mardi 16 octobre 2012

Saint GÉRARD MAJELLA, religieux rédemptoriste et thaumaturge


Saint Gérard Majella

Frère convers Rédemptoriste

(1726-1755)

Ce jeune saint religieux est certainement un des Saints les plus merveilleux de l'époque moderne; sa vie est du plus palpitant intérêt. Fils d'un humble artisan, prévenu dès l'enfance de grâces extraordinaires, conduit par son bon ange à un sanctuaire de Marie, il vit l'Enfant Jésus lui sourire et quitter Sa Mère pour jouer avec lui. La Sainte Vierge lui donnait parfois un petit pain blanc. Il ne trouvait de bonheur, à l'âge de huit ans, qu'auprès du Tabernacle.

A douze ans, placé chez un tailleur, il vivait tout absorbé en Dieu, faisait d'étonnants miracles, était déjà possédé de la folie de la Croix, et vivait presque sans manger tout nourri qu'il était de l'amour de Dieu.

À vingt-trois ans, il entra dans la congrégation du Saint-Rédempteur, où, dès son noviciat, on le vit pratiquer à un degré héroïque toutes les vertus religieuses. La place de sacristain, qui lui fut confiée, lui donna occasion de satisfaire sa dévotion; un seul regard sur Jésus crucifié le faisait entrer en extase.

Pas une page de sa vie qui ne soit un composé de merveilles, toutes tendant à la gloire de Dieu et motivées par une prodigieuse charité envers le prochain. Ses supérieurs en vinrent à lui défendre de faire des miracles; et un jour qu'il vit un maçon tomber d'un échafaudage, il lui ordonna de s'arrêter en sa chute en attendant qu'il eût la permission de le sauver. L'avenir semblait n'avoir pas de secrets pour lui. Thaumaturge pendant sa vie, il l'est devenu encore bien plus depuis sa mort.

Abbé L. Jaud, Vie des Saints pour tous les jours de l'année, Tours, Mame, 1950

SOURCE : http://magnificat.ca/cal/fr/saints/saint_gerard_majella.html


Gérard Majella est né à Muro en Italie, le 6 avril 1726. À la mort de son père, il apprend le métier de tailleur. Tout jeune, il est vivement épris d’amour pour le Christ. Il désire ardemment entrer chez les Rédemptoristes. Il est reçu comme frère, à Iliceto le 17 mai 1749. Il est attentif à toute personne qui se confie à lui. De plus, il est un grand apôtre de charité, toujours soucieux de venir en aux plus démunis. Sa réputation de grand thaumaturge gagne les villages où il accomplit de nombreux prodiges. Épris de Jésus, il l’était dans toute sa personne, avec une prédilection pour la méditation et l’oraison.

Il meurt des suites de la tuberculose en 1755. Il sera canonisé en 1904. Il est le Patron des mères de famille et des frères rédemptoristes.

« Mon Dieu, je veux mourir pour faire votre volonté. » (Saint Gérard Majella)

SOURCE : http://www.redemptoristes.ca/st-redemptoristes.html



R. P. Alphonse, C.S.S.R. Un puissant thaumaturge Saint Gérard Majella, Frère Rédemptoriste, 1726-1755, Bar-le-Duc, Imprimerie Saint-Paul, 36, boulevard de la Banque, 36, 1927

CHAPITRE I — Sainteté précoce. 1723-1738.

CHAPITRE II — Apprenti et domestique. 1738-1749.

CHAPITRE III — Vocation religieuse. 1749.

CHAPITRE IV — Le religieux parfait. 1749-1752.

CHAPITRE V — Puissance d'une âme humble.

CHAPITRE VI — Quêteur et apôtre. Juillet 1752 — Juin 1753.

CHAPITRE VII — Pacificateur et thaumaturge. Juin 1753. — Mars 1754.

CHAPITRE VIII — Le pèlerinage du Mont Gargan. Septembre 1753.

CHAPITRE IX — La grande épreuve. Avril-Juillet 1754.

CHAPITRE X — Saint Gérard à Naples. Juillet-Novembre 1754.

CHAPITRE XI —Le Père des pauvres. Novembre 1754. — Mars 1755.

CHAPITRE XII — Nouveaux miracles. Mars-août 1755.

CHAPITRE XIII — Dons surnaturels.

CHAPITRE XIV — Aux prises avec la maladie. Août 1755.

CHAPITRE XV — Au seuil de l'éternité. Septembre 1755.

CHAPITRE XVI — Les derniers jours. — Octobre 1755.

CHAPITRE XVII — La glorification. 1755-1904

CHAPITRE XVIII — Mission posthume.

