lundi 15 octobre 2012

Sainte THÉRÈSE d'AVILA


Sainte Thérèse d'Avila

Vierge, Réformatrice des Carmélites

(1515-1582)

Sainte Thérèse naquit en Espagne, de parents nobles et chrétiens. Dès l'âge le plus tendre, un fait révéla ce qu'elle devait être un jour. Parmi ses frères, il y en avait un qu'elle aimait plus que les autres; ils se réunissaient pour lire ensemble la Vie des Saints: "Quoi! lui dit-elle, les martyrs verront Dieu toujours, toujours! Allons, mon frère, chez les cruels Maures, et soyons martyrs aussi, nous pour aller au Ciel." Et, joignant les actes aux paroles, elle emmenait son petit frère Rodrigue; ils avaient fait une demi-lieue, quand on les ramena au foyer paternel.

Elle avait dès lors une grande dévotion à la Sainte Vierge. Chaque jour elle récitait le Rosaire. Ayant perdu sa mère, à l'âge de douze ans, elle alla se jeter en pleurant aux pieds d'une statue de Marie et La supplia de l'accepter pour Sa fille, promettant de La regarder toujours comme sa Mère.

Cependant sa ferveur eut un moment d'arrêt. De vaines lectures, la société d'une jeune parente mondaine, refroidirent son âme sans toutefois que le péché mortel la ternît jamais. Mais ce relâchement fut court, et, une vive lumière divine inondant son âme, elle résolut de quitter le monde. Elle en éprouva un grand déchirement de coeur; mais Dieu, pour l'encourager, lui montra un jour la place qu'elle eût occupée en enfer, si elle s'était attachée au monde.

Dieu, voulant faire de Thérèse le type le plus accompli peut-être de l'union d'une âme avec l'Époux céleste, employa vingt ans à la purifier par toutes sortes d'épreuves terribles: maladies, sécheresses spirituelles, incapacité dans l'oraison. Jésus-Christ, qui ne voulait pas la moindre tache en elle, ne lui laissait aucun repos, et exigeait d'elle le sacrifice même de certaines amitiés très innocentes. "Désormais, lui dit-Il à la fin de cette période d'expiation, Je ne veux plus que tu converses avec les hommes!" A ces mots, elle se sentit tout à coup établie en Dieu de manière à ne plus avoir d'autre volonté, d'autre goût, d'autre amour que ceux de Dieu même et à ne plus aimer aucune créature que pour Dieu, comme Dieu et selon Dieu.

Elle devint la réformatrice de l'Ordre du Carmel, et travailla tant au salut des âmes, que, d'après une révélation, elle convertit plus d'âmes dans la retraite de son couvent, que saint François Xavier dans ses missions.

Un séraphin vint un jour la percer du dard enflammé de l'amour divin: Jésus la prit pour épouse. Ses révélations, ses écrits, ses miracles, ses oeuvres, ses vertus, tout est à la même hauteur sublime.

Abbé L. Jaud, Vie des Saints pour tous les jours de l'année, Tours, Mame, 1950

SOURCE : http://magnificat.ca/cal/fr/saints/sainte_therese_d_avila.html



CHRONOLOGIE DE SAINTE THÉRÈSE DE JÉSUS

1515

• 28 mars, Naissance de Teresa de Cepeda y Ahumada,

• 4 avril, Baptême de Teresa, Inauguration du carmel de l’Incarnation.

1522

• Teresa et Rodrigo s’enfuient au pays des Maures “pour voir Dieu”.

1528

• Mort de Béatrice de Ahumada, mère de Teresa.

1531

• Teresa est pensionnaire au couvent de Notre Dame de Grâce.

1535

• 3 août, Rodrigo, le frère très aimé, part pour l’Amérique.

• 2 novembre, Teresa s’enfuit et entre au couvent de l’Incarnation.

1536

• 2 novembre, Teresa prend l’habit du Carmel.

1537

• 3 novembre, Profession religieuse de Teresa.

1538

• Séjour à Becedas.

1543

• 26 décembre, Mort d’Alonso de Cepeda, père de Teresa.

1555

• Conversion de Teresa (Saint Augustin, Christ aux plaies, …).

1556

• au printemps, Les fiançailles mystiques de Teresa.

1558

• “La contradiction des gens de biens” commence. Les uns attribuent les grâces dont jouit Teresa au démon, les autres à Dieu.

• Première rencontre avec Pierre d’Alcántara.

1560

• 25 janvier, Vision du Christ ressuscité,

• avril, Grâce de la transverbération,

• août, Vision de l’enfer,

• septembre, Au cours d’une conversation, on parle de “réforme”,

• octobre, Teresa rédige sa première Relation.

1561

• Le père Garcia de Toledo lui demande d’écrire sa Vida et sa manière de faire oraison.

1562

• 24 août, Fondation de Saint Joseph d’Avila,

• décembre, Teresa commence Le Chemin de Perfection.

1563

• Première rédaction des Constitutions.

1567

• février, Visite du Père Général, Rubeo de Ravenne,

Avril, Patentes autorisant d’autres fondations,

• 15 Août, Fondation du couvent de Medina del Campo, Première rencontre avec Jean de la Croix.

1568

• 11 avril, Fondation du couvent de Malagón,

• 15 août, Fondation du couvent de Valladolid,

• 28 novembre, Fondation du couvent masculin de Duruelo.

1569

• 14 mai, Fondation du couvent de Tolède,

• 23 juin, Fondation du couvent de Pastrana.

1570

• 1er novembre, Fondation du couvent de Salamanque.

1571

• 25 janvier, Fondation du couvent d’Alba de Tormes,

• 6 octobre, Teresa arrive à l’Incarnation comme prieure.

1572

• 16 novembre, Grâce du mariage spirituel.

1573

• 25 août, Commencement du récit des Fondations.

1574

• 19 mars, Fondation du couvent de Ségovie.

1575

• L’Inquisition ordonne la saisie de la Vida de Teresa,

• 24 février, Fondation du couvent de Beas de Segura,

• Printemps, Première rencontre avec le P. Jérôme Gratien,

• 29 mai, Fondation du couvent de Séville, Teresa reçoit l’ordre de se retirer dans un couvent de son choix et de n’en plus sortir. “La grande tempête” commence pour la “Réforme”.

1576

• 1er janvier, Fondation du couvent de Caravaca, (par Anne de Saint-Albert).

1577

• mai, À Tolède, Teresa commence Le Livre des Demeures.

• 29 novembre, À Avila, elle achève son ouvrage.

• 24 décembre, Elle se casse le bras gauche en tombant dans l’escalier.

1578/79

• Grandes souffrances de la Réforme et de la réformatrice.

1580

• 21 Février, Fondation du couvent de Villanueva de la Jara,

• 26 juin, Mort de Lorenzo, frère de Teresa,

• 25 Décembre, Fondation du couvent de Palencia.

1581

• 14 juin, Fondation du couvent de Soria.

1582

• 20 janvier, Fondation du couvent de Grenade (par Anne de Jésus)

• 19 avril, Fondation du couvent de Burgos

• 21 septembre, Arrivée à Alba de Tormes.

• 4 (15) octobre, Teresa meurt “fille de l’Église”.

1614

• 14 avril, Béatification, par Paul V.

1622

• 12 mars, Canonisation, par Grégoire XV.

1917

• 30 novembre, Patronne de l’Espagne.

1965

• 18 septembre, Patronne des écrivains espagnols, par Paul VI.

1970

• 27 septembre, Docteur de l’Église, par Paul VI. Teresa est également patronne : du Corps de l’Intendance militaire, du Royaume de Naples, des joueurs d’échec, etc.

SOURCE : http://www.carmel.asso.fr/Chronologie-Therese-de-Jesus.html



BENOÎT XVI


AUDIENCE GÉNÉRALE


Salle Paul VI


Mercredi 2 février 2011


Sainte Thérèse de Jésus

Chers frères et sœurs,

Au cours des catéchèses que j’ai voulu consacrer aux Pères de l’Eglise et aux grandes figures de théologiens et de femmes du Moyen-âge, j’ai eu l’occasion de m’arrêter également sur certains saints et saintes qui ont été proclamés docteurs de l’Eglise en raison de leur éminente doctrine. Aujourd’hui, je voudrais commencer une brève série de rencontres pour compléter la présentation des docteurs de l’Eglise. Et je commence par une sainte qui représente l’un des sommets de la spiritualité chrétienne de tous les temps: sainte Thérèse d’Avila (de Jésus).

Elle naît à Avila, en Espagne, en 1515, sous le nom de Teresa de Ahumada. Dans son autobiographie, elle mentionne elle-même certains détails de son enfance: la naissance de «parents vertueux et craignant Dieu», au sein d’une famille nombreuse, avec neuf frères et trois sœurs. Encore enfant, alors qu’elle n’avait pas encore 9 ans, elle a l’occasion de lire les vies de certains martyrs, qui lui inspirent le désir du martyre, si bien qu’elle improvise une brève fugue de chez elle pour mourir martyre et monter au Ciel (cf. Vie, 1, 4): «Je veux voir Dieu» déclare la petite fille à ses parents. Quelques années plus tard, Thérèse parlera de ses lectures d’enfance, et affirmera y avoir découvert la vérité, qu’elle résume dans deux principes fondamentaux: d’un côté, «le fait que tout ce qui appartient au monde ici bas passe» et de l’autre, que seul Dieu est «pour toujours, toujours, toujours», un thème qui revient dans la très célèbre poésie «Que rien ne te trouble,/ que rien ne t’effraie;/ tout passe. Dieu ne change pas:/ la patience obtient tout;/ celui qui possède Dieu/ ne manque de rien/ Dieu seul suffit!». Orpheline de mère à l’âge de 12 ans, elle demande à la Très Sainte Vierge de lui servir de mère (cf. Vie, 1, 7).

Si, au cours de son adolescence, la lecture de livres profanes l’avait conduite aux distractions d’une vie dans le monde, l’expérience comme élève des moniales augustiniennes de Sainte-Marie-des-Grâces d’Avila, ainsi que la lecture de livres spirituels, en particulier des classiques de la spiritualité franciscaine, lui enseignent le recueillement et la prière. A l’âge de 20 ans, elle entre au monastère carmélite de l’Incarnation, toujours à Avila; dans sa vie religieuse, elle prend le nom de Thérèse de Jésus. Trois ans plus tard, elle tombe gravement malade, au point de rester quatre jours dans le coma, apparemment morte (cf. Vie, 5, 9). Même dans la lutte contre ses maladies, la sainte voit le combat contre les faiblesses et les résistances à l’appel de Dieu: «Je désirais vivre — écrit-elle — car je le sentais, ce n'était pas vivre que de me débattre ainsi contre une espèce de mort; mais nul n'était là pour me donner la vie, et il n'était pas en mon pouvoir de la prendre. Celui qui pouvait seul me la donner avait raison de ne pas me secourir; il m'avait tant de fois ramenée à lui, et je l'avais toujours abandonné» (Vie, 8, 2) En 1543, sa famille s’éloigne: son père meurt et tous ses frères émigrent l’un après l’autre en Amérique. Au cours du carême 1554, à l’âge de 39 ans, Thérèse atteint le sommet de sa lutte contre ses faiblesses. La découverte fortuite de la statue d’«un Christ couvert de plaies» marque profondément sa vie (cf. Vie, 9). La sainte, qui à cette époque trouvait un profond écho dans les Confessions de saint Augustin, décrit ainsi le jour décisif de son expérience mystique: «Le sentiment de la présence de Dieu me saisissait alors tout à coup. Il m'était absolument impossible de douter qu'il ne fût au dedans de moi, ou que je ne fusse toute abîmée en lui» (Vie, 10, 1).

Parallèlement au mûrissement de son intériorité, la sainte commence à développer concrètement l'idéal de réforme de l'ordre du carmel: en 1562, elle fonde à Avila, avec le soutien de l'évêque de la ville, don Alvaro de Mendoza, le premier carmel réformé, et peu après, elle reçoit aussi l'approbation du supérieur général de l'ordre, Giovanni Battista Rossi. Dans les années qui suivent, elle continue à fonder de nouveaux carmels, dix-sept au total. La rencontre avec saint Jean de la Croix, avec lequel, en 1568, elle fonde à Duruelo, non loin d'Avila, le premier couvent de carmélites déchaussées, est fondamentale. En 1580, elle obtient de Rome l'érection en Province autonome pour ses carmels réformés, point de départ de l'ordre religieux des carmélites déchaussées. Thérèse termine sa vie terrestre au moment où elle est engagée dans l'activité de fondation. En 1582, en effet, après avoir fondé le carmel de Burgos et tandis qu'elle est en train d'effectuer son voyage de retour à Avila, elle meurt la nuit du 15 octobre à Alba de Tormes, en répétant humblement ces deux phrases: «A la fin, je meurs en fille de l'Eglise» et «L'heure est à présent venue, mon Epoux, que nous nous voyons». Une existence passée en Espagne, mais consacrée à l'Eglise tout entière. Béatifiée par le Pape Paul V en 1614 et canonisée en 1622 par Grégoire XV, elle est proclamée «Docteur de l'Eglise» par le Serviteur de Dieu Paul VI en 1970.

Thérèse de Jésus n'avait pas de formation universitaire, mais elle a tiré profit des enseignements de théologiens, d'hommes de lettres et de maîtres spirituels. Comme écrivain, elle s'en est toujours tenu à ce qu'elle avait personnellement vécu ou avait vu dans l'expérience des autres (cf. Prologue au Chemin de perfection), c'est-à-dire en partant de l'expérience. Thérèse a l'occasion de nouer des liens d'amitié spirituelle avec un grand nombre de saints, en particulier avec saint Jean de la Croix. Dans le même temps, elle se nourrit de la lecture des Pères de l'Eglise, saint Jérôme, saint Grégoire le Grand, saint Augustin. Parmi ses œuvres majeures, il faut rappeler tout d'abord son autobiographie, intitulée Livre de la vie, qu'elle appelle Livre des Miséricordes du Seigneur. Composée au Carmel d'Avila en 1565, elle rapporte le parcours biographique et spirituel, écrit, comme l'affirme Thérèse elle-même, pour soumettre son âme au discernement du «Maître des spirituels», saint Jean d'Avila. Le but est de mettre en évidence la présence et l'action de Dieu miséricordieux dans sa vie: c'est pourquoi l’œuvre rappelle souvent le dialogue de prière avec le Seigneur. C'est une lecture fascinante, parce que la sainte non seulement raconte, mais montre qu'elle revit l'expérience profonde de sa relation avec Dieu. En 1566, Thérèse écrit le Chemin de perfection, qu'elle appelle Admonestations et conseils que donne Thérèse de Jésus à ses moniales. Les destinataires en sont les douze novices du carmel de saint Joseph d’Avila. Thérèse leur propose un intense programme de vie contemplative au service de l'Eglise, à la base duquel se trouvent les vertus évangéliques et la prière. Parmi les passages les plus précieux, figure le commentaire au Notre Père, modèle de prière. L’œuvre mystique la plus célèbre de sainte Thérèse est le Château intérieur, écrit en 1577, en pleine maturité. Il s'agit d’une relecture de son chemin de vie spirituelle et, dans le même temps, d'une codification du déroulement possible de la vie chrétienne vers sa plénitude, la sainteté, sous l'action de l'Esprit Saint. Thérèse fait appel à la structure d'un château avec sept pièces, comme image de l'intériorité de l'homme, en introduisant, dans le même temps, le symbole du ver à soie qui renaît en papillon, pour exprimer le passage du naturel au surnaturel. La sainte s'inspire des Saintes Ecritures, en particulier du Cantique des cantiques, pour le symbole final des «deux Epoux», qui lui permet de décrire, dans la septième pièce, le sommet de la vie chrétienne dans ses quatre aspects: trinitaire, christologique, anthropologique et ecclésial. A son activité de fondatrice des carmels réformés, Thérèse consacre le Livre des fondations, écrit entre 1573 et 1582, dans lequel elle parle de la vie du groupe religieux naissant. Comme dans son autobiographie, le récit tend à mettre en évidence l'action de Dieu dans l’œuvre de fondation des nouveaux monastères.

Il n’est pas facile de résumer en quelques mots la spiritualité thérésienne, profonde et articulée. Je voudrais mentionner plusieurs points essentiels. En premier lieu, sainte Thérèse propose les vertus évangéliques comme base de toute la vie chrétienne et humaine: en particulier, le détachement des biens ou pauvreté évangélique, et cela nous concerne tous; l’amour des uns pour les autres comme élément essentiel de la vie communautaire et sociale; l’humilité comme amour de la vérité; la détermination comme fruit de l’audace chrétienne; l’espérance théologale, qu’elle décrit comme une soif d’eau vive. Sans oublier les vertus humaines: amabilité, véracité, modestie, courtoisie, joie, culture. En deuxième lieu, sainte Thérèse propose une profonde harmonie avec les grands personnages bibliques et l’écoute vivante de la Parole de Dieu. Elle se sent surtout en harmonie avec l’épouse du Cantique des Cantiques et avec l’apôtre Paul, outre qu’avec le Christ de la Passion et avec Jésus eucharistie.

La sainte souligne ensuite à quel point la prière est essentielle: prier, dit-elle, «signifie fréquenter avec amitié, car nous fréquentons en tête à tête Celui qui, nous le savons, nous aime» (Vie 8, 5). L’idée de sainte Thérèse coïncide avec la définition que saint Thomas d’Aquin donne de la charité théologale, comme amicitia quaedam hominis ad Deum, un type d’amitié de l’homme avec Dieu, qui le premier a offert son amitié à l’homme; l’initiative vient de Dieu (cf. Summa Theologiae -II, 21, 1). La prière est vie et se développe graduellement en même temps que la croissance de la vie chrétienne: elle commence par la prière vocale, elle passe par l’intériorisation à travers la méditation et le recueillement, jusqu’à parvenir à l’union d’amour avec le Christ et avec la Très Sainte Trinité. Il ne s’agit évidemment pas d’un développement dans lequel gravir les plus hautes marches signifie abandonner le type de prière précédent, mais c’est plutôt un approfondissement graduel de la relation avec Dieu qui enveloppe toute la vie. Plus qu’une pédagogie de la prière, celle de Thérèse est une véritable «mystagogie»: elle enseigne au lecteur de ses œuvres à prier en priant elle-même avec lui; en effet, elle interrompt fréquemment le récit ou l’exposé pour se lancer dans une prière.

Un autre thème cher à la sainte est le caractère central de l’humanité du Christ. En effet, pour Thérèse la vie chrétienne est une relation personnelle avec Jésus, qui atteint son sommet dans l’union avec Lui par grâce, par amour et par imitation. D’où l’importance que celle-ci attribue à la méditation de la Passion et à l’Eucharistie, comme présence du Christ, dans l’Eglise, pour la vie de chaque croyant et comme cœur de la liturgie. Sainte Thérèse vit un amour inconditionné pour l’Eglise: elle manifeste un vif sensus Ecclesiae face aux épisodes de division et de conflit dans l’Eglise de son temps. Elle réforme l’Ordre des carmélites avec l’intention de mieux servir et de mieux défendre la «Sainte Eglise catholique romaine », et elle est disposée à donner sa vie pour celle-ci (cf. Vie 33, 5).

Un dernier aspect essentiel de la doctrine thérésienne, que je voudrais souligner, est la perfection, comme aspiration de toute la vie chrétienne et objectif final de celle-ci. La sainte a une idée très claire de la «plénitude» du Christ, revécue par le chrétien. A la fin du parcours du Château intérieur, dans la dernière «pièce», Thérèse décrit cette plénitude, réalisée dans l’inhabitation de la Trinité, dans l’union au Christ à travers le mystère de son humanité.

