique dans l’histoire ecclésiastique du IIe siècle. », Bhx Card. Schuster, Liber Sacramentorum

[2] Autrefois, on célébrait le 28 juin la translation des reliques de st Léon Ier à l’église Saint-Pierre ; la fête était désignée sous la rubrique S. Leonis secundo (St Léon pour la deuxième fois) ; de cette dénomination, on passa dans la suite par une confusion avec saint Léon II

Leçons des Matines avant 1960

Quatrième leçon. Irénée, né dans l’Asie proconsulaire non loin de la ville de Smyrne se mit dès son enfance sous la conduite de saint Polycarpe, disciple de saint Jean l’Évangéliste et Évêque de cette Église de Smyrne. Grâce à la direction de cet excellent maître, ses progrès dans la connaissance et la pratique de la religion chrétienne furent remarquables. Quand Polycarpe lui eut été enlevé pour le ciel par un glorieux martyre, Irénée, bien qu’admirablement instruit des saintes Écritures, brûlait cependant encore du plus ardent désir d’étudier au lieu même où elles avaient été confiées à leur garde, les traditions que d’autres pouvaient avoir reçues quant à l’enseignement et aux institutions apostoliques. Il put rencontrer plusieurs disciples des Apôtres ; ce qu’il apprit d’eux, il le grava dans sa mémoire, et il devait dans la suite opposer fort à propos ce qu’il en avait recueilli, aux hérésies qu’il voyait s’étendre chaque jour davantage non sans grand péril pour le peuple chrétien, et qu’il se proposait de combattre avec soin et abondance de preuves. S’étant rendu dans les Gaules, Irénée fut ordonné prêtre de l’Église de Lyon par l’Évêque Pothin. Il remplit les devoirs de son ministère avec tant d’assiduité pour la prédication et tant de science qu’au témoignage de saints Martyrs qui combattirent courageusement pour la vraie religion sous l’empereur Marc-Aurèle, il se montra le zélateur du testament du Christ.

Cinquième leçon. Comme les Confesseurs de la foi eux-mêmes et le clergé de Lyon étaient au plus haut point préoccupés de la paix des Églises d’Asie que troublait la faction des Montanistes, ils s’adressèrent à Irénée qu’ils proclamaient être l’homme le plus capable d’obtenir gain de cause, et le choisirent avec grande unanimité pour aller prier le Pape Éleuthère de condamner les nouveaux sectaires par l’autorité du Siège apostolique et de supprimer ainsi la cause des discordes. Déjà l’Évêque Pothin était mort martyr, Irénée lui ayant succédé s’acquitta de la charge épiscopale avec tant de succès, par sa sagesse, sa prière et son exemple, qu’en peu de temps il vit non seulement tous les habitants de Lyon, mais ceux de beaucoup d’autres cités gauloises, rejeter l’erreur et la superstition et s’inscrire dans la milice chrétienne. Tandis qu’il se livrait à ces labeurs apostoliques une discussion s’était élevée au sujet du jour auquel il convenait de célébrer la fête de Pâques et, le Pontife romain Victor voyant les Évêques d’Asie se séparer presque tous de leurs frères dans l’épiscopat quant au jour de cette célébration, les traitait avec rigueur ou menaçait de les excommunier. Irénée, ami de la paix, intervint respectueusement auprès du Pape et, faisant valoir l’exemple des Pontifes précédents, il l’amena à ne pas souffrir que tant d’Églises se séparassent de l’unité catholique à propos d’un rite qu’elles affirmaient avoir reçu par tradition.

Sixième leçon. Irénée composa de nombreux ouvrages qu’ont cité Eusèbe de Césarée et saint Jérôme ; mais dont une grande partie a disparu par le malheur des temps. On a encore de lui cinq livres contre les hérésies, écrits vers l’année cent quatre vingt, quand Éleuthère régissait encore la chrétienté. Dans le troisième de ces livres, l’homme de Dieu, instruit par ceux qu’il déclare avoir ouï l’enseignement direct des Apôtres, dit au sujet de l’Église romaine et de sa succession de Pontifes, que son témoignage est le plus grand et le plus éclatant parce qu’elle a la garde fidèle perpétuelle et très sûre de la tradition divine. Aussi, ajoute-t-il, est-il nécessaire qu’avec cette Église, en raison de sa puissante primauté, s’accorde toute Église, c’est-à-dire les fidèles de tous les lieux. En même temps que d’innombrables chrétiens qui lui devaient le bonheur d’être parvenus à la vraie foi, Irénée obtint enfin la couronne du martyre et partit pour le ciel l’an du salut deux cent deux, alors que Septime Sévère avait ordonné de vouer à la torture et à la mort tous ceux qui voudraient persévérer avec constance dans la pratique de la religion chrétienne. Le Souverain Pontife Benoît XV a ordonné d’étendre la fête de saint Irénée à l’Église universelle. »

Dom Guéranger, l’Année Liturgique

L’Année Liturgique est écrite avant que la fête de St Irénée ne soit inscrite au calendrier universel en 1921, d’abord à la date du 28 juin, ce qui entraîna le déplacement de celle de Léon ‘II’ au 3 juillet, puis à la date du 3 juillet en 1960, avec la suppression de Léon ‘II’.

Quoique la fête de saint Léon II eût suffi par elle-même à compléter les enseignements de cette journée, l’Église de Lyon présente à la reconnaissante admiration du monde, en ce même jour, son grand docteur, le pacifique et vaillant Irénée, lumière de l’Occident [3]. A cette date qui le vit confirmer dans son sang la doctrine qu’il avait prêchée, il est bon de l’écouter rendant à l’Église-mère le témoignage célèbre qui, jusqu’à nos temps, a désespéré l’hérésie et confondu l’enfer ; c’est pour une instruction si propre à préparer nos cœurs aux gloires du lendemain, que l’éternelle Sagesse a voulu fixer aujourd’hui son triomphe. Entendons l’élève de Polycarpe, l’auditeur zélé des disciples des Apôtres, celui que sa science et ses pérégrinations, depuis la brillante Ionie jusqu’au pays des Celtes, ont rendu le témoin le plus autorisé de la foi des Églises au second siècle. Toutes ces Églises, nous dit l’évêque de Lyon, s’inclinent devant Rome la maîtresse et la mère. « Car c’est avec elle, à cause de sa principauté supérieure, qu’il faut que s’accordent les autres ; c’est en elle que les fidèles qui sont en tous lieux, gardent toujours pure la foi qui leur fut prêchée. Grande et vénérable par son antiquité entre toutes, connue de tous, fondée par Pierre et Paul les deux plus glorieux des Apôtres, ses évêques sont, par leur succession, le canal qui transmet jusqu’à nous dans son intégrité la tradition apostolique : de telle sorte que quiconque diffère d’elle en sa croyance, est confondu par le seul fait » [4].

La pierre qui porte l’Église était dès lors inébranlable aux efforts de la fausse science. Et pourtant ce n’était pas une attaque sans périls que celle de la Gnose, hérésie multiple, aux trames ourdies, dans un étrange accord, par les puissances les plus opposées de l’abîme. On eût dit que, pour éprouver le fondement qu’il avait posé, le Christ avait permis à l’enfer d’essayer contre lui l’assaut simultané de toutes les erreurs qui se divisaient alors le monde, ou même devaient plus tard se partager les siècles. Simon le Mage, engagé par Satan dans les filets des sciences occultes, fut choisi pour lieutenant du prince des ténèbres dans cette entreprise. Démasqué à Samarie par le vicaire de l’Homme-Dieu, il avait commencé, contre Simon Pierre, une lutte jalouse qui ne se termina point à la mort tragique du père des hérésies, mais continua plus vive encore dans le siècle suivant, grâce aux disciples qu’il s’était formés. Saturnin, Basilide, Valentin ne firent qu’appliquer les données du maître, en les diversifiant selon les instincts que faisait naître autour d’eux la corruption de l’esprit ou du cœur. Procédé d’autant plus avouable, que la prétention du Mage avait été de sceller l’alliance des philosophies, des religions, des aspirations les plus contradictoires de l’humanité. Il n’était point d’aberrations, depuis le dualisme persan, l’idéalisme hindou, jusqu’à la cabale juive et au polythéisme grec, qui ne se donnassent la main dans le sanctuaire réservé de la Gnose ; là, déjà, se voyaient formulées les hétérodoxes conceptions d’Arius et d’Eutychès ; là par avance prenaient mouvement et vie, dans un roman panthéistique étrange, les plus bizarres des rêves creux de la métaphysique allemande. Dieu abîme, roulant de chute en chute jusqu’à la matière, pour prendre conscience de lui-même dans l’humanité et retourner par l’anéantissement au silence éternel : c’était tout le dogme de la Gnose, engendrant pour morale un composé de mystique transcendante et de pratiques impures, posant en politique les bases du communisme et du nihilisme modernes.

Combien ce spectacle de la Babel gnostique, élevant ses matériaux incohérents sur les eaux de l’orgueil ou des passions immondes, était de nature à faire ressortir l’admirable unité présidant aux accroissements de la cité sainte ! Saint Irénée, choisi de Dieu pour opposer à la Gnose les arguments de sa puissante logique et rétablir contre elle le sens véritable des Écritures, excellait plus encore, quand, en face des mille sectes portant si ouvertement la marque du père de la division et du mensonge, il montrait l’Église gardant pieusement dans l’univers entier la tradition reçue des Apôtres. La foi à la Trinité sainte gouvernant ce monde qui est son ouvrage, au mystère de justice et de miséricorde qui, délaissant les anges tombés, a relevé jusqu’à notre chair en Jésus le bien-aimé, fils de Marie, notre Dieu, notre Sauveur et Roi : tel était le dépôt que Pierre et Paul, que les Apôtres et leurs disciples avaient confié au monde [5]. « L’Église donc, constate saint Irénée dans son pieux et docte enthousiasme, l’Église ayant reçu cette foi la garde diligemment, faisant comme une maison unique de la terre où elle vit dispersée : ensemble elle croit, d’une seule âme, d’un seul cœur ; d’une même voix elle prêche, enseigne, transmet la doctrine, comme n’ayant qu’une seule bouche. Car, encore bien que dans le monde les idiomes soient divers, cela pourtant n’empêche point que la tradition demeure une en sa sève. Les églises fondées dans la Germanie, chez les Ibères ou les Celtes, ne croient point autrement, n’enseignent point autrement que les églises de l’Orient, de l’Égypte, de la Libye, ou celles qui sont établies au centre du monde. Mais comme le soleil, créature de Dieu, est le même et demeure un dans l’univers entier : ainsi l’enseignement de la vérité resplendit, illuminant tout homme qui veut parvenir à la connaissance du vrai. Que les chefs des églises soient inégaux dans l’art de bien dire, la tradition n’en est point modifiée : celui qui l’expose éloquemment ne saurait l’accroître ; celui qui parle avec moins d’abondance ne la diminue pas » [6].

Unité sainte, foi précieuse déposée comme un ferment d’éternelle jeunesse en nos cœurs, ceux-là ne vous connaissent point qui se détournent de l’Église. S’éloignant d’elle, ils perdent Jésus et tous ses dons. « Car où est l’Église, là est l’Esprit de Dieu ; et où se trouve l’Esprit de Dieu, là est l’Église et toute grâce. Infortunés qui s’en séparent, ils ne puisent point la vie aux mamelles nourrissantes où les appelait leur mère, ils n’étanchent point leur soif à la très pure fontaine du corps du Sauveur ; mais, loin de la pierre unique, ils s’abreuvent à la boue des citernes creusées dans le limon fétide où ne séjourne point l’eau de la vérité » [7]. Sophistes pleins de formules et vides du vrai, que leur servira leur science ? « Oh ! combien, s’écrie l’évêque de Lyon dans un élan dont l’auteur de l’Imitation semblera s’inspirer plus tard [8] combien meilleur il est d’être ignorant ou de peu de science, et d’approcher de Dieu par l’amour ! Quelle utilité de savoir, de passer pour avoir beaucoup appris, et d’être ennemi de son Seigneur ? Et c’est pourquoi Paul s’écriait : La science enfle, mais la charité édifie [9]. Non qu’il réprouvât la vraie science de Dieu : autrement, il se fût condamné lui-même le premier ; mais il voyait que quelques-uns, s’élevant sous prétexte de science, ne savaient plus aimer. Oui certes, pourtant : mieux vaut ne rien du tout savoir, ignorer les raisons des choses, et croire à Dieu et posséder la charité. Évitons la vaine enflure qui nous ferait déchoir de l’amour, vie de nos âmes ; que Jésus-Christ, le Fils de Dieu, crucifié pour nous, soit toute notre science » [10].

Plutôt que de relever ici, à la suite d’illustres auteurs, le génie de l’éminent controversiste du second siècle, il nous plaît de citer de ces traits qui nous font entrer dans sa grande âme, et nous révèlent sa sainteté si aimante et si douce. « Quand viendra l’Époux, dit-il encore des malheureux qu’il voudrait ramener, ce n’est pas leur science qui tiendra leur lampe allumée, et ils se trouveront exclus de la chambre nuptiale » [11].

En maints endroits, au milieu de l’argumentation la plus serrée, celui qu’on pourrait appeler le petit-fils du disciple bien-aimé trahit son cœur ; il montre sur les traces d’Abraham la voie qui conduit à l’Époux : sa bouche alors redit sans fin le nom qui remplit ses pensées. Nous reconnaîtrons, dans ces paroles émues, l’apôtre qui avait quitté famille et patrie pour avancer le règne du Verbe en notre terre des Gaules : « Abraham fit bien d’abandonner sa parenté terrestre pour suivre le Verbe de Dieu, de s’exiler avec le Verbe pour vivre avec lui. Les Apôtres rirent bien, pour suivre le Verbe de Dieu, d’abandonner leur barque et leur père. Nous aussi, qui avons la même foi qu’Abraham, nous faisons bien, portant la croix comme Isaac le bois, de marcher à sa suite. En Abraham l’humanité connut qu’elle pouvait suivre le Verbe de Dieu, et elle affermit ses pas dans cette voie bienheureuse [12]. Le Verbe, lui, cependant, disposait l’homme aux mystères divins par des figures éclairant l’avenir [13]. Moïse épousait l’Éthiopienne, rendue ainsi fille d’Israël : et par ces noces de Moïse les noces du Verbe étaient montrées, et par cette Éthiopienne était signifiée l’Église sortie des gentils [14] ; en attendant le jour où le Verbe lui-même viendrait laver de ses mains, au banquet de la Cène, les souillures des filles de Sion [15]. Car il faut que le temple soit pur, où l’Époux et l’Épouse goûteront les délices de l’Esprit de Dieu ; et comme l’Épouse ne peut elle-même prendre un Époux, mais doit attendre qu’elle soit recherchée : ainsi cette chair ne peut monter seule à la magnificence du trône divin ; mais quand l’Époux viendra, il l’élèvera, elle le possédera moins qu’elle ne sera possédée par lui [16]. Le Verbe fait chair se l’assimilera pleinement, et la rendra précieuse au Père par cette conformité avec son Verbe visible [17]. Et alors se consommera l’union à Dieu dans l’amour. L’union divine est vie et lumière ; elle donne la jouissance de tous les biens qui sont à Dieu ; elle est éternelle de soi, comme ces biens eux-mêmes. Malheur à ceux qui s’en éloignent : leur châtiment vient moins de Dieu que d’eux-mêmes et du libre choix par lequel, se détournant de Dieu, ils ont perdu tous les biens » [18].

La perte de la foi étant, de toutes les causes de l’éloignement de Dieu, la plus radicale et la plus profonde, on ne doit pas s’étonner de l’horreur qu’inspirait l’hérésie, dans ces temps où l’union à Dieu était le trésor qu’ambitionnaient toutes les conditions et tous les âges. Le nom d’Irénée signifie la paix ; et, justifiant ce beau nom, sa condescendante charité amena un jour le Pontife Romain à déposer ses foudres dans la question, pourtant si grave, de la célébration de la Pâque. Néanmoins, c’est Irénée qui nous rapporte de Polycarpe son maître, qu’ayant rencontré Marcion l’hérétique, sur sa demande s’il le connaissait, il lui répondit : « Je te reconnais pour le premier-né de Satan » [19]. C’est lui encore de qui nous tenons que l’apôtre saint Jean s’enfuit précipitamment d’un édifice public, à la vue de Cérinthe qui s’y trouvait, de peur, disait-il, que la présence de cet ennemi de la vérité ne fît écrouler les murailles : « tant, remarque l’évêque de Lyon, les Apôtres et leurs disciples avaient crainte de communiquer, même en parole, avec quelqu’un de ceux qui altéraient la vérité » [20]. Celui que les compagnons de Pothin et de Blandine nommaient dans leur prison le zélateur du Testament du Christ [21], était, sur ce point comme en tous les autres, le digne héritier de Jean et de Polycarpe. Loin d’en souffrir, son cœur, comme celui de ses maîtres vénérés, puisait dans cette pureté de l’intelligence la tendresse infinie dont il faisait preuve envers les égarés qu’il espérait sauver encore. Quoi de plus touchant que la lettre écrite par Irénée à l’un de ces malheureux, que le mirage des nouvelles doctrines entraînait au gouffre : « O Florinus, cet enseignement n’est point celui que vous ont transmis nos anciens, les disciples des Apôtres. Je vous ai vu autrefois près de Polycarpe ; vous brilliez à la cour, et n’en cherchiez pas moins à lui plaire. Je n’étais qu’un enfant, mais je me souviens mieux des choses d’alors que des événements arrivés hier ; les souvenirs de l’enfance font comme partie de l’âme, en effet ; ils grandissent avec elle. Je pourrais dire encore l’endroit où le bienheureux Polycarpe s’asseyait pour nous entretenir, sa démarche, son abord, son genre de vie, tous ses traits, les discours enfin qu’il faisait à la multitude. Vous vous rappelez comment il nous racontait ses relations avec Jean et les autres qui avaient vu le Seigneur, avec quelle fidélité de mémoire il redisait leurs paroles ; ce qu’il en avait appris touchant le Seigneur, ses miracles, sa doctrine, Polycarpe nous le transmettait comme le tenant de ceux-là mêmes qui avaient vu de leurs yeux le Verbe de vie ; et tout, dans ce qu’il nous disait, était conforme aux Écritures. Quelle grâce de Dieu que ces entretiens ! J’écoutais avidement, transcrivant tout, non sur le parchemin, mais dans mon cœur ; et à l’heure qu’il est, parla même grâce de Dieu, j’en vis toujours. Aussi puis-je l’attester devant Dieu : si le bienheureux, l’apostolique vieillard, eût entendu des discours tels que les vôtres, il eût poussé un grand cri, et se serait bouché les oreilles, en disant selon sa coutume : O Dieu très bon, à quels temps m’avez-vous réservé ! Et il se fût levé aussitôt pour fuir ce lieu de blasphème » [22].

Mais il est temps de donner le récit liturgique concernant l’histoire du grand évêque et martyr [23].

Irénée naquit en Asie proconsulaire, non loin de la ville de Smyrne. Il s’était mis dès son enfance à l’école de Polycarpe, disciple de saint Jean l’Évangéliste et évêque de Smyrne. Sous un si excellent maître, il fit des progrès merveilleux dans la science de la religion et la pratique des vertus chrétiennes. Il était embrasé d’un incroyable désir d’apprendre les doctrines qu’avaient reçues en dépôt tous les disciples des Apôtres ; aussi, quoique déjà maître dans les saintes Lettres, lorsque Polycarpe eut été enlevé au ciel dans la gloire du martyre, il entreprit de visiter le plus grand nombre qu’il put de ces anciens, tenant bonne mémoire de tous leurs discours. C’est ainsi que, par la suite, il lui fut possible de les opposer avec avantage aux hérésies. Celles-ci, en effet, s’étendant toujours plus chaque jour, au grand dommage du peuple chrétien, il avait conçu la pensée d’en faire une réfutation soignée et approfondie.

Venu dans les Gaules, il fut attaché comme prêtre à l’église de Lyon par l’évêque saint Pothin, et brilla dans cette charge par le zèle, la parole et la science. Vrai zélateur du testament du Christ, au témoignage des saints martyrs qui combattirent vaillamment pour la foi sous l’empereur Marc-Aurèle, ces généreux athlètes et le clergé de Lyon ne crurent pouvoir remettre en meilleures mains qu’en les siennes l’affaire de la pacification des églises d’Asie, que l’hérésie de Montan avait troublées ; dans cette cause donc qui leur tenait à cœur, ils choisirent Irénée entre tous comme le plus digne, et l’envoyèrent au Pape Éleuthère pour le prier de condamner par sentence Apostolique les nouveaux sectaires, et de mettre ainsi fin aux dissensions.

L’évêque Pothin était mort martyr. Irénée lui fut donné pour successeur. Son épiscopat fut si heureux, grâce à la sagesse dont il fit preuve, à sa prière, à ses exemples, qu’on vit bientôt, non seulement la ville de Lyon tout entière, mais encore un grand nombre d’habitants d’autres cités gauloises, renoncer à l’erreur de leurs superstitions et donner leur nom à la milice chrétienne. Cependant une contestation s’était élevée au sujet du jour où l’on devait célébrer la Pâque ; les évêques d’Asie étaient en désaccord avec presque tous leurs autres collègues, et le Pontife Romain, Victor, les avait déjà séparés de la communion des saints ou menaçait de le faire, lorsque Irénée se fit près de lui le respectueux apôtre de la paix : s’appuyant de la conduite des pontifes précédents, il l’amena à ne pas souffrir que tant d’églises fussent arrachées à l’unité catholique, pour un rit qu’elles disaient avoir reçu de leurs pères.

Il écrivit de nombreux ouvrages, qui sont mentionnes par Eusèbe de Césarée et saint Jérôme. Une grande partie a péri par injure des temps. Mais nous avons toujours ses cinq livres contre les hérésies, composés environ l’an cent quatre-vingt, lorsqu’Éleuthère gouvernait encore l’Église. Au troisième livre, l’homme de Dieu, instruit par ceux qui furent sans conteste les disciples des Apôtres, rend à l’église Romaine et à la succession de ses évêques un témoignage éclatant et grave entre tous : elle est pour lui la fidèle, perpétuelle et très sûre gardienne de la divine tradition. Et c’est, dit-il, avec cette église qu’il faut que toute église, c’est-à-dire les fidèles qui sont en tous lieux, se tiennent d’accord à cause de sa principauté supérieure. Enfin il fut couronné du martyre, avec une multitude presque innombrable d’autres qu’il avait amenés lui-même a la connaissance et pratique de la vraie foi ; son passage au ciel eut lieu l’an deux cent deux ; en ce temps-là, Septime Sévère Auguste avait ordonné de condamner aux plus cruels supplices et à la mort, tous ceux qui voudraient persévérer avec constance dans la pratique de la religion chrétienne.

Quelle couronne est la vôtre, illustre Pontife ! Les hommes s’avouent impuissants à compter les perles sans prix dont elle est ornée. Car dans l’arène où vous l’avez conquise, un peuple entier luttait avec vous ; et chaque martyr, s’élevant au ciel, proclamait qu’il vous devait sa gloire. Versé vingt-cinq années auparavant, le sang de Blandine et de ses quarante-six compagnons a produit, grâce à vous, plus que le centuple. Votre labeur fit germer du sol empourpré la semence féconde reçue aux premiers jours, et bientôt la petite chrétienté perdue dans la grande ville était devenue la cité même. L’amphithéâtre avait suffi naguère à l’effusion du sang des martyrs ; aujourd’hui le torrent sacré parcourt les rues et les places : jour glorieux, qui fait de Lyon l’émule de Rome et la ville sainte des Gaules !

Rome et Lyon, la mère et la fille, garderont bonne mémoire de l’enseignement qui prépara ce triomphe : c’est aux doctrines appuyées par vous sur la fermeté de la pierre apostolique, que pasteur et troupeau rendent aujourd’hui le grand témoignage. Le temps doit venir, où une assemblée d’évêques courtisans voudra persuader au monde que l’antique terre des Gaules n’a point reçu vos dogmes ; mais le sang versé à flots en ce jour confondra la prétentieuse lâcheté de ces faux témoins. Dieu suscitera la tempête, et elle renversera le boisseau sous lequel, faute de pouvoir l’éteindre, on aura dissimulé pour un temps la lumière ; et cette lumière, que vous aviez placée sur le chandelier, illuminera tous ceux qui habitent la maison [24].

Les fils de ceux qui moururent avec vous sont demeurés fidèles à Jésus-Christ ; avec Marie dont vous exposiez si pleinement le rôle à leurs pères [25], avec le Précurseur de l’Homme-Dieu qui partage aussi leur amour, protégez-les contre tout fléau du corps et de l’âme. Épargnez à la France, repoussez d’elle, une seconde fois, l’invasion de la fausse philosophie qui a tenté de rajeunir en nos jours les données de la Gnose. Faites de nouveau briller la vérité aux yeux de tant d’hommes que l’hérésie, sous ses formes multiples, tient séparés de l’unique bercail. O Irénée, maintenez les chrétiens dans la seule paix digne de ce nom : gardez purs les intelligences et les cœurs de ceux que l’erreur n’a point encore souillés. En ce moment, préparez-nous tous à célébrer comme il convient les deux glorieux Apôtres Pierre et Paul, et la puissante principauté de la mère des Églises.