PRÉFACE

SAINT GÉRARD était un enfant du peuple, un petit ouvrier, qui brilla dans un ordre apostolique, alors de fondation récente. La grande loi de cette famille religieuse était l'imitation de Jésus-Christ. Gérard s'appliqua énergiquement à reproduire en son âme l'image de Jésus obéissant, de Jésus homme de douleur, de Jésus ami des pauvres et distributeur des miséricordes. Bien qu'il n'eût pas été destiné aux honneurs du sacerdoce, il devint un grand convertisseur d'âmes. Dieu l'investit d'une puissance vraiment extraordinaire, et sa vie est un tissu de merveilles.

Le récit de ces prodiges rappelle le grand thaumaturge du moyen âge, saint Antoine de Padoue, qui parcourut la France et l'Italie en semant les miracles.

Il semble qu'en comblant l'humble Gérard de ses faveurs inouïes, la Providence ait voulu mettre en relief le mérite trop ignoré de la vie humble et cachée dans laquelle le religieux, sans être prêtre, se voue au service du prêtre, par amour pour le Rédempteur et les âmes.

Nous offrons aux fidèles une courte biographie de cet ami privilégié de Dieu, qui devint, surtout depuis sa béatification, un des saints les plus populaires de l'Eglise. Ces pages sont puisées aux documents les plus authentiques et s'inspirent surtout de la Vie publiée en italien par le R. P. Benedetti, postulateur de la cause de béatification et de canonisation de saint Gérard. L'éminent hagiographe avait entre les mains les témoignages juridiques des contemporains, les dépositions aux procès ordinaires et au procès apostolique, les discussions officielles sur les miracles opérés par Gérard durant sa vie et après sa mort.

Nous avons aussi consulté avec fruit deux Vies de saint Gérard écrites en français, l'une par le R. P. Dunoyer, et l'autre par le R. P. Saint-Omer (Vie de saint Gérard, par le K. P. Dunoyer, 454 pages, avec 6 gravures hors texte. 6, rue Cassette, Paris, — et bureaux de l'Apôtre du Foyer, 2, rue du Biaillon, St-Etienne (Loire) ; Saint Gérard, par le R. P. Saint-Omer, 200 pages et 17 gravures. Société de St-Augustin, Paris, Lille, Bruges.), l'une et l'autre très répandues en France, en Belgique et au Canada.

A la suite de ces deux belles biographies, puisse notre opuscule augmenter encore le nombre des chrétiens qui sollicitent l'intercession du grand thaumaturge, mais surtout qui imitent les vertus de cet ami de prédilection du divin Rédempteur !

CHAPITRE I — Sainteté précoce. 1723-1738.

Patrie et famille. — L'ami de l'Enfant Jésus. — Communion miraculeuse. — Amour de l'Eucharistie. — Dévotion à Marie.

SAINT GÉRARD naquit le 23 avril 1726, dans la ville de Muro Lucano. Son père, Dominique Majella, y exerçait le métier de tailleur ; sa mère se nommait Benoîte-Christine Galella. Il fut baptisé le jour même de sa naissance. Il semble que la grâce du baptême eût fait taire en lui les instincts de la nature. Il ne pleurait pas, comme les autres enfants de cet âge. Il ne réclamait pas sa nourriture, et se serait laissé oublier si l'amour de sa mère n'avait veillé sur lui avec sollicitude.

Dès l'âge de cinq ans, le petit Gérard mettait sa joie à parer de fleurs un petit autel orné d'images pieuses, parmi lesquelles celle de l'archange saint Michel tenait une place d'honneur. Devant cet autel, il imitait les fonctions sacrées, tantôt se mettant à genoux, tantôt faisant de profondes inclinations, tantôt se frappant la poitrine, ou chantant de pieux cantiques. Pour jouir de ce gracieux spectacle, sa mère et des personnes du voisinage l'épiaient par le trou de la serrure et l'observaient quand il remplissait ces pieuses cérémonies.

Les témoignages du procès de sa béatification assurent que Gérard, âgé de six ans, se rendit seul, sous la conduite de son bon ange, à Capotignano, non loin de Muro, dans une chapelle où l'on vénère une statue de la très sainte Vierge, tenant l'Enfant Jésus dans ses bras. Il en revint, portant un petit pain blanc. Benoîte, sa mère, lui demanda : « Qui t'a donné ce pain ? — Je l'ai reçu, dit Gérard, d'un beau petit enfant. » intriguée, sa mère, ainsi que sa soeur aînée, Anne-Elisabeth, le suivirent de loin, jusqu'à la chapelle : Gérard recevait ce pain des mains de l'Enfant Jésus. Le divin Enfant quittait les bras de sa mère pour jouer avec lui !