Chers frères et sœurs, sainte Thérèse de Jésus est une véritable maîtresse de vie chrétienne pour les fidèles de chaque temps. Dans notre société, souvent en manque de valeurs spirituelles, sainte Thérèse nous enseigne à être des témoins inlassables de Dieu, de sa présence et de son action, elle nous enseigne à ressentir réellement cette soif de Dieu qui existe dans la profondeur de notre cœur, ce désir de voir Dieu, de chercher Dieu, d’être en conversation avec Lui et d’être ses amis. Telle est l’amitié qui est nécessaire pour nous tous et que nous devons rechercher, jour après jour, à nouveau. Que l’exemple de cette sainte, profondément contemplative et efficacement active, nous pousse nous aussi à consacrer chaque jour le juste temps à la prière, à cette ouverture vers Dieu, à ce chemin pour chercher Dieu, pour le voir, pour trouver son amitié et trouver ainsi la vraie vie; car réellement, un grand nombre d’entre nous devraient dire: «Je ne vis pas, je ne vis pas réellement, car je ne vis pas l’essence de ma vie». C’est pourquoi, le temps de la prière n’est pas du temps perdu, c’est un temps pendant lequel s’ouvre la voie de la vie, s’ouvre la voie pour apprendre de Dieu un amour ardent pour Lui, pour son Eglise, c’est une charité concrète pour nos frères. Merci.

***

Je salue cordialement les pèlerins francophones et plus particulièrement la Communauté Saint-Martin et le lycée Sacré-Cœur. Que l’exemple de sainte Thérèse de Jésus nous encourage à donner chaque jour du temps à la prière pour apprendre à aimer Dieu et son Eglise! Avec ma bénédiction.

© Copyright 2011 - Libreria Editrice Vaticana

SOURCE : http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/audiences/2011/documents/hf_ben-xvi_aud_20110202_fr.html

Sainte Thérèse, vierge

Née en 1515, morte dans la nuit historique du 4 au 15 octobre 1582 où entra en application la réforme grégorienne du calendrier. Canonisée en 1622, fête en 1644.

Leçon des Matines (avant 1960) 


Quatrième leçon. La vierge Thérèse naquit à Avila, en Espagne, de parents illustres par leur naissance et leur piété. Nourrie par eux du lait de la crainte de Dieu, elle donna, dans un âge bien tendre, un merveilleux présage de sa sainteté future. Car en lisant les actes des saints Martyrs et en les méditant, elle fut tellement embrasée du feu de l’Esprit-Saint que, s’enfuyant de la maison paternelle, elle voulut passer en Afrique, afin d’y donner sa vie pour la gloire de Jésus-Christ et le salut des âmes. Son oncle paternel l’ayant ramenée, elle compensa par des aumônes et d’autres œuvres de piété le souhait ardent, [mais irréalisé,] du martyre, se plaignant avec des larmes continuelles d’avoir été privée d’un si heureux sort. Sa mère étant morte, elle pria la très sainte Vierge de lui montrer qu’elle était mère aussi, et son vœu fut exaucé, car la Mère de Dieu la protégea toujours comme sa fille. En sa vingtième année, elle entra chez les religieuses de Notre Dame du Mont-Carmel, où, pendant dix-huit ans, elle fut affligée de très grandes maladies et agitée de diverses tentations ; mais elle demeura ferme sous les armes de la pénitence chrétienne, sans être soutenue par l’aliment de ces consolations célestes dont la sainteté est ordinairement comblée même sur la terre. 

Cinquième leçon. Enrichie de vertus angéliques, Thérèse ne se contenta pas de travailler à son propre salut, mais elle se dépensa pour celui de tous, avec une charité pleine de sollicitude. C’est dans le but de le procurer que, d’après l’inspiration de Dieu et avec l’approbation de Pie IV, elle proposa d’abord aux femmes et ensuite aux hommes, l’observation de la règle plus austère des anciens Carmes. Le Seigneur tout-puissant et miséricordieux daigna bénir cette entreprise, car cette vierge, sans ressources, privée de toute assistance humaine, ayant même le plus souvent contre elle les princes du siècle, réussit à bâtir trente-deux monastères. Elle déplorait par des larmes continuelles l’aveuglement des infidèles et des hérétiques ; et afin d’apaiser la colère et de détourner la vengeance divine, elle offrait à Dieu, pour leur salut, les tourments volontaires qu’elle infligeait à son corps. Son âme était si embrasée du feu de l’amour divin, qu’elle mérita de voir un Ange lui percer le cœur avec un dard à la pointe enflammée, et d’entendre Jésus-Christ lui dire, en lui tendant sa main droite : Désormais, comme une véritable épouse, tu brûleras de zèle pour mon honneur. Ce fut par son inspiration qu’elle prononça le vœu si difficile de faire toujours ce qu’elle comprendrait être le plus parfait. Elle a écrit plusieurs ouvrages remplis d’une sagesse céleste, extrêmement propres à exciter les âmes des fidèles au désir de la patrie d’en haut. 



Sixième leçon. Or, tandis qu’elle donnait de constants exemples de vertus, elle brûlait d’un si anxieux désir de châtier son corps, que, quoique les maladies dont elle était affligée lui persuadassent le contraire, elle tourmentait souvent ses membres par des cilices, des chaînes, des poignées d’orties et par d’autres pénitences très rigoureuses ; parfois même elle se roulait sur des épines, et elle avait coutume de dire à Dieu : « Seigneur, ou souffrir ou mourir ; » estimant toujours qu’elle périssait d’une très déplorable mort, aussi longtemps qu’elle vivait éloignée de la fontaine céleste de la vie éternelle. Elle eut à un très haut degré le don de prophétie, et le Seigneur l’enrichissait de faveurs spéciales avec tant de largesse, qu’elle le priait souvent avec d’ardentes exclamations de mettre des bornes à ses divins bienfaits, et de ne pas effacer par un si prompt oubli le souvenir de ses fautes. Réduite à s’aliter lors de son arrivée à Albe, moins par la violence de la maladie que par l’effet de l’amour divin dont elle ne pouvait plus supporter l’incendie, ayant prédit le jour de sa mort, reçu les sacrements de l’Église, et exhorté ses filles à la paix, à la charité ainsi qu’à l’observance régulière, Thérèse rendit à Dieu son âme très pure, [qu’on vit s’élever vers le ciel] sous l’aspect d’une colombe ; elle avait vécu soixante-sept ans, et c’était l’an mil cinq cent quatre-vingt-deux, le quinze octobre, selon la réformation du calendrier romain. A ses derniers moments, Jésus-Christ lui apparut au milieu des troupes d’anges, et un arbre desséché, proche de sa cellule, refleurit tout à coup. Le corps de Thérèse, demeuré jusqu’à ce jour exempt de corruption, répand une liqueur odoriférante et est l’objet d’une pieuse vénération. D’éclatants miracles l’ont glorifiée avant comme après sa mort, aussi Grégoire XV l’a-t-il mise au nombre des Saints.


die 15 octobris
SANCTÆ TERESIÆ
Virginis
III classis (ante CR 1960 : duplex)
Missa Dilexísti, de Communi Virginum III loco, præter orationem sequentem :
Oratio.
Exáudi nos, Deus, salutáris noster : ut, sicut de beátæ Terésiæ Vírginis tuæ festivitáte gaudémus ; ita cæléstis eius doctrínæ pábulo nutriámur, et piæ devotiónis erudiámur affectu. Per Dóminum nostrum.

le 15 octobre
SAINTE THÉRÈSE
Vierge
IIIème classe (avant 1960 : double)
Messe Dilexísti, du Commun des Vierges III, sauf l’oraison suivante :
Collecte
Exaucez-nous, ô Dieu, qui êtes notre salut, et faites que, célébrant avec joie la fête de la bienheureuse Thérèse, votre Vierge, nous soyons nourris du pain de sa céleste doctrine et formés aux sentiments d’une piété fervente.




Sainte Thérèse d'Avila


docteur de l'église catholique

article du Dictionnaire de Théologique Catholique

THERESE DE JESUS (SAINTE), réformatrice du Carmel et écrivain (1515-1582). – On étudiera la sainte, la réformatrice (col. 561), la fondatrice (col. 563) et l’écrivain mystique (col. 566).

I. LA SAINTE. – Il y a intérêt à distinguer deux périodes dans la vie de sainte Thérèse : celle qui a précédé l’élévation habituelle de la sainte aux états mystiques, qui se termine en 1558 (Thérèse a 43 ans), et celle qui l’a suivie, de 1558 à 1582, date de sa mort. Dans la première nous sommes les témoins de son ascension progressive vers la perfection et dans la deuxième nous la voyons vivre dans les états mystiques et en même temps se livrer tout entière à l’œuvre de la réforme du Carmel et de la fondation de ses monastères de carmélites.

De la première partie de la vie de sainte Thérèse trois faits surtout retiendront l’attention de l’historien : la " conversion ", la maladie au début de la vie religieuse et l’utilisation de l’oraison comme moyen de sanctification.

1° La conversion. – A l’époque de la jeunesse de sainte Thérèse, avant son entrée dans la vie religieuse, y eut-il conversion proprement dite, c’est-à-dire passage de l’état de péché mortel à l’état de grâce ? Les circonstances où sainte Thérèse aurait pu pécher gravement sont les suivantes. Née le 28 mars 1515 à Avila, dans une famille bien chrétienne, Thérèse eut une enfance très pieuse. Vers l’âge de douze ans elle se livre avec avidité à la lecture des romans de chevalerie si répandus alors en Espagne, lecture " qui fit le plus de tort à son âme ", dit Thérèse, Vie, c. II. Après la mort de mère – Thérèse avait treize ans – laissée sans surveillance attentive, elle reçut fréquemment la visite de " plusieurs cousins germains ", qui lui parlaient " de leurs inclinations et autres enfantillages qui n’avaient rien de bon ". Vie, ibid. Enfin, la fréquentation d’une parente, qui " était des plus légères " et " compagnie dangereuse ", mit Thérèse en grave péril d’offenser Dieu. Mais elle ne fit rien qui fût contraire à l’honneur. " Sur ce point, j’étais, ce me semble, dit-elle, inébranlable. " Ibid. Après sa grande maladie et étant religieuse depuis plusieurs années, Thérèse connut une autre période d’infidélité, où l’esprit mondain pénétra son âme. Thérèse déclare qu’elle éprouvait un véritable effroi en pensant qu’elle s’était exposée à de " grands périls " pour son âme pendant ce temps de dissipation. Vie, c. V, VII.

Selon l’estimation des biographes de sainte Thérèse, ces fautes, qu’elle se reproche si sévèrement, ne constituent pas des péchés mortels. Lorsqu’elle composa le livre de sa Vie, en 1562, elle était arrivée aux états mystiques. Elle avait des lumières très vives sur la malice du péché. Elle était donc portée à exagérer la culpabilité des fautes commises trente ans plus tôt : " Quelque soin qu’elle ait pris d’exagérer ses infidélités, écrit de Villefore, le vice ne donna jamais d’atteinte mortelle à son innocence et tout se réduisit à des transgressions et à des légèretés qu’il ne faut nullement dissimuler, mais aussi qui ne doivent pas être empoisonnées. " La Vie de sainte Thérèse tirée des auteurs originaux espagnols et des historiens contemporains, Paris, 1748, t. I, p. 14. Ribera ramène les péchés de Thérèse à des fautes d’imprudence : " Pour mon regard, dit-il, je pense que ses péchés ne furent point autres sinon se mettre et exposer au danger de faire quelque péché ou d’en commettre de griefs par telle conversation, devis et familiarités qu’elle avait avec telles personnes. " La Vie de la Mère Thérèse de Jésus, fondatrice des Carmes déchaussés, trad. franç., Paris, 1645, t. I, c. VII.

Le pape Grégoire XV, dans la bulle de canonisation de Thérèse du 12 mars 1622, a solennellement sanctionné les vues des biographes : Inter cæteras ejus virtules… integerrima effulsit castitas, quam adeo eximie coluit, ut non solum propositu virginitatis servandæ a pueritia conceptum usque ad mortem perducerit, sed omnis expertem maculæ angelicam in corde et corpore servaverit puritatem. Le P. Bouix est si persuadé que la sainte exagère ses fautes qu’il n’hésite pas à changer, dans sa traduction de la Vie, les passages très affirmatifs où elle en parle. Au début de la vision de l’enfer, Vie, c. XXXII, Thérèse écrit : " Je compris que Dieu voulait me montrer la place que les démons m’y avaient préparée [dans l’enfer] et que j’avais méritée par mes péchés. " Œuvres complètes de sainte Thérèse, trad. des carmélites de Paris, t. II, 1907, p. 1. (Traduction que je citerai toujours.) Bouix modifie la phrase ainsi : " Je compris que Dieu voulait me faire voir la place que les démons m’y avaient préparée, et que j’aurais méritée par les péchés, où je serais tombée si je n’avais changé de vie. " Œuvres de sainte Thérèse, traduites d’après les manuscrits originaux, t. I, Paris, 1859, p. 400.

Thérèse, elle, paraît convaincue – son texte le prouve – qu’elle a offensé dieu gravement. Cette conviction a exercé une réelle influence sur sa sanctification. Elle lui a inspiré une profonde humilité. Dans le prologue de sa Vie elle s’exprime ainsi : " On m’a donné l’ordre d’écrire ma manière d’oraison… J’aurais bien voulu qu’on m’eût également laissée libre de faire connaître clairement, et dans tous leurs détails, mes grands péchés et ma triste vie. C’eût été pour moi une joie bien vive, mais on s’y est refusé et l’on m’a même imposé sur ce point beaucoup de réserves. Ainsi je conjure, pour l’amour de Dieu, ceux qui liront cette relation, de ne jamais oublier combien ma vie a été coupable. " Œuvres complètes, t. I, p. 41. Elle revient, pour la regretter, sur cette interdiction de préciser ses fautes aux c. V, VII, X de sa Vie. Au c. V, elle parle de la contrition qu’elle eut dans la confession faite durant sa grande maladie : " Cette contrition, dit-elle, eût été suffisante pour assurer mon salut, quand bien même Dieu ne m’aurait pas tenu compte de l’erreur où m’avaient engagée certains confesseurs, en m’assurant qu’il n’y avait point de péché mortel là où je reconnus ensuite, d’une manière positive, qu’il existait réellement. " Ibid., p. 85. Le P. Bouix, on le devine, atténue fortement ces passages.

Le sentiment de la crainte fut aussi renforcé dans l’âme de Thérèse par cette conviction d’avoir péché gravement : " Oui, en vérité, dit-elle, au sujet de sa jeunesse, arrivée à cet endroit de ma vie, j’éprouve un tel effroi en voyant de quelle manière Dieu me ressuscita en quelque sorte, que j’en suis, pour ainsi dire, toute tremblante… O mon âme ! Comment n’as-tu pas réfléchi au péril dont le Seigneur t’avait délivrée ? Et si l’amour ne suffisait pas pour te faire éviter le péché, comment la crainte ne te retenait-elle point ? Car enfin, la mort aurait pu mille fois te frapper dans un état plus dangereux encore. Et, en disant mille fois, je n’exagère, je crois, que de bien peu. " Vie, c. V, ibid., p. 86.

Cette grande crainte influa sûrement sur sa détermination à la vie religieuse : " Je me disais avec frayeur que la mort m’eût trouvée sur le chemin de l’enfer. Je n’avais pas encore d’attrait pour la vie religieuse, cependant je voyais que c’était l’état le plus excellent et le plus sûr, et peu à peu je me décidai à me faire violence pour l’embrasser. Ce combat dura trois mois… C’était moins l’amour, ce me semble, que la crainte servile qui me poussait à choisir cet état de vie. " Vie, c. III, ibid., p. 61-62.

" La voie de la crainte n’est pas celle qui convient à mon âme ", dira plus tard Thérèse. Vie, c. XXXII, t. II, p. 4. La crante chez elle ne tarda pas à être " absorbée dans l’amour ". Vie, c. VI, t. I, p. 91. Cependant la crainte filiale ne fut jamais absente de son âme. Vie, c. XV, p. 199. Ce n’était pas " la crainte du châtiment ", mais celle de perdre le Seigneur en l’offensant. Vie, c. XXXVII, t. II, p. 95. Dans Le chemin de la perfection, Thérèse recommande instamment à ses filles d’avoir cette crainte dans le cœur. Le " moyen de vivre sans trop d’alarme " au milieu du combat, " c’est, dit-elle, l’amour et la crainte. L’amour nous fera hâter notre marche, la crainte nous fera regarder où nous posons le pied, afin d’éviter les chutes ". C. XL, t. II, p. 288. " La crainte doit toujours avoir le premier pas. " C. XLI, p. 300. Vers la fin de sa vie, alors qu’elle était élevée au mariage spirituel depuis plusieurs années, elle parle encore de la crainte. Lorsqu’on songe, dit-elle, " à certains personnages que l’Ecriture mentionne comme ayant été favorisés de Dieu, un Salomon, par exemple, qui a eu tant de communications " avec Dieu, on ne peut " s’empêcher de craindre. Ainsi, mes sœurs, que celle d’entre vous qui se figurerait être le plus en sûreté, soit celle qui craigne davantage ". Château intérieur, 7e dem., c. IV, t. VI, p. 305-306. Cette craint était aussi motivée par la période d’infidélité qui suivit sa grande maladie. Elle était religieuse, dans le monastère de l’Incarnation, depuis plusieurs années et cependant elle fut en grand danger d’offenser Dieu. Vie, c. VII. Même dans la vie religieuse la sécurité n’est pas complète : " Quant à la sécurité, n’y comptons pas en cette vie, disait Thérèse à ses sœurs ; elle nous serait même très dangereuse. " Chem. De la perf., c. XLI, t. V, p. 301.

2° La maladie du début. – Quelle est la nature de la maladie dont souffrit Thérèse au début de sa vie religieuse ? – Pour essayer de la caractériser il faut tout d’abord en examiner les causes et ensuite la décrire d’après les témoignages de la sainte.

Les circonstances qui précèdent l’entrée de Thérèse au carmel de l’Incarnation, à Avila, semblent avoir été une épreuve pour sa santé. La précipitation avec laquelle son père, inquiet de la " vie frivole " de sa fille, décida de l’envoyer comme pensionnaire au couvent des augustines d’Avila, l’impressionna. Elle lui fit craindre d’avoir nui à sa réputation : " Les huit premiers jours, dit-elle, me furent très pénibles, beaucoup moins par l’ennui de me trouver dans cette maison, que par la crainte de voir ma vaine conduite mise au grand jour. " Vie, c. II, p. 56. Lorsque la pensée d’être religieuse s’empara de son âme, ce fut durant trois mois un rude combat, qui altéra ses forces physiques, entre son " aversion pour l’état religieux " et les aspirations à cet état qui naissaient en elle. Quoique décidée à faire la volonté de Dieu, " pourtant, dit-elle, je redoutais encore la vocation religieuse et j’eusse bien désiré que Dieu ne me la donnât point ". Vie, c. III, p. 59. Durant cette lutte intérieure elle avait été " saisie de grandes défaillances, accompagnées de fièvres ". Car sa santé " laissait toujours beaucoup à désirer ". Ibid., p. 62.

La décision prise d’entrer dans la vie religieuse fut exécutée par Thérèse avec une énergie et une fermeté d’âme peu ordinaires. Mais la violence qu’elle dut se faire ne laissa pas d’avoir de profondes répercussions sur son être physique. Elle partit malgré son père opposé à sa vocation : " Quand je quittai la maison de mon père, écrit-elle, j’éprouvai une douleur si excessive que l’heure de la mort ne peut, je pense, m’en réserver de plus cruelle. Il me semblait sentir mes os se détacher les uns des autres. Le sentiment de l’amour divin n’étant pas assez fort pour contrebalancer celui que je portais à mon père et à mes proches, j’étais obligée de me faire une incroyable violence et, si Dieu ne fût venu à mon aide, toutes mes considérations n’auraient pas été suffisants pour me faire passer outre. Mais en cet instant, il me donna le courage de me vaincre, et je vins à bout de mon entreprise. " Vie, c. IV, p. 66.

Thérèse fut heureuse pendant son noviciat. Elle déclare cependant avoir éprouvé " de grands troubles pour des choses en elles-mêmes peu importantes ". Vie, c. V, p. 76. Troubles assez fréquents, sans doute, chez les novices. Après sa profession, où elle goûta une " joie si vive ", la santé de Thérèse déclina : " Ma santé, dit-elle, souffrit du changement de vie et de nourriture. Mes défaillances augmentèrent, et je fus saisie de douleurs de cœur si aiguës qu’on ne pouvait me voir sans en être effrayé… Telle était la gravité de mon état, que je me voyais continuellement sur le point de perdre connaissance, et parfois je la perdais effectivement. " Vie, c. IV, p. 69. Thérèse, à la demande de son père, s’absenta du monastère pendant un an pour se soigner. Dieu la réconforta dans cette épreuve en lui accordant " l’oraison de quiétude et parfois même celle d’union ". Vie, c. IV, p. 72. Elle fut conduite chez la célèbre empirique de Bécédas qui devait, pensait-on, la guérir facilement. Le traitement dura trois mois et aggrava la maladie au lieu de la faire disparaître. C’est ici le commencement de la grande crise qui se prolongea, avec des intermittences, pendant " près de trois ans ". Vie, c. VI, p. 88. Le récit que fait Thérèse de son entrée dans la vie religieuse et de ses deux premières années au couvent de l’Incarnation, nous laisse supposer qu’une profonde dépression nerveuse s’était produite en elle.