[3] Theodoret. Haeretic. fabul. I, 5.

[4] Cont. Haeres. III, III, 2.

[5] Cont. Haeres. I, X, 1.

[6] Cont. Haeres. I, X, 2.

[7] Cont. Haeres. III, XXIV, 1-2.

[8] De Imitatione Christi, L. 1, cap. 1-5.

[9] I Cor. VIII, 1.

[10] Cont. Haeres. II, XXVI, 1.

[11] Ibid. XXVII, 2.

[12] Cont. Haeres. IV, V, 3, 4.

[13] Ibid. XX, II.

[14] Ibid. 12.

[15] Ibid. XXII, 1.

[16] Cont. Haeres. V, IX, 4.

[17] Ibid. XVI, 2.

[18] Ibid. XXVII, 2.

[19] Ibid. III, III, 4.

[20] Cont. Hœres. III, III,4.

[21] Ep. Martyr. Lugdun. et Vienn. ad Eleuther. Pap.

[22] Ep. ad Florinum.

[23] L’Année Liturgique donne ici une légende qui ne sera pas celle reprise par le bréviaire Romain

[24] Matth. V, 15.

[25] Cont. Haeres. V, XIX.

Bhx cardinal Schuster, Liber Sacramentorum

Les liturgistes soumettent humblement à l’autorité compétente le vœu de ne pas voir altérer les périodes liturgiques les plus importantes, telles que la préparation à la solennité des Princes des Apôtres, par des changements de rubriques ou par des offices nouveaux. Que saint Irénée soit donc fêté un autre jour, et qu’au 28 juin revienne saint Léon le Grand, dont Serge Ier fit précisément coïncider la translation avec la vigile des saints Apôtres, afin de mieux mettre en relief le lien qui existe entre les deux solennités. Renvoyer saint Léon au 3 juillet, comme dans le Missel actuel, c’est dépouiller cette commémoration de son sens historique spécial, et aller à l’encontre d’une tradition liturgique vieille d’au moins onze siècles.

L’office de saint Irénée de Lyon fut inséré dans le calendrier universel ces dernières années seulement. D’ailleurs Irénée méritait bien cet honneur, tant pour sa qualité de disciple de saint Polycarpe, disciple lui-même de saint Jean Évangéliste, que pour son autorité de docteur de l’Église naissante, pour son martyre, pour ses relations avec l’Église romaine, et enfin pour la place spéciale qu’il revendique dans l’histoire ecclésiastique du IIe siècle.

Irénée vint une première fois à Rome vers 177 ou 178 ; il apportait au pape Éleuthère une lettre du clergé de Lyon et de Vienne, dont la majeure partie était en prison pour la foi. Dès lors, le disciple de Polycarpe est loué par ces courageux confesseurs comme zélé pour le testament du Christ. Revenu à Lyon, Irénée succéda dans l’épiscopat au martyr Pothin et consacra toute son activité doctrinale à combattre la fausse gnose. Quand s’aggrava la discussion relative à la date de Pâques sous Victor Ier, ce Pape voulant excommunier tous les Asiatiques qui, sur ce point, s’écartaient de l’usage romain, Irénée, avec tout le crédit de son autorité, entra dans le débat comme médiateur de paix (εἰρηνηποιός), faisant honneur à son nom d’Εἰρηναῖος. Une tradition, rapportée pour la première fois par saint Jérôme, vent qu’Irénée ait souffert le martyre sous Septime Sévère.

La messe a tous les mérites et tous les défauts des compositions liturgiques modernes. Le rédacteur joue sur le sens du nom d’Irénée, et il ne peut pas se départir du souvenir de sa médiation de paix au temps du pape Victor.

L’antienne d’introït est tirée de Malachie (II, 6) : « Sur ses lèvres fut la loi de vérité, et on ne put jamais trouver de faute dans ses paroles. Il marcha avec moi dans la paix et la vérité et détourna du péché un grand nombre d’hommes ». Suit le verset du psaume 77 : « Écoute ma loi, ô mon peuple ; incline ton oreille pour écouter les paroles de mes lèvres ». Pour écouter la voix de Dieu, il faut d’abord incliner l’oreille, car le Seigneur nous parle ordinairement par l’intermédiaire d’autres hommes, des supérieurs, que seule une foi humble nous fait reconnaître comme les hérauts de la volonté de Dieu.

Voici la collecte : « Seigneur, qui, par la vérité de la doctrine avez accordé à votre bienheureux martyr et pontife Irénée de détruire l’hérésie et d’affermir la paix de l’Église ; donnez à votre peuple la constance dans le service divin et accordez la paix à nos temps agités ».

Une partie de la première lecture de ce jour appartient au Commun des Docteurs (II Tim. III, 14-17 ; IV, 1-5). Saint Paul y rappelle à Timothée l’avantage que retire le prédicateur évangélique d’une connaissance profonde de la sainte Écriture. On doit expliquer assidûment celle-ci aux fidèles, car elle est le pain divin qui procède des lèvres du Seigneur pour nourrir les âmes. Les Apôtres prévirent que les hérésies ne tenteraient que trop de souiller ces sources de la révélation divine. Il leur suffit donc d’avoir mis en garde les pasteurs de l’Église pour que, comme le van épure le grain, l’épreuve sépare les vrais fidèles de ceux qui n’en ont que le nom.

Le répons est formé du huitième verset du psaume 121 et du trente-septième du psaume 36, appliqués à la médiation de saint Irénée en faveur des Églises d’Asie, pour que le pape Victor ne les excommuniât pas malgré la différence de leur discipline pascale. Ps. 121 : « Pour l’amour de mes frères et de mes compagnons, je vous souhaite la paix ». — Ps. 36 : « Gardez l’innocence et observez la justice, parce que l’avenir est pour l’homme pacifique ».

A ceux qui sont doux, c’est-à-dire à ceux qui, par leur humilité, auront la force de pénétrer dans les cœurs et de se les gagner, l’Évangile promet lui aussi ces cœurs en héritage.

Le verset alléluiatique est tiré de l’Ecclésiastique (VI, 35) et fait allusion au caractère spécial de saint Irénée qui, à l’école de Polycarpe et de Pothin, s’est fait l’écho de la tradition des anciens prêtres formés directement par les Apôtres. « Tiens-toi au milieu des vieillards sages et attache-toi à leur expérience, afin que tu puisses apprendre profondément la science de Dieu ».

La lecture évangélique est tirée de saint Matthieu, X, 28-33, et nous l’avions déjà trouvée en grande partie dans le Missel pour la fête de saint Saturnin le 29 novembre. Le Seigneur, pour écarter de nous la crainte des persécuteurs de la foi, emploie un double argument. D’abord la confiance en Lui, sans la permission de qui un cheveu ne pourra jamais tomber de notre tête ; puis une crainte salutaire : celui qui reniera le Christ devant les hommes sera à son tour renié par le Seigneur devant les anges du ciel.

Le verset pour l’offertoire est tiré de l’Ecclésiastique (XXIV, 44) : « Comme l’aurore, j’apporte à tous la lumière par ma doctrine que je répandrai dans les régions les plus lointaines ». La science du Seigneur, dans l’Église catholique, est soumise au même développement que toutes les choses vraiment vivantes ; développement intrinsèque, et non évolution extrinsèque. Or, la période de la théologie patristique peut se comparer à la lumière d’une splendide aurore, annonciatrice d’un jour radieux. Les dogmes sont déjà tous affirmés comme un héritage transmis à l’Église par les Apôtres, mais le temps a fait défaut pour que, de ces vérités comparées entre elles, les docteurs aient pu déjà tirer toutes les déductions possibles, les coordonnant comme un système avec une terminologie bien fixée et reçue de tous. Ce travail sera confié au génie du catholicisme durant les vingt siècles de son histoire.

Les deux collectes qui suivent sont empruntées à l’ancienne messe « pro pace ».

Sur les offrandes : « Seigneur, qui ne laissez pas abattre par la terreur les peuples qui se confient en vous ; recevez l’oblation et la prière de vos fidèles, afin que la paix accordée par vous garde en toute sécurité le territoire de la chrétienté entière ». Au moyen âge, époque où cette prière fut composée, le mot chrétienté désignait tous les états civilisés auxquels une même foi et une identique législation catholique, sous l’autorité du suprême pasteur de Rome, conféraient, dans la multiplicité des dynasties royales, la note caractéristique de l’unité. L’Europe, quoique divisée en de nombreux États, constituait alors un tout unique, et ce tout avait un nom très significatif, c’était la chrétienté. Maintenant il en reste à peine le nom dans l’histoire, et la chose elle-même est si bien en voie de disparaître que, depuis trois lustres déjà, l’Europe est en état de guerre intestine et les congrès de ses diplomates n’arrivent pas à substituer une paix à celle que le Christ seul peut donner.

L’antienne pour la Communion est tirée de l’Ecclésiastique (XXIV, 47) : « Considérez que je n’ai pas travaillé pour moi seul, mais pour tous ceux qui cherchent la vérité ».

Tel est le prix de la vertu et de la sagesse chrétienne : elle n’est pas seulement un bien individuel, elle est un trésor social, qui par le mérite, l’exemple et l’enseignement, profite à l’avantage commun des fidèles.

Voici la collecte après la Communion : « O Dieu qui aimez la paix et qui en êtes l’auteur, vous connaître, c’est vivre, vous servir, c’est régner ; défendez vos fidèles contre toutes sortes d’adversaires, afin que, par l’intercession du bienheureux Irénée, votre Pontife et Martyr, nous tous qui nous confions en votre protection, nous n’ayons jamais à craindre les armes d’aucun ennemi ».

Retenons les paroles par lesquelles Irénée, pour convaincre d’erreur tout ce qui s’écarte de l’enseignement de l’Église, en appelle simplement à la tradition catholique gardée sans altération dans l’Église de Rome : — Elle est l’Église la plus grande et la plus ancienne, connue de tous, fondée et constituée à Rome par les très glorieux apôtres Pierre et Paul. — Puis il ajoute : Il faut que l’Église tout entière, c’est-à-dire les fidèles répandus dans l’univers, s’accordent avec cette Église à cause de sa primauté, — potiorem principalitatem, — car en elle fut toujours gardée la tradition apostolique.

Dom Pius Parsch, Le Guide dans l’année liturgique

Le saint qui a affirmé d’une manière si nette la primauté de l’Église romaine.

L’évêque Irénée était disciple de saint Polycarpe, qui était lui-même un disciple des Apôtres. Ce fut un écrivain ecclésiastique d’une grande valeur. Son nom lui-même fut un programme de vie : Irénée veut dire : le « Pacifique ». Né à Smyrne, vers 149, il fit de grands progrès sous la direction de l’évêque saint Polycarpe. Il se rendit plus tard en Gaule et devint évêque de Lyon. Pendant la querelle pascale (entre les évêques asiatiques et le pape Victor Ier) il joua le rôle de médiateur et de pacificateur. De ses nombreux écrits, nous avons conservé ses « cinq livres contre les hérésies ». Dans le troisième livre (III, 3,2), le saint, instruit par les disciples des Apôtres, rend un témoignage important et magnifique à l’Église romaine qui est la gardienne fidèle, perpétuelle et très sûre de la tradition divine ; il rend également témoignage à la succession de ses évêques. Le passage célèbre est celui-ci : « A cause de la prééminence particulière de l’Église romaine, chaque Église doit se diriger vers elle, et cela vaut pour tous les fidèles ». Saint Irénée mourut martyr en 202.

La messe a presque uniquement des textes propres qui illustrent la vie de notre saint. C’est intentionnellement que, dans les oraisons et les chants, est répété le mot Paix. On veut utiliser le sens étymologique du mot Irénée. « Dans la paix et la justice, il marche avec moi » (Introït). « Avec ceux qui haïssaient la paix, j’étais pacifique » (Ps. CXIX, 7). Dans l’oraison, on trouve deux fois le mot paix. Il en est de même du Graduel, de la Secrète et de la Postcommunion (ces deux dernières sont tirées de l’antique messe : pro pace). L’Épître, qui contient les conseils de saint Paul à son disciple Timothée, expose, pour ainsi dire, ici, les exhortations du disciple des Apôtres, saint Polycarpe, à son fidèle disciple. L’Évangile (Math., X, 28-33), qui est tiré du discours du Seigneur au moment de l’envoi des Apôtres, a été réalisé par notre saint. Il n’a pas eu peur de ses ennemis et a confessé le nom du Seigneur.


Écriture et Tradition chez saint Irénée de Lyon

La théologie de la Tradition et son rapport à l’Écriture chez saint Irénée de Lyon

★★★ Un article de notre rédaction, christus.fr ★★★

Introduction

Nous nous proposons d’étudier ici un aspect de la théologie de saint Irénée : sa conception de la Tradition dans le rapport que celle-ci entretient avec l’Écriture. Dans ce domaine les études sur l’Adversus Hæreses avaient rencontré des difficultés, les historiens étant arrivés à des résultats contradictoires [1]. Ces problèmes se sont retrouvés dans la traduction du texte en français [2], il fallut beaucoup de travail pour dégager une approche communément admise.

L’histoire doit tendre à retrouver la démarche profonde et existentielle d’un auteur en cherchant à apprécier la valeur qu’il accorde aux différents matériaux dont il use et à retrouver pourquoi il les a agencés comme il l’a fait » [3].

Aujourd’hui la pensée d’Irénée semble bien dégagée, tout au moins en ce qui concerne notre sujet. Dans le corps de cet exposé nous verrons comment notre auteur articule les concepts d’Écriture et de Tradition entre eux. Nous conclurons par la façon dont l’influence d’Irénée est parvenue jusqu’à nous à travers la constitution dogmatique Dei Verbum.

1. Présentation d’Irénée et contexte d’élaboration de l’Adversus Hæreses

1.1. Irénée : un lion en Gaule

Nous ne nous attarderons pas sur la présentation de ce célèbre Père de l’Église, les seuls éléments que nous avons sur lui proviennent de ses œuvres, les autres sources étant des reprises [4]. Rappelons simplement qu’Irénée (v. 135-202), originaire de Smyrne, a bien connu Polycarpe (v. 81-167), qui lui même fut un disciple de St Jean (?-105) [5], ce qui le place très en avant dans la Tradition de l’Église. Après un séjour à Rome, Irénée est signalé à Lyon en 177 où l’on sait qu’il est « presbytre » à ce moment-là. Il sera le successeur de Potin sur le siège épiscopal lyonnais suite au martyr de ce dernier, faisant ainsi de lui le deuxième évêque de Lyon. On sait qu’il intervint auprès de l’évêque de Rome Victor Ier (189-198) en faveur des évêques d’Asie à propos d’un différend sur la datation de la célébration pascale [6]. Un écrit tardif le présente martyr [7]. Deux ouvrages nous sont parvenus de lui : l’Adversus Hæreses, auquel nous allons recourir, qui est un ouvrage dénonçant la gnose et contre laquelle Irénée propose la doctrine sûre de l’Église, et la Démonstration de la prédication apostolique [8], qui est un bref résumé de la foi chrétienne.

1.2. Quelques traits de la théologie d’Irénée

Irénée est un familier des Écritures, « puisque les Écritures contiennent la révélation du mystère du salut, c’est à elle que va recourir celui qui réfléchit sur la foi » [9]. Il a peu de conceptions philosophiques, sa théologie est donc moins précise mais avec une portée plus symbolique. Tout comme ses prédécesseurs, comme Justin qu’il a lu, il utilise les Testimonia [10] et hérite d’eux sa façon d’interpréter les Écritures. Le cœur de sa pensée est très christologique [11] :

[...] un seul Jésus, notre Seigneur, qui est passé à travers toutes les ‘économies’ et qui a tout récapitulé en lui même. AH III, 16, 6. [12]

Dans la controverse contre les gnostiques, Irénée donnera une place à un aspect relativement important pour nous aujourd’hui : la création matérielle et son devenir, notamment la corporéité [13]. En cela l’évêque de Lyon se situe aussi à contre courant des Pères influencés par le néoplatonisme et pour qui le corps est méprisable. Irénée fut un auteur très lu par les Pères, mais ses écrits seront surtout utilisés par les Pères postérieurs comme citations d’autorité, sa théologie étant délaissée. Au contraire, son œuvre est très d’actualité aujourd’hui, certains auteurs n’hésitant pas à faire de lui le « Père de la théologie chrétienne » [14]. Nous verrons de quelle manière ce Père de l’Église a influencé la rédaction de Dei Verbum pour ce qui est de l’articulation entre Écriture et Tradition.

1.3. Irénée et le défi de la « gnose au nom menteur »

La théologie d’Irénée se développe dans son œuvre maîtresse : l’Adversus Hæreses, ouvrage en cinq volumes composé en réaction aux gnostiques, notamment les valentiniens et les marcionites. Son souci est de défendre la foi de l’Église et son autorité contre les interprétations illégitimes des gnoses chrétiennes, interprétations qui peuvent s’infiltrer dans l’Église et menacer son unité. Face à ce phénomène, Irénée va exposer la manière chrétienne d’approcher les Écritures et la Tradition. Les trois derniers livres de l’Adversus Hæreses développent la manière Traditionnelle d’aborder l’Écriture par l’exemple du Seigneur et des apôtres. Pour défendre la Tradition de l’Église, l’apologète lyonnais a donc recours à l’Écriture, mais celle-ci est elle-même attaquée par les gnostiques. Irénée aura alors à nouveau recours à la Tradition pour qu’elle défende à son tour l’Écriture. La section préliminaire du troisième livre (AH III, Pr. – 5, 3) défendra ce point de vue d’une manière plus explicite. L’Écriture et la Tradition se couvrent donc mutuellement dans la stratégie d’Irénée.

Les gnostiques se targuent d’avoir une connaissance (gnosis) vraie de Dieu et c’est cette connaissance en elle-même qui permet, selon eux, d’accéder au Salut en retrouvant la lumière originelle. L’évêque lyonnais ne conteste pas que l’on puisse avoir une connaissance sur Dieu, mais à la « gnose au nom menteur » il oppose la légitimité de la « gnose vraie » [15] de l’Église. L’illégitimité de la tradition gnostique conduisant à la falsification des Écritures, il faut démontrer l’unité et la cohérence des Écritures pour prendre en défaut les gnostiques qui mettent en doute l’authenticité de passages entiers. Ceux-ci vont même jusqu’à dissocier l’Ancien et le nouveau Testament en opposant le démiurge créateur de l’Ancien Testament et le vrai Dieu sauveur néotestamentaire. Une des taches de l’Adversus Hæreses [16] sera de montrer l’unité des deux Testaments par leur annonce d’un unique et même Dieu, source inspiratrice des Écrits sacrés et fin de toutes choses :

Ce qui les a jetés dans toutes ces aberrations, c’est leur ignorance des Écritures et de l’économie de Dieu. Pour nous, dans la suite de notre traité, nous exposerons le pourquoi de la différence entre les Testaments en même temps que leur unité et leur harmonie. AH III, 12, 12.

1.4. Plan de l’Adversus Hæreses

Si les cinq livres de Saint Irénée ont reçu leur titre assez tôt dans l’histoire sous la dénomination Adversus Hæreses, le titre original était : Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur [17]. L’ouvrage a été écrit en grec mais ne nous est parvenu sous sa forme complète que dans une traduction latine du IVème siècle. Les comparaisons avec les vestiges de fragments grecs ont permis de vérifier la qualité de la traduction latine qui s’est avérée très fidèle. Les livres IV et V nous sont aussi parvenus en arménien. Il existe aussi beaucoup de fragments en syriaque.

Le plan de l’ouvrage se découpe traditionnellement comme suit : le premier livre dresse une présentation des systèmes gnostiques connus et de leurs variantes, le livre II critique la cohérence interne de ces systèmes par la raison [18], les livres III à V réfutent ces systèmes par les Écritures, avec une approche positive de la doctrine de l’Église, les systèmes gnostiques étant rejetés par défaut [19].

Le premier contient leurs doctrines à tous, révèle leurs usages et les particularités de leur comportement ; le second réfute leurs enseignements pervers, les mets à nu, les fait apparaître tel qu’ils sont. Dans ce troisième livre, nous ajouterons des preuves tirées des Écritures. AH III, Pr.

Irénée pensait achever son argumentation avec le livre III, mais l’ampleur de la tache l’amena à composer les livres IV et V [20].

La construction de l’Adversus Hæreses est importante à prendre en compte pour le sujet que nous traitons : le principe d’Irénée est d’appuyer son argumentation sur les prophètes par les commentaires des autorités que sont le Seigneur et les apôtres. Il s’inscrit ainsi lui-même dans cette interprétation de l’Écriture qu’il démontre comme normative. Le livre III est donc une argumentation partant majoritairement des Actes des Apôtres, le livre IV partira des paroles du Seigneur et le livre V se basera sur un complément du Seigneur, des Épîtres de Paul et de l’Apocalypse. Nous avons là une triade « Prophètes, Seigneur, Apôtres » à la base de la réfutation d’Irénée. « Il semble que l’on puisse conclure de cet examen que le dessein d’Irénée, dans son Adversus Hæreses, est de réfuter la gnose par l’Écriture, et donc qu’en conséquence l’Écriture soit pour lui la norme doctrinale fondamentale et essentielle » [21].

2. L’articulation entre Écriture et Tradition chez St Irénée de Lyon

2.1. Rôle de l’Écriture chez St Irénée

Pour comprendre cette articulation entre Écriture et Tradition, nous allons essayer de déterminer l’importance du rôle que joue l’Écriture chez St Irénée. Après avoir fait un relevé statistique de termes clefs [22], André Benoît constate « une disproportion flagrante entre l’emploi des termes Écriture et Tradition. Irénée insiste beaucoup plus sur l’Écriture que sur la Tradition. La première apparaît comme l’autorité essentielle sur laquelle Irénée s’appuie sans cesse et à laquelle il revient toujours. La seconde n’est qu’une autorité occasionnelle, à laquelle Irénée se réfère moins souvent » [23]. L’Écriture est la norme de toute vérité, cette vérité est connue dans les Évangiles sous deux formes : l’une prêchée, l’autre écrite. « Il y a donc deux canaux par lesquels se transmet la vérité : d’une part la Tradition, de l’autre les écrits des apôtres. Et ces deux canaux peuvent prétendre à une égale autorité : le premier par la succession apostolique, le second par la rédaction apostolique » [24]. Contre les gnostiques accusant les Écritures d’êtres corrompues, de manquer de concordance ou d’être apocryphes, Irénée dira :

Cet Évangile, [les apôtres] l’ont d’abord prêché ; ensuite, par la volonté de Dieu, ils nous l’ont transmis dans les Écritures, pour qu’il soit le fondement et la colonne de notre foi. AH III, 1, 1.

Pour l’évêque de Lyon, il est clair en effet que les écrits néotestamentaires se sont formés dans une tradition apostolique, et donc que la Tradition précède chronologiquement l’Écriture [25]. « La distinction de ces deux temps est capitale, car elle montre que la tradition vivante enveloppe l’Écriture » [26]. Cette Tradition, née de la forme prêchée, s’appuie sur la forme écrite, comme le montrera la réfutation par les Écritures des livres III à V de l’Adversus Hæreses.

Au temps d’Irénée, le canon des écrits qui composera le Nouveau Testament n’est pas encore défini. Chez lui, le terme « Écriture » désigne principalement l’Ancien Testament. Mais il ne fait pas de doute pour lui que les écrits néotestamentaires jouissent de la même autorité que l’Ancien Testament. C’est lui le premier qui définira l’évangile tétramorphe [27]. Dans sa controverse avec les gnostiques, il aura recours à la presque totalité des livres qui constitueront le futur canon. Par l’autorité qu’il reconnaît à ces livres, il sera un témoin incontournable du processus de canonisation [28].

2.2. L’Écriture est-elle soumise à la Tradition ?

Mais puisque Irénée se propose de réfuter les gnostiques à partir de l’Écriture, il lui faut démontrer maintenant la véracité de cette dernière par son unité et sa cohérence, car ses adversaires plient l’Écriture au besoin de leur doctrine (υποτἑσις ; argumentum), et la soumettent à leur tradition :

Telle est leur doctrine, que ni les prophètes n’ont prêchée, ni le Seigneur n’a enseignée, ni les apôtres n’ont transmise, et ils se vantent d’avoir reçu la connaissance plus excellemment que tous les autres hommes. Tout en alléguant des textes étrangers aux Écritures et tout en s’employant, comme on dit, à tresser des cordes avec du sable, ils ne s’en efforcent pas moins d’accommoder à leurs dires, d’une manière plausible, tantôt des paraboles du Seigneur, tantôt des oracles de prophètes, tantôt des paroles d’apôtres, afin que leur fiction ne paraisse pas dépourvue de témoignage. Ils bouleversent l’ordonnance et l’enchaînement des Écritures et, autant qu’il dépend d’eux, ils disloquent les membres de la vérité. AH I, 8, 1.