Les mêmes témoins rapportent un autre fait de ce genre qui arriva dans le jardin de la famille De Cillis. Gérard y avait réuni ses petits camarades, et les faisait marcher en procession. Tout à coup, il s'arrête, ramasse deux morceaux de bois et en forme une croix qu'il fixe au tronc d'un amandier. « A genoux, mes amis, s'écrie-t-il, vénérons et adorons la sainte croix ! » Les enfants, comme s'ils obéissaient à un ordre du ciel, se prosternent et prient de tout leur coeur. Subitement, l'arbre resplendit comme un autel chargé de flambeaux allumés. La clarté se répand bien au delà du parc et les habitants du voisinage en sont éblouis. Bientôt, l'Enfant Jésus apparaît dans la ramure de l'amandier. Puis, descendant de son trône improvisé, il s'approche de Gérard et lui présente, comme dans la chapelle de Capotignano, un joli petit pain blanc.

Devenu plus grand, Gérard fut envoyé à l'école de la ville. Il apprit bien vite à lire, à écrire et à calculer. Pendant la classe, il se tenait immobile, tout yeux et tout oreilles pour les leçons de son maître. Aussi, celui-ci vouait un intérêt affectueux à cet élève modèle qu'il nommait ses délices. Mais où Gérard appelait sur lui l'admiration de tous, c'était à l'église. Il s'y tenait constamment à genoux, dans une attitude recueillie, qui ravissait les âmes et les portait à Dieu. Quand le prêtre élevait l'hostie sainte, il s'inclinait profondément, le front à terre. Un matin, pressé par un élan intérieur, il s'approcha avec les autres fidèles de la Table sainte, pour recevoir l'Eucharistie ; mais comme il n'avait alors que huit ans, le prêtre passa outre, sans la lui accorder. Gérard se retira dans un coin de l'église et pleura amèrement.

Ces larmes touchèrent le coeur de Jésus, qui, la nuit suivante, le fit communier par la main de l'archange saint Michel. Ce fait est appuyé sur de tels témoignages qu'il est impossible de le mettre en doute (le lendemain de cette nuit mémorable, Gérard, avec l'ingénuité de son âge, raconta cette communion miracuculeuse devant plusieurs personnes amies de la famille, entre autres, Emmanuelle Vetromila. — Plus tard, devenu religieux, et interrogé au nom de l'obéissance, il confirma la réalité de cette faveur).

Sous l'impression de ces grâces merveilleuses, l'enfant revenait sans cesse vers le sacrement.de l'autel, et restait de longues heures près du tabernacle. Dès que la cloche appelait les fidèles à la visite du soir, il sortait de la maison pour aller à l'église, et y entraînait les petits camarades qu'il rencontrait.

A cet amour envers Jésus-Christ, il unissait une grande dévotion envers la Madone : il faisait ses délices du chant de ses cantiques et de la récitation du chapelet.

Gérard se rendit un jour (ce sont les enquêtes canoniques qui rapportent ce fait) en pèlerinage au sanctuaire de la Mater Domini à Caposèle. A peine se fut-il prosterné devant l'image miraculeuse de la Vierge, qu'il fut ravi en extase. Il semblerait que la divine Mère se soit alors montrée à lui, et lui ait fait goûter.à l'avance les joies éternelles dans l'endroit même où, plus tard, il devait mourir et prendre son vol pour le ciel.

L'Hostie miraculeuse, déposée sur les lèvres de Gérard par la main de saint Michel, avait allumé dans son coeur un très ardent désir de recevoir de nouveau le Pain des anges ; mais il dut attendre l'âge de dix ans pour être admis à la première communion. Après l'avoir reçue, l'enfant resta longtemps immobile : Jésus, en ce jour béni, l'initia encore plus intimement aux secrets de la contemplation.

Que de fois, le saint enfant, affamé du pain eucharistique, avait sangloté en voyant les fidèles s'approcher de la Table sainte! Volontiers, il eût communié chaque matin. Mais, selon l'usage du temps, on crut d'abord ne pouvoir l'autoriser qu'à deux ou trois communions par mois. Mais quand on reconnut l'éminente vertu de cet ange d'innocence, on l'admit à la communion fréquente.

L'enfant se préparait à ses communions par de longues oraisons et par des mortifications si rigoureuses que, maintes fois, sa mère et ses soeurs en versaient des larmes. Mais Gérard croyait toujours n'avoir pas payé assez cher le bonheur de recevoir Jésus, et les grâces insignes qu'il reçut de Jésus, montrent avec quelle générosité son divin Ami le payait de retour.