Elle décrit avec précision ce qu’elle souffrit à Bécédas et après : " Mon séjour en ce lieu, dit-elle, fut de trois mois. J’y endurais d’indicibles souffrances, le traitement qu’on me fit suivre étant trop violent pour mon tempérament. Au bout de deux mois, à force de remèdes, on m’avait presque ôté la vie. Les douleurs causées par la maladie de cœur dont j’étais allée chercher la guérison étaient devenues beaucoup plus intenses. Il me semblait par moments qu’on m’enfonçait dans le cœur des dents aiguës. On finit par craindre que ce ne fût de la rage. A la faiblesse excessive – car un dégoût extrême me mettait dans l’impossibilité d’avaler autre chose que des liquides – à une fièvre continue, à l’épuisement causé par les médecines que j’avais prises tous les jours durant près d’un mois, vint se joindre un feu intérieur si violent que mes nerfs commencèrent à se contracter, mais avec des douleurs si insupportables que je ne pouvais trouver de repos ni de jour ni de nuit. " Ajoutez à cela une tristesse profonde. " Voilà ce que j’avais gagné, lorsque mon père me ramena chez lui. Les médecins me virent de nouveau. Tous me condamnèrent, disant qu’indépendamment des maux que je viens de dire, j’étais atteinte de phtisie. Cet arrêt me laissa indifférente, absorbée que j’étais par le sentiment des souffrances qui me torturaient également des pieds à la tête. De l’aveu des médecins, les douleurs de nerfs sont intolérables et, comme chez moi leur contraction était universelle, j’endurais un cruel martyre. La souffrance, à ce degré d’intensité, ne dura pas plus de trois mois, me semble-t-il ; mais on n’aurait jamais cru qu’il fût possible de supporter tant de maux réunis. Aujourd’hui je m’en étonne moi-même, et je regarde comme une grande faveur de Dieu la patience qu’il m’accorda. " Vie, c. V, p. 82-83.

" La fête de l’Assomption de Notre-Dame arriva. Mes tortures duraient depuis le mois d’avril, plus intenses cependant les trois derniers mois. Je demandais instamment à me confesser… On crut que ce désir m’était inspiré par la frayeur de la mort, et mon père, pour ne pas m’alarmer, ne voulut pas le satisfaire… Cette nuit-là même, j’eus une crise qui me laissa sans connaissance pendant près de quatre jours. Je reçus en cet état l’extrême-onction. A chaque heure, à chaque moment, on croyait me voir expirer, et l’on ne cessait de me dire le Credo, comme si j’eusse pu comprendre quelque chose. Parfois même on me crut morte, au point qu’on laissa couler sur mes paupières de la cire que j’y trouvais ensuite. Mon père était au désespoir de ne m’avoir pas permis de me confesser… Dans mon monastère, la sépulture était ouverte depuis un jour et demi, attendant mon corps, et dans une autre ville les religieux de notre ordre avaient déjà célébré à mon intention un service funèbre, quand le Seigneur permit que je revinsse à moi. " Ibid., p. 84-85.

" Au sortir de cette crise de quatre jours, je me trouvais dans un état lamentable. Dieu seul peut savoir les intolérables douleurs auxquelles j’étais en proie. J’avais la langue en lambeaux à force de l’avoir mordue, la gorge tellement resserrée par suite de l’absence d’aliments et de l’extrême faiblesse, que je suffoquais et ne pouvais même pas avaler une goutte d’eau. Tout mon corps paraissait disloqué, ma tête livrée à un désordre étrange. Mes membres contractés étaient ramassés en peloton, par suite de la torture des jours précédents. A moins d’un secours étranger, j’étais aussi incapable de remuer les bras, les pieds, les mains, la tête, que si j’eusse été morte : j’avais seulement, me semble-t-il, la faculté de mouvoir un doigt de la main droite. On ne savait comment m’approcher, toutes les parties de mon corps étant tellement endolories que je ne pouvais supporter le moindre contact. Pour me changer de position, il fallait se servir d’un drap que deux personnes tenaient, l’une d’un côté, l’autre de l’autre.

" Cette situation se prolongea jusqu’à Pâques-fleuries [Dimanche des Rameaux] avec cette seule amélioration que souvent, lorsqu’on s’abstenait de me toucher, mes douleurs se calmaient. Un peu de répit, à mes yeux, c’était presque la santé. Je craignais que la patience ne m’échappât : aussi je fus charmée de voir les douleurs devenir moins aiguës et moins continuelles. Pourtant, j’en éprouvais encore d’insupportables lorsque venaient à se produire les frissons d’une fièvre double-quarte très violente qui m’était demeurée. Mon dégoût de la nourriture restait aussi accentué.

" Il me tardait à tel point de retourner à mon monastère que je m’y fis transporter en cet état. On reçut donc en vie celle qu’on attendait morte, mais le corps en pire état que s’il eût été privé de vie ; sa seule vue inspirait la compassion. Impossible de dépeindre l’excès de mon épuisement : je n’avais que les os. Cette situation, je le répète, dura près de huit mois. Quant à la contraction des membres, malgré une amélioration progressive, elle se prolongea près de trois ans. Quand je commençais à l’aide des genoux et des mains, j’en remerciai Dieu avec effusion. " Vie, c. VI, p. 87-88. Sa patience fut admirable : " Dieu aidant, dira-t-elle, j’endurais patiemment de cruelles maladies. " Vie, c. XXXII, t. II, p. 6.

Cette longue citation était nécessaire pour avoir sous les yeux tous les détails, donnés par Thérèse, sur sa maladie. Celle-ci est évidemment à forme nerveuse : contraction violente des membres du corps, spasmes du cœur, suppression apparente, et une fois prolongée, de la vie par la suspension de la sensibilité extérieure et du mouvement volontaire ou catalepsie. La forte crise fut précédée de " défaillances " physiques assez fréquentes et même de pertes de connaissance. Vie, c. IV, p. 69. Sainte Thérèse paraît convaincue de ce caractère nerveux. La cessation progressive de la paralysie et des autres malaises, sans emploi de remède, confirme cette conviction. Thérèse eut recours, il est vrai, à la prière pour obtenir sa guérison. Vie, c. VI, p. 91. Thérèse n’obtint cependant pas une guérison subite mais plutôt lente. Voici son témoignage se rapportant aux années de sa vie qui suivirent la grande crise : " Bien remise de la terrible maladie dont j’ai parlé, j’en avais et j’en ai encore [des infirmités] de bien fâcheuses. Depuis peu, il est vrai, elles ont diminué d’intensité ; cependant, j’en souffre de bien des manières. Durant vingt ans, en particulier, j’ai eu tous les matins des vomissements… Il est très rare, ce me semble, que je n’éprouve à la fois des souffrances de diverses natures, et par moment bien intenses, celles du cœur par exemple. Seulement ce mal, qui autrefois était continuel, ne se fait plus sentir que de loin en loin. Quant à ces rhumatismes aigus et à ces fièvres qui m’étaient si ordinaires, j’en suis délivrée depuis huit ans. " Vie, c. VII, p. 106. Sainte Thérèse écrivait ceci en 1565, une quinzaine d’années après la grande maladie.

On a cru pouvoir qualifier d’hystérique la grande maladie de Thérèse. Ce mot doit être écarté, car sa signification, même atténuée, reste péjorative. Il est synonyme de déséquilibre foncier, donc durable, à la fois physique et mental. Or, cette maladie qui vient d’être décrite ne tient pas de l’état constitutif de la sainte. Elle fut, dans la vie de Thérèse, un accident passager, bien localisé durant trois années de sa vie et qui ne se reproduisit plus. Nous en avons discerné et énuméré les causes extérieures immédiates. Et d’ailleurs, d’après ce que nous savons du tempérament de la sainte, il n’y avait en lui aucune tare héréditaire chronique. Tous ses biographes font ressortir les qualités naturelles de Thérèse. Il y avait, en elle, écrit Ribera, " un naturel excellent si enclin de soi à [la] vertu, un entendement clair et fort capable, une grande prudence et quiétude, un courage pour entreprendre [de] grandes choses et industrie et manière pour les accomplir, une persévérance et force pour ne s’y lasser point, et une grande force et grande grâce en son parler, que si on l’eût laissée faire des discours de vertu, elle eût pu facilement gagner beaucoup d’âmes à Dieu. " La Vie de la Mère Thérèse de Jésus, tr. fr., Paris, 1645, l. I, c. V, p. 42. Son ferme bon sens dans l’appréciation de toutes choses, ses qualités d’écrivain, la sagesse de sa mystique et son œuvre de réformatrice du Carmel et de fondatrice de monastères sont incompatibles avec un tempérament hystérique et une psychologie maladive comme celle des anormaux.

Ce que nous savons de la constitution physique et mentale de la sainte cadre avec le caractère accidentel et passager de sa maladie nerveuse. Névrose, " état de nervosisme grave ", si l’on veut, mais ne provenant pas d’une altération complète de l’être physique et mental, comme le prouve surabondamment la vie de Thérèse postérieure à la crise. On peut comparer cette névrose à celle dont M. Olier souffrit pendant deux années. Le tempérament sanguin du fondateur du Saint-Sulpice ne le prédisposait pas, lui non plus, à cette névrose, bien circonscrite par ailleurs, dans la durée et qui n’eut pas de suites. Cf. P. Pourrat, Jean-Jacques Olier, Fondateur du Saint-Sulpice (Coll. les Grands Cœurs), p. 80 sq. Les années postérieures à ces accidents de santé furent, pour sainte Thérèse et pour M. Olier, les plus actives et les plus fécondes de leurs vies. L’hystérie, tare congénitale, ne saurait rien produire de semblable. Cf. A. Farges, Les phénomènes mystiques distingués de leurs contrefaçons humaines et diaboliques, Paris, 1923, t. II, p. 192 sq. ; J. de Tonquédec, Les maladies nerveuses ou mentales et les manifestations diaboliques, c. III, L’hystérie, Paris, 1938. Dans le plan providentiel, ces névroses fortuites sont, sans doute, des moyens dont Dieu se sert pour purifier intensément les saintes âmes. Sainte Thérèse, parlant des purifications préparatoires au mariage spirituel, s’exprime ainsi : " Le Seigneur envoie alors d’ordinaire de très grandes maladies. C’est là un tourment supérieur au précédent [les critiques et les moqueries], surtout si les douleurs qu’on éprouve sont aiguës. A mon avis, quand ces douleurs se font sentir avec intensité, c’est en quelque sorte le plus grand que l’on puisse endurer ici-bas : je parle des tourments extérieurs et du cas où les douleurs atteignent un degré excessif. " Château, 6e dem., c. I, t. VI, p. 171. Les peines intérieures sont, en effet, plus douloureuses encore. Thérèse fait ici allusion à sa grande maladie et semble la considérer comme une préparation aux états mystiques. Cf. Grégoire de Saint-Joseph, La prétendue hystérie de sainte Thérèse, Lyon, 1895 ; Dr Groix, Les extases de sainte Thérèse, dans Annales de philosophie chrétienne, mai-juin 1896 ; P. de San, Etude pathologico-théologique sur sainte Thérèse, Louvain, 1886.

Les écrivains catholiques qui croient pouvoir qualifier d’hystériques certains phénomènes de la vie de sainte Thérèse ne rejettent pas pour cela l’authenticité de ses états mystiques. Cf. Guillaume de Hahn, Les phénomènes hystériques et révélations de sainte Thérèse, dans Revue des questions scientifiques, Bruxelles, 1883, mis à l’index le 1er décembre 1885. A tort ou à raison, ils croient possible la conciliation des deux, ce qui nous paraît toutefois impossible. Il n’en est pas de même pour ceux qui nient le caractère surnaturel et divin de tout état mystique. Selon H. Delacroix, l’évolution mystique de sainte Thérèse est un produit de " son activité subconsciente ", préparé " par cet " état de nervosisme grave " que même les plus prévenus de ses biographes sont contraints de reconnaître ". Deux étapes dans cette évolution. Dans la première, celle de " l’excitation des images mentales ", Thérèse arrive à croire à la présence du Dieu mystique en elle, présence rare d’abord, ensuite continue. Dieu prit ainsi " possession de tous les états " de son âme et la dirigea par sa " parole intérieure ". Puis il s’opéra en Thérèse " comme un dédoublement " – c’est la deuxième étape – " certaines images s’exaltèrent et s’extériorisèrent : la parole intérieure s’objectiva, lui sembla venir d’un étranger… à qui elle les rapportait. " Ce furent d’abord des paroles qui vinrent du dehors, ensuite les visions. " Ainsi, pendant que se déroulait l’évolution interne qui réalisait en elle le Dieu confus, le divin au-delà de toute forme, il s’organisait au-dehors le Dieu objectivé, le Dieu qui parle et qu’on voit, le Dieu qui est le Dieu de l’Ecriture. " Les grands mystiques chrétiens (Bibl. de phil. contemp.), nouv. édit., 1938, p. 72-75. Vouloir expliquer les faits mystiques par l’activité subconsciente, par " l’irruption des phénomènes subconscients dans la personnalité ordinaire ", c’est faire preuve d’incompréhension, c’est prendre pour des états qui peuvent être parfois morbides les manifestations les plus hautes des communications de Dieu avec l’âme humaine. Conséquence du préjugé rationaliste qui rejette la réalité objective du surnaturel et du divin.

3° L’oraison comme moyen de sanctification. – Sainte Thérèse est l’apôtre de l’oraison mentale, elle en est aussi, on peut dire, le docteur. Elle a retiré, la première, les plus précieux avantages de cet exercice. Aussi est-ce avec les accents d’une éloquence entraînante qu’elle en recommande la pratique aux autres.

Chez les augustines, elle récitait " beaucoup de prières vocales ". La lecture méditée des livres de piété lui fit comprendre, avant son entrée dans la vie religieuse, " la vanité de tout ce qui est ici-bas, le néant du monde, la rapidité avec laquelle tout passe ". " J’avais pris goût aux bons livres, dit-elle, ils me donnèrent la vie. Je lisais les épîtres de saint Jérôme et j’y puisais tant de courage, que je me décidai à m’ouvrir à mon père de ma vocation religieuse ". Vie, c. III, p. 59, 62.

La vie d’oraison proprement dite sainte Thérèse commença à son entrée au monastère de l’Incarnation d’Avila. La méthode qu’elle suivait alors et les fruits qu’elle retirait de cet exercice sont exposés longuement dans la Vie. Elle se servit d’un livre pendant près de vingt ans : " Je n’osais, dit-elle, faire oraison sans un livre. L’aborder sans ce secours causait à mon âme autant d’effroi qu’un combat à soutenir contre une multitude ennemie. " Vie, c. IV, p. 74. Elle ne pouvait faire l’oraison discursive, car Dieu ne lui avait pas " donné le talent de discourir avec l’entendement ", ni celui de se " servir utilement de l’imagination ". Ibid., p. 72. Aussi recommande-t-elle beaucoup l’usage d’un livre aux personnes qui souffrent de cette impuissance. Ibid., p. 73.

Sainte Thérèse faisait ordinairement l’oraison affective où il y a peu de raisonnements. " Ne pouvant discourir avec l’entendement, je cherchais à me représenter Jésus-Christ au-dedans de moi. Je me trouvais bien surtout de le considérer dans les circonstances où il a été le plus délaissé ; il me semblait que, seul et affligé, il serait, par sa détresse même, plus disposé à m’accueillir. " Vie, c. IX, p. 128. Le point capital de l’oraison n’est pas " le travail de l’entendement ". " L’avancement de l’âme ne consiste pas à penser beaucoup mais à aimer beaucoup. " Fondations, c. V, t. III, p. 97-98.

L’impuissance à faire l’oraison discursive expose aux distractions et aux sécheresses. Les premières se combattent par l’usage du livre. Mais les autres doivent être subies. Sainte Thérèse parle des " grandes sécheresses " que lui " causait cette impuissance à discourir ". Vie, c. IV, p. 73. A cause de cela " et pendant des années, dit-elle, j’étais plus occupée du désir de voir la fin de l’heure que j’avais résolu de donner à l’oraison, plus attentive au son de l’horloge qu’à de pieuses considérations. " Elle devait vaincre sa répugnance, parfois extrêmement vive, pour entrer à l’oratoire où elle faisait son oraison. Vie, c. VIII, p. 122. Si elle insiste tant sur les difficultés qu’elle a rencontrées elle-même dans la pratique de l’oraison, c’est pour encourager ceux qui en souffriraient et les empêcher d’abandonner un exercice qui est " la porte par où pénètrent dans l’âme les grâces de choix ". Vie, c. VIII, p. 124.

Elle n’hésite pas à dire que, pendant une année, elle abandonna l’oraison, afin de faire éviter ce malheur à d’autres. Elle était cependant appelée à une oraison sublime ! Pendant les vingt années d’oraison difficile, elle fut gratifiée, en quelques circonstances, de " l’oraison de quiétude " et " quelquefois même " de " celle d’union ". Vie, c. IV, p. 72. Il y eut donc, dans sa vie, une infidélité qui explique cet abandon.

Cette circonstance de la vie de Thérèse est instructive et mérite d’être remarquée. Ce ne fut pas la violence qu’elle devait s’imposer pour se recueillir malgré les distractions, les sécheresses et les aridités qui la détourna de l’oraison. Ce fut la dissipation dans laquelle elle vécut après sa grande maladie. La coexistence dans une âme, disent les auteurs spirituels, de la pratique habituelle de l’oraison mentale et d’une vie de péché est impossible. Ou bien l’âme se convertira ou bien elle laissera l’oraison. Il semble, en effet, qu’il y ait une contradiction intolérable pour une âme que de se recueillir chaque jour en présence de Dieu pendant le temps de l’oraison, et rester cependant dans le péché. Sans doute, sainte Thérèse ne commit pas des péchés graves. Elle était portée à les croire tels cependant : " J’en vins à m’exposer à de si grands périls et à livrer mon âme à de telles frivolités que j’avais honte de m’approcher de Dieu par cet intime commerce d’amitié qui s’appelle l’oraison. " Le démon put facilement " sous prétexte d’humilité " lui tendre le piège et lui persuader qu’une " personne qui méritait d’habiter avec les démons ne devait pas faire oraison mentale et entretenir des relations si intimes avec Dieu ". Vie, c. VII, p. 97-98. La conviction de la sainte qu’elle péchait gravement fut ici nuisible à sa vie spirituelle. L’autre raison qu’elle donne de l’oraison est bien secondaire : " A mesure que mes fautes augmentaient, je ne trouvais plus dans les choses de la piété le même goût, la même douceur. " Ibid., p. 97. Elle avait bien souvent déjà triomphé de ce dégoût. Elle en aurait sûrement triomphé encore s’il eût été seul à la détourner de l’oraison.

Sainte Thérèse reprit l’oraison après la mort de son père, grâce à l’exhortation d’un dominicain, le P. Baron. Désormais cet exercice va élever son âme aux sommets de la perfection. Dans la lutte qui se livra alors en elle-même entre Dieu et l’esprit du monde, le rôle de l’oraison fut capital. Toujours la même alternative : ou abandonner l’oraison ou abandonner le monde : " La vie que je menais, dit-elle, était extraordinairement pénible, car l’oraison me faisait comprendre mes fautes. D’un côté, Dieu m’appelait ; de l’autre je suivais le monde. Je trouvais beaucoup de joie dans les choses de Dieu, et celles du monde me tenaient captive. Je voulais, ce semble, allier ces deux contraires, si ennemis l’un de l’autre : d’une part, la vie spirituelle avec ses consolations, de l’autre les divertissements et les plaisirs des sens. Je souffrais beaucoup dans l’oraison, parce que l’esprit, au lieu d’être le maître, se trouvait esclave. Je ne pouvais me renfermer au-dedans de moi-même, ce qui était toute ma méthode d’oraison, sans y renfermer en même temps mille futilités. Bien des années s’écoulèrent ainsi, et je m’étonne maintenant d’avoir pu supporter un pareil combat sans abandonner l’un ou l’autre. Mais, ce que je sais très bien, c’est qu’il n’était plus en mon pouvoir de renoncer à l’oraison, parce que Celui-là me retenait qui me voulait à lui afin de m’accorder de plus grandes faveurs. " Vie, c. VII, p. 111-112.