Les gnostiques se permettent même de retrancher des textes de l’Écriture au nom de leur tradition :

Lorsqu’ils [les hérétiques] se voient convaincus à partir des Écritures, ils se mettent à accuser les Écritures elles-mêmes : elles ne sont ni correctes ni propres à faire autorité, leur langage est équivoque, et l’on ne peut trouver la vérité à partir d’elles si l’on ignore la Tradition. AH III, 2, 1.

Ainsi donc, pour les gnostiques, la Tradition est au dessus des Écritures. Mais arrivé à ce stade, en lisant certains passages de l’Adversus Hæreses, on est en droit de se demander si l’Écriture est suffisante pour défendre la foi traditionnelle même chez saint Irénée – certains patrologues soutenaient cette thèse [29]. Le primat des Gaules partagerait alors sur ce point la pensée des gnostiques :

Et à supposer même que les apôtres ne nous eussent pas laissé d’Écritures, ne faudrait-il pas alors suivre l’ordre de la Tradition qu’ils ont transmise à ceux à qui ils confiaient ces Églises ? AH III, 4, 1. [30]

Mais ces exemples sont des cas limites cherchant à mettre en valeur la « Tradition de la vérité » [31] malmenée par les hérétiques, car elle seule est apte à défendre l’Écriture. Les deux passages que l’on vient d’évoquer se trouvent dans le préliminaire du livre III de l’Adversus Hæreses [32], et le but de ce préliminaire est de démontrer la vérité des Écritures par la Tradition [33]. Cette vérité des Écritures est la base de toute la réfutation d’Irénée pour les exposés qui suivront ce préliminaire jusqu’à la fin de son œuvre. C’est pour démontrer la vérité des Écritures qu’Irénée va avoir recours à la Tradition reçue des apôtres.

Telle étant la force de ces preuves, il ne faut donc plus chercher auprès d’autres la vérité qu’il est facile de recevoir de l’Église, car les apôtres, comme un riche cellier, ont amassé en elle, de la façon la plus plénière, tout ce qui a trait à la vérité, afin que quiconque le désire y puise le breuvage de la vie. AH III, 4, 1.

2.3. Traditions gnostiques ou Tradition de l’Église ?

Pour les gnostiques comme pour St Irénée, la Tradition est garante des Écritures, le problème est de démontrer que la Tradition de l’Église est la seule légitime. Les gnostiques prétendent que les apôtres ont eu la pleine révélation des mystères divins après avoir composé les Écritures et la Tradition ecclésiale [34], et c’est comme cela qu’ils justifient une supériorité de la tradition gnostique sur l’Écriture et la Tradition de l’Église :

Mais lorsqu’à notre tour nous en appelons à la Tradition qui vient des apôtres et qui, grâce aux successions des presbytres, se garde dans les Églises, ils [les gnostiques] s’opposent à cette Tradition : plus sages que les presbytres et même que les apôtres, ils ont, assurent-ils, trouvé la vérité pure, car les apôtres ont mêlé des prescriptions de la Loi aux paroles du Sauveur ; et non seulement les apôtres, mais le Seigneur lui-même a prononcé des paroles venant tantôt du Démiurge, tantôt de l’intermédiaire, tantôt de la Suprême puissance ; quant à eux, c’est sans le moindre doute et à l’état pur qu’ils connaissent le mystère secret. AH III, 2, 2.

Irénée ne conteste pas l’utilité de la Tradition mais il oppose la Tradition de l’Église aux traditions gnostiques qu’il considère illégitimes. Il « ne s’oppose pas aux gnostiques parce qu’ils ont élaboré une doctrine, un système, mais parce qu’ils ne l’ont pas fait en conformité avec la doctrine de l’Église » [35]. Dans cette dernière citation d’Irénée que nous venons d’évoquer, nous voyons une allusion à une succession apostolique. La succession apostolique sera l’argument majeur d’Irénée pour établir la seule autorité légitime de la Tradition ecclésiale [36] :

Et nous pourrions énumérer les évêques qui furent établis par les apôtres dans les Églises, et leurs successeurs jusqu’à nous. [...] Car ils voulaient que fussent parfais et en tout point irréprochables ceux qu’ils laissaient pour successeurs et à qui ils transmettaient leur propre mission d’enseignement. AH III, 3, 1. [37]

Il va s’agir pour lui de démontrer la succession ininterrompue des évêques successeurs des apôtres et seuls agréés pour la transmission fidèle de la vérité [38]. Le successeur de Potin suit en cela le modèle de succession des empereurs considérés à l’époque comme de droit divin, ce modèle de succession avait force de loi. C’est donc aux apôtres, piliers de la Tradition de l’Église, que l’on doit la transmission de la Tradition dans la succession presbytérale. Cette idée est une constante tout au long du livre III. Remarquons que pour conforter l’autorité de ses propos, Irénée se situe lui-même dans cette Tradition ecclésiale en faisant référence à son lien avec Polycarpe :

Voilà par quelle suite et quelle succession la Tradition se trouvant dans l’Église à partir des apôtres et la prédication de la vérité sont parvenues jusqu’à nous. Et c’est là une preuve très complète qu’elle est une et identique à elle-même, cette foi vivifiante qui, dans l’Église, depuis les apôtres jusqu’à maintenant, s’est conservée et transmise dans la vérité. Mais on peut nommer également Polycarpe. Non seulement il fut le disciple des apôtres et vécut avec beaucoup de gens qui avaient vu le Seigneur, mais c’est encore par les apôtres qu’il fut établi, pour l’Asie, comme évêque dans l’Église de Smyrne. Nous même l’avons vu dans notre jeunesse. AH III, 3, 3-4. [39]

Face à la Tradition de l’Église, Irénée met en lumière la fragilité des traditions gnostiques par la manifestation tardive de leurs doctrines, traduisant ainsi leur illégitimité :

Inventions mensongères, certes, car il n’y eut chez ces derniers ni groupement ni enseignement dûment institués : avant Valentin il n’y eut pas de disciples de Valentin, avant Marcion il n’y eut pas de disciples de Marcion, et aucun des autres tenants d’opinions fausses que nous avons catalogués précédemment n’exista avant que n’apparussent les mystagogues et les inventeurs de leurs perversités [...]. C’est à une époque fort tardive, au moment où les temps de l’Église atteignaient déjà leur milieu, que tous ces gens-là se sont dressés dans leur apostasie. AH III, 4, 2-3.

En face de l’unique Tradition de l’Église, Irénée montre la pluralité des traditions gnostiques et constitue « un montage hérésiologique échafaudé dans le but de mettre en évidence le manque d’originalité, et de valeur, de la pensée gnostique » [40]. L’évêque de Lyon jette ainsi un discrédit sur les « sources » et les « racines » [41] des traditions gnostiques.

À l’inverse, la doctrine de l’Église n’est pas liée à une personne à forte notoriété ou à un enseignement reçu, mais cette doctrine se transmet à partir de l’Église, héritière en droit de la tradition apostolique. Si la tradition gnostique est illégitime, l’interprétation qu’elle fait de l’Écriture l’est également. « La Tradition, malgré la place seconde que lui accorde Irénée, joue un rôle théologique important et capital, puisque, dans une certaine mesure, c’est elle qui justifie l’usage de l’Écriture. Elle apparaît comme ‘l’a priori’, le principe pré-théologique qui permet l’élaboration théologique à partir de l’Écriture » [42]. Ce n’est pas Irénée qui élabore le principe de preuve par l’Écriture, l’évêque de Lyon ne fait que reprendre et développer ce que les évangélistes, les apôtres et le Seigneur ont eux-mêmes mis en œuvre : la preuve scripturaire par une exégèse christologique des prophètes. Et c’est ce qu’Irénée s’ingéniera à démontrer dans les livres III à V [43] :

Telle étant donc la manière dont la Tradition issue des apôtres se présente dans l’Église et perdure au milieu de nous, revenons à la preuve tirée des Écritures qui nous vient de ceux d’entre les apôtres qui ont mis par écrit l’Évangile ; à partir de ces Écritures ils ont exposé la doctrine sur Dieu. AH III, 5, 1. [44]

2.4. Vérité de la Tradition

Dans l’œuvre d’Irénée, le thème de la vérité tient une place importante. Comment démontrer l’origine vraie de ces normes que sont l’Écriture et la Tradition ? La vérité est présente dès les origines de l’humanité en se faisant d’abord connaître aux prophètes par le Verbe qui lui donnera sa pleine manifestation lors de son incarnation. La vérité nous provient donc du Christ qui est la vérité incarnée [45]. Les apôtres, « disciples de la Vérité » [46], la répandront dans le monde entier. « Ainsi pour connaître la vérité, il faut nécessairement passer par les apôtres » [47] :

Tu lutteras contre [les gnostiques] avec assurance et détermination pour la seule foi vraie et vivifiante, que l’Église a reçue des apôtres et qu’elle transmet à ses enfants. Le Seigneur de toutes choses a en effet donné à ses apôtres le pouvoir d’annoncer l’Évangile, et c’est par eux que nous avons connu la vérité, c’est-à-dire l’enseignement du fils de Dieu. AH III, Pr.

C’est en effet la succession apostolique qui nous transmet ce qu’Irénée appellera « le charisme de la vérité » :

C’est pourquoi il faut écouter les presbytres qui sont dans l’Église : ils sont les successeurs des apôtres [48], ainsi que nous l’avons montré, et, avec la succession dans l’épiscopat, ils ont reçu le sûr charisme de la vérité selon le bon plaisir du Père. AH IV, 26, 2. [49]

Ce charisme de la vérité découle donc des apôtres en prenant corps dans la succession épiscopale. C’est grâce à lui que la Tradition peut avoir une juste interprétation des Écritures. La notion de charisme empêche aussi d’être tenté par une approche « juridique » de la foi où tout aurait été donné par Dieu dans les temps apostoliques, avec ensuite une institution ecclésiale sans assistance providentielle et permanente de l’Esprit Saint.

D’autre part, dans le livre III, Irénée fustige les gnostiques à propos d’une transgression de leur part de la « règle de vérité ». Il semble évident que pour lui cette règle soit implicitement admise dans la Tradition apostolique :

Chacun d’eux est si foncièrement perverti que, corrompant la règle de vérité, il ne rougit pas de se prêcher lui-même. AH III, 2, 1.

De quoi est-il question ici ? Il faut revenir au premier livre de l’Adversus Hæreses où nous est présentée cette règle pour comprendre ce qui est en jeu :

Pour nous, nous gardons la règle de vérité, selon laquelle « il existe un seul Dieu » tout puissant « qui a tout créé » par son Verbe, « a tout organisé et a fait de rien toutes choses pour qu’elles soient » (…). En gardant cette règle, nous pouvons sans peine, quelque variés et abondants que soient les dires des hérétiques, prouver qu’ils se sont écartés de la vérité. AH I, 22, 1.

Tout le paragraphe se découvre comme un symbole trinitaire et il semble bien que pour Irénée ce symbole soit une norme incontournable de la foi reçue des apôtres pour élaborer une doctrine ou vérifier son authenticité. Ces symboles sont nombreux dans l’Adversus Hæreses [50]. De même que l’on a reçu par la Tradition la manière d’interpréter l’Écriture, c’est encore par elle que l’on reçoit la règle de la vérité, ancêtre de notre credo. Alors que pour Justin la référence aux apôtres est vague, Irénée sera le premier Père à donner une importance essentielle à la Tradition apostolique dont le symbole en sera comme un résumé.

Conclusion :

Et aujourd’hui ? Irénée et Dei Verbum

La constitution dogmatique Dei Verbum sur la révélation divine de Vatican II semble avoir fortement été influencée par Irénée dont la doctrine bénéficiait à ce moment là d’un regain d’intérêt depuis le XIXème siècle. En sortie de cet exposé, nous allons essayer de reconnaître les interactions entre l’Adversus Hæreses et Dei Verbum concernant les thèmes que nous avons abordés.

L’unité de l’Écriture

Dans une formulation augustinienne, dont l’idée de fond peut aussi être partagée avec celle de St Irénée, le concile Vatican II sanctionnera l’unité des deux Testaments en réaffirmant la nécessité d’une unique source provenant de Dieu, comme dans la controverse avec les gnostiques :

Dieu donc, inspirateur et auteur des livres des deux Testaments, s’y est pris si sagement que le Nouveau Testament était caché dans l’Ancien, et que l’Ancien devenait clair dans le Nouveau. DV 16. [51]

Mais surtout, le concile insistera sur le fondement de la prédication apostolique sur l’Ancien Testament, et donc du rapport intime entre Ancien et Nouveau Testament, puisque cette prédication apostolique a été mise par écrit. Nous avons là une référence explicite à une conception irénéenne de la part de Dei Verbum :

Les livres entiers de l’Ancien Testament utilisés dans la prédication évangélique acquièrent et présentent dans le Nouveau Testament leur signification complète, et réciproquement l’éclairent et l’expliquent. DV 16.

Irénée et la théorie des deux sources

La formulation d’un décret du concile de Trente de 1546, le Décret sur la réception des livres saints et des traditions [52], laissa une ouverture à une interprétation erronée qui prendra le nom de « théorie des deux sources » : les théologiens soutenant cette théorie percevaient les Écritures et la Tradition comme deux principes dissociés. Cette théorie divisa fortement les théologiens entre eux et il faudra attendre le concile Vatican II avec Dei Verbum pour mettre un terme à cette dispute. À la suite de St Irénée qui avait promulgué l’idée d’un unique Dieu auteur des deux testaments, une des réponses apportées à la problématique fut l’affirmation d’une unique source divine que nous qualifierons « d’ontologique » [53] pour ces deux sources « normatives » que sont la Tradition et l’Écriture :

La Tradition sacrée et la Sainte Écriture possèdent donc d’étroites liaisons et communications entre elles. Toutes deux, en effet, découlant de la même source divine, se réunissent, peut-on dire, en un seul courant, et tendent à une même fin. DV 9.

Le texte du concile Vatican II ne peut ainsi plus être interprété de manière à rendre la Tradition indépendante de l’Écriture, comme on a pu le faire pour les textes des conciles de Trente ou de Vatican I. Il est clair désormais que la Tradition possède une base scripturaire provenant des Écritures saintes et que les Écritures ne peuvent êtres comprises que par la Tradition dans laquelle elles ont été rédigées [54] :

Il est donc évident que la Tradition sacrée, la sainte Écriture et le Magistère de l’Église sont entre eux, selon le sage dessin de Dieu, tellement liés et associés, qu’aucun d’eux n’a de consistance sans les autres. DV 10.

La succession apostolique et le charisme de la vérité

Enfin, pour Dei Verbum comme pour l’Adversus Hæreses on conserve le thème de « charisme de la vérité », associé nécessairement à celui de « succession épiscopale » [55]. Seul ce charisme, découlant de l’assistance permanente de l’Esprit Saint, garantit une juste et féconde interprétation des Écritures :

Cette tradition qui vient des Apôtres se développe dans l’Église sous l’assistance du Saint-Esprit : grandit en effet la perception des choses et des paroles transmises, par la contemplation et l’étude qu’en font les croyants qui les gardent dans leur cœur, par la proclamation qu’en font ceux qui avec la succession épiscopale ont reçu un charisme assuré de la vérité. DV 8.

Un Père pour la postérité

Nous le voyons, la théologie profondément scripturaire d’Irénée n’a pas été sans influence sur nous dans une approche renouvelée de l’Écriture et de la Tradition, ce qui fera dire encore très récemment à Benoît XVI à qui nous laisserons le dernier mot :

La Tradition apostolique est ainsi appelée car elle est née du témoignage des Apôtres et de la communauté des disciples au temps des origines, elle a été consignée sous la direction de l’Esprit Saint dans les écrits du Nouveau Testament et dans la vie sacramentelle, dans la vie de foi, et c’est à elle – à cette Tradition, qui est toute la réalité toujours actuelle du don de Jésus – que l’Église se réfère constamment comme étant son fondement et sa norme, à travers la succession ininterrompue du ministère apostolique. [...] Celle-ci n’est pas la simple transmission matérielle de ce qui fut donné au début aux apôtres, mais la présence efficace du Seigneur Jésus, crucifié et ressuscité, qui accompagne et guide dans l’Esprit la communauté qu’il a rassemblée. [56]

Notes

[1] Cf. André BENOÎT, « Écriture et Tradition chez Saint Irénée » in Revue d’histoire et de philosophie religieuse n° 40, Paris, 1960, p. 32.

[2] Cf. une étude très intéressante parue dans un article de : Bernard Sesboüé, « La preuve par les Écritures chez saint Irénée, À propos d’un texte difficile d’AH III » in Nouvelle revue théologique n° 103, Paris, 1981, p. 872-887.

[3] André BENOÎT, « Écriture et Tradition chez Saint Irénée », art. cit., p. 32.

[4] Cf. Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, livres V – VII, trad. fr. Gustave BARDY, Sources Chrétiennes n° 41, Cerf, Paris, 1955, V.

[5] Une polémique existe sur la date de la mort de St Jean : certains historiens font remonter la mort de St Jean en 66, faisant de lui un martyr de Jérusalem, ce qui rendrait donc caduc le témoignage de Polycarpe.

[6] Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, op. cit., V, 24.

[7] A. ORBE, « Irénée » in Angelo Di Bernardino, dir., adaptation fr. François Vial, dir., Dictionnaire Encyclopédique du Christianisme Ancien, 2 tomes, Cerf, Belgique, 1990, p. 1231.

[8] Irénée de Lyon, Démonstration de la prédication apostolique, trad. fr. L. FROIDEVAUX, Sources Chrétiennes n° 62, Cerf, Paris, 1974.

[9] Jacques FANTINO, o. p., La théologie d’Irénée, Cogitatio fidei, Cerf, Paris, 1994, p. 28.

[10] « Testimonia » : Ces écrits judéo-chrétiens, aujourd’hui disparus, servaient à l’interprétation de l’Écriture avant même la composition du N. T. Les recueils étaient composés de citations bibliques et midrash classés par thèmes ou mots clefs. Des tentatives de recomposition de ces recueils sont en cours grâce à une critique textuelle poussée des écrits apostoliques et apologétiques.

[11] Cf. l’ouvrage de Bernard Sesboüé, Tout récapituler dans le Christ, Christologie et sotériologie d’Irénée de Lyon, Desclée, Paris, 2000.

[12] Sauf mention contraire, la traduction de l’Adversus Hæreses utilisée pour les citations est la suivante : Irénée de Lyon, Contre les hérésies, Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, nouvelle édition, trad. fr. Adelin Rousseau, moine de l’abbaye d’Orval, Sagesses Chrétiennes, Cerf, Paris, 2001. Cette traduction est une révision (légère) de l’édition dont elle est directement inspirée : Irénée de Lyon, Contre les hérésies, Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, livre III, t. 1, Texte et traduction, trad. fr. Adelin Rousseau, moine de l’abbaye d’Orval, et Louis Doutreleau, s. j., Sources Chrétiennes n°211, Cerf, Paris, 1974.

[13] Contre les gnostiques qui divisent l’humanité en trois catégories d’hommes (les charnels, les psychiques et les pneumatiques), Irénée opposera une conception tripartite de l’homme corps, âme et esprit, pour montrer à ses adversaires que le corps fait partie intégrante de l’homme et que l’on ne peut le mépriser. Cf. Bernard Sesboüé, Tout récapituler dans le Christ, Christologie et sotériologie d’Irénée de Lyon, Desclée, Paris, 2000, p. 93s.

[14] L. Regnault cité par Jacques Fantino, o. p., La théologie d’Irénée, op. cit., p. 8-9. Cf. aussi Jacques Fantino, o. p., in Irénée de Lyon, Connaissance des Pères de l’Église n° 82, Nouvelle Cité, Mortagne-au-Perche, 2001, p. 9-10.

[15] AH IV, 33, 8 : « C’est une connaissance vraie, comportant : l’enseignement des apôtres ; l’organisme originel de l’Église répandu à travers le monde entier ; la marque distinctive du corps du Christ, consistant dans la succession des évêques auxquels les apôtres remirent chaque Église locale ». Cf. AH III, 5, 1.

[16] Cf. AH IV, 1, 1 – 5, 19, 3.

[17] Titre en grec : « Ελεγκοη και ανατροφ θη υευδωνυ μου γνωσεωη ». AH IV, Pr. 1. Comparer avec Jacques FANTINO, o. p., Irénée de Lyon, op. cit., p. 3.

[18] AH II, Pr. 2 : « Dans ce présent livre, nous traiterons seulement de ce qui nous est utile, selon que le temps le permettra, et nous réfuterons, sur ses points fondamentaux, l’ensemble de leur système. »

[19] Jacques Fantino donne une variante intéressante du plan traditionnel de l’Adversus Hæreses : hormis quelques réfutations rationnelles, le livre II tendrait plutôt à démontrer le fondement des systèmes gnostiques sur les Écritures seules. À partir de là, les livres III à V effectuant une tentative de réfutation à partir des Écritures, les systèmes gnostiques s’écrouleraient sans recours. Cf. : Jacques FANTINO « Irénée de Lyon (vers 140-200) sa vie son œuvre » in Irénée de Lyon, op. cit., p. 4-5.

[20] AH III, 25, 7 : « Nous remettons au prochain livre le soin d’apporter les paroles du Seigneur pour compléter ce qui vient d’être dit ».

[21] André BENOÎT, « Écriture et Tradition chez Saint Irénée », art. cit., p. 35.

[22] Termes clefs : « paradosis, paradidonai, traditio, tradere, graphè, scriptura ».

[23] André BENOÎT, « Écriture et Tradition chez Saint Irénée » art. cit., p. 34.

[24] Ibid, p. 39.

[25] Cf. Gilbert NARCISSE, o. p., Premier pas en théologie, Parole et Silence, Toulouse, 2005, p. 330.

[26] Bernard SESBOÜÉ, Tout récapituler dans le Christ, Christologie et sotériologie d’Irénée de Lyon, Desclée, Paris, 2000, p. 44.

[27] Cf. AH III, 11, 8.

[28] Cf. André BENOÎT, « Écriture et Tradition chez Saint Irénée », art. cit., p. 18.

[29] Cf. Van den Eynde, E. Flesseman, cité par André Benoît, « Écriture et Tradition chez Saint Irénée », art. cit., p. 32, n. 1.

[30] AH III, 4, 2 : « [Les barbares] possèdent le salut, écrit sans papier ni encre par l’Esprit dans leurs cœurs, et ils gardent scrupuleusement l’antique Tradition. […] Ainsi, grâce à l’antique tradition des apôtres, rejettent-ils jusqu’à la pensée de l’une quelconque des inventions mensongères des hérétiques ».

[31] Cf. AH III, 4, 1.

[32] Cf. Ibid, Pr. – 5, 3.

[33] Remarquons ici que le titre ajouté dans la traduction des Sources Chrétiennes concernant le préliminaire du livre III était auparavant intitulé : « La tradition des apôtres » (cf. F. Sagnard, o. p., Sources Chrétiennes, Cerf, Paris, 1952). Dans une édition critique plus récente du texte, ce titre sera avantageusement remplacé par : « La vérité des Écritures » (cf. Irénée de Lyon, Contre les hérésies, Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, livre III, t. 1, Texte et traduction, trad. fr. Adelin Rousseau, moine de l’abbaye d’Orval, et Louis Doutreleau, s. j., Sources Chrétiennes n°211, Cerf, Paris, 1974). Cf. Bernard SESBOÜÉ, « La preuve par les Écritures chez saint Irénée, À propos d’un texte difficile d’AH III », art. cit., p. 872-887.

[34] AH 1, 1 : « Il n’est pas non plus permis de dire qu’ils [les apôtres] ont prêché avant d’avoir reçu la connaissance parfaite, comme osent le prétendre certains, qui se targuent d’être les correcteurs des apôtres ».

[35] Jacques FANTINO, o. p., La théologie d’Irénée, op. cit., p. 17, n. 20.

[36] Cf. AH III, 3, 1-3. A propos de la succession apostolique, André Benoît (« Résumé des discutions », d’après les notes prises par B. Keller et J.-M. Hornus, in Revue d’histoire et de philosophie religieuse n° 40, Paris, 1960, p. 44) fait une distinction entre Tradition et Succession chez St Irénée. Pour lui la Tradition garde le dépôt de la foi mais l’institution humaine aurait tendance à surajouter au cours du temps des éléments contraires à la foi. Nous voyons bien toute l’importance que ce débat peu prendre dans les forums de discutions œcuméniques.

[37] Notons aussi dans ce même texte qu’Irénée reconnaît la légitimité d’une tradition ecclésiale par son attachement à l’Église de Rome : « avec cette Église, en raison de son origine plus excellente, doit nécessairement s’accorder toute Église ». Ibid, 3, 2.

[38] Irénée ne parle pas des différentes formes de successions épiscopales antérieures au IIème siècle comme la succession sous forme collégiale. Il semble que pour lui la succession épiscopale sous sa forme individuelle remonte aux apôtres (Cf. Jacques Fantino « Irénée de Lyon (vers 140-200) sa vie son œuvre » in Irénée de Lyon, op. cit., p. 6. Pour avoir un aperçu des problématiques posées sur la succession épiscopale).

[39] Cf. AH IV, Pr.

[40] Madeleine SCOPELLO « Irénée et les Gnostiques » in Irénée de Lyon, Connaissance des Pères de l’Église n° 82, Nouvelle Cité, Mortagne-au-Perche, 2001, p. 15. Cf. AH III, 4, 3.