CHAPITRE II — Apprenti et domestique. 1738-1749.

Le petit tailleur. — Confirmation. — Serviteur de l'Evêque de Lacédonia. — Amour des pauvres. — La folie de la croix. — « Fiancé à la Madone. »

LE mystère de l'amour divin, ici-bas, est inséparable de celui de la souffrance : la vie dé Gérard sera une preuve continuelle de cette vérité.

Il perdit son père à l'âge de douze ans. Sa mère le mit en apprentissage chez un tailleur nommé Martin Pannuto. En raison même de sa piété, le petit apprenti encourut la haine du contre-maître de l'atelier. Cet homme, au caractère féroce, se moquait de l'enfant et le bat-tait. a Frappe, disait Gérard, tu as raison. » Et comme les coups redoublaient : « Je te pardonne, disait-il, pour l'amour de Jésus-Christ. » Un jour que l'enfant sans défense répondait aux cruautés par un sourire, le contre-maître furieux voulut savoir si l'apprenti se moquait de lui : « Je souris, répartit Gérard, parce que la main de Dieu me frappe. »

C'est ainsi qu'à un âge encore bien tendre, il savait reconnaître la main de Dieu dans les adversités. Cependant, la persécution prit fin. Pannuto aperçut, un jour, Gérard en extase pendant qu'il priait à l'église. Vivement ému, il se décida à chasser de son atelier l'indigne contre-maître. Peu après, le 25 juin 1740, Gérard reçut le sacrement de la confirmation des mains de Mgr Claude Albini, évêque de Lacédonia. Le prélat, charmé de l'extraordinaire ferveur de son confirmé, offrit à Gérard de le prendre à son service. La proposition fut agréée : Gérard suivit l'évêque, et resta trois ans chez lui. Ce furent, pendant trois ans, de nouvelles tribulations.

Monseigneur Albini, doué de remarquables qualités, et très recommandable par ses hautes vertus, était cependant, il faut l'avouer, enclin à la colère. Il ne ménageait pas les brusqueries et les reproches immérités ; le saint jeune homme restait docile et patient; les traits de son visage ne dénotaient jamais la plus légère contrariété. Aux personnes qui, par pitié, lui conseillaient de quitter un pareil maître, Gérard répondait : « Mais que dites-vous? Monseigneur me veut du bien ; il me veut du bien comme à un fils ! » Aussi répétait-on dans toute la ville que Gérard n'était pas un homme, mais un ange, mais un saint.

Cette opinion fut encore affermie, dans l'esprit populaire, par un fait prodigieux qui se passa sous les yeux de nombreux témoins. L'évêque, en sortant pour se promener, avait commandé à Gérard de mettre en ordre ses appartements et lui en avait laissé la clef. Après avoir accompli sa tâche, Gérard eut besoin d'aller puiser de l'eau; mais, par mégarde, il laissa tomber la clef dans le puits. Il eut un moment de consternation : « Hélas ! s'écria-t-il, que dira Monseigneur ? comme il va être contrarié ! » Les personnes accourues pour l'aider, ne savaient comment le tirer d'embarras. Mais, tout à coup, son visage s'éclaire d'un rayon de joie. Il court à l'église et en revient bientôt, portant une statuette de l'Enfant Jésus. Il l'attache à la corde, et, après avoir prié le divin Enfant de lui rendre la clef, il descend la statuette au fond du puits; quand il la remonte, l'Enfant Jésus tenait la clef entre ses mains. Pendant que, débordant de reconnaissance, Gérard reporte la statue à l'église, le bruit du prodige se répand par toute la ville. On en perpétua le souvenir, et le puits est appelé encore aujourd'hui di Gerardiello, le puits du petit Gérard.

Monseigneur Albini mourut subitement le 25 juin 1744. Gérard, après l'avoir pleuré amèrement, retourna près de sa mère. Il se plaça dans l'atelier d'un nouveau patron, le tailleur Vitus Mennona, où il se perfectionna dans le métier. Il devint bientôt assez habile pour travailler à son propre compte. Il ne voulut accepter aucun salaire des pauvres, et leur distribuait même une partie des bénéfices qu'il réalisait sur les clients plus fortunés. Le reste de ses recettes était employé à faire célébrer des messes pour le repos des âmes du purgatoire. Quand sa mère s'alarmait d'une telle prodigalité, il la tranquillisait en disant : « Maman, Dieu pourvoira à nos besoins. »

Cet esprit de foi et ce détachement des biens terrestres le faisaient marcher à grands pas dans la voie de la perfection. C'est alors qu'on le vit rechercher la solitude pour mieux se plonger dans la contemplation et y trouver l'union à Dieu.