Notre-Seigneur punissait à sa manière les fautes de Thérèse " par de souverains délices ". " Avec ma nature, dit-elle, il m’était incomparablement plus pénible, quand j’étais tombée dans des fautes graves, de recevoir des faveurs que des châtiments ; aussi je le dis avec assurance, une seule de ces faveurs m’accablait, me confondait, me désolait plus que bien des maladies jointes à toutes sortes d’épreuves. " Ibid., p. 113.

C’est ainsi que Dieu sanctifia Thérèse par l’oraison. Elle a voulu s’étendre sur ce récit " pour montrer quelle grâce Dieu accorde en une âme, lorsqu’il met en elle la résolution bien arrêtée de s’appliquer à l’oraison, n’eût-elle pas encore pour cela toutes les dispositions requises ; c’est enfin pour montrer que, si l’âme persévère malgré les péchés, malgré les tentations, malgré les chutes de toutes sortes où le démon l’entraîne, Dieu, j’en suis convaincue, finira par la conduire au port du salut, comme il m’y a, ce semble, conduite moi-même ". Vie, c. VIII, p. 119.

Aussi, quels éloges elle fait de l’oraison ! Exercice " qui n’est autre chose qu’une amitié intime, un entretien fréquent seul à seul avec Celui dont nous nous savons aimés ". Vie, c. VIII, p. 120. Dieu lui " a fait trouver dans l’oraison le remède " à tous ses maux. P. 125. " La porte par où pénètrent dans l’âme les grâces de choix, comme celles que Dieu m’a faites, c’est l’oraison. " P. 124. " L’heureux sort des âmes qui se déterminent à suivre, par le chemin de l’oraison, Celui qui nous a tant aimés ", c’est de commencer " à être les esclaves de l’amour ". Vie, c. CI, p. 143. Enfin, dans son grand désir de voir pratiquer ce saint exercice, Thérèse, aux c. XII et XIII de la Vie, exhorte fortement les commençants à faire les efforts nécessaires à l’oraison de méditation. Elle donne les conseils pratiques pour y réussir. Voir aussi Le chemin de la perfection, c. XX-XXIII, t. V, p. 158 sq.

II. LA REFORMATRICE DU CARMEL. – Le 24 août 1562 fut établi à Avila le monastère de Saint-Joseph, le premier d’une réforme appelée à un succès si éclatant et si durable. Comment sainte Thérèse fut-elle amenée à entreprendre cette réforme et comment l’opéra-t-elle ?

En 1562, elle avait quarante-sept ans. Depuis plusieurs années elle était habituellement dans les oraisons mystiques. A la fin de 1559 ou au début de 1560, elle eut la célèbre vision de l’enfer, qui exerça sur son projet de réformer le Carmel une influence décisive, semble-t-il.

Dans la vision, sainte Thérèse ressentit effectivement les souffrances dont le spectacle était devant elle: " Il plut à Dieu, dit-elle, de me faire ressentir en esprit ces tourments et ces peines, aussi véritablement que si je les eusse soufferts en mon corps…Mon épouvante fut indicible. Au bout de six ans et à l’heure où je trace ces lignes, ma terreur est encore si vive que mon sang se glace dans mes veines. " Vie, c. XXXII, t. II, p. 4. Cette réalisation des souffrances des damnés lui a été, dit-elle, " d’une utilité immense ". Tout d’abord pour l’exciter " à remercier Dieu " de l’avoir " délivrée… de maux si terribles et qui seront sans fin ". Ensuite pour l’aider à supporter les souffrances de cette vie : " Tout ce qu’on peut souffrir ici-bas n’est plus rien à mes yeux, disait-elle, et il me semble en quelque sorte que nous nous plaignons sans sujet. " Enfin pour lui faire déplorer l’inexprimable malheur des âmes qui se damnent. Ibid.

Mais Thérèse ne se contente pas d’éprouver " la mortelle douleur " que lui cause " la perte de cette multitude " qui se jette en enfer. Elle éprouve " d’immenses désirs d’être utile aux âmes ". Pour " en délivrer une seule de si horribles tourments ", volontiers elle endurerait " mille fois la mort ". Ibid. Elle ressentait " un désir ardent " de faire, pour sauver les âmes, tout ce qui serait en son pouvoir, " absolument tout ". Ibid., p. 6. En particulier " faire pénitence ". C’est alors que la pensée d’un ordre plus sévère que le sien se présenta à son esprit. Le monastère de l’Incarnation où était Thérèse " comptait bon nombre de servantes de Dieu, et Notre-Seigneur y était bien servi ", mais la vie " y était trop douce ". Il suivait la règle mitigée en 1431 par le pape Eugène IV. Il n’était pas soumis à la clôture, ce qui était nuisible à la sanctification des religieuses. Vie, c. VII, p. 99 sq. Si un particulier qui " fait de généreux efforts pour atteindre, avec l’aide de Dieu, la cime de la perfection… ne va jamais seul au ciel… y mène à sa suite une troupe nombreuse ", que sera-ce d’un ordre religieux qui, grâce à sa réforme, priera mieux et fera de plus nombreuses et de plus généreuses pénitences ? Cf. Vie, c. XI, p. 146.

C’est donc une pensée de zèle apostolique qui a été l’inspiratrice de la réforme du Carmel. Thérèse le redit avec précision au début du Chemin de la perfection. " J’appris, dit-elle, les calamités qui désolaient la France, les ravages qu’y avaient fait les malheureux luthériens, les accroissements rapides que prenait cette secte désastreuse. J’en éprouvai une douleur profonde… J’aurais, me semblait-il, donné mille vies pour sauver une seule de ces âmes qui se perdaient en si grand nombre dans ce pays ; mais je le voyais, j’étais femme et bien misérable… Je résolus donc de faire le peu qui dépendait de moi, c’est-à-dire de suivre les conseils évangéliques avec toute la perfection dont je serais capable, et de porter les quelques âmes qui sont ici à faire de même. Enfin, il me semblait qu’en nous occupant toutes à prier pour les défenseurs de l’Eglise, pour les prédicateurs et les théologiens qui soutiennent sa cause, nous viendrions selon notre pouvoir au secours de mon Maître bien-aimé. " Chemin de la perfection, c. I, t. V, p. 33-34. Thérèse cherchait à inspirer à ses carmélites " le zèle de l’avancement des âmes et de l’exaltation de l’Eglise ". Cette intention apostolique, catholique doit être préférée par elles à toute intention particulière de prier. Chemin de la perfection, c. I, t. V, p. 35 ; Fondations, c. I, t. III, p. 58 sq.

Les exceptionnelles qualités naturelles de sainte Thérèse se manifestent dans l’exécution de son projet de réforme du Carmel : la sûreté du coup d’œil qui prévoit les difficultés et les moyens d’en triompher, la promptitude à saisir toutes les occasions favorables, la patience qui sait s’arrêter lorsque l’opposition est violente, tout en gardant la ferme résolution de faire aboutir coûte que coûte l’œuvre commencée, l’habileté à tourner l’obstacle, enfin le charme que ses séduisantes qualités de relation exerçaient même sur ses plus irréductibles adversaires. Sans doute, elle consultait Dieu dans ses oraisons. Elle agissait cependant comme si tout eût dépendu d’elle. Aux c. XXXII-XXXVI de sa Vie, Thérèse raconte les curieuses péripéties de cette difficile réforme qui a consisté à rétablir la règle des carmes donnée par saint Albert en 1209 et approuvée en 1226 par le pape Honorius III. Cette règle aura été révisée sur la demande de saint Simon Stock, général de l’ordre, par le pape Innocent IV en 1248, date du Bullaire des carmes. La règle ainsi révisée est celle qui s’observe dans toute la réforme de sainte Thérèse. Elle " prescrit l’abstinence perpétuelle de viande, sauf le cas de nécessité, le jeûne huit mois de l’année ", la clôture la plus rigoureuse " et bien d’autres choses qu’on peut voir dans la règle primitive ". Vie, c. XXXVI, t. II, p. 86-87. Le premier monastère des carmes déchaussés fut fondé en 1568 par sainte Thérèse et saint Jean de la Croix à Duruelo. Fondations, c. XIII, t. III, p. 179 sq.

Un des points de la réforme causa quelques hésitations. Les monastères devaient-ils avoir des revenus ou vivre dans la plus stricte pauvreté, attendant leur subsistance uniquement des aumônes reçues ? Saint Pierre d’Alcantara, consulté par la sainte à ce sujet, se prononça énergiquement en faveur de la pauvreté absolue. Vie, c. XXXV, t. II, p. 56. Thérèse adoptait aussi cette manière de voir. Cependant son bon sens lui faisait craindre que la préoccupation de trouver les aumônes nécessaires aux monastères ne fût une cause de trouble pour les religieuses. Finalement elle consentit à créer des monastères avec des revenus, Fondations, c. IX, et il y eut des monastères sans revenus et d’autres avec revenus. Les premiers ne devaient pas avoir plus de treize ou quatorze religieuses. " De nombreux avis, joints à ma propre expérience, dit Thérèse, m’ont appris que pour conserver l’esprit intérieur qui est le nôtre et vivre d’aumônes, sans faire de quêtes, il ne faut pas être davantage. " Vie, c. XXXVI, t. II, p. 88. Les monastères dotés de revenus peuvent avoir vingt religieuses, y compris les sœurs converses. Enfin, de même qu’elle avait obtenu de Rome l’autorisation de fonder des monastères sans revenus, elle obtint aussi que les monastères des carmélites fussent soumis à la juridiction des évêques. Et ceci, comme dit saint Pierre d’Alcantara, pour mieux établir l’observance de la première règle du Carmel. Cf. Œuvres complètes de sainte Thérèse, t. II, p. 423. Les carmes mitigés, s’ils eussent dirigé les carmels, auraient eu peu de zèle pour leur faire observer la règle primitive.

III. LA FONDATRICE. – Sainte Thérèse, dit Ribera, n’eut pas tout d’abord l’intention " de faire un nouvel ordre et religion, mais seulement de perfectionner son ordre ancien de Notre-Dame du Mont-Carmel. Depuis, considérant les grandes nécessités de l’Eglise, et désirant avec sa grande charité aider, en ce qu’elle pourrait, à ceux qui bataillent pour elle, elle éleva plus haut ses pensées ". Vie de la Mère Thérèse de Jésus, l. II, c. I. Et d’ailleurs, n’était-il pas plus facile de fonder des carmels selon la réforme que de réformer des carmels mitigés ? Sainte Thérèse fut donc une fondatrice. Son important ouvrage : Les fondations montre un aspect nouveau de sa riche nature. Aussi bien douée pour l’action que pour la contemplation, elle dut bien vite quitter le monastère réformé de Saint-Joseph d’Avila, où elle passa cinq années, " les plus douces de ma vie ", dit-elle, Fondations, c. I, et aller sur les routes de la Castille, de la Manche et de l’Andalousie répandre, dans tout le centre de l’Espagne, les fleurs du nouveau Carmel. Dans ses voyages, nous la voyons aux prises avec les difficultés et les embarras de notre vie de chaque jour. Par sa patience, son entrain, sa gaîté et sa bonne humeur dans les incidents même les plus pénibles de la route, elle nous apparaît souvent héroïque. Et quelle habileté à se tirer d’affaires parfois très compliquées !

La pieuse caravane se composait d’ordinaire de cinq ou six religieuses renfermées dans un lourd véhicule à roues pleines, recouvert d’une toile et traîné par plusieurs paires de mules. Monastère ambulant où les religieuses vivent en carmélites, faisant tous les exercices de piété ordinaires, annoncés par une petite cloche. Mais beaucoup de chemins sont mauvais ou dangereux. Il faut assez souvent descendre de voiture, faire un long trajet à pied sous la pluie ou les ardeurs du soleil. Il y avait aussi des prêtres qui accompagnaient les religieuses : des prêtres séculiers comme Julien d’Avila, des carmes réformés comme saint Jean de la Croix et Jérôme Gratien. Des laïques, gens de grande piété, montés sur des mules escortaient le véhicule des religieuses. Car il fallait veiller sur les carreteros ou conducteurs des chars " trop souvent maladroits et négligents " et sur les mozos de caminos, jeunes gens à pied chargés de tirer les chars des mauvais pas, de les aider à franchir les passages périlleux, et de les relever quand ils avaient versé, accident assez fréquent. Thérèse veillait sur tout ce monde, réconfortant et égayant dans les moments difficiles, oubliant elle-même les souffrances que lui causait sa santé souvent chancelante. Lorsqu’elle voyageait seule ou avec une compagne, c’était à dos de mulet ou d’âne.

Que dire des auberges ou ventas, où la pieuse troupe devait passer la nuit ? Malpropreté, encombrement, cris, jurements, impossibilité de se ravitailler, c’est ce qu’on y trouvait le plus souvent. Un jour, en 1575, avant d’arriver à Cordoue, sous un soleil brûlant, Thérèse en proie à une forte fièvre fut contrainte de s’arrêter dans l’une de ces auberges. Elle eut " une petite chambre, à simple toit sans plafond ; il ne s’y trouvait pas de fenêtre, et dès qu’on ouvrait la porte, le soleil y pénétrait en plein… On me mit, dit-elle, dans un lit si singulièrement conditionné que j’eusse bien préféré m’étendre à terre. Il était si haut d’un côté et si bas de l’autre que je ne savais quelle position prendre : je me serais crue sur des pierres pointues… Finalement, je crus plus sage de me lever et de me remettre en route avec mes compagnes, le soleil du dehors me paraissant plus tolérable que celui de cette pauvre chambre ". Fondations, c. XXIV, t. IV, p. 40. Julien d’Avila avait raison de dire qu’à peine avait-on franchi le seuil de ces hôtelleries qu’on ne songeait qu’en sortir le plus vite possible.

Sainte Thérèse commença ses voyages le 13 août 1567, à l’âge de cinquante-deux ans. Elle avait reçu du général des carmes, le P. Jean-Baptiste Rossi, alors à Avila, l’autorisation de fonder des monastères réformés. " Dans un espace de quatre ans (1567-1571), elle établit neuf monastères, sept de religieuses : Medina del Campo, Malagon, Valladolid, Tolède, Pastrana, Salamanque et Albe, et deux de religieux : Duruelo et Pastrana. Son priorat de trois ans au couvent de l’Incarnation d’Avila (1571-1574) arrête pour un temps les fondations : une seule exception est faite pour Ségovie. Rendue à la liberté, elle reprend ses voyages et ses travaux. En moins d’un an (février 1575-janvier 1576), elle donne trois nouveaux couvents de religieuses à la réforme : Beas, Séville et Caravaco. Alors la persécution se déchaîne contre son œuvre et la met à deux doigts de la ruine. Toute fondation est suspendue jusqu’en 1580. En revanche les trois dernières années qu’elle passe sur terre (1580-1582) verront s’élever cinq nouveaux monastères : Villanueva de la Jara, Palencia, Soria, Grenade, et Burgos. " Œuvres compl. de sainte Thérèse, t. III, p. 17.

Le succès de la réforme de sainte Thérèse fut donc rapide et éclatant. Des personnes appartenant aux plus illustres familles d’Espagne demandaient de fonder des monastères dans les villes où elles habitaient. D’autres fois ces demandes étaient faites par les évêques. Cf. Fondations, c. IX, X, XX, XXVII, XIX, XXX. Des enfants de famille noble quittaient le monde pour entrer au Carmel, ce qui produisait une grosse impression dans les populations espagnoles. Fondations, c. X, XI, XII, XXII. Enfin la réforme atteignit les carmes eux-mêmes. Fondations, c. XIII, XIV, XVII. Tant de succès devaient amener la persécution.

Elle ne vint cependant pas tout de suite. Au contraire, ce fut un heureux événement, précieux résultat du commencement de la réforme, qui arriva tout d’abord. Le P. Pierre Fernandez, O. P., avait été chargé par une bulle de saint Pie V de travailler à la réforme du Carmel dans la province de Castille. Il dut donc s’occuper du monastère mitigé de l’Incarnation d’Avila. Depuis que Thérèse l’avait quitté, le relâchement n’avait fait qu’y grandir. Pour le réformer, le P. Fernandez décida d’y envoyer sainte Thérèse comme prieure. Le 6 octobre 1571, il conduisit au monastère la nouvelle prieure, qu’il fit accepter sans peine aux religieuses, pour la plupart hostiles à la réforme. Thérèse triompha des résistances par sa douceur et sa sagesse. Elle fut bien aidée par saint Jean de la Croix qui devint aumônier de l’Incarnation. Enfin les trois années de son priorat écoulées, en février 1575, Thérèse reprit ses voyages.

Elle dut les cesser en 1576 jusqu’en 1580. La persécution violente se déchaîna contre la réforme et faillit la ruiner. On connaît cette période douloureuse de l’histoire de l’ordre des carmes. Les supérieurs des couvents espagnols de carmes mitigés et, à leur tête, le général Tostado, s’assemblèrent en chapitre et tentèrent de détruire la réforme en imposant à tous les carmes réformés l’obligation de vivre dans des couvents mitigés. Libre à eux de suivre d’une manière privée leur règle plus sévère ! Le P. Jérôme Gratien, si apprécié de sainte Thérèse, Fondations, c. XXXII-XXXIV, fut chargé de faire triompher la réforme. Etait-il à la hauteur de cette difficile tâche ? Heureusement le nonce, Mgr Nicolas Ormaneto, et surtout Philippe II étaient favorables à l’entreprise. Les décisions des carmes mitigés furent cassées et les déchaussés gardèrent la possibilité de faire valoir leurs droits. Mais la mort de Mgr Ormaneto, 18 juin 1577, aggrava la situation. Son successeur à la nonciature d’Espagne, Mgr Philippe Séga " semblait, dit sainte Thérèse, envoyé de Dieu pour nous exercer à la patience. Il était un peu parent du pape [Grégoire XIII], et nul doute qu’il ne fût serviteur de Dieu. Mais il prit fort à cœur la cause des mitigés et, se basant sur ce que ces pères lui disaient de nous, arrêta qu’il fallait empêcher les progrès de la réforme ". Fondations, c. XXVIII, t. IV, p. 96.

Sainte Thérèse suivait avec soin tous ces événements. Elle écrivait aux pères déchaussés, chargés de défendre les intérêts de la réforme, pour les conseiller et les encourager. Sa correspondance avec le P. Gratien est particulièrement abondante dans ces années douloureuses. Elle n’hésita pas à s’adresser directement, le 18 septembre 1577, à Philippe II pour le supplier de prendre en main la cause des réformés : " Notre catholique monarque, don Philippe, dit-elle, Fondations, c. XXVIII, fut instruit de ce qui se passait et comme il connaissait la vie très parfaite des déchaussés, il prit en main notre cause. " Le 4 décembre 1577, elle écrivit de nouveau au roi pour lui demander de faire délivrer saint Jean de la Croix, incarcéré par les mitigés dans leur couvent de Tolède. Elle comprit ; dès le début de la persécution, que la solution du conflit était dans la séparation des mitigés et des déchaussés. Elle écrivait au P. Gratien, vers le 20 septembre 1576 : " On m’a dit que vous avez formé le projet d’obtenir une province séparée par la voie de notre T. R. P. Général et d’employer pour cela tous les moyens en votre pouvoir ; de fait, c’est une guerre intolérable que de lutter contre le supérieur de l’ordre. " Elle conseille un voyage à Rome à faire au plus tôt. " Si l’on ne pouvait rien obtenir du P. Général on traiterait avec le pape. " Ce conseil fut approuvé le 9 octobre 1578 au chapitre d’Almodovar, qui nomma le P. Antoine de Jésus provincial et envoya deux religieux à Rome négocier en faveur de la réforme. Le nonce Séga, considérant ce chapitre comme un attentat à son autorité, en cassa les actes, assujettit les réformés aux mitigés et fit emprisonner dans trois couvents de Madrid les PP. Gratien, Antoine de Jésus et Mariano de Saint-Benoît. Thérèse est traitée " de femme inquiète et vagabonde ". Sur la plainte de personnages de marque, Philippe II " ne voulut pas, dit Thérèse, que le nonce fût notre seul juge : il lui adjoignit quatre assesseurs, personnages graves, dont trois appartenaient à des ordres religieux ". Fondations, c. XXVIII. Le 1er avril 1579, le nonce dut retirer aux mitigés tout pouvoir sur les déchaussés. Ceux-ci eurent un vicaire général pour les gouverner et en mai deux pères de la réforme s’embarquèrent pour Rome afin de solliciter la séparation des déchaussés et des mitigés. Cette séparation ne devait être faite qu’en 1593 par un bref du 20 décembre du pape Clément VIII : chacune des deux observances aurait son supérieur général. Le 27 juin 1580, Grégoire XIII décida seulement que les réformés formeraient une province autonome sous l’autorité d’un provincial réformé qui fut le P. Gratien. Sainte Thérèse put continuer ses fondations. Le couvent de Burgos fut le dernier qu’elle créa, déjà bien malade. De Burgos elle se rendit à Albe où elle mourut le 4 octobre 1582.