[41] Cf. AH I, 22, 2.

[42] André BENOÎT, « Écriture et Tradition chez Saint Irénée », art. cit., p. 37.

[43] Cf. Bernard SESBOÜÉ, « La preuve par les Écritures chez saint Irénée, À propos d’un texte difficile d’AH III », art. cit., p. 886.

[44] Pour ce passage nous avons préféré la trad. fr. de B. Sesboüé, différente essentiellement sur ce point de celle de A. Rousseau : « … qui ont mis par écrit l’Évangile, Écritures dans lesquelles ils ont consigné leur pensée sur Dieu ». Pour la critique textuelle cf. Ibid, p. 872-873.

[45] AH III, 5, 1 : « [Les apôtres] ont exposé la doctrine sur Dieu. Or ils y ont bien fait voir que notre Seigneur Jésus-Christ est la Vérité et qu’il n’y a pas de mensonge en lui », trad. fr. Bernard Sesboüé, « La preuve par les Écritures chez saint Irénée, À propos d’un texte difficile d’AH III », art. cit., p. 873.

[46] AH III, 5, 1.

[47] André BENOÎT, « Écriture et Tradition chez Saint Irénée », art. cit., p. 38.

[48] Comparer avec la trad. fr. de Jacques Fantino, o. p., La théologie d’Irénée, op. cit., p. 35 : « ils possèdent la succession à partir des apôtres. » Texte lat. : « his qui successionem habent ab apostolis ».

[49] Suite du texte : « Quant à tous les autres, qui se séparent de la succession originelle, quelle que soit la façon dont ils tiennent leurs conventicules, il faut les regarder comme suspects : ce sont des hérétiques à l’esprit faussé, ou des schismatiques pleins d’orgueil et de suffisance, ou encore des hypocrites n’agissant que pour le lucre et la vaine gloire. Tous ces gens se sont égarés loin de la vérité ».

[50] Citons un exemple particulièrement intéressant par rapport au Symbole des Âpôtres tel que nous le connaissons aujourd’hui : « Et ils [les barbares] gardent scrupuleusement l’antique Tradition, croyant en un seul Dieu, Créateur du ciel et de la terre et de tout ce qu’il renferme, et au Christ Jésus, le Fils de Dieu, qui, à cause de son surabondant amour pour l’ouvrage par lui modelé, a consenti à être engendré de la Vierge pour unir lui-même par lui-même l’homme à Dieu, qui a souffert sous Ponce Pilate, est ressuscité et a été enlevé dans la gloire comme Sauveur de ceux qui seront sauvés et Juge de ceux qui seront jugés… ». AH III, 4, 2.

[51] La traduction de Dei Verbum utilisée pour les citations est la suivante : Concile Vatican II, Dei Verbum, trad. fr. M. le chanoine G. Blond et R. P. Y. Congar, o. p., in Vatican II, Les seize documents conciliaires, Fides, Canada, 2001.

[52] Concile de Trente, 4ème session, « Décret sur la réception des livres saints et des traditions », in Denzinger, Symbole et définition de la foi catholique, Cerf, Paris, 1996, n° 1501. Cf. Gilbert Narcisse, o. p., Premier pas en théologie, Parole et Silence, Toulouse, 2005, p. 325-326.

[53] J’ai opéré une distinction entre « sources ontologiques » et « sources normatives » pour mettre en évidence les débats postconciliaires à Vatican II sur la définition du mot « source ». Henri DE LUBAC, s. j., La révélation divine, Traditions chrétiennes, Cerf, Paris, 1983, p. 177 : « Or, par un contresens apparemment incroyable, on a opposé ici Vatican II à Trente, en disant que Vatican II n’admet plus qu’une seule source là où Trente en reconnaissait deux, et de surcroît, que cette unique source, c’est l’Écriture. Ce sont là deux erreurs ». H. de Lubac précisera qu’au sens ontologique du terme, il ne peut y avoir qu’une seule source, Ibid p. 177 : « La révélation vient de Dieu, manifesté et agissant dans le Christ ».

[54] Henri DE LUBAC, s. j., La révélation divine, Traditions chrétiennes, Cerf, Paris, 1983, p. 173 : « La Tradition est toujours mentionnée avant l’Écriture, afin de respecter l’ordre chronologique, puisque, à l’origine de tout, il y a ‘cette Tradition qui vient des apôtres’, et puisque c’est déjà au sein d’une communauté déjà constituée que les Livres saints ont été composés ou reçus ».

[55] DV 8 : « Pour que l’Évangile fut gardé à jamais intact et vivant dans l’Église, les Apôtres ont laissé comme successeurs les évêques, auxquels ‘ils ont transmis leur propre charge d’enseignement’ ». Ce texte fait explicitement référence à AH III 3, 1.

[56] BENOÎT XVI, Audience générale du mercredi 26 avril 2006, texte intégral de la catéchèse, trad. fr. Zenit, Liberia Editrice Vaticana, 2006.

Bibliographie

Voici les références complètes des documents utilisés pour ce texte. Dans les notes, l’Adversus Hæreses et Dei Verbum sont référencés respectivement par AH et DV. La citation par défaut de l’Adversus Hæreses est celle de la collection Sagesse Chrétienne de 2001 qui diffère légèrement de l’édition de 1974 en Source Chrétienne du même traducteur.

Sources

• Irénée de Lyon, Contre les hérésies, Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, nouvelle édition, trad. fr. Adelin Rousseau, moine de l’abbaye d’Orval, Sagesses Chrétiennes, Cerf, Paris, 2001.

• Irénée de Lyon, Contre les hérésies, Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, livre III, t. 1, Texte et traduction, trad. fr. Adelin Rousseau, moine de l’abbaye d’Orval, et Louis Doutreleau, s. j., Sources Chrétiennes n°211, Cerf, Paris, 1974.

• Irénée de Lyon, Démonstration de la prédication apostolique, trad. fr. L. Froidevaux, Sources Chrétiennes n° 62, Cerf, Paris, 1974.

• Clément de Rome, Épître aux Corinthiens, trad. fr. Annie Jaubert, Sources Chrétiennes n° 167, Cerf, Paris, 1971.

• Hippolyte de Rome, La Tradition apostolique, trad. fr. B. Botte, o. s. b., Sources Chrétiennes n° 11 bis, Cerf, Paris, 1968.

• Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, livres V – VII, trad. fr. Gustave Bardy, Sources Chrétiennes n° 41, Cerf, Paris, 1955.

• Concile Vatican II, Dei Verbum, trad. fr. M. le chanoine G. Blond et R. P. Y. Congar, o. p., in Vatican II, Les seize documents conciliaires, Fides, Canada, 2001.

Commentaires

• André BENOÎT, « Écriture et Tradition chez Saint Irénée » in Revue d’histoire et de philosophie religieuse n° 40, Paris, 1960, p. 32-43.

• BENOÎT XVI, Audience générale du mercredi 26 avril 2006, texte intégral de la catéchèse, trad. fr. Zenit, Liberia Editrice Vaticana, 2006.

• Henri DE LUBAC, s. j., La révélation divine, Traditions chrétiennes, Cerf, Paris, 1983.

• Angelo DI BERNARDINO, dir., adaptation fr. François Vial, dir., Dictionnaire Encyclopédique du Christianisme Ancien, 2 tomes, Cerf, Belgique, 1990.

• Jacques FANTINO, o. p., La théologie d’Irénée, Cogitatio fidei n°180, Cerf, Paris, 1994.

• Gilbert NARCISSE, o. p., Premier pas en théologie, Parole et Silence, Toulouse, 2005.

• Adelin ROUSSEAU, moine de l’abbaye d’Orval, et Louis Doutreleau, s. j., Contre les hérésies, livre III, t. 1, Introduction, notes justificatives et tables, Sources Chrétiennes n° 210, Cerf, Paris, 1997.

• Bernard SESBOÜÉ, Tout récapituler dans le Christ, Christologie et sotériologie d’Irénée de Lyon, Desclée, Paris, 2000.

• Bernard SESBOÜÉ, « La preuve par les Écritures chez saint Irénée, À propos d’un texte difficile d’AH III » in Nouvelle revue théologique n° 103, Paris, 1981, p. 872-887.

• Collectif, Irénée de Lyon, Connaissance des Pères de l’Église, n. 82, Nouvelle Cité, Mortagne-au-Perche, 2001.


Irénée de Lyon : La prédication des apôtres

Traduction parue aux Éditions A.I.M.

par Luc Fritz

Au deuxième siècle, les chrétiens sont confrontés à une multitude de sectes qui prétendent enseigner la foi chrétienne. Ces sectes, que l’on appelle gnostiques (du grec gnôsis qui veut dire connaissance) parce qu’elles proclament que le salut s’obtient par la connaissance et non par la foi, déroutaient nombre de chrétiens. Dans l’Exposé de la prédication apostolique, Irénée de Lyon explique à son ami Marcien quelle est la foi véritablement conforme à l’enseignement du Christ et des Apôtres.

Irénée de Lyon : un homme de paix au service de l’Église

IRENEE est né vers 135-145, à Smyrne (Izmir) en Asie Mineure. Il est vraisemblable qu’il quitta sa ville natale à l’adolescence pour compléter sa formation à Rome. En 177, Irénée arrive à Lyon, la capitale des Gaules. Des chrétiens de Vienne et de Lyon, prisonniers en raison des persécutions, l’invitent à transmettre un message au pape Éleuthère (175 ? - 189). Ils y expriment leur sentiment sur le montanisme, un mouvement prophétique qui commence à se répandre en Phrygie. Irénée se rend donc à Rome avec cette lettre qui est le document écrit le plus ancien de l’Église des Gaules. Peut-être ce voyage lui épargna-t-il d’être lui-même victime de la persécution qui s’abat alors sur cette communauté chrétienne. De retour à Lyon, Irénée est nommé évêque de la cité gauloise en remplacement de l’évêque Pothin décédé des suites des mauvais traitements dont il avait été victime.

Sous le pontificat de Victor (189-198), Irénée (dont le nom signifie la paix) agit en véritable homme de paix. Alors que les communautés chrétiennes de Rome et d’Asie mineure célébraient Pâques à des dates différentes, Victor, soucieux peut-être d’éviter un retour aux pratiques juives, cherchait à imposer la coutume romaine à l’ensemble des Églises. Mais les autres Églises résistèrent et invoquèrent le fait que leurs coutumes n’étaient pas moins vénérables que celles de Rome. Le Pape voulut les exclure de la communion mais Irénée et quelques autres évêques lui écrivent pour l’inviter à la modération.

Aucun document ne nous informe sur la mort de saint Irénée. Compte-tenu de la stature d’Irénée, il est peu probable que sa mort soit passée inaperçue s’il avait succombé au cours d’une persécution. On admet généralement qu’il est mort au tournant du deuxième et du troisième siècle.

Pourquoi Irénée a-t-il jugé bon d’exposer la prédication des apôtres ?

Le livre que saint Irénée dédie à son ami Marcien est une sorte de résumé de tout ce qu’il faut croire. Irénée souhaite que son correspondant découvre la cohérence de la foi chrétienne et que cette découverte l’amène à détruire les idées fausses que certains répandent. La visée de l’ouvrage est à la fois apologétique (au sens où Irénée veut défendre la foi chrétienne menacée par les sectes gnostiques) et catéchétique.

Dans une première partie, Irénée expose le contenu de la foi des baptisés. On l’appelle aussi : Règle de foi ou Règle de vérité. C’est la foi au Dieu qui est Père, Fils, Esprit Saint. Irénée démontre ensuite que cette foi est vraie. Il reprend toute l’histoire du salut décrite dans les Écritures, depuis la création jusqu’à la venue de Jésus, puis il expose comment le Fils de Dieu est devenu homme pour tout récapituler en lui.

Dans une seconde partie, il montre comment la Loi de Moïse et les Prophètes prouvent que le témoignage des apôtres dans l’Évangile est vrai. Le Nouveau Testament est l’accomplissement de l’Ancien Testament.

Dans son enseignement, Irénée insiste particulièrement sur plusieurs points qui font problème en raison des thèses gnostiques. Ceux-ci disent en effet qu’il y a deux dieux : celui de l’Ancien Testament, mauvais, qui est le créateur, et un autre dieu plus grand et bon, le Père. Irénée affirme le contraire, il n’y qu’un seul et même Dieu. Les gnostiques enseignent également que le Fils de Dieu n’est pas devenu vraiment homme. Mais pour Irénée, Jésus est à la fois Dieu et homme.

Pourquoi lire aujourd’hui l’Exposé de la prédication des apôtres ?

Comme Marcien au deuxième siècle, les chrétiens d’aujourd’hui ont besoin d’affermir et d’approfondir leur foi. Dans ce livre, nous apprenons à mieux connaître l’essentiel de notre foi. Dans notre vie de chrétiens, nous risquons de ne pas savoir faire la différence entre ce qui est fondamental dans la doctrine chrétienne et ce qui est moins important.

Ce que l’Église enseigne depuis Jésus Christ, l’enseignement des apôtres et des premiers disciples, c’est-à-dire la Tradition, voilà ce qui est fondamental. Ce sont là les racines de notre vie de foi et de prière, de notre vie tout entière. Il ne suffit pas de croire au Christ, il faut pouvoir dire pourquoi on est chrétien. Ce livre d’Irénée nous aide à réfléchir avec notre intelligence et notre cœur sur notre foi et à mieux comprendre les Écritures.

Aujourd’hui, certaines sectes répandent les mêmes erreurs sur le Christ et sur Écritures que les gnostiques du temps d’Irénée. Elles prétendent faire connaître des vérités encore inconnues. Irénée nous apprend que Dieu s’est complètement révélé en Jésus-Christ. En lui toutes les Écritures ont été accomplies.

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Saint Irénée a connu personnellement saint Polycarpe qui avait, personnellement, connu saint Jean ; saint Irénée a recueilli l'écho de la prédication des derniers Apôtres et des derniers contemporains de Jésus ; et l'étendue de son esprit égale la profondeur de sa foi. De là l'exceptionnelle importance que présente l'étude de sa pensée. Son volumineux ouvrage nous fait, mieux qu'aucun autre, comprendre l'esprit du Christianisme primitif; mieux qu'aucun autre, il convainc d'erreur les théologiens suivant lesquels l'Eglise aurait falsifié la pensée du Christ.

I. Gnosticisme et Christianisme

La christianisation du monde gréco-romain était merveilleusement préparée par la transformation du Paganisme, le développement du Judaïsme, l'apparition d'un syncrétisme judéo-païen. Durant les trois siècles qui précèdent et les deux siècles qui suivent la naissance de Jésus, les Païens renient le Paganisme. Leur conscience lentement transformée se libère à la fin de l’erreur irréligieuse : elle retrouve peu à peu le sentiment de la fraternité humaine, et, par là, le sentiment de la paternité divine, en même temps qu'elle reprend connaissance de son insuffisance radicale et ressent à nouveau le besoin de Dieu. Elle accueille avec faveur les religions orientales (Isisme, Mithriacisme), elle se forge une religion à elle propre : la matière, conçue comme un principe de déchéance, est séparée par un abîme infini de Dieu, absolument transcendant ; l'homme misérable doit tâcher à remonter de l'une à l'autre, de la mort à la vie ; il peut compter sur l'aide de médiateurs bienfaisants (les démons de Plutarque et d'Apulée).

En même temps, le Judaïsme se concentre dans le Messianisme : il attend avec ferveur la revanche de Jahvé, la ruine des nations perverses qui l’ont écrasé ; et si, pour beaucoup, cette espérance est surtout patriotique et nationale, elle devient, pour beaucoup aussi, morale et religieuse. Aux yeux des Juifs qui, à la suite des Prophètes, approfondissent l'idée de la justice de Dieu, le règne attendu de Jahvé et de son peuple prend un caractère universel : ils conçoivent qu'un jugement est la condition préalable du règne de Dieu ; ils croient que ce règne marquera le triomphe de la justice dans le monde entier grâce aux souffrances et à la mort d'un Juste qui méritera le salut pour ses frères.

Enfin les Juifs exercent une certaine action sur les Païens, et les Païens exercent une grande influence sur les Juifs : la Bible est traduite en grec, le livre de la Sagesse s'efforce de limiter les progrès de l’idolâtrie en Israël, les Apocalypses mystérieuses veulent raffermir sa foi en lui dépeignant la venue et les triomphes du Messie ; toute une religion se fonde qui tente d'accorder à la sagesse hellénique la sagesse juive ou chrétienne : on la désigne par le terme de Gnosticisme.

Toute Eglise, toute philosophie gnostique présente, dans des proportions très variables du reste, le mélange d'éléments juifs ou chrétiens ; — de théories philosophiques grecques ; — de croyances ou de pratiques empruntées à la religion hellénique et aux cultes orientaux. Toutes retiennent quelque chose de l'amour qu'ont toujours eu les Grecs pour la spéculation pure ; mais — et ceci est le trait essentiel — toutes obéissent à un esprit sincèrement religieux[1] et sentent profondément la grandeur transcendante de Dieu, la misère infinie de l'homme, et que l'homme a besoin de Dieu; toutes relient l'homme déchu au Dieu inaccessible et tout-puissant par des intermédiaires, êtres ou idées, communément appelés Eons (αἰῶνες) ; toutes attribuent la création de notre monde à ces intermédiaires et rangent parmi leur troupe Jahvé et Jésus-Christ. D'un mot, le Gnosticisme est ce syncrétisme imparfait qui est appelé à disparaître devant ce syncrétisme providentiel qu'est le Christianisme.

Le principe de son imperfection est son invincible tendance à volatiliser l'histoire. Les Gnostiques ne comprennent pas que Dieu parle à l'homme dans les faits de l'histoire aussi bien que dans les révélations de la conscience ; ils ne comprennent pas que l'histoire d'Israël signifie une doctrine;[2] ils ne peuvent donc pas la comprendre, non plus que celle de l'Eglise, le nouvel Israël, Et, parce qu'ils ne comprennent pas ces faits, ils tendent à s'en débarrasser : ils acceptent Jésus, mais ils le coupent, si j'ose ainsi dire, de l'Eglise et d'Israël ; leurs âmes transfigurées lui rendent un émouvant hommage, mais leurs pensées, toujours indociles, l'expliquent selon leurs traditions intellectuelles : ils adorent en lui le Révélateur qui fait connaître le Dieu transcendant et ineffable, et qui sauve les hommes par cette connaissance qu'il leur donne ; ils forgent de merveilleux poèmes métaphysiques où s'expriment leur amour et leur foi ; mais ils méconnaissent le continuateur des Prophètes, le Messie d'Israël, le second Adam, le Verbe incarné ; ils méconnaissent donc le Père, et le Fils et l'Esprit ; ils méconnaissent la vérité.

Le Gnosticisme primitif est très mal connu. Il est antérieur au Christianisme puisque la religion révélée n'a pas commencé avec Jésus et que la religion hellénique lui est également antérieure. Il est né, sans doute, du culte des Anges.[3] La foi juive entoure Jahvé d'une cour d'êtres célestes, exécuteurs de ses volontés ; la religion hellénique imagine des intermédiaires entre Dieu et l'homme ; les deux, croyances devaient se combiner, elles se combinèrent en effet. — L'activité de ces Anges ne laisse pas de place à aucune activité de Dieu ; ce sont eux que les hommes connaissent, eux qui les secourent, eux-mêmes, ou l'un d'entre eux, qui créent le monde : on les appelle les « Trônes », les « Dominations », etc. — Afin de mériter leur protection, les hommes doivent pratiquer l'ascétisme, s'abstenir de certains aliments, parfois même s'abstenir du mariage : la matière est souillure, l'homme doit en éviter l'usage et le contact, à l'exemple de Dieu ; la résurrection de la chair est formellement rejetée. — Enfin, les docteurs qui répandent ces enseignements les présentent comme une science supérieure (ἐπίγνωσις), la seule vraie science qui procure le salut (γνῶσις). — Sur un seul point, ils semblent être en grave désaccord : les uns n'accordent aucune valeur aux sacrifices et aux cérémonies prescrites par la Loi (les Esséniens) ; les autres maintiennent le sabbat, la circoncision, les observances rituelles (les maîtres de Cérinthe). — Le plus illustre, le plus grand sans doute de ces croyants et de ces penseurs est un contemporain de Jésus-Christ : l'alexandrin Philon, Juif de race et tout imprégné de science grecque, se propose expressément d'attirer les Païens au vrai Dieu, le Dieu de Moïse, Jahvé ; il organise un vaste système spéculatif, il insiste sur les intermédiaires qui relient Dieu au monde, mais il s'attache surtout à montrer que la science n'est rien auprès de l'amour. De ce courant gnostique juif s'est détachée la Gnose judéo-chrétienne, en même temps que du Judaïsme le Christianisme naissait : aux théories qu'on a vues elle ajoutait une théorie du Christ en qui elle montrait un Ange descendu du ciel. Son docteur le plus fameux est Cérinthe, ou Mérinthe : pour lui, Jésus n'est qu'un homme sur lequel, au moment du baptême, est descendu un éon appelé le Christ, qui l'a abandonné avant la passion. — D'autres docteurs, très mal connus, mettaient en relief le rôle de Jean-Baptiste et insistaient sur l'importance d'un éon appelé la Sagesse (Sophia).[4]— Les Ebionites Esséniens se servaient d'un Evangile des XII Apôtres apparenté à l’Evangile des Cérinthiens ; mais ils condamnaient les sacrifices sanglants et l'usage de la viande ; ils pratiquaient l'ascétisme ; ils rejetaient le Pentateuque et les Prophètes et prétendaient restaurer dans sa pureté primitive l'œuvre d'Adam, de Moïse et de Jésus — trois incarnations d'un même Ange, — diversement mais également défigurée par les Patriarches, par Israël et par l'Eglise. Un roman historique racontait les aventures de Clément de Rome en quête de la vérité (les Homélies Clémentines) : il leur servait à propager leur doctrine. — Les Sampséens, ou Elcésaïtes, rejetaient à la fois les Prophètes et les Apôtres ; ils interprétaient deux Apocalypses rédigées par leurs fondateurs, contemporains de Cérinthe et de Trajan (98-117), Elxaï et Jexeos ; ils accouplaient au Christ un être femelle, le Saint-Esprit ; ils usaient de formules magiques et de pratiques astrologiques.

La Gnose chrétienne s'épanouit avec autant de force. Simon le Magicien, originaire de Giddon, en Samarie, avait voulu acheter de saint Pierre le pouvoir de conférer l'Esprit-Saint et de faire les mêmes miracles que le diacre Philippe (Actes, VII. 9) ; rejeté avec dédain, il avait imaginé d'imiter Jésus: il avait recouru à la magie afin d'opérer les mêmes miracles, il s'était présenté comme Dieu, comme le Dieu suprême. Hélène sa compagne, ses disciples Cleobios et Dosithée, son successeur Ménandre d'Antioche avaient étendu son église : et le disciple de Ménandre, Saturnin (ou Satornil), en avait affermi les progrès. Les Chrétiens n'étaient pas restés sans répondre. Dans l’Epitre aux Colossiens, saint Paul réfute les docteurs du Gnosticisme : tandis que ceux-ci rapprochent le Christ des créatures par une chaîne d'êtres célestes émanés de Dieu comme lui, il sépare absolument le Christ du monde créé, non seulement parce qu'il voit en lui le Fils de Dieu envoyé sur terre pour racheter de son sang les hommes esclaves du péché, mais encore parce qu'il adore en lui « l'image » éternelle de Dieu, antérieure à toute création et par qui tout a été fait, c'est-à-dire la Sagesse de Dieu. De même saint Jean : il dirige contre la Gnose le Quatrième Evangile. Le Christ n'est pas un éon quelconque descendu sur Jésus ; il est plus grand que Jean-Baptiste ; il a accompli les prophéties ; il est le Messie ; il est Dieu même. Le Verbe de Dieu, par qui Dieu se révèle, existait avant la création ; il était pour Dieu, près de lui, πρὸς τὸν θεὸν, uni à lui et distinct de lui. C'est par lui qu'a été créé le monde ; et c'est lui encore qui est venu sur terre apporter la vie et la lumière aux hommes: Jésus-Christ est le Verbe fait chair.

Les Gnostiques ne s'avouèrent pas vaincus : dans la patrie de Philon, ils relevèrent la tête. Basilide d'Alexandrie (vers 133-140?) reprit et développa le système de Simon le Magicien; mais il trouva bientôt de redoutables émules en Valentin de Rome (vers 135-160) et en Marcion de Sinope (vers 144-150), qui veulent réfuter, en les utilisant, et saint Jean et saint Paul. Imagination féconde, Valentin conçoit en poète le problème métaphysique et se meut avec une souple aisance au milieu des complications du drame sacré qu'il imagine. Pensée vigoureuse toute pénétrée de platonisme, s'il emprunte à l'Egypte ses couples divins, femelles et mâles (syzygies), il les transforme en abstractions pures ; il réagit contre le dualisme où aboutissent Basilide et Simon ; il voit dans le monde matériel et passager, le Kénome, une imparfaite image du monde éternel et spirituel, le Plérôme. Chrétien convaincu, disciple de Jean, il a un sentiment très vif du péché, il fait de Jésus le centre de son système et l'instrument du salut et il garde un souvenir encore vivant de sa réalité historique. Plus profondément chrétien que Valentin même, Marcion combine la Gnose avec la doctrine de saint Paul. Le Dieu juste et jaloux de l'Ancien Testament, identique au Créateur du monde, est radicalement distinct du Dieu Suprême, révélé par le Christ de l'Evangile dans l'apparence humaine de Jésus et qui est tout miséricorde et tout amour. La rédemption est un acte incompréhensible de la miséricorde divine ; tout ce que le chrétien possède, il le doit uniquement au Christ. Si les Apôtres ont méconnu la pensée du Christ, le Dieu de l'Evangile a envoyé saint Paul combattre après Jésus le dieu Jahvé et Marcion restaurer l'œuvre ébranlée de Paul.