Malgré les angoisses causées par cette persécution, sainte Thérèse rédigea l’Ecrit sur la visite des monastères en août ou septembre 1576. Puis en octobre de la même année, elle reprit la composition du Livre des fondations. Et du 2 juin au 29 novembre 1577 elle écrivit le Château intérieur. En sainte Thérèse, l’écrivain n’est pas inférieur à la fondatrice.

IV. SAINTE THERESE ECRIVAIN MYSTIQUE. – L’analyse complète des écrits mystiques de sainte Thérèse, leur explication et la solution des problèmes théologiques qu’ils pourraient soulever sont réservées au Dictionnaire de spiritualité. Il suffira d’indiquer ici les qualités d’écrivain de la sainte, les circonstances où elle a composé ses ouvrages et d’énumérer, en les caractérisant brièvement, les degrés d’oraison auxquels elle a été élevée.

1° Qualités de l’écrivain. – Ce qui se remarque tout d’abord en sainte Thérèse écrivain, c’est sa prodigieuse facilité à écrire : " Elle écrivait ses ouvrages, dit le P. Gratien, sans faire de ratures et avec une extrême vélocité. Son écriture était très nette et sa rapidité à écrire égalait celle des notaires publics. " Dilucidario del verdadero spiritu…, Ia, part., c. I. La promptitude de sa conception et la maîtrise de son style lui permettaient de composer rapidement ses ouvrages au milieu de la correspondance et des démarches nécessitées par ses fondations. Elle écrivit, à Tolède, vingt-huit chapitres du Livre des fondations, du début d’octobre 1576 au 14 novembre de la même année. Et pendant la persécution livrée par les mitigés à sa réforme, elle composa, du 2 juin au 29 novembre 1577, le Château intérieur, ouvrage de haute mystique exigeant une réflexion soutenue.

Cette facilité supposait une connaissance étendue de la langue espagnole. Les lectures des romans d’Amadis de Gaule et de sa considérable lignée servirent le talent de la sainte. Elle lut aussi beaucoup de livres spirituels anciens traduits en castillan, et de modernes composés en cette langue. Cf. Morel-Fatio, Les lectures de sainte Thérèse, dans le Bulletin hispanique, t. X, 1908, p. 17-67 ; Gaston Etchegoyen, L’amour divin, Essai sur les sources de sainte Thérèse, Bordeaux-Paris, 1923, p. 33 sq. Thérèse maniait la langue espagnole d’une manière géniale. Avec les écrivains mystiques de son époque elle a forgé cette langue et lui a fait parler " le langage des anges ". Sainte Thérèse, saint Jean de la Croix, l’augustin Louis de Léon et autres encore eurent une part dans la formation de la langue espagnole aussi grande peut-être que celle de Cervantès, l’immortel auteur de Don Quichotte.

Sainte Thérèse a un style imagé. Elle sait trouver les comparaisons excessives qui symbolisent toute une doctrine ou dépeignent des états d’âme. Ainsi les quatre manières d’arroser un jardin caractérisent les quatre degrés d’oraison dont elle parle dans le Livre de la vie. Son imagination est remplie d’images de chevalerie. Pour elle, comme pour saint Ignace de Loyola, le Christ est un roi, un conquérant. Elle l’appelle " sa Majesté ". Sa vision de l’enfer rappelle les oubliettes des châteaux forts dont elle avait lu la description dans les romans. On sait que, pour les visions imaginatives, Dieu se sert d’ordinaire des images qui sont déjà dans l’imagination. Le Château intérieur est révélateur : " La veille de la fête de la très sainte Trinité [1577], dit Diego de Yepez, Tandis qu’elle était à se demander quelle serait l’idée fondamentale de ce traité, Dieu, qui dispose de tout avec sagesse, exauça ses vœux et lui fournit le plan de l’ouvrage. Il lui montra un magnifique globe de cristal en forme de château, ayant sept demeures. Dans la septième, placée au centre, se trouvait le Roi de gloire, brillant d’un éclat merveilleux, dont toutes ces demeures jusqu’à l’enceinte se trouvaient illuminées et embellies. Plus elles étaient proches du centre, plus elles participaient à cette lumière. Celle-ci ne dépassait pas l’enceinte : au-delà il n’y avait que ténèbres et immondices, des crapauds, des vipères et autres animaux venimeux. " Œuvres complètes de sainte Thérèse, t. VI, p. 6.

Aux qualités de l’imagination s’ajoute une sensibilité délicate qui sent vivement la valeur des dons divins ou la portée des événements providentiels et qui sait communiquer aux autres ses impressions. Cet art de faire partager ses propres sentiments était perfectionné en sainte Thérèse par un abandon plein de simplicité et de charme. Elle écrit souvent comme l’on cause familièrement avec des intimes. Car elle n’écrivait pas pour le public, mais pour ses confesseurs qui voulaient connaître son âme ou pour ses carmélites qu’elle désirait initier à ses expériences religieuses.

Enfin un ferme bon sens maintient toutes ces qualités dans la juste mesure. Bon sens tout viril. Si Thérèse a la sensibilité féminine, elle a la maîtrise de l’homme. Elle appréciait le bon sens des personnes avec lesquelles elle traitait les affaires de ses fondations. Fondations, c. XV. Elle sait éviter, dans l’exposé de ses états mystiques, toute exagération, toute expression outrée qui indiquerait que le sentiment a le pas sur la raison, ce qui n’est jamais en sainte Thérèse. Cf. R. Hoornaert, Sainte Thérèse écrivain, Paris-Bruges, 1922.

Quelques défauts cependant déparent, fort légèrement d’ailleurs, de si riches qualités. La facilité si grande d’écrire a fait tomber Thérèse dans quelques longueurs. Les digressions sont parfois trop abondantes. Et sa mauvaise mémoire – dont elle se plaint souvent – lui a fait commettre des contradictions, parfois assez notables pour qu’on ne puisse pas avoir, avec certitude, sa vraie pensée sur quelques points de la mystique. Sa chronologie est souvent défectueuse. Elle écrivait longtemps après les événements et, comme elle ne pensait pas que ses écrits seraient publiés, elle se préoccupait peu de l’exactitude des dates. Bien petites ombres dans de ravissants tableaux !

2° Caractères de la mystique thérésienne. – Signalons tout d’abord le don qu’a sainte Thérèse d’étaler ses états mystiques. Don d’introspection. Elle sait discerner ce qui se passe dans son âme avec une sûreté rare. Elle peut sans doute prendre pour des communications surnaturelles de Dieu de pieux mouvements de son âme. Mais elle tient compte de cette possibilité qu’elle reconnaît. Aussi, malgré les révélations, elle n’entreprendra rien de tant soit peu important sans avoir l’avis de théologiens instruits et l’approbation de ses supérieurs. A cette sûreté de coup d’œil psychologique s’ajoutait la facilité d’analyser finement ses états mystiques et enfin la talent de les décrire clairement et avec précision : " Recevoir de Dieu une faveur, disait-elle, est une première grâce, savoir en quoi elle consiste en est une seconde ; enfin, c’en est une troisième de pouvoir en rendre compte et en donner l’explication. " Vie, c. XVII, t. I, p. 213. " Dans la sublimité des choses qu’elle traite et dans la délicatesse et la clarté dont elle les déduit, disait Louis de Léon, elle surpasse beaucoup d’esprits, et dans la manière de les dire, dans la pureté et facilité du style, dans la grâce et l’agencement des paroles, et dans une élégance naïve qui délecte au dernier point son lecteur. Je doute que dans toute notre langue [espagnole] il y ait rien qu’on lui puisse comparer. " Lettre à la Mère Anne de Jésus, prieure du carmel de Madrid.

La mystique de sainte Thérèse n’est pas spéculative mais pratique, en ce sens qu’elle consiste dans des analyses psychologiques de ses états mystiques. Saint Jean de la Croix nous montre ses expériences mystiques au travers de théories théologiques. La mystique thérésienne, elle, est dépourvue de théories. Elle se trouve dans la description psychologique des faits mystiques vécus par la sainte. A peine, de loin en loin, contient-elle des allusions aux explications des théologiens. Aussi la mystique thérésienne est-elle très personnelle, puisqu’elle consiste dans les états par où la sainte a passé et qu’elle décrit. Tous les mystiques ne suivent pas nécessairement la même voie qu’elle. Bien souvent elle le laisse entendre. Les écrits de sainte Thérèse sont ainsi son autobiographie mystique, mais leur lecture édifie tout le monde.

Sur l’origine et les sources de la mystique thérésienne deux opinions sont en présence : celle des anciens biographes de sainte Thérèse et celle des écrivains modernes. Selon les anciens thérésiens, tout ce que sainte Thérèse a écrit vient de Dieu. Elle n’a rien appris dans les livres. Elle a lu fort peu d’ouvrages spirituels ; elle en a donné les titres, mais elle ne prend en eux aucune citation. Sa mauvaise mémoire ne le lui aurait pas permis, du reste : " Encore, si Dieu m’avait donné un peu de capacité et de mémoire ! dit-elle en gémissant. Je pourrais alors mettre à profit ce que j’ai lu ou entendu. Mais j’en suis aussi dépourvue que possible. Si donc je dis quelque chose de bon, c’est que le Seigneur l’aura ainsi voulu, pour en tirer quelque bien. " Vie, c. X, Œuvres, t. I, p. 140. Thérèse ne devrait donc qu’à Dieu la doctrine qu’elle nous enseigne. Diego de Yepez, religieux hiéronymite, puis évêque de Terrassone dit à ce sujet : " Dieu versa dans l’âme de la sainte Mère cette sagesse admirable [de la théologie mystique]. Car étant si rude et si grossière, non seulement pour déclarer les choses spirituelles, mais encore pour les entendre, Notre-Seigneur en fort peu de temps lui donna tant de lumière et d’intelligence des choses surnaturelles et divines que de grands théologiens en plusieurs années d’étude n’eussent su parvenir jusque-là… Cette intelligence et science qu’elle eut des choses divines fut presque soudaine et tout à coup enfin comme infuse de Dieu. " Vie de la sainte Mère Thérèse de Jésus, 2e part., c. XVIII, trad. fr., Paris, 1656.

Cette manière de voir commence à se modifier, à la suite d’études plus attentives des sources littéraires auxquelles la sainte a puisé. Thérèse n’a pas négligé les moyens humains de s’instruire des voies surnaturelles. Elle savait interroger ses confesseurs et les théologiens. Elle a lu, souligné et annoté des livres spirituels traduits en castillan. Les exemplaires de ces livres annotés de sa main ont été conservés. Ce sont : les Lettres de saint Jérôme (Vie, c. III, XI ; Château, 6e dem., c. IX) ; les Morales sur le livre de Job de saint Grégoire le Grand (Vie, c. V) ; Les Chartreux ou la Vita Christi de Ludolphe le Chartreux (Vie, c. XXXVIII) ; les Confessions de saint Augustin (Vie, c. IX). Elle a étudié trois écrivains espagnols franciscains ses contemporains : Alonso de Madrid, auteur de l’Art de servir Dieu publié à Séville en 1521 (Vie, c. XII) ; Francisco de Osuna, qui a composé les Abécédaires, dont sainte Thérèse a lu le troisième (Vie, c. IV ; cf. Un maître de sainte Thérèse : le P. François d’Osuna, par le P. Fidèle de Ros, Paris, 1927) ; enfin Bernardino de Laredo, à qui on doit La montée du Mont Sion. Cet ouvrage rassura Thérèse au sujet de l’oraison de quiétude et d’union auxquelles elle était arrivée et dont elle ignorait la nature. Vie, c. XXIII. " Je consultai des livres, dit-elle, afin de voir s’ils m’aideraient à m’expliquer sur mon oraison. Dans un ouvrage intitulé : L’ascension de la Montagne, à l’endroit où il est parlé de l’union de l’âme avec Dieu, je rencontrai toutes les marques de ce que j’éprouvais relativement à l’impuissance de réfléchir. Et c’est précisément cette impuissance que je signalai surtout à propos de cette oraison. Je marquai d’un trait les endroits en question. " Sainte Thérèse trouva aussi dans les livres la terminologie classique dont on se sert pour parler des divers degrés d’oraison et des faits mystiques. Les images et les métaphores empruntées à la Bible, à la nature ou à la vie familiale et sociale lui furent aussi révélées par eux. Elle reçut sans doute pour écrire des lumières spéciales de Dieu, mais elle ne négligea pas l’étude personnelle.

Les écrits de sainte Thérèse furent rédigés de 1562 à 1582, année de sa mort. Le Livre de la vie fut écrit en 1562, sur l’ordre de son confesseur, puis retouché et complété en 1565 à Saint-Joseph d’Avila. Le Chemin de la perfection fut rédigé une première fois en 1565 au même monastère, puis une seconde fois, probablement à Tolède, pendant les fondations, en 1569 et 1570. Les Constitutions, destinées aux seules religieuses, furent composées à Avila, vers 1563. Les Exclamations, ou accents passionnés d’amour divin, semblent écrites de 1566 à 1569, dans plusieurs monastères. Les Pensées sur le Cantique des Cantiques datent sans doute de 1574, la sainte étant à Ségovie. Le Livre des fondations fut commencé à Salamanque en 1573, continué à Tolède en 1576 et terminé à Burgos en 1582. L’Ecrit sur la visite des monastères remonte à 1576, à Tolède. Le Livre du château intérieur ou des Demeures de l’âme fut composé en 1577. Commencé le 2 juin à Tolède, il fut achevé à Avila à la fin de novembre. Le Château intérieur devait remplacer le Livre de la vie dont le manuscrit était gardé par les inquisiteurs. Les Avis et les Relations spirituelles sont d’époques diverses qu’il est difficile de préciser. Cf. Œuvres complètes de sainte Thérèse, t. I, c. XXI-XXII. Les écrits thérésiens sont une autobiographie de la sainte, une description de son âme séraphique, une histoire du développement de ses états mystiques. Thérèse, merveilleusement psychologue, se raconte elle-même d’une façon captivante.

3° Les diverses oraisons d’après sainte Thérèse. – Nous avons deux classifications thérésiennes des oraisons : celle du Livre de la vie et celle du Livre du château intérieur. La première est symbolisée par la célèbre comparaison de l’arrosage d’un jardin (Vie, c. XI) : l’oraison de méditation, qui consiste à tirer l’eau du puits à force de bras pour arroser, c’est-à-dire " travailler avec l’entendement " pour produire des considérations ; l’oraison de quiétude, où l’âme " touche au surnaturel " et a moins de peine, comme le jardinier qui arrose en se servant " noria et de godets mis en mouvement au moyen d’une manivelle " ; l’oraison du sommeil des puissances, où les puissances de l’âme, " sans être entièrement suspendues, ne comprennent point comment elles opèrent ", c’est l’arrosage par l’eau courante amenée d’une rivière ou d’un ruisseau ; enfin l’oraison d’union où Dieu agit pleinement : l’âme n’a aucune peine, comme le jardinier qui voit son jardin arrosé par " une pluie abondante ".

En 1577, quand elle composait le Château intérieur, sainte Thérèse avait expérimenté un degré de plus d’oraison mystique : le mariage spirituel. Elle modifia donc la classification du Livre de la vie. En allant de l’extérieur à l’intérieur du Château, les trois premières demeures correspondent aux exercices des commençants dans la vie spirituelle qui font l’oraison ordinaire de méditation. Cf. Chemin de la perfection, c. XXV. Les quatre autres demeures concernent respectivement l’oraison de recueillement, qui ne peut s’obtenir " par le travail de l’entendement… ni par celui de l’imagination ", c’est Dieu qui produit ce recueillement. Cf. Vie, c. XIV-XV ; Relations spirituelles, I, LIV ; l’oraison de quiétude ou des goûts divins, où l’âme recueillie par Dieu jouit d’un parfait repos et goûte un suave plaisir. Cf. Vie, ibid. ; chemin de la perfection, c. XXXI ; Relations, LIV ; l’oraison d’union, avec ou sans extase, où Dieu fait sentir soudainement et intensément sa présence dans l’âme. Cf. Vie, c. XVIII-XIX ; Relations, LIV ; enfin le mariage spirituel, Château, 7e dem. Cf. R. Hoornaert, Le progrès de la pensée de sainte Thérèse entre la " Vie " et le " Château ", dans Revue des sciences phil. et théol., janvier 1924.

Entre l’oraison d’union et le mariage spirituel, sainte Thérèse parle des préparations habituelles à ce mariage. L’oraison d’union est comme une " entrevue " de l’âme avec Notre-Seigneur, qui annonce d’ordinaire, mais pas toujours, le mariage spirituel. Celui-ci est préparé par les purifications passives, Vie, c. XXX-XXXI ; Château, 6e dem., c. I-II, les ravissements, l’extase, les visions et les révélations. Vie, c. XX, XXIV-XXIX, XXXII, XXXVII-XL ; Château, 6e dem., c. III-XI ; Fondations, c. VI, VIII ; Relations, LIV. Sainte Thérèse rapporte les visions intellectuelles, imaginatives et corporelles dont elle fut favorisée. Elle analyse avec précision l’extase et le ravissement. Elle parle aussi de l’ivresse spirituelle, Château, 6e dem., c. VI, et du fait mystique de la transverbération, grâce personnelle à la sainte. Vie, c. XXIX. Il suffira d’énumérer ici ces grâces mystiques. Ce n’est pas le lieu de les expliquer. Cette étude appartient aux publications de spiritualité proprement dite.

I. EDITIONS DES ŒUVRES DE SAINTE THERESE. – Le chemin de la perfection fut la première œuvre de sainte Thérèse publiée. La sainte en avait préparé l’impression. Edité à Evora en 1583, réédité à Salamanque avec les Avis en 1585, puis à Valence en 1587 et en 1588 avec l’édition des Œuvres de la sainte par Louis de Léon. Il y a deux textes assez différents du Chemin, celui du ms. de l’Escurial et celui du ms. de Valladolid. En plus une copie de Tolède, révisée par la sainte, contient des variantes. A cause de cette différence, et les chapitres des deux textes ne concordant pas, il est difficile de donner les références des citations empruntées au Chemin.

L’édition princeps des Œuvres de sainte Thérèse parut à Salamanque en 1588 par les soins de Louis de Léon : Los libros de la Madre Teresa de Jesus, fondatora… Elle contenait la Vie avec ses Additions, le Chemin de la perfection, les Avis, le Château intérieur et les Exclamations. Le Livre des fondations ne put figurer dans cette édition, trop de personnes encore vivantes y étant mentionnées, ni l’Ecrit sur la visite des monastères, ni les Pensées sur le Cantique des Cantiques. Louis de Léon déclare dans sa lettre à la Mère Anne de Jésus qu’il a rétabli les écrits de Thérèse " en leur première pureté ". Il les a confrontés " avec les originaux " qu’il a eus entre les mains. Il n’a rien changé " ni dans la matière ni dans les termes " du texte de la sainte, comme l’avaient fait témérairement les auteurs des copies remises à Louis de Léon. Malgré cela cette édition n’est pas parfaite.

En 1589 parut à Salamanque une seconde édition, simple réédition, semble-t-il, de l’œuvre de Louis de Léon.

Nombreuses éditions espagnoles dans les années suivantes : en 1597 (Madrid), 1604 (Naples), 1622-1627 (Madrid), 1630 (Anvers, édition qui contient pour la première fois les Fondations, les Pensées sur le Cantique des Cantiques, et l’Ecrit sur la visite des monastères), 1635, 1661 et 1670 (Madrid), 1674 et 1675 (Bruxelles), avec deux volumes de Lettres, en 1678 (Madrid), 1724 (Barcelone), 1752 (Madrid). Ces éditions espagnoles ne remédiaient pas aux défectuosité de l’édition princeps ; souvent elles en ajoutaient de nouvelles. Encore en 1851 l’édition de Castro Palomino (Madrid) est imparfaite.

C’est l’édition de don Vincente de la Fuente, laïque, professeur à l’université de Madrid qui accuse un réel progrès : Escritos de santa Teresa, añadidos e illustrados por don Vicente de la Fuente… dans Biblioteca de autores españoles, t. LIV et LV, Madrid, Rivadeneyra, 1861-1862, 2 vol. gr. in-8°. En 1881 Vincente de la Fuente publia une édition populaire réduite. Dans cette édition se trouvent pour la première fois les Relations spirituelles en entier, les Poésies et la collection des Lettres était aussi augmentée. Les introductions et les notes de l’édition de la Fuente ont renouvelé l’histoire des origines du Carmel réformé et , par cela même, ont suscité la contradiction sur quelques points.

Vincente de la Fuente a commencé à Madrid la reproduction photo-lithographique des manuscrits de sainte Thérèse. En 1873 reproduction de la Vie, en 1880 une autre des Fondations. En 1882, le cardinal Lluch fit exécuter à Séville celle du Château. En 1883, don François Herrero-Bayona reproduisit à Valladolid le Chemin de la perfection et l’Ecrit sur la visite des monastères. Les traducteurs peuvent travailler maintenant sur des fac-simile des originaux.

Enfin l’édition de Silverio de Santa Teresa, O. C. D., Obras de Santa Teresa de Jesus, Burgos, 6 vol., 1915-1919. Epistolario, t. I-III, 1922-1924.

III. TRADUCTIONS FRANCAISES. – La première fut publiée à Paris en 1601, en 3 vol. in-18, par Jean de Quintanadoine de Brétigny. Elle contenait la Vie avec les Additions, le Chemin de la perfection avec les Avis, le Château et les Exclamations. Traduction revue par les chartreux de Bourgfontaine. Traduction lue, sans doute, par saint François de Sales et par les auteurs de l’école française.

En 1630 traduction du P. Elisée de Saint-Bernard, O. C. D., et en 1644 à Paris, celle du P. Cyprien de la Nativité de la Vierge. Elles contiennent en plus de la traduction de Brétigny les Fondations, les Pensées sur le Cantique des Cantiques et l’Ecrit sur la visite des monastères.

En 1670 traduction des Œuvres de sainte Thérèse par Arnauld d’Andilly, souvent rééditée. L’abbé Martial Chanut traduisit en 1681 le Chemin de la perfection, les Exclamations et les Avis et en 1691 la Vie.

Dans la première partie du XIXe siècle (1836), traduction des abbés Grégoire et Collombet ; mais la traduction du XIXe siècle la plus célèbre est celle du P. Bouix, S. J., traduction faite non plus sur les éditions espagnoles, mais sur les manuscrits originaux. En 1852 parut le t. Ier, en 1854 et 1856 le t. II et III ; les trois volumes des Lettres en 1861. Traduction reçue avec enthousiasme et souvent rééditée. Mais la traduction n’est pas fidèle ; elle a été corrigée au début du XXe siècle.

Au XXe siècle les carmélites de Paris, sous la direction de Mgr Manuel-Marie Polit, évêque de Cuenca, (Equateur), ont publié à Paris une traduction nouvelle des Œuvres complètes de sainte Thérèse, t. I et II, 1907, III et IV, 1909, t. V et VI, 1910 ; traduction citée ici.

Enfin traduction par le P. Grégoire de Saint-Joseph ; édition de la Vie spirituelle ; traduction des Lettres de sainte Thérèse par le même, 2e éd., 4 vol., édit du Cerf, 1939.

III. BIOGRAPHIES DE SAINTE THERESE. – Jean de Jésus-Marie et Jean de Saint-Jérôme, des premiers carmes déchaussés, ont laissé une vie abrégée de sainte Thérèse en latin : Vita et mores, spiritus, zelus et doctrina servæ dei Theresæ de Jesu (1610) ; François de Ribera, S. J., La vida de la Madre Teresa de Jesus fundadora de las delcaças y descalços carmelitas, Salamanque, 1590, rééd. en 1606 ; trad. fr. La vie de la Mère Thérèse de Jésus fondatrice des carmes déchaussés, par de Brétigny, Paris, 1602 (Œuvres complètes de Ste-Thérèse, Introd., t. I, p. XLV, note 2). Autre trad. fr. par J.-D.-B. P., 1607, nouv. éd., Paris, 1645 ; Fray Diego de Yepez, religieux hiéronymite, puis évêque de Terrassone, Vida, virtudes y milagos de la bienaventurada virgen Teresa de Jesus…, Saragosse, 1606, traduction française publiée à Paris vers 1644 ; Fray Luis de Léon, De la vida, muerte, virtudes y milagos de la santa madre Teresa de Jesus, biographie inachevée de publiée en 1883 seulement, dans les œuvres complètes de Louis de Léon éditées en 1883 à Madrid par Antolin Merino, O. S. A., et dans la Revista agustiniana, t. V, 1883 ; Julian de Avila, Vida de santa Teresa de Jesus, éd. Par la Fuente en 1881 ; Fr. Antonio de la Encarnacion, O. C. D., Vida, milagos… de santa Teresa de Jesus, 1614 ; Miguel Mir, Santa Teresa de Jesus, Madrid, 1912 ; les bollandistes, Acta Sanctorum, Octobr. T. VII, Bruxelles, 1843, cf. L’histoire de sainte Thérèse d’après les bollandistes, ses divers historiens et ses œuvres complètes, par une carmélite de Caen, Paris, 1882 ; de Villefore, La vie de sainte Thérèse…, Paris, 1748 ; Henri Joly, Sainte Thérèse, coll. Les Saints, Paris, 1902 ; Cazal, Sainte Thérèse, Paris, 1921 ; Louis Bertrand, de l’Académie fr., Sainte Thérèse, Paris, 1927 ; Coleridge, The life and letters of S. Teresa ; Histoire générale des carmes et des carmélites de la réforme de sainte Thérèse, composée en Espagne par le P. François de Sainte-Marie, trad. fr., 5 vol., Abbaye de Lérins, 1896 ; Antonio de San Joaquin, Año Teresiano, Madrid, 1743 à 1766, 12 vol. in-4° ; M. Marie du S.-Sacrement, carmélite, La jeunesse de sainte Thérèse, Paris, 1939.

IV. ETUDES SUR SAINTE THERESE. – Il est impossible de les citer toutes. Consulter H. de Curzon, Bibliographie thérésienne, Paris, 1902 ; Serrano y Sanz : Apuntes para una biblioteca de escritoras españolas desde el año 1401 al 1833, art. Teresa de Jesu, Madrid, 1905, t. II ; la Bibliografia Teresana préparée par Silverio de Santa-Teresa ; R. Hoornaert, Sainte Thérèse écrivain, bibliographie, p. XIII-XIX.

Voici quelques travaux les plus récents : Gaston Etchegoyen, L’amour divin, Essai sur les sources de sainte Thérèse (Bibliothèque de l’Ecole des hautes études hispaniques, fasc. IV), Bordeaux-Paris, 1923 ; J. Maréchal, S. J., Etudes sur la psychologie des mystiques, Bruges-Paris, 1924 ; Poulain, S. J., Les grâces d’oraison, 10e éd., Paris, 1922 ; Saudreau, Les degrés de la vie spirituelle, Paris, 1905 ; du même, L’état mystique, sa nature, ses phases…, 3e éd., Paris, 1921 ; La Vie spirituelle, oct. 1922 ; A. Tanquerey, Précis de théologie ascétique et mystique, p. 889 ; J. de Guibert, Theologia spiritualis ascetica et mystica, Rome, 1937 ; P. Pourrat, La spiritualité chrétienne, t. III, 9e mille, p. 187-268 ; Albert Farges, Les phénomènes mystiques distingués de leurs contrefaçons humaines et diaboliques, 2 vol., Paris, 1923 ; Montmorrand, Psychologie des mystiques catholiques orthodoxes, Paris, 1920 ; Mgr Lejeune, Manuel de Théologie mystique, Paris, 1897 ; du même, Introduction à la vie mystique, Paris, 1899 ; Garrigou-Lagrange, Les trois âges de la vie intérieure, Paris, 1940 ; Boutroux, La psychologie du mysticisme, 1902 ; Bulletin de la société française de philosophie, janv. 1906 ; Ribot, Psychologie de l’attention, 9e éd., Paris, 1905.

Auteurs disposés à voir dans les faits mystiques des cas pathologiques ou des produits du subconscient : Dr A. Marie, Mysticisme et folie, 1906 ; Dr Murisier, Les maladies du sentiment religieux, 2e éd., Paris, 1903 ; W. James, The variety of religions experience, London, 1904, trad. fr. L’expérience religieuse ; Pierre Janet, Automatisme psychologique, Paris, 1889 ; L’état mental des hystériques, Paris, 1892 ; Conférences sur une extatique, Paris, 1901 ; Leuba, Les tendances fondamentales des mystiques chrétiens, dans rev. Phil., t. LIV, 1902 ; Psychologie du mysticisme religieux, trad. fr., Paris, 1923 ; Norrero, L’union mystique chez sainte Thérèse, Paris, 1905.

P. POURRAT. « Sainte Thérèse d'Avila, docteur de l'église catholique », Dictionnaire de Théologique Catholique

SOURCE : http://jesusmarie.free.fr/therese_d_avila.html



Chapitre 20 du Manuscrit Autobiographique de Sainte Thérèse d'Avila

Je voudrais pouvoir expliquer, avec le secours de Dieu, la différence qui existe entre l'union et le ravissement, qu'on appelle aussi élévation, vol, enlèvement de l'esprit. Tous ces noms expriment une même chose; on lui donne aussi le nom d'extase [1]. Le ravissement l'emporte de beaucoup sur l'union; outre qu'il produit des effets beaucoup plus grands, il a plusieurs opérations qui lui sont propres. Car, quoiqu'il semble que l'union soit, comme elle l'est en effet quant à l'intérieur, le commencement, le milieu et la fin des autres grâces surnaturelles; celles-ci néanmoins étant dans un degré plus éminent, opèrent non seulement dans l'intérieur, mais aussi à l'extérieur. Daigne le Seigneur m'accorder sa lumière pour un tel sujet, comme il me l’a accordée pour ce qui précède; car très certainement, s'il ne m'eût lui-même enseigné de quelle manière je pouvais en donner quelque intelligence, jamais je ne l'aurais su.

Représentons-nous maintenant que cette dernière eau, dont nous avons parlé, tombe avec tant d'abondance, que si la terre ne se refusait à un tel bonheur, nous pourrions croire à juste titre avoir avec nous, dans cet exil, la nuée de la majesté de Dieu. Nous voit-il répondre à un si grand bienfait par la reconnaissance et par les œuvres, autant que nos forces nous le permettent, alors, de même que les nuées attirent les vapeurs de la terre, de même il attire notre âme tout entière. La nuée s'élève vers le ciel, emportant l'âme avec elle, et Dieu commence à lui dévoiler quelques-unes des merveilles du royaume qui lui est préparé. Je ne sais si la comparaison est juste, mais je sais très bien que cela se passe de la sorte.

Dans ces ravissements, l'âme semble ne plus animer le corps. On s'aperçoit d'une manière très sensible que la chaleur naturelle va s'affaiblissant, et que le corps se refroidit peu à peu, mais avec une suavité et un plaisir inexprimables. Ici il n'y a aucun moyen de résister à l'attrait divin. Dans l'union, nous trouvant encore comme dans notre pays, nous pouvons presque toujours le faire, quoique avec peine et un violent effort; mais il n'en est pas de même dans le ravissement, on ne peut presque jamais y résister. Prévenant toute pensée et toute préparation, il fond souvent sur vous avec une impétuosité si rapide et si forte, que vous voyez, vous sentez cette nuée vous saisir, et cet aigle puissant vous emporter sur ses ailes.

Je l'ai dit l'on voit, l'on comprend que l'on est enlevé, mais on ne sait où l'on va; de sorte que la faible nature éprouve à ce mouvement, si délicieux d'ailleurs, je ne sais quel effroi dans les commencements. L'âme doit montrer ici beaucoup plus de résolution et de courage que dans les états précédents. Il faut, en effet, qu'elle ose tout risquer, advienne que pourra, qu'elle s'abandonne sans réserve entre les mains de Dieu, et se laisse conduire de bon gré où il lui plaît; car on est enlevé, quelque peine qu'on en ressente. J'en éprouvais une si vive, par crainte d'être trompée, que très souvent en particulier, mais surtout quand j'étais en public, j'ai essayé de toutes mes forces de résister. Parfois, j'obtenais quelque chose; mais comme c'était en quelque sorte lutter contre un fort géant, je demeurais brisée et accablée de lassitude. D'autres fois, tous mes efforts étaient vains; mon âme était enlevée, ma tête suivait presque toujours ce mouvement sans que je pusse la retenir, et quelquefois même tout mon corps était enlevé de telle sorte qu'il ne touchait plus à terre.

J'ai été rarement ravie de cette manière. Cela m'est arrivé un jour où j'étais au chœur avec toutes les religieuses, agenouillée et prête à communier. Ma peine en fut extrême, dans la pensée qu'une chose si extraordinaire ne pouvait manquer de causer bientôt une grande sensation. Comme ce fait est tout récent, et s'est passé depuis que j'exerce la charge de prieure, je défendis aux religieuses d'en parler. D'autres fois, m'apercevant que Dieu allait renouveler cette faveur (et un jour en particulier, à la fête du titulaire de notre monastère (Saint Joseph), tandis que j'assistais au sermon devant des dames de qualité), je me jetais soudain à terre; mes sœurs accouraient pour me retenir; malgré cela, le ravissement ne pouvait échapper aux regards. Je suppliai instamment Notre Seigneur de vouloir bien ne plus me favoriser de ces grâces qui se trahissent par des signes extérieurs; j'étais déjà fatiguée de la circonspection à laquelle elles me condamnaient, et il me semblait qu'il pouvait m'accorder les mêmes grâces sans que l'on en sût rien. Il paraît avoir daigné dans sa bonté entendre ma prière, car depuis, rien de tel ne m'est arrivé; à la vérité, il y a très peu de temps que je lui ai demandé cette faveur.

Lorsque je voulais résister, je croyais sentir sous mes pieds des forces étonnantes qui m'enlevaient; je ne saurais à quoi les comparer. Nulle autre des opérations de l'esprit dont j'ai parlé n'approche d'une telle impétuosité. J'en demeurais brisée. C'est un combat terrible et qui sert de peu. Quand Dieu veut agir, il n'y a pas de pouvoir contre son pouvoir.

Quelquefois, il daigne se contenter de nous faire voir qu'il veut nous accorder cette faveur, et qu'il ne tient qu'à nous de la recevoir. Alors, si nous y résistons par humilité, elle produit les mêmes effets que si elle eût obtenu un plein consentement.

Ces effets sont grands. Le premier est de montrer le souverain pouvoir de Dieu. Quand il le veut, nous ne pouvons pas plus retenir notre corps que notre âme nous n'en sommes pas les maîtres. Malgré nous, nous voyons Qu'il y a un être supérieur, que de telles faveurs sont un don de sa main, et que de nous-mêmes nous n'y pouvons rien, absolument rien; ce qui imprime dans l'âme une humilité profonde. Au commencement, je l'avoue, j'étais saisie d'une excessive frayeur en voyant ainsi mon corps enlevé de terre. Car, quoique l'âme l'entraîne après elle avec un indicible plaisir quand il ne résiste point, le sentiment ne se perd pas; pour moi, du moins, je le conservais de telle sorte, que je pouvais voir que j'étais élevée de terre. A la vue de cette Majesté qui déploie ainsi sa puissance, les cheveux se dressent sur la tête, et l'on se sent pénétré d'une vive crainte d'offenser un Dieu si grand. Mais cette crainte est mêlée d'un très ardent amour; et cet amour redouble, en voyant jusqu'à quel point Dieu porte le sien à l'égard d'un ver de terre qui n'est que pourriture. Car non content d'élever l'âme jusqu'à lui, il veut élever aussi ce corps mortel, ce vil limon, souillé par tant d'offenses.

Un autre effet du ravissement est un détachement étrange, que je ne saurais expliquer. Tout ce que j'en puis dire, c'est qu'il diffère en quelque manière des autres détachements, qu'il est même de beaucoup supérieur à celui qu'opèrent les grâces qui n'affectent que l'âme. Dans ce dernier cas, le détachement, quelque parfait qu'il soit, n'est qu'un détachement d'esprit; mais ici, Dieu semble vouloir que le corps lui-même en arrive de fait à ce détachement absolu. On devient ainsi plus étranger que jamais aux choses de la terre, et on trouve la vie incomparablement plus pénible.

Vient ensuite une peine qu'il n'est en notre pouvoir ni d'appeler, ni d'enlever de l'âme quand elle s'en est emparée. Je voudrais bien faire connaître cette peine si douloureuse, Mais je crois que je n'y arriverai pas; j'en dirai néanmoins quelque chose, si je le puis. Auparavant je dois faire observer ceci: cet état est postérieur de beaucoup à toutes les visions et révélations dont je ferai le récit, postérieur aussi à cette époque où Notre Seigneur me donnait d'ordinaire dans l'oraison des faveurs et des délices si grandes. Il est vrai, il daigne encore de temps en temps me les prodiguer; mais l'état le plus ordinaire de mon âme, c'est d'éprouver cette peine dont je vais traiter. Elle est tantôt plus intense et tantôt moins; je parlerai ici de sa plus grande intensité.

Je rapporterai plus loin les transports impétueux que je ressentais lorsqu'il plut à Dieu de m'envoyer des ravissements (cf. chap. 29); mais je tiens à dire ici qu'entre la souffrance que me causaient ces transports, et la peine dont je traite maintenant, il n'y a pas, à mon avis, moins de différence qu'entre une chose très corporelle et une très spirituelle. Je ne crois pas faire là une exagération. En effet, si l'âme souffre dans ces transports c'est en compagnie du corps, qui partage sa souffrance; d'ailleurs, elle est bien loin de se voir dans cette extrémité d'abandon où la réduit la peine dont je parle. Ainsi que je l'ai dit, nous ne sommes pour rien dans cette peine: souvent, à l'improviste, un désir naît en l'âme, on ne sait comment, et ce désir, en un instant, la pénètre tout entière, lui causant une telle douleur qu'elle s'élève bien au-dessus d'elle-même et de tout le créé. Dieu la met dans un si profond désert, qu'elle ne pourrait, en faisant les plus grands efforts, trouver sur la terre une seule créature qui lui tînt compagnie; d'ailleurs, quand elle le pourrait elle ne le voudrait pas, elle n'aspire qu'à mourir dans cette solitude. C'est en vain qu'on lui parlerait et qu'elle se ferait la dernière violence pour répondre; rien ne peut enlever son esprit à cette solitude. Quoique Dieu me semble alors très éloigné de l'âme, souvent néanmoins il lui découvre ses grandeurs d'une manière si extraordinaire, qu'elle dépasse toutes nos conceptions. Aussi les termes manquent pour l'exprimer, et il faut, selon moi, l'avoir éprouvé pour être capable de le concevoir et de le croire. Cette communication n'a pas pour but de consoler l'âme, mais de lui montrer à combien juste titre elle s'afflige de se voir absente d'un bien qui renferme en soi tous les biens. Par cette vue, l'âme sent croître et sa soif de Dieu et la rigueur de sa solitude. Elle est en proie à une peine si délicate et si pénétrante, elle se sent dans un tel désert, qu'elle peut à la lettre dire avec David: “Je veille et je me plains comme un passereau solitaire sur le toit”. (Psaume 102, 8)

Le royal prophète dut sans doute prononcer ces paroles quand il était lui-même dans cette solitude intérieure, avec cette différence qu'à un saint, le Seigneur devait la faire ressentir d'une manière plus excessive. Ce verset se présente à ma pensée, et j'éprouve, me semble-t-il, ce qu'il exprime. Ce m'est une consolation de voir que d'autres personnes, et surtout de telles personnes, ont senti comme moi une si extrême solitude. Dans cet état, l'âme ne paraît plus être en elle-même; mais, comme le passereau sur le toit, elle habite dans la partie la plus élevée d'elle-même, dominant de cette hauteur toutes les créatures; je dirai plus encore: c'est au-dessus de la partie la plus élevée d'elle-même qu'elle a sa demeure.