Il faut que l'Eglise riposte afin de sauver « la tradition de la didascalie bénie des Apôtres ». On oppose à Basilide, à Valentin et à Marcion les souvenirs des vieux presbytres « qui ont vu les Apôtres » ; et, comme ils n'ont rien écrit, des hommes de bonne volonté rédigent les traditions qui se rattachent à eux : tel, l'évêque d'Hiérapolis Papias († 160) qui recueille dans les cinq livres de ses Explications des paroles du Seigneur (Λογίων κυριακῶν ἐξηγήσεις) les leçons qu'on leur attribue ; tel encore le palestinien Hégésippe († vers 190) dont les cinq livres de Mémoires (Ὑπομνήματα) « exposent la sûre tradition de l'enseignement catholique ». Mais c'est en vain qu'ils écrivent ; bien que leurs démonstrations soient appuyées par d'autres livres encore, composés, soit par des évêques, comme Apollinaire d'Hiérapolis, Méliton de Sardes et Théophile d'Antioche, soit par des philosophes comme saint Justin (Traité contre toutes les hérésies), le Gnosticisme s'épanouit avec une incomparable puissance. L'église marcionite rayonne partout. Ptolémée, Héracléon, Marcus, d'autres encore systématisent et affermissent la théologie valentinienne. Beaucoup de chrétiens qui haïssent la Gnose subissent pourtant son influence : Hermas la déteste, et lui emprunte l'idée d'entourer Dieu de six Anges supérieurs dont le Fils de Dieu, identique à l'archange Michel, n'est que le chef (le Pasteur, vers 150); un des plus brillants élèves de saint Justin, Tatien, abandonne l'Eglise (vers 172) ; Celse confond continuellement le Gnosticisme et le Christianisme (vers 180).

On juge par là de la puissance de séduction de la Gnose : il semble qu'elle doive dérober à l'Église l'héritage que lui réserve Dieu. Ce sera le rôle de saint Irénée de la tuer. Ce sera sa gloire de continuer la lutte et de partager la victoire de saint Paul et de saint Jean.

II. Saint Irénée

Saint Irénée était, à la fin du second siècle, évêque de Lyon, la métropole des Gaules. Non moins que cette situation ecclésiastique, son origine asiatique, sa valeur intellectuelle et morale faisaient de lui l'un des représentants les plus autorisés du Christianisme de ce temps.

Lorsque saint Pothin est mort (177) dans cette affreuse tragédie où sont morts en même temps Blandine et Sanctus, Attale et Alexandre le Phrygien, et tant d'autres, Irénée a été choisi pour, gouverner à sa place l'église décimée.[5] Nous savons que les martyrs faisaient de lui le plus grand cas : c'est lui qu'ils envoient au pape Eleuthère (175-189) lorsqu'ils apprennent les prophéties montanistes et que l'attitude de certains évêques implique le désaveu des prophètes ; Irénée est chargé de recommander à Eleuthère « la paix et l'union des églises ». En même temps que son influence religieuse, cette mission atteste, semble-t-il, ses sympathies pour le Montanisme : s'il est chargé de le défendre à Rome, n'est-ce pas qu'il le défend à Lyon?

Durant une vingtaine d'années — on ignore la date de sa mort — il dirige l'église lyonnaise. L'exaltation de la foi dans les âmes était alors très grande. On gardait pieusement le souvenir des martyrs de 177. Les phénomènes surnaturels dont parle saint Paul étaient très fréquents : visions, extases, prophéties, guérisons miraculeuses, tremblements de crainte ou de joie, les fidèles d'Irénée connaissent — c'est Irénée lui-même qui l'atteste — toutes ces manifestations de l'Esprit. Une inscription trouvée à Autun, et qui date vraisemblablement du temps d'Irénée, nous fait toucher du doigt la foi ardente de ses ouailles : on y retrouve ce symbolisme cher aux premiers chrétiens qui voient dans l'image du poisson l'image même du Christ. Il serait étrange que l'espérance sacrée qui provoqua la crise montaniste n'eût pas fait frémir le pasteur qui guidait ces âmes.

Au temps du pape Victor (189-199), la controverse pascale menace de dégénérer en un schisme scandaleux. Les Asiatiques célèbrent la fête de Pâque le 14 nisan, les Romains le dimanche suivant; pour faire cesser cette dissidence, Victor convoque un peu partout des conciles régionaux, et, soutenu par eux, il somme les évêques d'Asie, présidés par saint Polycrate d'Ephèse, de se conformer à l'usage commun ou de renoncer à la communion ecclésiastique. Polycrate résiste, Victor se fâche ; tout est à craindre, lorsqu'intervient Irénée. Irénée soutient que le mystère de la résurrection doit être célébré le dimanche ; mais il avertit respectueusement Victor de ne pas excommunier des églises fidèles à la vieille tradition qu'elles ont reçue. La voix de l'évêque apaise la crise, conjure le schisme. On devine quel respect les vieilles traditions lui inspirent et qu'il chérit d'un même amour l'église de Rome et l'église d'Ephèse.[6]

Il ne semble pas s'être attaché particulièrement à aucun évêque. Peut-être a-t-il voyagé de ville en ville, comme faisait Hégésippe, comme feront bientôt Clément d'Alexandrie, Julius Africanus et Origène, en quête des souvenirs qu'avaient laissés les Apôtres, saint Pierre, saint Paul, surtout saint Jean.

Quelques presbytres, quelques vieux évêques les avaient directement et personnellement connus, Polycarpe par exemple. Polycarpe est cet évêque de Smyrne qui mourut martyr en 155 et qui était né au plus tard en 69 : il avait connu dans sa jeunesse les derniers contemporains des Apôtres et de Jésus-Christ, et c'est lui dont saint Irénée gardait, jusque dans sa vieillesse, l'image nette et vivante. « Je pourrais encore, dit-il à un de ses anciens amis, te dire le lieu où était assis le bienheureux Polycarpe lorsqu'il prêchait la parole de Dieu. Je le vois entrer et sortir : sa démarche, son extérieur, son genre de vie, les discours qu'il adressait à son peuple, tout est gravé dans mon cœur. Il me semble encore l'entendre nous raconter de quelle manière il avait conversé avec Jean et avec les autres qui avaient vu le Seigneur, nous rapporter leurs paroles et tout ce qu'ils avaient appris touchant Jésus-Christ, ses miracles et sa doctrine. »

A sept reprises, Irénée parle d'un autre presbytre qui, s'il n'a pas été le disciple direct des Apôtres, « a entendu les enseignements de ceux qui les ont vus et qui ont été instruits par eux ». Ce presbytre dont il ne dit pas le nom, et qui était sans doute plus jeune que Polycarpe, combattait comme celui-ci les assertions de la Gnose.

Il est d'autres presbytres dont Irénée allègue encore le témoignage, sans jamais les nommer : il faut, sans doute, chercher en Asie, à Rome et à Lyon quelques-uns d'entre eux ; mais on peut affirmer sans crainte d'erreur qu'il puise souvent, en pareil cas, au livre de Papias dont on a parlé plus haut. Papias était d'une crédulité sans bornes ; il avait recueilli des fables insensées parmi les traditions qu'il attribuait au Seigneur. Par bonheur, Irénée a plus de critique : c'est tout au plus si nous trouvons chez lui deux ou trois histoires qui rappellent, par leur couleur, les fables du bon évêque d'Hiérapolis.

Le soin que met Irénée à recueillir les traditions ne lui fait pas dédaigner les livres. Irénée est un grand liseur ; la littérature biblique et la littérature grecque ont formé son esprit.

Irénée connaît les deux Testaments comme saint Paul connaît l'Ancien ; c'est par la Bible qu'il pense, à travers la Bible qu'il sent : toute idée, toute image qui naît en lui semble d'abord éveiller tout un monde de souvenirs qui viennent directement de la Bible. Le nombre des citations bibliques qui se rencontrent dans son œuvre est très considérable; et l'on s'aperçoit que les écrits de saint Paul et de saint Jean lui sont particulièrement familiers. Il est clair que la Bible lui fournit la substance et la forme de sa pensée ; sa doctrine n'est que l'explication de sa foi. — On ne doit pas oublier, du reste, afin de s'expliquer l'étendue de cette influence et aussi d'en mieux comprendre la nature, qu'Irénée pratique la même méthode allégorique que tous ses contemporains : il est accoutumé à chercher dans les faits de l'histoire sacrée des figures plus ou moins transparentes de tous les événements humains.

Mais ce grand ami des Livres Saints n'est pas brouillé avec la littérature grecque. Il cite volontiers Homère et Hésiode, Pindare et Stésichore, Sophocle et Esope. Il connaît les philosophes, Thaïes, Anaximandre, Anaxagore, Démocrite et Epicure, les Stoïciens et les Pythagoriciens ; surtout il connaît Platon et sa doctrine du monde sensible, image et reflet du monde éternel. S'il ne parle pas d'Aristote, et si le seul mot qu'il dise du Péripatétisme ne marque pas qu'il en ait compris l'importance et apprécié la grandeur, c'est qu'il obéit aux mêmes tendances que ses contemporains : l'éclipse de l'Aristotélisme commencera seulement de cesser lorsque paraîtra, bientôt du reste, Alexandre d'Aphrodisias.

Naturellement Irénée a lu ces philosophes chrétiens qui s'appellent Justin et Théophile, et peut-être Méliton. Il connaît avec précision l'histoire de la pensée grecque dans la mesure où elle intéresse le mouvement de la pensée contemporaine.

Irénée se méfie de la spéculation abstraite, comme beaucoup de ses contemporains : au temps de la « révolution religieuse » qui prépare l'œuvre du Christ, l'Hellénisme lui-même se détourne de la pensée discursive ' et renonce à chercher la vérité. Sextus Empiricus est un contemporain d'Irénée. — Mais le Grec qu'il est et qu'il reste se reconnaît à son savoureux bon sens, à son amour du fait concret, du détail précis, à son horreur des songe creux. Tel passage, où il se moque des Gnostiques, rappelle les railleries qu'aux Sophistes lançait Socrate; et il nous donne de bonnes preuves de perspicacité, de méthode et de sens critique.

Si c'est un esprit grec, c'est aussi une âme profondément chrétienne. Il y a quelque chose qui le caractérise mieux que son horreur des songe-creux, c'est la profondeur de sa foi ; il est possible que, à la différence de saint Justin, il ait sucé cette foi avec le lait. Cette foi profonde, mère de ces vertus qui l'ont fait distinguer des Lyonnais, suscite en lui, lorsqu'il est devenu évêque, un sentiment très vif de sa responsabilité sacerdotale : s'il écrit contre les Gnostiques, c'est crainte que « les brebis soient déchirées par les loups. » Seulement, cette vigilance que les hérétiques commandent n'empêche pas leur adversaire de les aimer, comme fera Augustin, et de prier pour eux. On croit parfois saisir chez saint Irénée comme un reflet de cet amour qui embrasait saint Paul ; c'est lui qui disait un jour cette parole exquise et profonde, digne de l'Apôtre : « Il n'y a pas de Dieu sans bonté, Deus non est cui bonitas desit. »

La profondeur de cette foi chrétienne, les tendances positives de cet esprit grec expliquent, comme l'origine asiatique d'Irénée, ses tendances montanistes. Le Montanisme dérive des vieilles traditions apocalyptiques des Juifs et des jeunes traditions eschatologiques des Chrétiens. L'attente du Roi-Messie qui dompte les nations s'est combinée avec l'espérance qui soutenait les amis de Jésus : l'Eglise est le nouvel Israël où Dieu agit aujourd'hui, comme il agissait autrefois, et qui prépare, dans la pénitence et la prière et l'apostolat, le retour triomphant du Christ et l'avènement de la Jérusalem céleste; les faits miraculeux du passé sont un sûr garant des faits merveilleux que va déployer l'avenir. Comme le Gnosticisme s'absorbe dans l'idée, le Montanisme s'absorbe dans l'histoire : c'est la spéculation abstraite qui anime l'un, ce sont des souvenirs passionnément revécus qui soulèvent l'autre : l'un est la contradiction vivante de l'autre. Parce que saint Irénée inclinait au Montanisme, il était prédestiné à combattre le Gnosticisme.

III. La doctrine de saint Irénée

La doctrine que saint Irénée oppose aux Gnostiques nous est imparfaitement connue parce que, de ses nombreux ouvrages, un seul nous est parvenu, la Fausse Gnose démasquée et réfutée.[7] On peut néanmoins indiquer le principe de sa critique négative et les fondements de sa théologie.

Le Gnosticisme tendait à couper Jésus de l'histoire ; l'effort d'Irénée ira naturellement à l'y réintégrer. Encore que la discussion dialectique l'amuse, et qu'il prenne un évident plaisir à suivre les conséquences des thèses panthéistes et dualistes et à les réfuter par là, il a hâte de descendre sur le terrain des faits et de confronter avec les témoignages des Apôtres et les textes de l'Ecriture les assertions de la Gnose. Le lecteur de ce volume pourra s'en convaincre tout à l'aise. Qu'il suffise ici de signaler le fait.

Les mêmes tendances positives apparaissent encore dans l'organisation de la théologie d'Irénée, qu'on en considère la méthode, l'idée centrale ou les théories secondaires.

Irénée reconnaît à la raison le pouvoir de découvrir l'existence de Dieu ; mais il se méfie d'elle et commente avec amour le mot de l'Apôtre : Scientia inflat, charitas autem œdificat. Aussi tend-il d'instinct, si je puis dire, à organiser une méthode si ferme et si positive qu'elle rende impossibles ces écarts d'imagination et de pensée qui ont perdu les Valentin et les Basilide; de là, sa théorie du Mystère, sa théorie de l'Ecriture, sa théorie de la Tradition.

Le mystère borne la pensée de l'homme. Parce que, dans l'ordre de l'être, celui qui a été fait est inférieur à celui qui n'a pas été fait et qui subsiste toujours le même, une infériorité du même genre subordonne encore l'homme, dans l'ordre de la science, à celui qui n'a pas été fait, et elle l'empêche de scruter toutes les causes. « Ce n'est pas de toi que tu tiens ton être, ô homme! Tu ne coexistais pas toujours avec Dieu comme son propre Verbe... Laisse donc ta science à sa place... ; n'empiète pas sur Dieu, tu ne pourrais pas passer... : ton créateur est indéterminable... »

Comment s'en étonner, du reste? Que de choses ne comprenons-nous pas! « Que dire, en effet, si nous voulons donner la cause des crues du Nil? » Il faut recourir à l'Ecriture afin d'acquérir une idée un peu moins imprécise de Dieu. « Les deux Testaments ont été produits par un seul et même père de famille, le Verbe de Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a parlé à Abraham et à Moïse et qui, dernièrement, nous a rendu la liberté. » L'Ecriture a Dieu pour auteur. — Par Ecriture, il entend le Pentateuque, Josué, les Juges, les quatre Livres des Rois, les Psaumes, les Proverbes de Salomon, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, Daniel, Osée, Joël, Amos, Jonas, Michée, Habacuc, Zacharie, Malachie, Baruch, la Sagesse de Salomon ; les quatre Evangiles, les Actes, les treize Epîtres de saint Paul, les Epîtres de saint Jacques et de saint Pierre, l'Apocalypse et les Epîtres de saint Jean, le Pasteur d'Hermas. — Il définit avec décision le rapport mutuel des diverses parties de la Bible. L'Ancien Testament est une ample, prophétie annonçant d'avance l'œuvre du Christ. L'Ecriture tout entière est l'histoire du relèvement progressif de l'humanité arrachée par Dieu au péché, et, par lui, attirée à lui : « Il n'y a qu'un salut, dit-il, comme il n'y a qu'un Dieu ; mais nombreux sont les préceptes qui forment l'homme, et nombreux sont les degrés qui le font monter jusqu'à Dieu. » Adam, Moïse et Jésus marquent les trois grandes étapes de cette bienfaisante histoire : Jésus couronne et achève l'œuvre de Moïse; tous les Apôtres sont, au même titre que saint Paul, les fidèles missionnaires de Jésus.

En même temps qu'à l'Ecriture, Irénée recourt à la Tradition : ses adversaires, du reste, font de même. La tradition orale de l'enseignement de Jésus est indépendante des textes qui en décrivent tel ou tel aspect ; elle leur est antérieure : il est donc légitime de l'interroger pour les compléter ou les éclairer. — On peut consulter cette tradition auprès de l'Eglise, c'est-à-dire, plus précisément, auprès des évêques successeurs des Apôtres, et, plus rapidement, auprès de l'évêque de Rome, successeur de saint Pierre. « C'est aux prêtres qui sont dans l'Eglise qu'il faut obéir, à ceux qui sont les successeurs des Apôtres... » — C'est cette tradition vivante qui répand et maintient l'unité de foi ; c'est par elle que se manifeste l'action toujours présente du Saint-Esprit dans l'Eglise. « Où est l'Eglise, là est l'Esprit de Dieu, et là où est l'Esprit de Dieu, là est l'Eglise, et avec elle toute grâce; et l'Esprit, c'est la vérité. »

Cette méthode positive n'accorde à la philosophie qu'un rôle très secondaire, mais elle ne rompt pas avec elle. Irénée voit que la philosophie grecque est une source de la Gnose, mais il se souvient de saint Justin ; Hellène, il hésite à répudier l'héritage de l'Hellénisme : il ne lance pas l'anathème. — Tertullien ne saura pas garder la même réserve.

Les tendances positives de l'esprit d'Irénée déterminent l'ordonnance et le contenu de sa doctrine aussi bien que le caractère général et les règles diverses de sa méthode. L'objet même de la foi est le principe et comme le ferment d'où jaillit son système ; le symbole ecclésiastique est le point de départ de sa spéculation.

Dieu s'est fait homme afin que l’homme se fasse dieu. « Le Verbe de Dieu, Jésus-Christ Notre-Seigneur, poussé par l'immense amour qu'il nous portait, s'est fait ce que nous sommes, afin de nous faire (devenir) ce qu'il est lui-même. » Voilà le cœur de la foi chrétienne, et voilà le centre de la doctrine d'Irénée.

Jésus est d'abord, comme le veulent les Gnostiques, le Docteur céleste qui révèle enfin toute la splendeur de la vérité, imparfaitement connue jusque là. — Jésus est encore, comme le veut saint Paul, le Rédempteur qui nous a rachetés de son sang et nous a, par sa mort, réconciliés avec le Père ; c'est le second Adam qui rend à l'humanité ce que lui a fait perdre le premier homme, je veux dire la ressemblance avec Dieu et l'immortalité : la désobéissance commise sur l'arbre du Paradis a été détruite par l'obéissance sur l'arbre de la Croix. Le Christ a payé notre rançon, il a détruit l'empire du péché ; il a répandu l'Esprit du Père afin de réunir et de faire communier Dieu et l'homme. — Car Jésus, enfin, est le déificateur qui nous fait participer à la vie du Père céleste : la déification est la raison dernière de l'Incarnation.

Il y a donc en Jésus-Christ deux natures et une personne. Jésus est homme ; il devait être homme, puisque c'est l'homme qu'il fallait sauver et qui devait expier. Jésus est né d'une femme ; l'obéissance de Marie compense la désobéissance d'Eve ; « comme le genre humain fut entraîné à la mort par une vierge, c'est par une vierge aussi qu'il est sauvé ». L'humanité de Jésus est identique à la nôtre ; « sinon, il ne serait pas alimenté ; il n'aurait pas éprouvé la faim après ses quarante jours de jeûne... » — Mais Jésus est aussi Dieu ; il devait être Dieu puisque c'était la vie divine qu'il fallait procurer à l'homme et que, seul, le sacrifice infini d'un Dieu pouvait effacer le crime de l'humanité. Jésus est né de Dieu : sa mère était vierge. La preuve qu'il est Dieu, c'est qu'il remet les péchés: il est donc celui que nos péchés atteignent. Jésus est le Fils unique du Père, le Verbe par qui il a créé toutes choses. — La dualité de la nature de Jésus ne compromet en rien l'unité de sa mystérieuse personne. Cette unité est absolument nécessaire pour assurer la communion de l'humanité déchue et de la divinité rédemptrice ; c'est l'indispensable condition du salut des hommes.

A l'incarnation de Dieu, qui est tout ensemble révélation, rédemption et déification répond la restauration de l'homme en Dieu, c'est-à-dire la vertu, la délivrance du péché d'Adam, l'adoption par l’Esprit-Saint.

C'est d'abord par la perfection de sa vie que l'homme doit collaborer à l'œuvre du Verbe et s'élever à Dieu. « Il a été dit aux Anciens : tu ne forniqueras pas ; et moi je vous dis que quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur... » — L'homme doit pratiquer la vertu parce qu'il peut le faire, parce que le Christ tue en nous le péché et brise le pouvoir que Satan a sur nous. Comme la faiblesse d'Adam nous a soumis au démon et a implanté le péché dans nos cœurs, la résistance de Jésus, lorsqu'il a été vainement tenté au désert, a détruit l'empire et arraché la racine du péché. — Enfin, le Verbe restaure l'acte par lequel Dieu nous a adoptés pour ses enfants. Puisque le Verbe est le Fils unique de Dieu, et que le Verbe s'est fait homme, et que, par conséquent, l'homme communie avec le Verbe, l'homme participe à sa dignité de fils et reçoit par là l'adoption divine. Voilà pourquoi il a dit : « Vous êtes des dieux et les fils du Très-Haut. » L'homme recouvre la ressemblance divine, parce que, dans le Verbe fait homme, Dieu s'est mêlé à l'homme ; l'homme devient le temple de Dieu, parce que l'Esprit du Père lui apporte quelque chose de Dieu, le prépare à la vie éternelle et incorruptible, l'habitue à recevoir peu à peu et à porter Dieu.

La restauration de l'homme en Dieu s'opère pratiquement par la grâce, par l'Eglise, par l'Eucharistie. Conformément à la tradition juive de l'absolue maîtrise de Dieu sur le monde et aux plus clairs enseignements de Jésus, conformément au bon sens, du reste, Irénée croit que la vie de Dieu ne peut être donnée à l'homme que par Dieu lui-même. Il insiste avec force sur la nécessité de la grâce et du baptême. — Ce don de Dieu est, à ses yeux, une propriété de l'Église qui a reçu l'Esprit et qui doit réduire à l'unité la multitude des hommes. € C'est à l'Église qu'a été confié le don de Dieu,... afin que tous ses membres le reçoivent et soient justifiés par là ; c'est là qu'a été déposé le moyen de communier avec le Christ, c'est-à-dire l’Esprit-Saint, gage d'incorruptibilité, échelle qui nous fait monter vers Dieu. » On a vu plus haut ce qu'il entend précisément par Église. — L'Eucharistie est d'abord un sacrifice véritable, action de grâces pour les bienfaits de la création, consécration de la nature à Dieu, immolation de Jésus-Christ; c'est ensuite la nourriture appropriée par laquelle Dieu fait homme transporte Dieu en l'homme et l'homme en Dieu : c'est le sceau divin de l'œuvre de restauration accomplie par le Verbe.

Cette profonde et enchanteresse doctrine de la déification de l'homme par l'incarnation de Dieu se couronne et s'achève par une théorie merveilleuse des fins dernières de l'homme; si l'Église en a modifié quelques détails, elle en a soigneusement gardé la substance. Les Gnostiques enseignaient que la matière était l'essence même du mal. Irénée proteste : si le Verbe s'est fait chair, c'est donc que notre chair est, si j'ose ainsi dire, capable de Dieu. Irénée enseigne la glorification du corps matériel.

Sans doute, il prétend que le grand jugement sera précédé d'une résurrection partielle réservée aux justes, et que ceux-ci passeront mille ans à Jérusalem dans l'abondance de tous les biens. — L'Église a rejeté, à la suite d'Eusèbe, cette erreur, le Millénarisme; mais elle enseigne, à la suite d'Irénée, que les corps ressusciteront à la fin des temps. Puisque le Verbe a pris le corps et l'âme d'un homme, le corps et l'âme de l'homme seront également sauvés.

Irénée passe plus rapidement sur la théorie de Dieu et sur la théorie de l'homme.