D'autres fois, l'âme semble dans un tel excès d'indigence et de besoin, qu'elle se dit et se demande à elle-même: Où est ton Dieu? Je ferai remarquer ici que je ne savais pas bien en auparavant quel était le sens de ces versets en castillan; aussi, après en avoir reçu l'intelligence, j'éprouvais une grande consolation de voir que Notre Seigneur, sans aucun effort de ma part, les avait présentés à ma mémoire.

En d'autres occasions, je me souvenais de ce que disait saint Paul, « qu'il était crucifié au monde » (cf. Ga 6, 14). Je ne dis pas que cet état soit le mien, j'ai une claire vue du contraire; mais, selon moi, il se passe alors dans l'âme quelque chose de semblable. Il ne lui vient de consolation, ni du ciel où elle n'habite pas encore, ni de la terre à laquelle elle ne tient plus et d'où elle ne veut pas en recevoir; elle est comme crucifiée entre le ciel et la terre, en proie à la souffrance, sans recevoir de soulagement ni d'un côté ni de l'autre. Du côté du ciel, il est vrai, lui vient cette admirable connaissance de Dieu dont j'ai parlé, et qui dépasse de bien loin tout ce que l'on peut souhaiter; mais cette vue accroît encore son tourment en augmentant davantage ses désirs, en sorte que l'intensité de la peine lui fait quelquefois perdre le sentiment; à la vérité, ce dernier effet dure peu. Ce sont comme les angoisses de la mort; mais il y a dans cette souffrance un si grand bonheur, que je ne sais à quoi le comparer. C'est un martyre de douleur et de délices. En vain offrirait-on à cette âme toutes les satisfactions de la terre, même celles qui jusque-là avaient pour elle le plus d'attraits, elle n'en veut pas et elle les repousse avec dédain. Elle connaît bien qu'elle ne veut que son Dieu, mais elle n'aime rien de particulier en lui; elle aime en lui tout ce qui est lui, et elle ne sait point ce qu'elle aime. Je dis qu'elle ne le sait pas, parce que l'imagination ne lui représente rien; d'ailleurs, durant une grande partie du temps qu'elle passe de la sorte, ses puissances, à mon avis, demeurent sans action. Elles sont ici suspendues par la peine, comme elles la sont par le plaisir dans l'union et dans le ravissement.

O Jésus! qui pourrait faire de ceci une fidèle peinture. J'en aurais, mon père, le plus ardent désir, quand ce ne serait que pour savoir de vous la nature de cet état dans lequel mon âme se trouve toujours maintenant. Le plus souvent, l'instant où elle se voit libre d'occupations est celui où elle est saisie par ces angoisses de mort; elle les redoute pourtant quand elle les voit fondre sur elle, parce qu'elle ne doit pas en mourir. Mais une fois qu'elle est dans ce martyre, elle voudrait y passer tout ce qui lui reste de vie: il faut le dire néanmoins, il est d'une rigueur si excessive, que la nature a bien de la peine à le supporter.

J'ai été quelquefois réduite à une telle extrémité, que j'avais presque entièrement perdu le pouls. C'est ce qu'affirment celles de mes soeurs qui m'entouraient alors, et qui ont maintenant plus de connaissance de mon état. De plus, j'ai les bras très ouverts, et les mains si raides que parfois je ne puis les joindre. Il m'en reste jusqu'au jour suivant, dans les artères et dans tous les membres, une douleur aussi violente que si tout mon corps eût été disloqué. Il me vient quelquefois en pensée que si cela continue de la sorte, Dieu me fera la grâce de trouver dans ce tourment la fin de ma vie, car il est assez violent pour donner la mort; mais, hélas! je n'en suis pas digne. Tout mon désir alors est de mourir. Je ne me souviens ni du purgatoire, ni de ces grands péchés par lesquels j'ai mérité l'enfer; tout s'efface de ma mémoire et s'absorbe dans ce brûlant désir de voir Dieu. Ce désert et cette solitude ont plus de charme pour mon âme que toutes les compagnies du monde. Si quelque chose pouvait la consoler, ce serait de s'entretenir avec des âmes qui eussent éprouvé le même tourment; mais personne, à ce qu'il lui semble, ne la croirait, ce qui est pour elle un autre tourment.

Cette peine arrive quelquefois à un tel excès, que l'âme ne voudrait plus comme auparavant se trouver dans la solitude; elle ne voudrait pas non plus de compagnie, mais seulement. rencontrer une âme dans le sein de laquelle elle pût exhaler ses plaintes. Elle est comme le supplicié qui, ayant déjà la corde au cou et se sentant étouffer, cherche à reprendre haleine. Ce désir de compagnie ne part, selon moi, que de la faiblesse de notre nature, qu'un tel martyre met en danger de mort. Je puis affirmer avec certitude qu'il en est ainsi. M'étant vue plus d'une fois dans la vie réduite à cette extrémité, soit par ces grandes maladies, soit par ces crises dont j'ai fait mention, je crois pouvoir dire que ce dernier danger de mort ne le cède à aucun des autres. Ainsi, dans cette agonie, c'est l'horreur naturelle qu'ont l'âme et le corps de se séparer qui leur fait demander secours, afin de respirer. S'ils cherchent à parler de leur souffrance, à s'en plaindre, à faire diversion, c'est pour conserver la vie; tandis que, par un désir contraire, l'esprit ou la partie supérieure de l'âme voudrait bien ne point sortir de cette peine.

Je ne sais si ce que j'ai dit est juste, et si je me suis bien expliquée. Mais il me semble que cela se passe de la sorte. Jugez par là, mon père, du repos que je dois avoir en cette vie, puisque celui que je goûtais dans l'oraison et dans la solitude où Dieu me consolait se trouve maintenant presque toujours changé en ce tourment que je viens de dépeindre. Mais l'âme le trouve si agréable, elle en voit tellement le prix, qu'elle le préfère à toutes les joies spirituelles dont Dieu la favorisait auparavant. Ce chemin lui parait plus sûr, parce que c'est celui de la croix. Le bonheur qu'elle y goûte est, selon moi, d'un grand prix, parce que le corps n'y a point de part; il en a seulement à la peine, et l'âme savoure seule les délices de ce martyre. Je ne comprends pas comment cela peut se faire, je sais seulement qu'il en est ainsi; et je n'échangerais pas, je l'avoue, cette faveur visiblement surnaturelle, que je tiens de la pure bonté de Dieu et nullement de mes efforts, contre toutes celles dont il me reste à traiter. Je parle non de l'ensemble de ces faveurs, mais de chacune en particulier.

Il ne faut pas oublier que les transports de cette peine me sont venus après toutes les grâces rapportées avant celle-ci, et après toutes celles dont ce livre contiendra le récit; j'ajoute que c'est l'état où je me trouve maintenant.

Comme presque chaque nouvelle faveur que je reçois me cause des craintes jusqu'à ce que Notre Seigneur me rassure, celle dont je parle me donnait aussi dans les commencements certaines alarmes. Mais le divin Maître me dit de ne pas craindre, et de plus estimer cette grâce que toutes celles qu'il m'avait faites: l'âme se purifiait dans cette peine, elle y était travaillée et purifiée comme l'or dans le creuset, afin que la main divine pût mieux étendre sur elle l'émail de ses dons; enfin, elle endurait là les peines qu'elle aurait endurées dans le purgatoire.

J'avais bien compris que c'était là une insigne faveur, mais ces paroles me laissèrent dans une sécurité beaucoup plus grande; mon confesseur me dit aussi que c'était véritablement l'œuvre de Dieu. A la vérité, quelque crainte que m'eût inspirée cette peine à cause du peu de vertu que je voyais en moi, jamais je n'avais pu croire qu'elle ne vînt point de Dieu; mon appréhension procédait uniquement de ce que je me trouvais indigne d'une grâce aussi excessive. Béni soit le Seigneur, dont la bonté est si grande! Amen.

Je m'aperçois que je suis sortie de mon sujet, car j'avais commencé à traiter des ravissements; mais cette peine dont je viens de parler est plus qu'un ravissement, et voilà pourquoi elle produit les effets que j'ai décrits.

Je reviens donc aux ravissements et à leurs effets ordinaires. Souvent mon corps en devenait si léger, qu'il n'avait plus de pesanteur; quelquefois c'était à un tel point, que je ne sentais presque plus mes pieds toucher la terre. Tant que le corps est dans le ravissement, il reste comme mort, et souvent dans une impuissance absolue d'agir. Il conserve l'attitude où il a été surpris: ainsi, il reste sur pied ou assis, les mains ouvertes ou fermées, en un mot, dans l'état où le ravissement l'a trouvé. Quoique d'ordinaire on ne perde pas le sentiment, il m'est cependant arrivé d'en être entièrement privée; ceci a été rare, et a duré fort peu de temps. Le plus souvent, le sentiment se conserve, mais on éprouve je ne sais quel trouble: et bien qu'on ne puisse agir à l'extérieur, on ne laisse pas d'entendre; c'est comme un son confus qui viendrait de loin. Toutefois, même cette manière d'entendre cesse lorsque le ravissement est à son plus haut degré, je veux dire lorsque les puissances, entièrement unies à Dieu, demeurent perdues en lui. Alors, à mon avis, on ne voit, on n'entend, on ne sent rien. Comme je l'ai dit précédemment dans l'oraison d'union, cette transformation totale de l'âme en Dieu est de fort courte durée; mais tant qu'elle dure, aucune puissance n'a le sentiment d'elle-même, ni ne sait ce que Dieu opère. Cela dépasse sans doute la portée de notre entendement sur cette terre, et nous devons être incapables de recevoir une si haute lumière; du moins, Dieu ne veut pas nous la donner. C'est ce que j'ai vu par ma propre expérience.

Ici peut-être vous me demanderez, mon père, comment le ravissement se prolonge quelquefois plusieurs heures. D'après ce que j'ai souvent éprouvé, le ravissement, comme je l'ai dit de l'oraison précédente, n'est pas continu; l'âme en jouit seulement par intervalles. A diverses reprises elle s'abîme, ou plutôt Dieu l'abîme en lui; et après qu'il l'a tenue en cet état un peu de temps, la volonté seule demeure unie à lui. Dans les deux autres puissances, il se manifeste un mouvement semblable à celui de l'ombre de l'aiguille des cadrans solaires, laquelle ne s'arrête jamais. Mais quand le soleil de justice le veut, il sait bien les faire arrêter; et c'est là ce qui, à mon sens, est de très courte durée. Cependant, comme le transport ou élévation de l'esprit a été puissant, la volonté, malgré les nouveaux mouvements des deux autres facultés, reste abîmée en Dieu. En même temps, agissant en souveraine, elle produit sur le corps l'opération que j'ai marquée, afin que si les deux autres puissances s'efforcent par leur agitation de troubler sa paix, elle soit libre du moins des attaques de ses sens, les moindres de ses ennemis. Elle les suspend donc, parce que telle est la volonté du Seigneur. Les yeux demeurent presque tout le temps fermés, quoiqu'on ne voulût pas les fermer; et si quelquefois ils s'ouvrent, ils ne distinguent ni ne remarquent rien, ainsi que je l'ai déjà dit. En cet état, le corps a perdu en grande partie le pouvoir d'agir, d'où il résulte que lorsque la mémoire et l'entendement s’unissent de nouveau à la volonté, ces deux puissances rencontrent moins de difficulté.

Que celui à qui Dieu fait une si grande faveur n'ait donc pas de peine de se trouver, pendant plusieurs heures, le corps comme lié, et parfois, la mémoire et l'entendement distraits. Le plus souvent, à la vérité, la distraction de ces deux puissances ne consiste qu'à se répandre en louanges de Dieu, dont elles sont comme enivrées, ou à tâcher de comprendre ce qui s'est passé en elles. Encore ne peuvent-elles le faire à leur gré, vu que leur état ressemble à celui d'un homme qui, après un long sommeil rempli de rêves, n'est encore qu'à demi éveillé.

Si je m'explique sur ce sujet avec tant d'étendue, c'est que je sais qu'il y a maintenant, et même en cet endroit (à Avila), des âmes à qui Notre Seigneur accorde de telles grâces, Si ceux qui les dirigent n'ont point passé par là, surtout si la science leur manque, il leur semblera peut-être que dans le ravissement ces personnes doivent être comme mortes. Ce que de telles âmes ont à souffrir de la part des confesseurs qui ne les comprennent pas, est vraiment digne de compassion, comme je le dirai dans la suite. Peut-être ne sais-je moi-même ce que je dis. C'est a vous, mon père, de juger si je rencontre juste en quelque chose, puisque le Seigneur vous a donné une connaissance expérimentale de ces grâces; mais comme elle est encore assez récente chez vous, il pourrait se faire que vous n'eussiez pas observé ces faits avec autant d'attention que moi.

C'est en vain qu'après le ravissement je fais des efforts pour remuer les membres; le corps demeure longtemps sans forces, l'âme les lui a toutes enlevées. Souvent, infirme auparavant et travaillé de grandes douleurs, il sort de là plein de santé et admirablement disposé pour l'action. Dieu se plaît ainsi à faire éclater la grandeur du don qu'il fait; il veut que le corps lui-même, qui déjà obéit aux désirs de l'âme, participe à son bonheur. Quand l'âme revient à elle, si le ravissement a été grand, il peut arriver qu'elle se trouve encore pendant un ou deux jours, et même trois, comme interdite et hors d'elle-même, tant ses puissances restent profondément absorbées.

C'est alors qu'on éprouve le tourment de rentrer dans la vie. L'âme sent qu'elle a des ailes pour voler, et que le léger duvet a disparu. Le moment est venu pour elle de déployer hautement l'étendard de Jésus-Christ. Devenue gouverneur de la citadelle, l'âme monte ou plutôt est transportée à la plus haute tour, pour y arborer la bannière de Dieu. De cette hauteur où elle se voit en sûreté, elle regarde ceux qui sont dans la plaine; loin de redouter les dangers, elle les désire, parce que Dieu lui donne comme la certitude de la victoire. Celui qui est placé en un lieu élevé porte au loin son regard: ainsi l'âme découvre très clairement le néant de tout ce qui est ici-bas, et le peu d'estime qu'on doit en faire. Désormais elle ne veut plus avoir de volonté propre; elle voudrait même ne plus avoir de libre arbitre, afin d'être délivrée des combats qu'il lui suscite. Elle supplie le Seigneur de. lui accorder cette grâce: elle lui remet les clefs de sa volonté. La voilà donc, cette âme, de jardinier devenue gouverneur de citadelle. Elle ne veut faire en tout que la volonté de son maître. Elle ne veut être maîtresse ni d'elle-même ni de quoi que ce soit, non pas même du moindre petit fruit du jardin confié à ses soins. S'il produit quelque chose de bon, que le maître le distribue comme il le jugera à propos. Quant à elle, son unique vœu désormais est de ne rien posséder en propre, et de voir le Seigneur disposer de tout, selon les intérêts de sa gloire et de son bon plaisir.

La vérité est que tout cela se passe de la sorte. Ce sont là les effets que produisent dans l'âme ces ravissements, quand ils sont véritables. S'ils ne les produisaient pas, et si l'âme n'en tirait pas ces précieux avantages, non seulement je douterais beaucoup que ces transports vinssent de Dieu, mais je craindrais que ce ne fussent plutôt de ces transports de rage dont parle saint Vincent Ferrier [2].

Quant à moi, je sais très bien, et j'ai vu par expérience, qu'un ravissement d'une heure, d'une durée même plus courte, suffit, quand il vient de Dieu, pour donner à l'âme l'empire sur toutes les créatures, et une liberté telle, qu'elle ne se connaît plus elle-même. Elle voit bien qu'un si grand trésor ne vient point d'elle; elle ne sait même pas comment il lui a été donné; mais elle voit, avec évidence, les immenses avantages que lui apporte chacun de ces ravissements.

Pour le croire, il faut l'avoir éprouvé. Aussi, l'on ne donne point de créance à une pauvre âme qu'on a connue très imparfaite et qu'on voit soudain prétendre à des choses héroïques. Très promptement en effet, l'âme ne peut plus se contenter de servir le Seigneur d'une manière vulgaire, elle aspire à le faire de toute l'étendue de ses forces. On s'imagine qu'il y a là tentation et folie. Mais si l'on savait que tout cela ne vient point de cette âme, mais du Seigneur à qui elle a remis les clefs de sa volonté, on cesserait de s'étonner. Pour moi, j'en suis convaincue, lorsqu'une personne est élevée à cet état, ce souverain Roi prend un soin particulier de tout ce qu'elle doit faire. Oh! que l'on saisit bien alors le sens du verset dans lequel David demande les ailes de la colombe! (cf. Psaume 55, 7) Que l'on comprend clairement combien il avait raison de faire à Dieu cette prière, et à combien juste titre nous devrions tous la lui adresser! On le voit avec évidence, l'esprit prend alors son vol pour s'élever au-dessus de tout le créé et avant tout au-dessus de lui-même; mais c'est un vol suave, un vol délicieux, un vol sans bruit.

Quel empire est comparable à celui d'une âme qui, de ce faîte sublime où Dieu l'élève, voit au-dessous d'elle toutes les choses du monde, sans être captivée par aucune? Qu'elle est confuse de ses attaches d'autrefois! Comme elle s'étonne de son aveuglement! Quelle compassion elle porte à ceux qu'elle voit dans les mêmes ténèbres, surtout si ce sont des personnes d'oraison, et envers qui Dieu se montre déjà prodigue de ses faveurs! Elle voudrait élever sa voix pour leur faire connaître combien ils s'égarent; quelquefois même elle ne peut s'en défendre, et alors mille persécutions pleuvent sur sa tête. On l'accuse de peu d'humilité; elle prétend, dit-on, instruire ceux de qui elle devrait apprendre. Si c'est une femme, on lui fait encore plus vite son procès. Et on a raison de la condamner, parce qu'on ignore le transport qui la presse. Souvent, incapable d'y résister, elle ne peut s'empêcher de détromper ceux qu'elle aime. Elle voudrait les voir libres de la prison de cette vie, où elle a été enchaînée elle-même; car, elle le voit clairement, c'est bien d'une prison qu'elle a été tirée.

Elle gémit d'avoir été jadis sensible au point d'honneur, et de l'illusion qui lui faisait regarder comme honneur ce que le monde appelle de ce nom. Elle n’y voit plus qu’un immense mensonge, dont nous sommes tous victimes. Elle comprend que l'honneur digne de ce nom n’est point mensonger, mais très véritable, qu'il estime ce qui mérite de l'être qu'il considère comme un néant ce qui est un néant, car tout ce qui prend fin et n'est pas agréable à Dieu est néant, et moins encore que le néant. Elle se rit d'elle-même en songeant qu'il y a eu un temps dans sa vie où elle a fait quelque cas de l'argent, et où elle en a eu quelque désir. A la vérité, je n'ai jamais eu à me confesser d'un tel désir; c'était une assez grande faute pour moi d'avoir accordé quelque estime aux richesses. Si l'on pouvait avec elles acheter le bonheur dont je jouis, je les priserais extrêmement; mais je vois au contraire que pour obtenir ce bonheur, il faut renoncer à tout.

Qu'achète-t-on avec cet argent dont on a soif? Est-ce un bien de quelque prix? est-ce un bien durable et pourquoi le veut-on? Quel lugubre repos on se procure, et qu'il coûte cher! Souvent, avec cet argent, on descend en enfer et l'on achète un feu qui ne s'éteint pas, Un supplice sans fin. Oh! si les hommes pouvaient tous le regarder comme un peu de boue inutile, quelle harmonie régnerait dans le monde! Quel affranchissement des soucis qui nous troublent! Avec quelle amitié tous se traiteraient mutuellement, si l'intérêt de l'honneur et de l'argent disparaissait de la terre! Pour moi, je tiens que ce serait le remède à tout.

L'âme voit de quel aveuglement sont frappés les esclaves des plaisirs, et comment, par ces plaisirs, ils n'acquièrent, dès cette vie même, que des peines et des troubles amers. Quelle inquiétude quel peu de contentement! comme ils travaillent en vain!

En elle-même, l'âme découvre, à la lumière du Soleil divin, non seulement les toiles d'araignée ou les grandes fautes, mais encore les grains de poussière, si petits qu'ils soient. Elle a beau faire tous ses efforts pour tendre à la perfection, dès que ce Soleil l'investit de ses rayons, elle se trouve extrêmement trouble: semblable à l'eau dans un verre, qui, loin du soleil, semble pure et limpide, mais qui, exposée à ses rayons, paraît toute remplie d'atomes. Cette comparaison est parfaitement juste. Quand Dieu n'a pas encore accordé d'extase à l'âme, elle croit éviter avec soin toute offense, et faire pour son service tout ce qui dépend d'elle. Mais lorsque, dans l'extase, le Soleil de justice donne sur elle et lui fait ouvrir les yeux, elle découvre tant d'atomes d'imperfections qu'elle voudrait les refermer aussitôt. Comme le jeune aiglon, elle n'est pas encore assez forte pour regarder fixement ce Soleil, mais pour peu qu'elle tienne les yeux ouverts, elle se voit comme une eau très trouble. Elle se rappelle ces paroles: « Seigneur, qui sera juste devant vous? » (Cf. Psaume 143, 2) Quand elle considère ce divin Soleil, elle est éblouie de sa clarté; et quand elle se considère elle-même, la boue de ses misères lui met un bandeau sur les yeux, et cette petite colombe se trouve aveugle. Oui, très souvent, elle demeure complètement aveugle, absorbée, effrayée, évanouie, devant les merveilles si grandes qu'elle contemple. C'est là qu'elle trouve ce trésor de la vraie humilité, qui fait qu'elle n'a plus de peine à dire ou à entendre dire du bien d'elle-même. Que le maître du jardin en distribue les fruits à son gré: c'est à lui, et non à elle, de le faire. Ainsi, ne gardant rien entre les mains, elle fait hommage au Seigneur de tout le bien qu'elle possède, et si elle parle de soi, c'est uniquement pour la gloire de son Dieu. Elle sait que dans ce jardin rien ne lui appartient en propre; et voulût-elle l'ignorer, cela n'est pas en son pouvoir, car elle le voit d'un œil que Dieu, malgré elle, ferme aux choses du monde et tient ouvert à la vérité.

* * * * *

[1] Voici le jugement que portait saint Jean de la Croix, après avoir lu l'écrit de sainte Thérèse sur cette haute matière: « Ce serait ici le lieu de parler des différents caractères qui distinguent les ravissements, les extases, les élévations et les vols d'esprit dont les âmes spirituelles sont souvent favorisées. Mais je laisse ce travail à quelque autre qui s'en acquittera mieux que moi. D'ailleurs notre bienheureuse mère Thérèse de Jésus a écrit admirablement de ces matières; et j'espère de la bonté divine que ses ouvrages seront imprimés, et donnés au public sous peu de temps. » (Cantique spirituel, strophe XIII.)

[2] Sainte Thérèse se sert ici d'un mot qui n'est pas espagnol. Modifiant tant soit peu l'expression arrobamiento, qui signifie ravissement, elle dit rabamiento, mot de sa façon, auquel répondrait dans notre langue celui d'enragement. Par ce terme qu'elle invente, elle rend mieux l'énergie de celui qu'emploie saint Vincent Ferrier, dans son Traité de la vie spirituelle, pour flétrir et stigmatiser les faux ravissements. Voici le passage auquel la sainte fait visiblement allusion:« Tenez pour certain que la plus grande partie des ravissements, ou plutôt des rages des messagers de Antéchrist, vient de cette manière. »

Chapitre 20 du Manuscrit Autobiographique de Sainte Thérèse d'Avila, carmélite réformatrice, docteur de l'église (1512-1582)

SOURCE : http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Avila/Autobiographie/autobiographie4.html


St. Teresa of Avila

Less than twenty years before Teresa was born in 1515, Columbus opened up the Western Hemisphere to European colonization. Two years after she was born, Luther started the Protestant Reformation. Out of all of this change came Teresa pointing the way from outer turmoil to inner peace.
Teresa’s father was rigidly honest and pious, but he may have carried his strictness to extremes. Teresa’s mother loved romance novels but because her husband objected to these fanciful books, she hid the books from him. This put Teresa in the middle — especially since she liked the romances too. Her father told her never to lie but her mother told her not to tell her father. Later she said she was always afraid that no matter what she did she was going to do everything wrong.
When she was five years old she convinced her older brother that they should, as she says in her Life, “go off to the land of the Moors and beg them, out of love of God, to cut off our heads there.” They got as far as the road from the city before an uncle found them and brought them back. Some people have used this story as an early example of sanctity, but this author think it’s better used as an early example of her ability to stir up trouble.
After this incident she led a fairly ordinary life, though she was convinced that she was a horrible sinner. As a teenager, she cared only about boys and clothes and flirting and rebelling — like other teenagers throughout the ages. When she was 16, her father decided she was out of control and sent her to a convent. At first she hated it but eventually she began to enjoy it — partly because of her growing love for God, and partly because the convent was a lot less strict than her father.
Still, when the time came for her to choose between marriage and religious life, she had a tough time making the decision. She’d watched a difficult marriage ruin her mother. On the other hand being a nun didn’t seem like much fun. When she finally chose religious life, she did so because she though that it was the only safe place for someone as prone to sin as she was.
Once installed at the Carmelite convent permanently, she started to learn and practice mental prayer, in which she “tried as hard as I could to keep Jesus Christ present within me….My imagination is so dull that I had no talent for imagining or coming up with great theological thoughts.” Teresa prayed this way off and on for eighteen years without feeling that she was getting results. Part of the reason for her trouble was that the convent was not the safe place she assumed it would be.
Many women who had no place else to go wound up at the convent, whether they had vocations or not. They were encouraged to stay away from the convents for long period of time to cut down on expenses. Nuns would arrange their veils attractively and wear jewelry. Prestige depended not on piety but on money. There was a steady stream of visitors in the parlor and parties that included young men. What spiritual life there was involved hysteria, weeping, exaggerated penance, nosebleeds, and self- induced visions.
Teresa suffered the same problem that Francis of Assisi did — she was too charming. Everyone liked her and she liked to be liked. She found it too easy to slip into a worldly life and ignore God. The convent encouraged her to have visitors to whom she would teach mental prayer because their gifts helped the community economy. But Teresa got more involved in flattery, vanity and gossip than spiritual guidance. These weren’t great sins perhaps but they kept her from God.
Then Teresa fell ill with malaria. When she had a seizure, people were so sure she was dead that after she woke up four days later she learned they had dug a grave for her. Afterwards she was paralyzed for three years and was never completely well. Yet instead of helping her spiritually, her sickness became an excuse to stop her prayer completely: she couldn’t be alone enough, she wasn’t healthy enough, and so forth. Later she would say, “Prayer is an act of love, words are not needed. Even if sickness distracts from thoughts, all that is needed is the will to love.”
For years she hardly prayed at all “under the guise of humility.” She thought as a wicked sinner she didn’t deserve to get favors from God. But turning away from prayer was like “a baby turning from its mother’s breasts, what can be expected but death?”
When she was 41, a priest convinced her to go back to her prayer, but she still found it difficult. “I was more anxious for the hour of prayer to be over than I was to remain there. I don’t know what heavy penance I would not have gladly undertaken rather than practice prayer.” She was distracted often: “This intellect is so wild that it doesn’t seem to be anything else than a frantic madman no one can tie down.” Teresa sympathizes with those who have a difficult time in prayer: “All the trials we endure cannot be compared to these interior battles.”
Yet her experience gives us wonderful descriptions of mental prayer: “For mental prayer in my opinion is nothing else than an intimate sharing between friends; it means taking time frequently to be alone with him who we know loves us. The important thing is not to think much but to love much and so do that which best stirs you to love. Love is not great delight but desire to please God in everything.”
As she started to pray again, God gave her spiritual delights: the prayer of quiet where God’s presence overwhelmed her senses, raptures where God overcame her with glorious foolishness, prayer of union where she felt the sun of God melt her soul away. Sometimes her whole body was raised form the ground. If she felt God was going to levitate her body, she stretched out on the floor and called the nuns to sit on her and hold her down. Far from being excited about these events, she “begged God very much not to give me any more favors in public.”
In her books, she analyzed and dissects mystical experiences the way a scientist would. She never saw these gifts as rewards from God but the way he “chastised” her. The more love she felt the harder it was to offend God. She says, “The memory of the favor God has granted does more to bring such a person back to God than all the infernal punishments imaginable.”
Her biggest fault was her friendships. Though she wasn’t sinning, she was very attached to her friends until God told her “No longer do I want you to converse with human beings but with angels.” In an instant he gave her the freedom that she had been unable to achieve through years of effort. After that God always came first in her life.
Some friends, however, did not like what was happening to her and got together to discuss some “remedy” for her. Concluding that she had been deluded by the devil, they sent a Jesuit to analyze her. The Jesuit reassured her that her experiences were from God but soon everyone knew about her and was making fun of her.
One confessor was so sure that the visions were from the devil that her told her to make an obscene gesture called the fig every time she had a vision of Jesus. She cringed but did as she was ordered, all the time apologizing to Jesus. Fortunately, Jesus didn’t seem upset but told her that she was right to obey her confessor. In her autobiography she would say, “I am more afraid of those who are terrified of the devil than I am of the devil himself.” The devil was not to be feared but fought by talking more about God.
Teresa felt that the best evidence that her delights came from God was that the experiences gave her peace, inspiration, and encouragement. “If these effects are not present I would greatly doubt that the raptures come from God; on the contrary I would fear lest they be caused by rabies.”
Sometimes, however, she couldn’t avoid complaining to her closest Friend about the hostility and gossip that surrounded her. When Jesus told her, “Teresa, that’s how I treat my friends” Teresa responded, “No wonder you have so few friends.” But since Christ has so few friends, she felt they should be good ones. And that’s why she decided to reform her Carmelite order.
At the age of 43, she became determined to found a new convent that went back to the basics of a contemplative order: a simple life of poverty devoted to prayer. This doesn’t sound like a big deal, right? Wrong.
When plans leaked out about her first convent, St. Joseph’s, she was denounced from the pulpit, told by her sisters she should raise money for the convent she was already in, and threatened with the Inquisition. The town started legal proceedings against her. All because she wanted to try a simple life of prayer. In the face of this open war, she went ahead calmly, as if nothing was wrong, trusting in God.
“May God protect me from gloomy saints,” Teresa said, and that’s how she ran her convent. To her, spiritual life was an attitude of love, not a rule. Although she proclaimed poverty, she believed in work, not in begging. She believed in obedience to God more than penance. If you do something wrong, don’t punish yourself — change. When someone felt depressed, her advice was that she go some place where she could see the sky and take a walk. When someone was shocked that she was going to eat well, she answered, “There’s a time for partridge and a time for penance.” To her brother’s wish to meditate on hell, she answered, “Don’t.”
Once she had her own convent, she could lead a life of peace, right? Wrong again. Teresa believed that the most powerful and acceptable prayer was that prayer that leads to action. Good effects were better than pious sensations that only make the person praying feel good.
At St. Joseph’s, she spent much of her time writing her Life. She wrote this book not for fun but because she was ordered to. Many people questioned her experiences and this book would clear her or condemn her. Because of this, she used a lot of camouflage in the book, following a profound thought with the statement, “But what do I know. I’m just a wretched woman.” The Inquisition liked what they read and cleared her.
At 51, she felt it was time to spread her reform movement. She braved burning sun, ice and snow, thieves, and rat-infested inns to found more convents. But those obstacles were easy compared to what she face from her brothers and sisters in religious life. She was called “a restless disobedient gadabout who has gone about teaching as though she were a professor” by the papal nuncio. When her former convent voted her in as prioress, the leader of the Carmelite order excommunicated the nuns. A vicar general stationed an officer of the law outside the door to keep her out. The other religious orders opposed her wherever she went. She often had to enter a town secretly in the middle of the night to avoid causing a riot.
And the help they received was sometimes worse than the hostility. A princess ordered Teresa to found a convent and then showed up at the door with luggage and maids. When Teresa refused to order her nuns to wait on the princess on their knees, the princess denounced Teresa to the Inquisition. In another town, they arrived at their new house in the middle of the night, only to wake up the next morning to find that one wall of the building was missing. Why was everyone so upset? Teresa said, “Truly it seems that now there are no more of those considered mad for being true lovers of Christ.” No one in religious orders or in the world wanted Teresa reminding them of the way God said they should live.
Teresa looked on these difficulties as good publicity. Soon she had postulants clamoring to get into her reform convents. Many people thought about what she said and wanted to learn about prayer from her. Soon her ideas about prayer swept not only through Spain but all of Europe.
In 1582, she was invited to found a convent by an Archbishop but when she arrived in the middle of the pouring rain, he ordered her to leave. “And the weather so delightful too” was Teresa’s comment. Though very ill, she was commanded to attend a noblewoman giving birth. By the time they got there, the baby had already arrived so, as Teresa said, “The saint won’t be needed after all.” Too ill to leave, she died on October 4 at the age of 67.
She is the founder of the Discalced Carmelites. In 1970 she was declared a Doctor of the Church for her writing and teaching on prayer, one of two women to be honored in this way. St. Teresa is the patron saint of Headache sufferers. Her symbol is a heart, an arrow, and a book. She was canonized in 1622.


St. Teresa of Avila

Teresa Sanchez Cepeda Davila y Ahumada

Born at Avila, Old Castile, 28 March, 1515; died at Alba de Tormes, 4 Oct., 1582.

The third child of Don Alonso Sanchez de Cepeda by his second wife, Doña Beatriz Davila y Ahumada, who died when the saint was in her fourteenth year, Teresa was brought up by her saintly father, a lover of serious books, and a tender and pious mother. After her death and the marriage of her eldest sister, Teresa was sent for her education to the Augustinian nuns at Avila, but owing to illness she left at the end of eighteen months, and for some years remained with her father and occasionally with other relatives, notably an uncle who made her acquainted with the Letters of St. Jerome, which determined her to adopt the religious life, not so much through any attraction towards it, as through a desire of choosing the safest course. Unable to obtain her father's consent she left his house unknown to him on Nov., 1535, to enter the Carmelite Convent of the Incarnation at Avila, which then counted 140 nuns. The wrench from her family caused her a pain which she ever afterwards compared to that of death. However, her father at once yielded and Teresa took the habit.

After her profession in the following year she became very seriously ill, and underwent a prolonged cure and such unskillful medical treatment that she was reduced to a most pitiful state, and even after partial recovery through the intercession of St. Joseph, her health remained permanently impaired. During these years of suffering she began the practice of mental prayer, but fearing that her conversations with some world-minded relatives, frequent visitors at the convent, rendered her unworthy of the graces God bestowed on her in prayer, discontinued it, until she came under the influence, first of the Dominicans, and afterwards of the Jesuits. Meanwhile God had begun to visit her with "intellectual visions and locutions", that is manifestations in which the exterior senses were in no way affected, the things seen and the words heard being directly impressed upon her mind, and giving her wonderful strength in trials, reprimanding her for unfaithfulness, and consoling her in trouble. Unable to reconcile such graces with her shortcomings, which her delicate conscience represented as grievous faults, she had recourse not only to the most spiritual confessors she could find, but also to some saintly laymen, who, never suspecting that the account she gave them of her sins was greatly exaggerated, believed these manifestations to be the work of the evil spirit. The more she endeavoured to resist them the more powerfully did God work in her soul. The whole city of Avila was troubled by the reports of the visions of this nun. It was reserved to St. Francis Borgia and St. Peter of Alcantara, and afterwards to a number of Dominicans (particularly Pedro Ibañez and Domingo Bañez), Jesuits, and other religious and secular priests, to discern the work of God and to guide her on a safe road.

The account of her spiritual life contained in the "Life written by herself" (completed in 1565, an earlier version being lost), in the "Relations", and in the "Interior Castle", forms one of the most remarkable spiritual biographies with which only the "Confessions of St. Augustine" can bear comparison. To this period belong also such extraordinary manifestations as the piercing or transverberation of her heart, the spiritual espousals, and the mystical marriage. A vision of the place destined for her in hell in case she should have been unfaithful to grace, determined her to seek a more perfect life. After many troubles and much opposition St. Teresa founded the convent of Discalced Carmelite Nuns of the Primitive Rule of St. Joseph at Avila (24 Aug., 1562), and after six months obtained permission to take up her residence there. Four years later she received the visit of the General of the Carmelites, John-Baptist Rubeo (Rossi), who not only approved of what she had done but granted leave for the foundation of other convents of friars as well as nuns. In rapid succession she established her nuns at Medina del Campo (1567), Malagon and Valladolid (1568), Toledo and Pastrana (1569), Salamanca (1570), Alba de Tormes (1571), Segovia (1574), Veas and Seville (1575), and Caravaca (1576). In the "Book of Foundations" she tells the story of these convents, nearly all of which were established in spite of violent opposition but with manifest assistance from above. Everywhere she found souls generous enough to embrace the austerities of the primitive rule of Carmel. Having made the acquaintance of Antonio de Heredia, prior of Medina, and St. John of the Cross, she established her reform among the friars (28 Nov., 1568), the first convents being those of Duruelo (1568), Pastrana (1569), Mancera, and Alcalá de Henares (1570).

A new epoch began with the entrance into religion of Jerome Gratian, inasmuch as this remarkable man was almost immediately entrusted by the nuncio with the authority of visitor Apostolic of the Carmelite friars and nuns of the old observance in Andalusia, and as such considered himself entitled to overrule the various restrictions insisted upon by the general and the general chapter. On the death of the nuncio and the arrival of his successor a fearful storm burst over St. Teresa and her work, lasting four years and threatening to annihilate the nascent reform. The incidents of this persecution are best described in her letters. The storm at length passed, and the province of Discalced Carmelites, with the support of Philip II, was approved and canonically established on 22 June, 1580. St. Teresa, old and broken in health, made further foundations at Villanuava de la Jara and Palencia (1580), Soria (1581), Granada (through her assistant the Venerable Anne of Jesus), and at Burgos (1582). She left this latter place at the end of July, and, stopping at Palencia, Valladolid, and Medina del Campo, reached Alba de Torres in September, suffering intensely. Soon she took to her bed and passed away on 4 Oct., 1582, the following day, owing to the reform of the calendar, being reckoned as 15 October. After some years her body was transferred to Avila, but later on reconveyed to Alba, where it is still preserved incorrupt. Her heart, too, showing the marks of the Transverberation, is exposed there to the veneration of the faithful. She was beatified in 1614, and canonized in 1622 by Gregory XV, the feast being fixed on 15 October.

St. Teresa's position among writers on mystical theology is unique. In all her writings on this subject she deals with her personal experiences, which a deep insight and analytical gifts enabled her to explain clearly. The Thomistic substratum may be traced to the influence of her confessors and directors, many of whom belonged to the Dominican Order. She herself had no pretension to found a school in the accepted sense of the term, and there is no vestige in her writings of any influence of the Areopagite, the Patristic, or the Scholastic Mystical schools, as represented among others, by the German Dominican Mystics. She is intensely personal, her system going exactly as far as her experiences, but not a step further.

A word must be added on the orthography of her name. It has of late become the fashion to write her name Teresa or Teresia, without "h", not only in Spanish and Italian, where the "h" could have no place, but also in French, German, and Latin, which ought to preserve the etymological spelling. As it is derived from a Greek name, Tharasia, the saintly wife of St. Paulinus of Nola, it should be written Theresia in German and Latin, and Thérèse in French.



Sainte Thérèse d'Avila. Autobiographie (écrite par elle-même) / Le Chemin de la perfection (traduction d’Arnauld d'Andilly) / Le Château Intérieur ou Les Demeures (1577, traduction de Marcelle Auclair, copyright DDB) : http://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Avila/table.html

Voir aussi : http://imagessaintes.canalblog.com/archives/2008/10/21/11040209.html