La réalité de Dieu est, pour lui, un fait attesté par la nature et par l'histoire : il ne s'attarde pas à en rendre compte. Dieu est cause de soi (ce qui le distingue de l'homme), il est l'Absolu, il est l'Infini. Dieu est tout Verbe, toute pensée. Dieu est tout-puissant, il prévoit l'avenir, il gouverne la nature et l'histoire. Mais il est aussi tout justice, tout bonté, tout amour : Dieu, c'est le Père de tout et de tous. S'il est l'Absolu, le Dieu d'Irénée est aussi le Dieu vivant: c'est une Personne. — Simple et un dans sa nature et son essence, Dieu est trois Personnes, le Père, le Verbe et l'Esprit. C'est par le Verbe et l'Esprit que Dieu a tout créé, comme par ses mains. Le Père commande, le Fils exécute, l'Esprit achève et perfectionne. Mais le Père, le Fils et l'Esprit n'en sont pas moins égaux entre eux, comme ils sont coéternels l'un à l'autre.

Dieu a créé, par un acte d’absolue liberté, le monde, la matière, toutes choses; et de cette création, l'homme est le but et le roi. Ce qui caractérise l'homme, c'est que, comme Dieu n'a besoin de rien, l’homme a besoin de Dieu. L'homme est un mélange d'âme et de chair. L'âme est principe de vie, elle anime et meut le corps; elle est incorporelle par rapport au corps, mais, de fait, se compose d'une substance infiniment ténue; elle est immortelle, non par nature, mais par la volonté de Dieu, qui continue de lui procurer l'être à travers les temps; elle est créée par Dieu, semble-t-il, chaque fois qu'un corps est formé. Les âmes des justes, en qui vit l'Esprit, ont en elles un principe sanctifiant et informant (le πνεῦμα) qui ne se retrouve pas dans les autres âmes. — L'homme est libre et responsable. Irénée prouve la réalité du libre arbitre par les peines et les récompenses, les éloges et les blâmes distribués par les hommes, les ordres donnés par Dieu. Il prouve encore la liberté par l'idée même de la vi » éternelle : le prix de cette vie divine tient à ce que nous en sommes par nous-mêmes les artisans. Nous ne pouvions pas la recevoir dès l'origine : c'est notre nature créée qui veut que nous nous développions peu à peu et que nous mûrissions lentement pour la vie éternelle!

IV La place de saint Irénée dans l'histoire de la pensée chrétienne

Saint Irénée occupe une très grande place dans l'histoire de la pensée chrétienne : il a tué le Gnosticisme, il a fondé la théologie chrétienne.

A la fin du IIe siècle, le rayonnement du Valentinianisme s'atténue sensiblement, en même temps que sa doctrine évolue (Héracléon). Le Marcionisme se transforme (Apelle). L'Ophitisme traverse une semblable crise d'où il sort rajeuni et fortifié : c'est contre les diverses formes de l’Ophitisme que saint Hippolyte dirige ses Philosophoumena et l’on devine qu'elles dérivent toutes de l'enseignement d'un maître gnostique.

Mais en même temps que le Valentinianisme décline et que le Marcionisme, l'Ophitisme et sans doute d'autres Ecoles et d'autres Eglises encore se transforment dans une très notable mesure, il est incontestable que le Gnosticisme lui-même perd du terrain. Non qu'il disparaisse tout à fait : plusieurs textes nous attestent sa survie au milieu du IIIe et même du IVe siècles. Mais, s'il est vivant, il n'occupe plus le devant de la scène; c'est le Mithriacisme, ce sont les cultes orientaux, c'est surtout le Néo-platonisme qui concurrencent, si j'ose ainsi dire, le plus dangereusement le Christianisme. C'est au temps de Commode (180-192) que commence de s'épanouir le Mithriacisme en Occident. C'est au temps d'Alexandre Sévère († 235) que le culte d'Isis, qu'il protège spécialement, atteint sa plus grande extension. C'est au début du IIIe siècle, enfin, qu'apparaît le Néo-Platonisme. Compatriote d'Origène et de vingt ans plus jeune que lui, Plotin (205-270) ne tend qu'à déchristianiser son système : dans sa synthèse, la théorie de la purification complète la théorie de l'émanation, comme dans la synthèse d'Origène la doctrine de la rédemption prolonge la doctrine de la création. Si le Gnosticisme est vivant encore au IIIe siècle, ce n'est plus lui qui est le grand souci des chrétiens.

Je soupçonne que saint Irénée est la principale cause de cette transformation, de cette éclipse du Gnosticisme. La chronologie nous invite à le croire; Irénée écrivait vers 180-190, et c'est peu de temps avant 200 que fleurissent Héracléon, Apelle et le rénovateur de l’Ophitisme. — Nous savons d'autre part que le livre d'Irénée fut traduit en latin, en syriaque et en arménien, et qu'il parut livre par livre (sauf les livres I et II) : ce nous est une preuve de l'intérêt qu'il excitait, du retentissement qu'il eut, de l'influence qu'il exerça. Longtemps désarmée, réduite à la défensive, réfugiée derrière l'armature protectrice de l'épiscopat, l'Église prenait enfin l’offensive ; elle tenait enfin une réfutation copieuse et péremptoire de l'hérésie. On se précipita sur le traité de l’évêque de Lyon : ses relations avec Polycarpe, son origine asiatique, l'illustration de son église, les traités gnostiques, si jalousement cachés et qu'il s'était procurés cependant, tout concourait à éveiller la curiosité des fidèles, de ceux surtout qui avaient mission, comme les évêques, de réfuter l’hérésie.

Le Gnosticisme était gravement atteint, ses doctrines mystérieuses étalées au grand jour, son dualisme réfuté de mille manières, son docétisme réfuté de même et audacieusement provoqué. Il fallait répondre. De là l'effort d'Héracléon, d'Apelle, des Ophites. Il est vraisemblable que saint Irénée a directement provoqué cet ébranlement où le Gnosticisme est mort, d'où le Néo-Gnosticisme et le Néo-platonisme sont nés.

Saint Irénée a encore posé les bases de la théologie chrétienne.

Il a étroitement rattaché sa synthèse spéculative au symbole qu'enseignait l'Eglise et que récitaient les humbles; par là, l'unité de la foi et de la vie chrétiennes a été pour jamais fondée.

Il a éclairé l'enseignement donné dans l’Ecriture par l'enseignement contenu dans la tradition des églises apostoliques et particulièrement de l'église romaine; par là, la substance de la foi fut sauvée des manipulations gnostiques, et par là fut écarté pour l'avenir tout danger d'incohérence dans le développement doctrinal.

Il a discerné avec une sûreté merveilleuse la croyance où doivent converger, comme des rayons à leur foyer, toutes les idées chrétiennes; et cette croyance, il l’a formulée dans une phrase radieuse : Dieu s'est fait homme afin que l'homme devienne dieu, Il a montré pour jamais que l'incarnation et la déification sont les dogmes essentiels et caractéristiques de la religion chrétienne. — Il a marqué à la théologie chrétienne son point de départ, sa méthode, son centre.

L'importance de son rôle théologique apparaît en pleine lumière aux heures de crise : on recourt à lui, on s'inspire du principe lumineux qu'il a su dégager. Au lendemain de sa mort, lors de la grande évolution de l'Eglise, son influence s'exerce par l'intermédiaire de trois personnes, saint Hippolyte, Tertullien, l'église romaine.

L'idée de l'incarnation est dangereusement attaquée par les Monarchiens qui protestent, plus fortement encore qu'Irénée, contre la pluralité infinie des Personnes divines enseignée par le Gnosticisme. Les deux Théodote prétendent que Jésus n'est qu'un homme: le pape Victor († 199) excommunie Théodote le corroyeur, et saint Hippolyte démontre par l'Écriture, à la suite d'Irénée, la divinité de Jésus. Noetos, Praxeas et Cléomène, identifiant le Fils avec le Père et supprimant la personnalité de l'Esprit, enseignent que Jésus est le Dieu suprême, tout un, temporairement incarné. Saint Hippolyte reprend la plume et réfute Noetos. Tertullien attaque Praxeas, approfondit la doctrine de la seconde Personne et défend le concept de la Trinité. Zéphyrin et Calliste affirment simultanément la diversité du Père et du Fils et l'unité essentielle de Dieu. La grande théorie d'Irénée est sauve.

Origène et saint Athanase l'enrichiront et l’affermiront. Si Clément d'Alexandrie († après 215) s'en écarte, néglige d'asseoir sa théologie sur le symbole et tend, quoi qu'il en ait, à donner à l'élite chrétienne une foi différente de celle de la foule (les petits enfants, νήπιοι), Origène (185-254) retrouve les principes fondamentaux qui ont guidé Irénée : la méthode allégorique, dont il use comme Irénée, le met à même d'accorder l'Écriture avec la science de son temps; pour lui aussi, le symbole est le guide qu'il faut étroitement suivre et le cadre que la spéculation doit remplir; le Christ est à la fois, pour lui aussi, le Révélateur, le Rédempteur et le Déificateur ; les idées de création et de liberté sont, pour lui encore, les points cardinaux delà théologie rationnelle. Modérant l'instinctive méfiance d'Irénée pour la philosophie, parce que le péril gnostique est passé, il intègre la philosophie dans la foi, et, par son souple traditionalisme, il assure au Christianisme l'héritage de l'Hellénisme.[8] Après qu'il a accompli son œuvre, voici que paraît saint Athanase († 373) qui raffermit sur son centre cette pensée enrichie et un peu embarrassée de ses richesses nouvelles : grâce à lui, la doctrine de l'Incarnation continue d'être le centre de la religion chrétienne. Athanase ne se lasse pas de montrer aux Ariens que la négation de la divinité du Christ annihilé l'œuvre de la Rédemption, puisque Dieu seul peut reformer en nous l'image primitive détruite par le péché et nous faire enfants de Dieu. Le Verbe de Dieu « ne se serait pas fait homme, si le besoin des hommes ne l'y avait forcé » : homme, il paye la rançon due par l'homme ; Dieu, il reforme en l'homme l'image de Dieu, il le déifie. Αὐτὸς γὰρ ἐνηνθρώπησεν ἵνα ἡμεῖς θεοποιηθῶμεν.

Pour apprécier toute l'importance d'Irénée, il faut ajouter encore un mot. S'il prépare les synthèses de l'avenir,[9] il est aussi le dernier élève des propres disciples des Apôtres : il a recueilli les derniers échos de leur enseignement direct et il a conservé leur esprit; son œuvre est l'anneau d'or qui unit à la révélation biblique la théologie chrétienne. L'attente du retour glorieux du Seigneur est aussi vive et impatiente chez lui que chez les Douze, et c'est des deux grandes doctrines, où s'est exprimée leur foi, que procède toute sa pensée. La doctrine paulinienne du second Adam et la doctrine johannique du Verbe fait chair et de l'Esprit de Dieu ne se sont jamais plus étroitement associées et plus intimement confondues que dans l'âme et dans l'esprit de saint Irénée.

[1] On se trompe lorsqu'on voit dans le Gnosticisme une pure philosophie.

[2] C'est bien une religion, qui tâche de procurer à homme le salut, au moyen de rites, de sacrements.

[3] Sur les autres racines de la Gnose juive, cf. Friedlander : Der vorchristliche judische Gnosticismus, Göttingen, 1898. — Lorsque je dis que le Gnosticisme est antérieur au Christianisme, je parle de ces tendances syncrétistes qui ont trouvé leur expression la plus connue dans les systèmes religieux de Philon et de Valentin.

[4] Le mot sophia ne se rencontre pas une fois dans le quatrième Evangile ; la Sagesse de Jahvé était conçue comme une personnalité divine par beaucoup de Juifs, et les Chrétiens, à la suite de saint Paul, commençaient à l'identifier avec le Christ (Avenir du Christianisme. I. p. 71-73 et 168-169); la Sagesse joue un certain rôle chez Basilide, la Pensée chez Simon. Ces faits nous poussent à admettre que, à la fin du premier siècle, un contemporain de Cérinthe, intermédiaire peut-être entre Simon et Basilide, a élaboré une doctrine, ou un mythe, de Sophia.

[5] Sur ce point comme sur d'autres, je me permets de renvoyer le lecteur à mon étude sur Saint Irénée, Paris, Lecoffre, 1904, in-12.

[6] L'origine asiatique de saint Irénée ajoute encore à l'importance que lui donne sa haute situation ecclésiastique et explique les sympathies qu'il témoigne aux églises d'Asie et aux prophètes d'Asie. La province romaine d'Asie forme avec Rome, au Ier et au IIe siècles, les deux pôles du monde chrétien; et c'est là que le Montanisme s'est propagé le plus rapidement, et c'est là qu'Irénée a vu le jour, sans doute aux environs de l'an 125.

[7] Ouvrage écrit au temps du pape Eleuthère 175-189, et qui nous est parvenu dans une vieille traduction latine. Sur ses origines, cf. op. cit., p. 71-81. Irénée utilise les traditions des presbytres qui ont connu les Apôtres, tel saint Polycarpe ; celles des presbytres qui sont les élèves de leurs disciples ; celles qu'a recueillies Papias, vers 150; — il utilise certains ouvrages de Justin, de Méliton, et d'autres apologistes du Christianisme ; — il utilise enfin les traités gnostiques qu'il a pu se procurer.

[8] C'est sur la question de la matière que l'on constate les seules divergences profondes qui séparent Origène de saint Irénée.

[9] L'influence d'Irénée s'est particulièrement fait sentir sur Méthode d'Olympe (Bonvetsch ; Die Theologie des Methodius von Olympus. Berlin, Weidmann, 1903) et sur Marcel d'Ancyre (Loofs, dans notre Saint Irénée. Lecoffre p. 192). Il serait intéressant de déterminer exactement quelle action il a exercée sur saint Anselme (le Cur Deus homo. Cf. Avenir du Christianisme, I, 2e éd., 503-504).

Albert DUFOURCQ. « Introduction », SAINT IRÉNÉE. Paris. Librairie Bloud & Cie. 1905


BENEDICT XVI



GENERAL AUDIENCE



St Peter's Square



Wednesday, 28 March 2007



Saint Irenaeus of Lyons



Dear Brothers and Sisters,

In the Catechesis on the prominent figures of the early Church, today we come to the eminent personality of St Irenaeus of Lyons. The biographical information on him comes from his own testimony, handed down to us by Eusebius in his fifth book on Church History.

Irenaeus was in all probability born in Smyrna (today, Izmir in Turkey) in about 135-140, where in his youth, he attended the school of Bishop Polycarp, a disciple in his turn of the Apostle John. We do not know when he moved from Asia Minor to Gaul, but his move must have coincided with the first development of the Christian community in Lyons: here, in 177, we find Irenaeus listed in the college of presbyters. In that very year, he was sent to Rome bearing a letter from the community in Lyons to Pope Eleutherius. His mission to Rome saved Irenaeus from the persecution of Marcus Aurelius which took a toll of at least 48 martyrs, including the 90-year old Bishop Pontinus of Lyons, who died from ill-treatment in prison. Thus, on his return Irenaeus was appointed Bishop of the city. The new Pastor devoted himself without reserve to his episcopal ministry which ended in about 202-203, perhaps with martyrdom.

Irenaeus was first and foremost a man of faith and a Pastor. Like a good Pastor, he had a good sense of proportion, a wealth of doctrine, and missionary enthusiasm. As a writer, he pursued a twofold aim: to defend true doctrine from the attacks of heretics, and to explain the truth of the faith clearly. His two extant works - the five books of The Detection and Overthrow of the False Gnosis and Demonstration of the Apostolic Teaching (which can also be called the oldest "catechism of Christian doctrine") - exactly corresponded with these aims. In short, Irenaeus can be defined as the champion in the fight against heresies. The second-century Church was threatened by the so-called Gnosis, a doctrine which affirmed that the faith taught in the Church was merely a symbolism for the simple who were unable to grasp difficult concepts; instead, the initiates, the intellectuals - Gnostics, they were called - claimed to understand what was behind these symbols and thus formed an elitist and intellectualist Christianity. Obviously, this intellectual Christianity became increasingly fragmented, splitting into different currents with ideas that were often bizarre and extravagant, yet attractive to many. One element these different currents had in common was "dualism": they denied faith in the one God and Father of all, Creator and Saviour of man and of the world. To explain evil in the world, they affirmed the existence, besides the Good God, of a negative principle. This negative principle was supposed to have produced material things, matter.

Firmly rooted in the biblical doctrine of creation, Irenaeus refuted the Gnostic dualism and pessimism which debased corporeal realities. He decisively claimed the original holiness of matter, of the body, of the flesh no less than of the spirit. But his work went far beyond the confutation of heresy: in fact, one can say that he emerges as the first great Church theologian who created systematic theology; he himself speaks of the system of theology, that is, of the internal coherence of all faith. At the heart of his doctrine is the question of the "rule of faith" and its transmission. For Irenaeus, the "rule of faith" coincided in practice with the Apostles' Creed, which gives us the key for interpreting the Gospel, for interpreting the Creed in light of the Gospel. The Creed, which is a sort of Gospel synthesis, helps us understand what it means and how we should read the Gospel itself.

In fact, the Gospel preached by Irenaeus is the one he was taught by Polycarp, Bishop of Smyrna, and Polycarp's Gospel dates back to the Apostle John, whose disciple Polycarp was.

The true teaching, therefore, is not that invented by intellectuals which goes beyond the Church's simple faith. The true Gospel is the one imparted by the Bishops who received it in an uninterrupted line from the Apostles. They taught nothing except this simple faith, which is also the true depth of God's revelation. Thus, Irenaeus tells us, there is no secret doctrine concealed in the Church's common Creed. There is no superior Christianity for intellectuals. The faith publicly confessed by the Church is the common faith of all. This faith alone is apostolic, it is handed down from the Apostles, that is, from Jesus and from God. In adhering to this faith, publicly transmitted by the Apostles to their successors, Christians must observe what their Bishops say and must give special consideration to the teaching of the Church of Rome, pre-eminent and very ancient. It is because of her antiquity that this Church has the greatest apostolicity; in fact, she originated in Peter and Paul, pillars of the Apostolic College. All Churches must agree with the Church of Rome, recognizing in her the measure of the true Apostolic Tradition, the Church's one common faith. With these arguments, summed up very briefly here, Irenaeus refuted the claims of these Gnostics, these intellectuals, from the start. First of all, they possessed no truth superior to that of the ordinary faith, because what they said was not of apostolic origin, it was invented by them. Secondly, truth and salvation are not the privilege or monopoly of the few, but are available to all through the preaching of the Successors of the Apostles, especially of the Bishop of Rome. In particular - once again disputing the "secret" character of the Gnostic tradition and noting its multiple and contradictory results - Irenaeus was concerned to describe the genuine concept of the Apostolic Tradition which we can sum up here in three points.

a) Apostolic Tradition is "public", not private or secret. Irenaeus did not doubt that the content of the faith transmitted by the Church is that received from the Apostles and from Jesus, the Son of God. There is no other teaching than this. Therefore, for anyone who wishes to know true doctrine, it suffices to know "the Tradition passed down by the Apostles and the faith proclaimed to men": a tradition and faith that "have come down to us through the succession of Bishops" (Adversus Haereses, 3, 3, 3-4). Hence, the succession of Bishops, the personal principle, and Apostolic Tradition, the doctrinal principle, coincide.

b) Apostolic Tradition is "one". Indeed, whereas Gnosticism was divided into multiple sects, Church Tradition is one in its fundamental content, which - as we have seen - Irenaeus calls precisely regula fidei or veritatis: and thus, because it is one, it creates unity through the peoples, through the different cultures, through the different peoples; it is a common content like the truth, despite the diversity of languages and cultures. A very precious saying of St Irenaeus is found in his book Adversus Haereses: "The Church, though dispersed throughout the world... having received [this faith from the Apostles]... as if occupying but one house, carefully preserves it. She also believes these points [of doctrine] just as if she had but one soul and one and the same heart, and she proclaims them, and teaches them and hands them down with perfect harmony as if she possessed only one mouth. For, although the languages of the world are dissimilar, yet the import of the tradition is one and the same. For the Churches which have been planted in Germany do not believe or hand down anything different, nor do those in Spain, nor those in Gaul, nor those in the East, nor those in Egypt, nor those in Libya, nor those which have been established in the central regions of the world" (1, 10, 1-2). Already at that time - we are in the year 200 - it was possible to perceive the Church's universality, her catholicity and the unifying power of the truth that unites these very different realities, from Germany, to Spain, to Italy, to Egypt, to Libya, in the common truth revealed to us by Christ.

c) Lastly, the Apostolic Tradition, as he says in the Greek language in which he wrote his book, is "pneumatic", in other words, spiritual, guided by the Holy Spirit: in Greek, the word for "spirit" is "pneuma". Indeed, it is not a question of a transmission entrusted to the ability of more or less learned people, but to God's Spirit who guarantees fidelity to the transmission of the faith.

This is the "life" of the Church, what makes the Church ever young and fresh, fruitful with multiple charisms.

For Irenaeus, Church and Spirit were inseparable: "This faith", we read again in the third book of Adversus Haereses, "which, having been received from the Church, we do preserve, and which always, by the Spirit of God, renewing its youth as if it were some precious deposit in an excellent vessel, causes the vessel itself containing it to renew its youth also.... For where the Church is, there is the Spirit of God; and where the Spirit of God is, there is the Church and every kind of grace" (3, 24, 1). As can be seen, Irenaeus did not stop at defining the concept of Tradition. His tradition, uninterrupted Tradition, is not traditionalism, because this Tradition is always enlivened from within by the Holy Spirit, who makes it live anew, causes it to be interpreted and understood in the vitality of the Church. Adhering to her teaching, the Church should transmit the faith in such a way that it must be what it appears, that is, "public", "one", "pneumatic", "spiritual". Starting with each one of these characteristics, a fruitful discernment can be made of the authentic transmission of the faith in the today of the Church. More generally, in Irenaeus' teaching, the dignity of man, body and soul, is firmly anchored in divine creation, in the image of Christ and in the Spirit's permanent work of sanctification. This doctrine is like a "high road" in order to discern together with all people of good will the object and boundaries of the dialogue of values, and to give an ever new impetus to the Church's missionary action, to the force of the truth which is the source of all true values in the world.

* * *

I am pleased to welcome the many English-speaking pilgrims present. In a special way, I offer cordial greetings to the priests from the Institute for Continuing Theological Education and to the students of the NATO Defense College. Upon all of you I invoke God’s blessings of peace and joy.


© Copyright 2007 - Libreria Editrice Vaticana


St. Irenaeus

Bishop of Lyons, and Father of the Church.


Information as to his life is scarce, and in some measure inexact. He was born in Proconsular Asia, or at least in some province bordering thereon, in the first half of the second century; the exact date is controverted, between the years 115 and 125, according to some, or, according to others, between 130 and 142. It is certain that, while still very young, Irenaeus had seen and heard the holy Bishop Polycarp (d. 155) at Smyrna. During the persecution of Marcus Aurelius, Irenaeus was a priest of the Church of Lyons. The clergy of that city, many of whom were suffering imprisonment for the Faith, sent him (177 or 178) to Rome with a letter to Pope Eleutherius concerning Montanism, and on that occasion bore emphatic testimony to his merits. Returning to Gaul, Irenaeus succeeded the martyr Saint Pothinus as Bishop of Lyons. During the religious peace which followed the persecution of Marcus Aurelius, the new bishop divided his activities between the duties of a pastor and of a missionary (as to which we have but brief data, late and not very certain) and his writings, almost all of which were directed against Gnosticism, the heresy then spreading in Gaul and elsewhere. In 190 or 191 he interceded with Pope Victor to lift the sentence of excommunication laid by that pontiff upon the Christian communities of Asia Minor which persevered in the practice of the Quartodecimans in regard to the celebration of Easter. Nothing is known of the date of his death, which must have occurred at the end of the second or the beginning of the third century. In spite of some isolated and later testimony to that effect, it is not very probable that he ended his career with martyrdom. His feast is celebrated on 28 June in the Latin Church, and on 23 August in the Greek.

Irenaeus wrote in Greek many works which have secured for him an exceptional place in Christian literature, because in controverted religious questions of capital importance they exhibit the testimony of a contemporary of the heroic age of the Church, of one who had heard St. Polycarp, the disciple of St. John, and who, in a manner, belonged to the Apostolic Age. None of these writings has come down to us in the original text, though a great many fragments of them are extant as citations in later writers (Hippolytus, Eusebius, etc.). Two of these works, however, have reached us in their entirety in a Latin version:
  • A treatise in five books, commonly entitled Adversus haereses, and devoted, according to its true title, to the "Detection and Overthrow of the False Knowledge" (see GNOSTICISM, sub-title Refutation of Gnosticism). Of this work we possess a very ancient Latin translation, the scrupulous fidelity of which is beyond doubt. It is the chief work of Irenaeus and truly of the highest importance; it contains a profound exposition not only of Gnosticism under its different forms, but also of the principal heresies which had sprung up in the various Christian communities, and thus constitutes an invaluable source of information on the most ancient ecclesiastical literature from its beginnings to the end of the second century. In refuting the heterodox systems Irenaeus often opposes to them the true doctrine of the Church, and in this way furnishes positive and very early evidence of high importance. Suffice it to mention the passages, so often and so fully commented upon by theologians and polemical writers, concerning the origin of the Gospel according to St. John (see GOSPEL OF SAINT JOHN), the Holy Eucharist, and the primacy of the Roman Church.
  • Of a second work, written after the "Adversus Haereses", an ancient literal translation in the Armenian language. This is the "Proof of the Apostolic Preaching." The author's aim here is not to confute heretics, but to confirm the faithful by expounding the Christian doctrine to them, and notably by demonstrating the truth of the Gospel by means of the Old Testament prophecies. Although it contains fundamentally, so to speak, nothing that has not already been expounded in the "Adversus Haereses", it is a document of the highest interest, and a magnificent testimony of the deep and lively faith of Irenaeus.
Of his other works only scattered fragments exist; many, indeed, are known only through the mention made of them by later writers, not even fragments of the works themselves having come down to us. These are
  • a treatise against the Greeks entitled "On the Subject of Knowledge" (mentioned by Eusebius);
  • a writing addressed to the Roman priest Florinus "On the Monarchy, or How God is not the Cause of Evil" (fragment in Eusebius);
  • a work "On the Ogdoad", probably against the Ogdoad of Valentinus the Gnostic, written for the same priest Florinus, who had gone over to the sect of the Valentinians (fragment in Eusebius);
  • a treatise on schism, addressed to Blastus (mentioned by Eusebius);
  • a letter to Pope Victor against the Roman priest Florinus (fragment preserved in Syriac);
  • another letter to the same on the Paschal controversies (extracts in Eusebius);
  • other letters to various correspondents on the same subject (mentioned by Eusebius, a fragment preserved in Syriac);
  • a book of divers discourses, probably a collection of homilies (mentioned by Eusebius); and
  • other minor works for which we have less clear or less certain attestations.
The four fragments which Pfaff published in 1715, ostensibly from a Turin manuscript, have been proven by Funk to be apocryphal, and Harnack has established the fact that Pfaff himself fabricated them.

Poncelet, Albert. "St. Irenaeus." The Catholic Encyclopedia. Vol. 8. New York: Robert Appleton Company, 1910. 27 Jun. 2016 <http://www.newadvent.org/cathen/08130b.htm>.

Transcription. This article was transcribed for New Advent by Sean Hyland. Dedicated to John O'Brien and Jackie Sheehan.


Ecclesiastical approbation. Nihil Obstat. October 1, 1910. Remy Lafort, S.T.D., Censor. Imprimatur. +John Cardinal Farley, Archbishop of New York.


JUNE 28.—ST. IRENAEUS, BISHOP, MARTYR.

THIS Saint was born about the year 120. He was a Grecian, probably a native of Lesser Asia. His parents, who were Christians, placed him under the care of the great St. Polycarp, Bishop of Smyrna. It was in so holy a school that he learned that sacred science which rendered him afterward a great ornament of the Church and the terror of her enemies. St. Polycarp cultivated his rising genius, and formed his mind to piety by precepts and example; and the zealous scholar was careful to reap all the advantages which were offered him by the happiness of such a master. Such was his veneration for his tutor's sanctity that he observed every action and whatever he saw in that holy man, the better to copy his example and learn his spirit. He listened to his instructions with an insatiable ardor, and so deeply did he engrave them on his heart that the impressions remained most lively even to his old age. In order to confute the heresies of his age, this father made himself acquainted with the most absurd conceits of their philosophers, by which means he was qualified to trace up every error to its sources and set it in its full light. St. Polycarp sent St. Irenaeus into Gaul, in company with some priest; he was himself ordained priest of the Church of Lyons by St. Pothinus. St. Pothinus having glorified God by his happy death, in the year 177, our Saint was chosen the second Bishop of Lyons. By his preaching, he in a short time converted almost that whole country to the faith. He wrote several works against heresy, and at last, with many others, suffered martyrdom about the year 202, under the Emperor Severus, at Lyons.

REFLECTION.—Fathers and mothers, and heads of families, spiritual and temporal, should bear in mind that inferiors "will not be corrected by words" alone, but that example is likewise needful.


June 28

St. Irenæus, Bishop of Lyons, Martyr

See Tillemont, t. 3; Ceillier, t. 2, p. 135; Orsi, t. 2; F. Colonia, Hist. Littéraire de la Ville de Lyon, Sæc. 3, p. 133, and Dom Massuit, in his edition of this father’s works.

A.D. 202.

THIS saint is himself our voucher that he was born near the times of Domitian, 1 consequently not in the close, as Dupin conjectures, but in the beginning of Adrian’s reign, about the year 120. He was a Grecian, probably a native of Lesser Asia. His parents who were Christians, placed him under the care of the great St. Polycarp, bishop of Smyrna. It was in so holy a school, that he learned that sacred science which rendered him afterwards a great ornament of the Church in the days of her splendour, and the terror of her enemies. St. Polycarp cultivated his rising genius, and formed his mind to piety by precepts and example; and the zealous scholar was careful to reap all the advantages which were offered him by the happiness of such a master. Such was his veneration for his sanctity, that he observed every action and whatever he saw in that holy man, the better to copy his example, and learn his spirit. He listened to his instructions with an insatiable ardour, and so deeply did he engrave them in his heart, that the impressions remained most lively even to his old age, as he declares in his letter to Florinus, quoted by Eusebius. 2 St. Jerom informs us, that St. Irenæus was also a scholar of Papias, another disciple of the apostles. In order to confute the heresies of that age which, in the three first centuries, were generally a confused medley drawn from the most extravagant systems of the heathens and their philosophers, joined with Christianity, this father studied diligently the mythology of the Pagans, and made himself acquainted with the most absurd conceits of their philosophers, by which means he was qualified to trace up every error to its source, and set it in its full light. On this account he is styled by Tertullian, 3 “The most diligent searcher of all doctrines.” St. Jerom often appeals to his authority. Eusebius commends his exactness. St. Epiphanius calls him “A most learned and eloquent man, endowed with all the gifts of the Holy Ghost.” Theodoret styles him, “The light of the western Gauls.” 1

The great commerce between Marseilles and the ports of Lesser Asia, especially Smyrna, made the intercourse between those places very open. The faith of Christ was propagated in that part of Gaul in the times of the apostles; and from thence soon reached Vienne and Lyons, this latter town being then by the advantage of the Rhone no less famous a mart than it is at this day. While the desire of wealth encouraged many to hazard their persons, amidst the dangers of the seas and robbers, in the way of trade, a zeal for the divine honour and the salvation of souls was a more noble and more powerful motive with others to face every danger and surmount every difficulty for so glorious an achievement. Among the Greeks and Orientals, whom we find crowned with martyrdom with others at Lyons and Vienne, several doubtless had travelled into those parts with a view only to carry thither the light of the gospel. St. Gregory of Tours informs us, that St. Polycarp himself sent St. Irenæus into Gaul, perhaps in company with some priest. He was himself ordained priest of the church of Lyons by St. Pothinus; and in 177, he was sent deputy, in the name of that church, to Pope Eleutherius to entreat him not to cut off from the communion of the Church the Orientals, on account of their difference about the celebration of Easter, as Eusebius 4 and St. Jerom 5 take notice. The multitude and zeal of the faithful at Lyons stirred up the rage of the heathens, and gave occasion to a tumultuary and most bloody persecution, of which an account has been given June 2d. St. Irenæus gave great proofs of his zeal in those times of trial; but survived the storm, during the first part of which he had been absent in his journey to Rome. St. Pothinus having glorified God by his happy death in the year 177, our saint upon his return was chosen the second bishop of Lyons, in the heat of the persecution. By his preaching, he in a short time converted almost that whole country to the faith, as St. Gregory of Tours testifies. Eusebius tells us that he governed the churches of Gaul; but the faith was not generally planted in the more remote provinces from Marseilles and Lyons before the arrival of St. Dionysius and his companions in the following century.

Commodus succeeding his father Marcus Aurelius in the empire in 180, though an effeminate debauched prince, restored peace to the Church. But it was disturbed by an execrable spawn of heresies, particularly of the Gnostics and Valentinians. St. Irenæus wrote chiefly against these last, his five books against heresies. The original Greek text of this work was most elegant, as St. Jerome testifies. But, except some few Greek passages which have been preserved, only a Latin translation is extant, in which the style is embarrassed, diffusive, and unpolished. It seems to have been made in the life-time of St. Irenæus, and to be the same that was made use of by Tertullian, as Dom Massuet shows. 6 This Valentinus was a good scholar, and preached with applause, first in Egypt, and afterwards at Rome. We learn from Tertullian, 7 that he fell by pride and jealousy, because another was preferred before him in an election to a bishopric in Egypt. He first broached his heresy in Cyprus, but afterwards propagated it in Italy and Gaul. 8 When Florinus who had been his fellow-disciple under St. Polycarp, and was afterwards a priest of the Church of Rome, blasphemously affirmed that God is the author of sin, and was on that account deposed from the priesthood, St. Irenæus wrote him a letter entitled, “On the Monarchy or Unity of God, and that God is not the author of sin,” which is now lost. Eusebius quotes from it a passage in which the holy father in the most tender manner reminds him with what horror their common master St. Polycarp, had he been living, would have heard such impieties. Florinus was by this letter reclaimed from his error, but being of a turbulent proud spirit, he soon after fell into the Valentinian heresy. On which occasion St. Irenæus wrote his Ogdoade, or Confutation of Valentinus’s eight principal Æônes, by whom that heresiarch pretended that the world was created and governed. In the end of this book, the saint added the following adjuration, preserved by Eusebius: “I conjure you who transcribe this book, by our Lord Jesus Christ, and by his glorious coming to judge the living and the dead, that you diligently compare your copy, and correct it by the original. By this precaution, we may judge of the extreme care of the fathers in this respect, and how great their abhorrence was of the impudent practice of some heretics in adulterating writings. One Blastus, a priest at Rome, formed a schism, by keeping Easter on the 14th day of the first moon, and to this schism added heresy, teaching this to be a divine precept. 9 He was deposed from the priesthood, and St. Irenæus wrote against him his treatise on schism. The dispute about Easter being renewed, Pope Victor threatened to excommunicate the Asiatics; but was prevailed upon to tolerate for some time that practice of discipline by a letter of St. Irenæus, who entreated and advised that, considering the circumstances, a difference of practice might be allowed, in like manner, as the faithful did not all observe in the same manner the fast of Superposition, or of one or more days without taking any sustenance in holy week, but some kept it of one, others of two, others of more days. 10 Thus the pope’s severity prevented these false teachers who pretended the legal ceremonies to be of precept, from drawing any advantage from this practice of the Orientals; and the moderation of St. Irenæus preserved some from a temptation of sinning by obstinacy and disobedience, till a uniformity in that important point of discipline could be more easily established. 3

The peace which the Church at that time enjoyed, afforded our saint leisure to exert his zeal, and employ his pen to great advantage. Commodus began his reign with extraordinary moderation; and though he afterwards sunk into debauchery and cruelty, yet he never persecuted the Christians. He was poisoned and strangled in 192, being thirty-one years old, of which he had reigned twelve. Pertinax, an old man, was made emperor by compulsion, but reigned only eighty-seven days, always trembling for his own safety. Being esteemed too frugal and rigorous, he was slain; and the prætorian guards, who had often made and unmade emperors at pleasure, whom the never-gainsaying senate confirmed, on that occasion debased to the last degree the dignity of the Roman empire by exposing it to sale by public auction. Didius Julianus and Sulpicianus having several times outbid each other, when the latter had offered five thousand drachms, Julianus at once rose to six thousand two hundred and fifty drachms, which he promised to give every soldier; for which price he carried the empire. The senate confirmed the election, but the purchaser being embarrassed to find money to acquit himself of his engagement, was murdered sixty-six days after; having dearly bought the honour of wearing the purple, and of having his name placed among the emperors. Severus was next advanced to the throne by a part of the troops, and acknowledged emperor by the senate. Niger and Albinus were proclaimed by different armies; but Severus defeated the first by his generals in 194, and the latter himself near Lyons in Gaul, in 197. The Christians had no share in these public broils. Tertullian at that time much extols the fidelity of the Christians to their princes, and says, none of them were ever found in armies of rebels, and particularly, that none of them were ever engaged in the party, either of Niger or of Albinus. 11 It is evident from the whole series of the history of the Roman emperors, that the people, from the days of Augustus, never looked upon that dignity as strictly hereditary. 12 The confirmation of the senate in the name of the whole Roman people, seems to have been regarded as the solemn act of the state, by which the emperor was legally invested with that supreme dignity; on this account the Christians every where acknowledged and faithfully obeyed Severus. He had also other obligations to them. Tertullian tells us, 13 that a Christian, called Proculus, cured him of a certain distemper, for which benefit the emperor was for some time favourable to the Christians, and kept Proculus as long as he lived in his palace. This Proculus was the steward of Euhodus, who was a freed man of the emperor Severus, and by him appointed to educate his son Caracalla. Tertullian mentions this cure as miraculous, and joins it to the history of devils cast out. This cure is confirmed by pagan writers. 14 Yet the clamours of the heathens at length moved this ungrateful emperor, who was naturally inclined to severity, to raise the fifth persecution against the Church; for he was haughty, cruel, stubborn, and unrelenting. 15 He published his bloody edicts against the Christians about the tenth year of his reign, of Christ 202. Having formerly been governor of Lyons, and eye-witness to the nourishing state of that church, he seems to have given particular instructions that the Christians there should be proceeded against with extraordinary severity; unless this persecution was owing to the fury of the particular magistrates and of the mob. For the general massacre of the Christians at Lyons seems to have been attended with a popular commotion of the whole country against them, whilst the pagans were celebrating the decennial games in honour of Severus. It seems to have been stirred up, because the Christians refused to join the idolaters in their sacrifices. Whence Tertullian says in his Apology: “Is it thus that your public rejoicings are consecrated by public infamy?” 16 Ado, in his chronicle, says, St. Irenæus suffered martyrdom with an exceeding great multitude. An ancient epitaph, in leonine verses, inscribed on a curious mosaic pavement in the great church of St. Irenæus at Lyons, says, the martyrs who died with him amounted to the number of nineteen thousand. 17 St. Gregory of Tours writes, that St. Irenæus had in a short time converted to the faith almost the whole city of Lyons; and that with him were butchered almost all the Christians of that populous town; insomuch, that the streets ran with streams of blood. 18 Most place the martyrdom of these saints in 202, the beginning of the persecution, though some defer it to the year 208, when Severus passed through Lyons in his expedition into Britain. The precious remains of St. Irenæus were buried by his priest Zachary, between the bodies of the holy martyrs SS. Epipodius and Alexander. They were kept with honour in the subterraneous chapel in the church of St. John, till in 1562, they were scattered by the Calvinists, and a great part thrown into the river. The head they kicked about in the streets, then cast it into a little brook; but it was found by a Catholic and restored to St. John’s church. 19 The Greeks honour his memory on the 23rd of August; the Latins on the 28th of June. The former say he was beheaded. 4

It was not for want of strength or courage, that the primitive Christians sat still and suffered the most grievous torments, insults, and death; but from a principle of religion which taught them the interest of faith does not exempt men from the duty which they owe to the civil authority of government, and they rather chose to be killed than to sin against God, as Tertullian often takes notice. Writing at this very time, he tells the Pagans, that the Maurs, Marcomans, and Parthians, were not so numerous as the Christians, who knew no other bounds than the limits of the world. “We are but of yesterday,” 20 says he, “and by to-day we are grown up, and overspread your empire; your cities, your islands, your forts, towns, assemblies, and your very camps, wards, companies, palace, senate, forum, all swarm with Christians. Your temples are the only places which you can find without Christians. What war are not we equal to? 21 And supposing us unequal in strength, yet considering our usage, what should we not attempt? we whom you see so ready to meet death in all its forms of cruelty. Were the numerous hosts of Christians but to retire from the empire, the loss of so many men of all ranks would leave a hideous gap, and the very evacuation would be abundant revenge. You would stand aghast at your desolation, and be struck dumb at the general silence and horror of nature, as if the whole world was departed.” He writes that the Christians not only suffered with patience and joy every persecution and insult, but loved and prayed for their enemies, and by their prayers protected the state, and often delivered the persecutors from many dangers of soul and body, and from the incursions of their invisible enemies the devils. He says: “When we come to the public service of God, we come as it were in a formidable body to do violence to him, and to storm heaven by prayer; and this violence is most grateful to God. When this holy army of supplicants is met, we all send up our prayers for the life of the emperors, for their ministers, for magistrates, for the good of the state, and for the peace of the empire.” 22 And in another place: 23 “To this Almighty Maker and Disposer of all things it is, that we Christians offer up our prayers, with eyes lifted up to heaven; and without a prompter, we pray with our hearts rather than with our tongues; and in all our prayers are ever mindful of all our emperors and kings wheresoever we live, beseeching God for every one of them, that he would bless them with length of days, and a quiet reign, a well established family, a valiant army, a faithful senate, an honest people, and a peaceful world, with whatever else either prince or people can wish for. Thus while we are stretching forth our hands to God, let your tormenting irons harrow our flesh, let your gibbets exalt us, or your fires consume our bodies, or let your swords cut off our heads, or your beasts tread us to the earth. For a Christian, upon his knees to his God, is in a posture of defence against all the evils you can crowd upon him. Consider this, O you impartial judges, and go on with your justice; rack out the soul of a Christian, which is pouring out herself to God for the life of the emperor.” 24 He says, indeed, that there are some Christians, who do not live up to their profession; but then they have not the reputation of Christians among those who are truly such; and no Christian had then ever been guilty of rebellion; though even philosophers among the heathens were often stained with that and other crimes. Hippias was killed whilst he was engaged in arms against his country; whereas no Christian had ever recourse to arms or violence, even for the deliverance of his brethren, though under the most provoking and barbarous usage. 25

Note 1. L. 5, c. 30.

Note 2. L. 5, c. 20. See St. Polycarp’s life.

Note 3. L. contra Valent. c. 5.

Note 4. Eus. l. 5, c. 4.

Note 5. St. Hier. catal. c. 29.

Note 6. In op. S. Irenæi Diss. 2, p. 101.

Note 7. L. contra Valent. c. 4.

Note 8. St. Irenæus in his first book gives us in detail the ridiculous dreams of Valentinus concerning the progeny of thirty Æônes, an imaginary kind of inferior deities, which this heretic pretended to be produced by the eternal, invisible, and incomprehensible God, called Bathos or Depth, and his wife Ennoia or Thought, otherwise called Sige or Silence. These chimeras he forged from Hesiod’s book of the generation of the heathen gods, and some notions of Plato, and some truths he borrowed from the gospel of St. John. St. Irenæus refutes him by the holy scriptures, by the Creed, of which he mentions almost all the articles, and by the unanimity of all churches in the same faith, to which he opposes the disagreement of the heretics among themselves; for there was not a disciple of Valentinus who did not correct or change his master’s doctrine. He mentions several of their variations, and describes at length the superstitions and impostures of the heresiarch Mark, who, in consecrating chalices filled with water and wine, according to the Christian rite, made the chalices appear filled with a certain red liquor, which he called blood, and who allowed women to consecrate the holy mysteries. The saint gives also a history of the other first heretics. In his second book he shows that God created the universe, and refutes the system of Æônes. He testifies (l. 2, c. 57, ed. Ben. olim c. 32,) that Christians wrought miracles in the name of the Son of God. “Some,” says he, “cast out devils truly and most powerfully, so that they who have been delivered, most frequently have turned believers; others have the foreknowledge of future events, visions, and prophetic sayings; others cure the sick of any disease by the imposition of hands. Some persons who were dead have been raised again, and have continued among us many years. Nor can we sum up the miraculous works which the church, by the gift of God, performs every day over the whole world in the name of Christ Jesus.” And in the preceding chapter, speaking of the disciples of Simon Magus, who pretended to miracles, or magical delusions, he writes: “They cannot give sight to the blind, nor hearing to the deaf, nor cast out all devils, but only such as they themselves have sent in. So far are they from raising the dead, as our Lord raised them, and as the apostles did by prayer, and as in the brotherhood oftentimes is done, when the whole church of the place hath begged it with much fasting and prayer, the spirit of the dead man hath returned, and the man hath been given back to the prayers of the saints,” &c. Thus he assigns the gift of miracles as a mark of the true church. See this first testimony quoted by Eusebius, (Hist. l. 5, c. 7,) who assures us himself that some remains of the miraculous powers continued in his time, in the fourth century. (Demonst. Evangel. l. 3, p. 109 and 132.) The same author speaking of the successors of the apostles at the end of the first, and beginning of the second age, says, “They went about with God’s co-operating grace; for even then the divine Spirit performed very many miracles by them.” [Greek]. In the middle of the second century St. Justin Martyr writes: “There are prophetic gifts among us even till now.” [Greek]. And among these gifts he reckons up miraculous powers, as healing the sick, casting out devils, &c. (pp. 315, 330.) The testimonies of St. Theophilus, and all other writers of those times are no less full and express.

St. Irenæus in his third book complains, that when the heretics are pressed by scripture, they elude it by pretending to fly to tradition; but that when tradition is urged against them, they abandon it to appeal to the scriptures alone: whereas both scripture and tradition confute them. He observes, that the apostles certainly delivered the truth and all the mysteries of our faith, to their successors the pastors: to these therefore we ought to have recourse to learn them, especially “to the greatest church, the most ancient and known to all, founded at Rome by the two most glorious apostles, Peter and Paul, which retains the tradition which it received from them, and which is derived through a succession of bishops down to us. Showing which, we confound all who, any way out of self-conceit, love of applause, blindness, or false persuasions, embrace what ought not to be advanced; for to this church (of Rome,) on account of its chiefer presidentship, it is necessary that every church, that is, the faithful everywhere, address themselves, in which church the tradition from the apostles is everywhere preserved.” To show this succession in the Roman Church, he names its bishops, saying, that SS. Peter and Paul chose Linus to govern it after them; who was succeeded by Anacletus, Clemens, Evaristus, Alexander, Sixtus, Telesphorus, Hyginus, Pius, Anicetus, Soter, and Eleutherius, who is now the twelfth bishop of Rome, says he. St. Irenæus adds, (chap. 4,) “What should we have done if the apostles had left us no writings? We should certainly have followed this channel of tradition. As many barbarous nations possess the faith without the use of writing; who would stop their ears were they to hear the blasphemies of the heretics, who, on the contrary, have nothing but the novelty of their doctrine to show: for the Valentinians were not before Valentinus, nor the Marcionites before Marcion. All these arose much too late.” In his fourth book he proves the unity of the Godhead, and teaches (c. 17, 18,) that Christ abolishing the ancient sacrifices instituted the clean oblation of his body and blood to be offered everywhere, as is foretold in Malachi. He gives the multitude of martyrs as a mark of the true church, saying the heretics cannot boast the like advantage, though some few of them have been mingled with our martyrs. (l. 4, c. 33.) In the fifth book he proves our redemption by Christ, and the resurrection of the dead; and again (c. 6,) mentions the prophetic gifts and other miraculous powers as then subsisting in the church. He makes a recapitulation of the heresies he had confuted, and says that their novelty alone suffices to confound them. He adds some remarks on the coming of Antichrist, and from a mistaken interpretation of a passage of the Apocalypse received from his master Papias, he infers the millenarian reign of Christ on earth with his elect, before the last judgment, in spiritual pleasures, (not in carnal delights, which was the heresy of Cerinthus and others.) This opinion was soon after exploded by consulting the tradition of the church, according to the rule of St. Irenæus; though the millenarian system has been revived by several Lutherans in Germany, and among the English Protestants by Dr. Wells, (Notes on the Apoc.) and some others.

The works of St. Irenæus were published by F. Erasmus, then by F. Feuardent, and, in 1702, by Grabe, though this last editor often made too bold with the text, and his heterodox notes disfigure his work, in which he turns everything topsy-turvy to favour the idol of his new religion, especially his fond new idea of the great eucharistic sacrifice of bread and wine. Dom Massuet, a Benedictin Maurist monk, gave us the most correct edition in 1710. Psaff, a Lutheran, in 1715, published from a manuscript in the library of Turin, four other fragments of this father. The second fragment is a remarkable proof of the eucharistic sacrifice.

Note 9. Tert. Præscr. c. 53. Eus. Hist. l. 5, c. 25.

Note 10. Apud. Eus. l. 5, c. 24.

Note 11. Nunquam Albiniani nec Nigriani nec Cassiani inveniri potuerunt Christiani. Tert. ad Scap. c. 2. ]

Note 12. This point Dr. Hicks might have taken for granted, and have spared himself the pains he was at to prove it in his Jovian. The senate, from the time that it first was compelled to choose a master, could no more oppose an election of an emperor made by the armies than it could withstand the will of an emperor. So weak had it become, that when some of that body complained, that it was deprived of all cognizance of state affairs, Domitian paid it a mock compliment, by vouchsafing to consult it what was the best way of dressing a huge turbot, which had been sent him for a present. Which grave deliberation, with the flatteries of the senators to the tyrant upon that occasion, as portending victories and triumphs, is facetiously described by Juvenal. But nothing shows more notoriously the slavery of the senate, than the most abject flatteries which it bestowed on Caligula, Nero, and Heliogabalus for their most outrageous acts of madness and inhuman tyranny. Notwithstanding its dependence, the decree of this supreme court was at least a solemn enregistration, and the definitive ceremony in the most important acts of state.

Note 13. L. de Scapul. c. 4.

Note 14. See Tillem. Hist. des Emp. t. 3, p. 89, and Hist. Eccl. t. 3, p. 111, and Fabricius, Bibl. Gr. t. 8, p. 460.

Note 15. Vere pertinax, vere severus, as the common people used to say of them, alluding to his names, Pertinax, Severus.

Note 16. “Siccine exprimitur publicum gaudium per publicum dedecus!” Tert. Apol.

Note 17. “Millia dena novemque fuerunt sub duce tanto,” &c. See F. Colonia.

Note 18. “Modici temporis spatio prædicatione suâ maximè, in integro civitatem reddidit Christianam. Tanta multitudo Christianorum est jugulata, ut per plateas flumina currerent de sanguine Christiano, quorum nec numerum nec nomina colligere potuerimus. B. Irenæum carnifex Domino per martyrium dedicavit.” S. Greg. Turon. Hist. Francor. l. 1, c. 29. See St. Gregory the Great, ep. 50, ad Etherium Lugdun. St. Justin vel alius Resp. ad quæstion. ad Orthodox. Bede, Ado, and Usuard in Martyrol. and the Greek Menæa.

Note 19. Gallia Christ, nova, t. 4, p. 12.

Note 20. Apolog. c. 37.

Note 21. Cui bello non idonei?

Note 22. Apolog. c. 30.

Note 23. Oramus etiam pro imperatoribus, pro ministris, &c. Apol. c. 39.

Note 24. Hoc agite, boni præsides, extorquete animam Deo supplicantem pro imperatore. Apol. c. 30.

Note 25. Hippias dum civitati insidias disponit, occiditur; hoc pro suis omni attrocitate dissipatis nemo unquam Christianus tentavit. Apol. c. 46. Hippias, a celebrated Grecian philosopher, having deserted to Darius Hystaspis the Persian, before the battle of Marathon, was slain fighting against his country.

Rev. Alban Butler (1711–73). Volume VI: June. The Lives of the Saints. 1866

SOURCE : http://www.bartleby.com/210/6/281.html

St. Irenaeus

The writings of St. Irenaeus entitle him to a high place among the fathers of the Church, for they not only laid the foundations of Christian theology but, by exposing and refuting the errors of the gnostics, they delivered the Catholic Faith from the real danger of the doctrines of those heretics.

He was probably born about the year 125, in one of those maritime provinces of Asia Minor where the memory of theapostles was still cherished and where Christians were numerous. He was most influenced by St. Polycarp who had known the apostles or their immediate disciples.

Many Asian priests and missionaries brought the gospel to the pagan Gauls and founded a local church. To this church of Lyon, Irenaeus came to serve as a priest under its first bishop, St. Pothinus, an oriental like himself. In the year 177, Irenaeus was sent to Rome. This mission explains how it was that he was not called upon to share in the martyrdom of St Pothinus during the terrible persecution in Lyons. When he returned to Lyons it was to occupy the vacant bishopric. By this time, the persecution was over. It was the spread of gnosticism in Gaul, and the ravages it was making among the Christians of his diocese, that inspired him to undertake the task of exposing its errors. He produced a treatise in five books in which he sets forth fully the inner doctrines of the various sects, and afterwards contrasts them with the teaching of the Apostles and the text of the Holy Scripture. His work, written in Greek but quickly translated to Latin, was widely circulated and succeeded in dealing a death-blow to gnosticism. At any rate, from that time onwards, it ceased to offer a serious menace to the Catholic faith.

The date of death of St. Irenaeus is not known, but it is believed to be in the year 202. The bodily remains of St. Irenaeus were buried in a crypt under the altar of what was then called the church of St. John, but was later known by the name of St. Irenaeus himself. This tomb or shrine was destroyed by the Calvinists in 1562, and all trace of his relics seems to have perished.

SOURCE : http://www.ucatholic.com/saints/saint-irenaeus-2/

Saint Irenaeus (Ireneo) of Lyons BM (RM)

Died c. 202.



"Give perfection to beginners, O Father;
give intelligence to the little ones;
give aid to those who are running their course.
Give sorrow to the negligent;
give fervor of spirit to the lukewarm.
Give to the perfect a good consummation;
for the sake of Christ Jesus our Lord. Amen."

--Prayer of St. Irenaeus.

Irenaeus was probably born around 125. As a young man in Smyrna (near Ephesus, in what is now western Turkey) he heard the preaching of Polycarp, who as a young man had heard the preaching of the Apostle John. Afterward, probably while still a young man, Polycarp moved west to Lyons in southern France. In 177, Pothinus, the bishop of Lyons, sent him on a mission to Rome. During his absence a severe persecution broke out in Lyons, claiming the lives of the bishop and others. When Irenaeus returned to Lyons, he was made bishop. He is thus an important link between the apostolic church and later times, and also an important link between Eastern and Western Christianity.

His principal work is the Refutation of Heresies, a defense of orthodox Christianity against its Gnostic rivals. A shorter work is his Proof of the Apostolic Preaching, a brief summary of Christian teaching, largely concerned with Christ as the fulfillment of Old Testament prophecy. An interesting bit of trivia about this latter book is that it is, as far as I know, the first Christian writing to refer to the earth as a sphere.

One of the earliest heresies to arise in the Christian church was Gnosticism, and Irenaeus was one of its chief early opponents. Not all Gnostics believed exactly the same thing, but the general outlines of the belief are fairly clear.

Gnostics were dualists, teaching that there are two great opposing forces: good versus evil, light versus darkness, knowledge versus ignorance, spirit versus matter. Since the world is material, and leaves much room for improvement, they denied that God had made it. "How can the perfect produce the imperfect, the infinite produce the finite, the spiritual produce the material?" they asked. One solution was to say that there were thirty beings called AEons, and that God had made the first AEon, which made the second AEon, which made the third, and so on to the thirtieth AEon, which made the world. (This, Gnostics pointed out to the initiate, was the true inward spiritual meaning of the statement that Jesus was thirty years old when he began to preach.) As Irenaeus pointed out, this did not help at all. Assuming the Gnostic view of the matter, each of the thirty must be either finite or infinite, material or non-material, and somewhere along the line you would have an infinite being producing a finite one, a spiritual being producing a material one.

The Gnostics were Docetists, from the Greek meaning "to seem." They taught that Christ did not really have a material body, but only seemed to have one. It was an appearance, so that he could communicate with men, but was not really there. (If holograms had been known then, they would certainly have said that the supposed body of Jesus was a hologram.) They went on to say that Jesus was not really born, and did not really suffer or die, but merely appeared to do so. It was in opposition to early Gnostic teachers that the Apostle John wrote (1 John 4:1-3) that anyone who denies that Jesus Christ is come in the flesh is of antiChrist.

Gnostics claimed to be Christians, but Christians with a difference. They said that Jesus had two doctrines: one a doctrine fit for the common man, and preached to everyone, and the other an advanced teaching, kept secret from the multitudes, fit only for the chosen few, the spiritually elite. They, the Gnostics, were the spiritually elite, and although the doctrines taught in the churches were not exactly wrong, and were in fact as close to the truth as the common man could hope to come, it was to the Gnostics that one must turn for the real truth. They remind me very much of the Rosicrucians. When I mention this, I often get blank stares, but not many years ago many popular science magazines carried their advertisements, with assertions that Shakespeare, Benjamin Franklin, Leonardo da Vinci, Plato, Archimedes, and so on had all been members of a secret society called the Rosicrucians, and owed their achievements largely to this fact. Was there any evidence of this aside from the traditions of the group itself? Of course not! They were a secret society. Why were they secret? "Because our wisdom would be misunderstood by the common man, and so must be reserved for the tiny handful of mankind in every generation who are spiritually advanced enough to appreciate it. So send us twenty bucks and we'll spill our guts."

In opposition to this idea, Irenaeus maintained that the Gospel message is for everyone. He was perhaps the first to speak of the Church as "Catholic" (universal). In using this term, he made three contrasts:

He contrasted the over-all church with the single local congregation, so that one spoke of the Church in Ephesus, but also of the Catholic Church, of which the Churches in Ephesus, Corinth, Rome, Antioch, etc. were local branches or chapters.

He contrasted Christianity with Judaism, in that the task of Judaism was to preserve the knowledge of the one God by establishing a solid national base for it among a single people, but the task of Christianity was to set out from that base to preach the Truth to all nations.

He contrasted Christianity with Gnosticism, in that the Gnostics claimed to have a message only for the few with the right aptitudes and temperaments, whereas the Christian Gospel was to be proclaimed to all men everywhere. Irenaeus then went on to say: If Jesus did have a special secret teaching, to whom would He entrust it? Clearly, to His disciples, to the Twelve, who were with Him constantly, and to whom he spoke without reservation (Mark 4:34). And was the teaching of the Twelve different from that of Paul? Here the Gnostics, and others since, have tried to drive a wedge between Paul and the original Apostles, but Peter writes of Paul in the highest terms (2 Peter 3:15), as one whose teaching is authentic. Again, we find Paul saying to the elders of the church at Ephesus (Acts 20:27), that he has declared to them the whole counsel of God. Where, then, do we look for Christ's authentic teaching? In the congregations that were founded by the apostles, who set trustworthy men in charge of them, and charged them to pass on the teaching unchanged to future generations through carefully chosen successors.



Sant' Ireneo di Lione Vescovo e martire


c. 130 - c. 202

Ireneo, discepolo di san Policarpo e, attraverso di lui, dell'apostolo san Giovanni, è una figura di primaria importanza nella storia della Chiesa. Originario dell'Asia, nato con molta probabilità a Smirne, approdò in Gallia e nel 177 succedette nella sede episcopale di Lione al novantenne vescovo san Potino, morto in seguito alle percosse ricevute durante la persecuzione contro i cristiani. Pochi giorni prima delle sommosse anticristiane, Ireneo era stato inviato a Roma dal suo vescovo per chiarire alcune questioni dottrinali. Tornato a Lione, appena sedata la bufera, fu chiamato a succedere al vescovo martire, in una Chiesa decimata dei suoi preti e di gran parte dei suoi fedeli. Si trovò a governare come unico vescovo la Chiesa dell'intera Gallia. Lui, greco, imparò le lingue dei barbari per evangelizzare le popolazioni celtiche e germaniche. E dove non arrivò la sua voce giunse la parola scritta. Nei suoi cinque libri Contro le eresie traspare non solo il grande apologista, ma anche il buon pastore preoccupato di qualche pecorella allo sbando che cerca di condurre all'ovile. (Avvenire)

Etimologia: Ireneo = pace, pacifico, dal greco

Emblema: Bastone pastorale, Palma

Martirologio Romano: Memoria di sant’Ireneo, vescovo, che, come attesta san Girolamo, fu, da piccolo, discepolo di san Policarpo di Smirne e custodì fedelmente la memoria dell’età apostolica; fattosi sacerdote del clero di Lione, succedette al vescovo san Potino e si tramanda che come lui sia stato coronato da glorioso martirio. Molto disputò al riguardo della tradizione apostolica e pubblicò una celebre opera contro le eresie a difesa della fede cattolica.


“Irenoeo Martyri tuo atque Pontifici tribuisti, ut et veritate doctrinae expugnaret haereses, et pacem Ecclesiae feliciter confirmaret”. (Dalla preghiera della festa). Sant’Ireneo è un santo le cui origini, l’esistenza e l’azione, ci interessano particolarmente. Egli è nato a Smirne nel 130, è stato discepolo di San Policarpo, discepolo a sua volta di San Giovanni. La fede di Ireneo e il suo credo fu, quindi, tra i più puri discendendo direttamente dal verbo proferito dagli apostoli. È stato Vescovo di Lione nelle Gallie, attuale Francia. Teologo e scrittore, è restato sempre molto unito al Papa san Vittore I ed ha terminato la sua vita col martirio. La Preghiera liturgica della sua festa lo presenta, a giusto titolo, come un campione della fede e distingue tre aspetti della sua grande figura che si proietta in una luce sfavillante al di sopra dell’Oriente, di Roma e delle Gallie : la verità della sua dottrina, la sua opera evangelizzatrice, il suo martirio. La Verità della sua Dottrina è fatta dalla sua fedeltà alla Tradizione della Chiesa primitiva, della sua scienza teologica e del suo zelo di difendere “contro gli Eretici”, la fede tale come l’ha insegnata Cristo, tale come l’hanno trasmessa gli Apostoli. Questo non è un aspetto secondario dell’esistenza d’Ireneo e della storia religiosa della Francia quello della formazione cristiana del futuro Vescovo di Lione sia stata assicurata da un Policarpo, vescovo di Smirne, lui stesso discepolo dell’Apostolo Amatissimo, San Giovanni. La lunga frequentazione di Maria presso San Giovanni a Gerusalemme, dopo il Calvario, lo scambio di vedute tra la Madre di Gesù ed il suo Apostolo prediletto, danno alla figliolanza spirituale di Ireneo un aspetto d’una tradizione mariana ed evangelica d’un prezzo incomparabile. La Chiesa di Lione, il suo irradiamento sulle prime chiese di Francia saranno state marcate da delle influenze d’un carattere eccezionale.

Opera pacificatrice nella Chiesa, ecco il secondo compito della dottrina d’Ireneo, dei suoi scritti, delle sue predicazioni, di tutto il suo apostolato. La propensione dell’uomo all’errore, le sue discussioni, intorno alla fede non mancano d’impressionare il pensatore sganciato da cattive passioni. In piena persecuzione, di fronte ad una Chiesa che si sta formando in mezzo alla lotta ed alla sofferenza, alcuni spiriti sono alla ricerca di novità, d’interpretazioni strane dai testi, di opposizioni a delle tradizioni vive della Chiesa di Dio, d’indocilità evidente di fronte ai capi religiosi. San Paolo se n’era già lamentato. Verso la fine del II secolo, Ireneo non solo rifiuta le eresie ma s’avvera già un campione dell’unità della fede, il campione del Papato, del Vescovo di Roma.

Il martirio venne a perfezionare, nel 202, ai primi inizi del III secolo, questa bella vita di vescovo e di apostolo, dando alla Chiesa di Lione e, da essa, alle chiese fondate dalle cure dei suoi vescovi, un esempio magnifico della forza e della fedeltà nella fede.

Signore, vi sono nella vita di fede, così costantemente reclamata da voi, da parte dei vostri discepoli, due elementi che ne fanno il profondo e soprannaturale valore : sono la forza e la purezza. Forza della fede in una certezza ed una convinzione che escludono il dubbio, l’esitazione, la minimizzazione delle nude verità. Purezza della fede nel rigetto delle teorie sballate dottrinalmente, dei sentimenti che alterano o corrompono il contenuto divino di queste stesse verità.

La Chiesa conta, tra i più antichi santi dei suoi primi secoli, autentici rappresentanti del suo vero spirito di fede. Sant’Ireneo è certamente uno di questi grandi avi spirituali della Francia, ch’egli ha segnato profondamente col suo sapere, con la sua fedeltà nella dottrina, con la sua santità di vita. Ireneo muore il 28 giugno del 202 durante le persecuzioni che i cristiani subirono sotto l’imperatore Settimio Severo. La Chiesa lo venera come martire in seguito alla testimonianza lasciateci da san Girolamo che per primo nel 410 gli conferì questo titolo.
Autore: Don Marcello Stanzione




Questo Padre della Chiesa occupa un posto preminente tra i teologi del II secolo. E considerato, difatti, il migliore espositore della dogmatica cattolica basata sulla scrittura. Egli nacque nell'Asia Minore, probabilmente a Smirne o nei suoi dintorni perché in gioventù vide e ascoltò S. Policarpo (+155), vescovo di quella città e discepolo di S. Giovanni, nonché altri numerosi presbiteri, discepoli immediati degli Apostoli, il che rende importantissime le sue testimonianze dottrinali.

Ignoriamo quando S. Ireneo si sia trasferito in Occidente con altri missionari desiderosi di portare o di estendere la fede cristiana. Sappiamo soltanto che nel 177 o 178, durante la persecuzione scatenata da Marco Aurelio, egli si trovava a Lione come sacerdote di quella chiesa che il vescovo S. Fotino aveva fondato. I martiri sopravvissuti alla persecuzione in parte originari dell'Asia Minore come Ireneo, informati dell'agitazione prodotta dal movimento del neofita Mentano in Frigia, scrissero una lettera ai fratelli dell'Asia e un'altra al papa Eleuterio affinchè riconducesse la pace nelle comunità turbate dall'eresia che esigeva dai suoi ardenti maggior austerità, penitenza rigorosa per i peccati commessi dopo il Battesimo, digiuni severi e prolungati, rinunzia alle seconde nozze e prontezza assoluta al martirio. S. Ireneo fu incaricato di portare la lettera a Roma, e raccomandato al papa come sacerdote "pieno di zelo per il testamento del Signore". Probabilmente durante la sua assenza morì martire, nel 178, il quasi nonagenario Potino al quale egli successe per il grande influsso che esercitava in quell'importante centro religioso e politico dell'impero.

Dell'attività del suo episcopato conosciamo soltanto la composizione degli scritti e la parte che egli svolse nella controversia della festa di Pasqua. Mentre le chiese dell'Asia la celebravano come i giudei il quattordici di Nisan (mese di marzo lunare), Roma la rimandava alla domenica seguente. La questione era già stata dibattuta senza successo nel 154 tra il papa Aniceto e S. Policarpo.La discussione riprese verso il 190 sotto il pontificato di Vittore. Quando costui lanciò la scomunica contro quei vescovi che non accettavano la data romana, S. Ireneo, il cui nome significa 'pace', intervenne in loro favore. Giudicando quella misura eccessiva, egli scrisse: "Non esiste Dio senza bontà". Più tardi anche le chiese orientali si conformarono all'uso romano.

S. Ireneo lavorò pure per estendere il cristianesimo nelle province vicine a Lione. Le chiese di Besançon e di Valence gli attribuiscono, infatti, il primo annunzio del Vangelo. Tuttavia l'opera fondamentale di lui è costituita dallo studio di tutte le eresie per combatterle e assicurare il trionfo della fede. Il suo merito principale, e quindi la sua gloria, è soprattutto la lotta da lui fatta allo gnosticismo con l'opera in cinque libri intitolata Contro le Eresie. Fu scritta in greco ed è preziosa non solo dal lato teologico in quanto mostra già formata la teoria sull'autorità dottrinale della Chiesa, ma anche dal lato storico, perché è ben documentata e porge un vivo quadro delle lotte contro le eresie pullulanti.

Secondo gli ideatori di questo gnosticismo, strano sistema, Dio è un essere inaccessibile , incapace di creare. Opposta a lui, eterna, c'è la materia, cattiva per natura. Tra Dio e la materia esiste il mondo intermedio soprasensibile abitato da coni o esseri emanati o generati da Dio, disposti a coppie. Uno degli eoni, il Demiurgo, il Dio dei Giudei, elaborò la materia nella forma attuale del mondo. Una scintilla del mondo superiore cadde un giorno nella materia (l'anima) e vi rimase a soffrire come in una prigione. Un altro degli eoni, Cristo, discese nel mondo con un corpo apparente (docetismo), e visse e morì per liberare lo spirito dalla materia. S. Ireneo avrebbe potuto facilmente far uso dell'ironia a proposito di simili fantastiche generazioni di eoni; preferì invece tendere agli erranti le mani per convertirli. "Dio, scrisse, spinto dall'immenso amore che ci portava, si è fatto ciò che noi siamo per farci ciò che Egli è".

Senza trascurare la teologia razionale, S. Ireneo confutò i diversi sistemi gnostici basandosi sulla ragione, sui detti del Signore, dei profeti e in modo speciale sull'insegnamento degli Apostoli. "La tradizione apostolica è manifesta nel mondo intero; non c'è che da contemplarla in ogni chiesa per chiunque vuole vedere la verità.

Noi possiamo enumerare i vescovi che sono stati istituiti dagli Apostoli, e i loro successori fino a noi: essi non hanno insegnato nulla, conosciuto nulla che rassomigliasse a queste follie... Essi esigevano perfezione assoluta, irreprensibile, da coloro che succedevano loro e ai quali affidavano, al loro posto, il compito d'insegnare... Sarebbe troppo lungo enumerare i successori degli Apostoli in tutte le Chiese; ci occuperemo soltanto della maggiore e più antica, conosciuta da tutti, della chiesa fondata e costituita a Roma dai due gloriosissimi Apostoli Pietro e Paolo; noi mostreremo che la tradizione che ricevette dagli Apostoli e la fede che ha annunciato agli uomini sono pervenute fino a noi per mezzo delle regolari successioni dei vescovi... E con questa Chiesa Romana, a motivo dell'autorità della sua origine, che dev'essere d'accordo tutta la Chiesa, cioè tutti i fedeli venuti da ogni parte; ed è in essa che tutti questi fedeli hanno conservato la tradizione apostolica" (Adv.
Haer., 1. III, c. III, 1-2).

S. Ireneo ha scritto pure un libriccino intitolato Dimostrazione della predicazione apostolica, scoperto nel 1904 in traduzione armena.
E' un'apologia delle principali verità cristiane basate sull'adempimento delle profezie dell'Antico Testamento. Tuttavia, il centro di tutto il pensiero teologico del Santo è costituito dalla dottrina della ricapitolazione della carne umana e della totalità del mondo materiale nel Cristo, prototipo dell'umanità ed esemplare iniziale della creazione.

Questa grandiosa concezione abbraccia tanto i disegni nascosti di Dio, quanto la loro realizzazione storica per mezzo dell'Incarnazione redentrice del Figlio suo. In essa si inseriscono le tesi care a S. Ireneo del Cristo nuovo Adamo, di Maria novella Eva, della divinizzazione dell'uomo totale mediante la grazia, della sua salvezza finale in un mondo materiale completamente restaurato.

Secondo la tradizione S. Ireneo avrebbe trovato la morte il 28-6-202- 203 in un massacro generale dei cristiani lionesi sotto l'imperatore Settimio Severo. La Chiesa lo onora come martire sulla testimonianza di S. Girolamo il quale, nel 410, per primo gli diede questo titolo. Le reliquie del santo vescovo furono disperse nel 1562 dai calvinisti.

Autore: Guido Pettinati


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IRÉNÉE DE LYON : Traité Contre les hérésies, Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, Démonstration de l'enseignement apostolique :

http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/StIrenee/irenee_de_lyon.html

IRÉNÉE DE LYON († 202). La prédication des Apôtres et ses preuves ou la foi chrétienne. Trad. J. Barthoulot, révisée par S. Voicu. Introduction, notes, plan de travail de A.-G. Hamman, PDF 3, 1977
Version revue et corrigée pour migne.fr par G. Bady : http://www.migne.fr/irenee_de_lyon_predication.htm

[Note de G. Bady: Lisible et même élégante, la traduction de J. Barthoulot, publiée pour la première fois en 1916 et révisée par S.J. Voicu en 1977 pour « Les Pères dans la foi », ne peut évidemment pas prétendre être la dernière de la Prédication d'Irénée. En 1978, en effet, ont été découverts des fragments de la version arménienne dans le manuscrit Galata 54 ; la dernière édition dans la collection « Sources Chrétiennes » 406, Paris, 1995, par A. Rousseau, en tient compte. Le lecteur soucieux d'un état récent de la recherche se référera donc à cette édition en priorité.

La présente version du volume 3 des « Pères dans la foi » a été revue et corrigée en ce qui concerne 1°) les coquilles et autres erreurs matérielles, 2°) la normalisation des références, 3°) la lisibilité, 4°) la mise à jour de la bibliographie. En somme, le fond lui-même n'a pas été modifié. Seuls la table alphabétique des thèmes, p. 107-109, et l'index des citations bibliques, p. 111-113, n'ont pas été reproduits, puisqu'ils font référence aux pages du livre imprimé.]

SOMMAIRE

(cliquer sur "Introduction", "Traduction" ou "Pour mieux tirer profit de ce livre" pour y accéder)

Introduction :

Irénée et l'Église de Lyon

Qu'est-ce que croire ? Irénée répond

Traduction :

Prologue

Foi et oeuvres : comment les concilier ?

I. Qu'est-ce que les Apôtres ont prêché ?

Dieu et la création

Les trois articles de la foi

Du baptême à la Trinité

La création de l'homme

L'homme encore enfant. La chute

La marche vers le salut

Histoire du peuple de Dieu

Les alliances de Dieu : avec Noé, Abraham, Moïse

Adam et le Christ

La victoire du salut

L'Esprit dans l'Église

II. Les preuves : le Christ accomplit les Écritures

Le Fils de Dieu et Abraham, Jacob, Moïse

Le Christ préexiste à sa venue

Lecture de la Bible à la lumière du Christ

La passion annoncée

De la souffrance à la gloire

III. Le Christ et la loi nouvelle : l'Évangile

La charité, loi suprême

Le Christ et l'Église

La vie dans l'Esprit

La place des païens

L'Église passe aux barbares

Pour mieux tirer profit de ce livre :

Ce qu'il faut dégager de la Prédication des Apôtres

Ce texte dans l'histoire

Bibliographie sélective (mise à jour par G. Bady)

Voir aussi : http://jesusmarie.free.fr/irenee_de_lyon.html