Dieu ne tarda pas, en effet, à visiter son fidèle ami, et lui envoya une nouvelle occasion d'exercer son invincible patience. Sur l'invitation d'un certain Luc Malpiedi, son concitoyen, Gérard se rendit à Sanfèle, localité située à six milles environ de Muro, pour servir momentanément dans un pensionnat de jeunes gens. Les écoliers, mal élevés et insolents, le tournaient en dérision, et ajoutaient même les coups aux moqueries. Gérard supportait en silence ces cruelles humiliations, avec la douceur d'un agneau. Tout au plus disait-il : « Allons, en voilà assez ! »

De retour à Muro, au commencement de l'année 1747, il se livra à la méditation de la Passion de Notre-Seigneur. Il y puisa un si grand désir de souffrir pour l'amour de Jésus-Christ qu'il s'ingéniait à trouver des moyens nouveaux de s'affliger et de se mettre à la torture. Il se ceignait les reins d'un rude cilice et se flagellait les épaules avec une corde noueuse; il cherchait à mortifier la vue et l'odorat en respirant la fumée qu'exhalaient du bois vert et des chiffons humides brûlés ensemble.

Pour mieux imiter la Passion de Notre-Seigneur, Gérard imagina de se donner des bourreaux : « Viens avec moi », dit-il un jour à Félix Farenga; et le conduisant dans un endroit retiré, il lui donna une corde mouillée; puis, se découvrant les épaules, il dit : « Frappe! » Comme son ami s'y refusait : « Frappe, Félix, suppliait Gérard, je t'en conjure, pour l'amour de Jésus-Christ. » A force d'insister, Gérard obtint d'être battu jusqu'au sang.

A l'époque du carême, Gérard ne pouvant contenir son enthousiasme s'en allait répétant : « Voici que s'approche le temps de la mort de Jésus-Christ. I1 est mort pour moi; moi je veux mourir pour lui. » Il paraissait, durant les quarante jours de jeûne, ne vivre que par miracle, tant il mangeait peu. Il venait de passer trois longs jours sans prendre aucune nourriture, quand sa mère crut devoir insister pour qu'il consentît à se restaurer. Gérard lui répondit : « Je suis tout à fait rassasié; quel besoin ai-je donc de manger? » Mais il fallut obéir; il prit donc un peu de nourriture en l'assaisonnant d'herbes amères.

Gérard voulut encore ressembler à Jésus-Christ traité d'insensé par Hérode et sa cour. Nouveau saint Jean de Dieu, avec la permission de son confesseur, il se mit à agir et à parler de manière à se faire passer pour fou. Les enfants s'attroupaient autour de lui, en lui jetant de la boue et des pierres. Maltraité de la sorte il s'écriait, le sourire aux lèvres : « Tout cela est peu, pour l'amour de Jésus-Christ qui est devenu fou d'amour pour moi ! » Toutefois le confesseur lui enjoignit bientôt de renoncer à ce genre d'humiliations.

L'amour envers Jésus souffrant s'unissait tout naturellement, dans le coeur de Gérard, à l'amour envers Jésus présent dans l'Eucharistie. Il se faisait donner la clef du lieu saint par son parent l'abbé Tirico, sacristain de la cathédrale; puis, toute la nuit, il répandait aux pieds de son Maître les brûlantes affections de son âme. Dans un de ces entretiens nocturnes, il entendit sortir du tabernacle une voix qui lui disait : « Insensé ! » Et lui de répondre : « Seigneur, vous êtes plus insensé que moi, vous qui restez emprisonné pour moi dans ce tabernacle! »

Le démon frémissait de rage en voyant Gérard jouir d'une telle familiarité avec son divin Rédempteur. Plusieurs fois il tenta d'éloigner le saint jeune homme de l'église par des apparitions effrayantes au milieu des ténèbres. Mais toutes ses ruses et ses violences furent déjouées : Gérard avait pour lui la force de Dieu.

Plus notre Saint brûlait d'amour pour Jésus-Christ, plus aussi croissait sa tendresse pour la sainte Vierge. Depuis l'âge de douze ans, il s'était consacré à la reine du ciel. En avançant en âge, l'heureux privilégié de Marie reflétait toujours davantage sur ses traits l'angélique pureté de son âme. Or, le Saint-Esprit se plaît à attirer les âmes pures à une sainte familiarité avec l'Agneau sans tache et avec la reine des anges.

Un jour Gérard, comme ravi hors de lui-même, ne parvint pas à dominer l'ardeur de sa dévotion à Marie. C'était en mai 1747. Il avait alors vingt et un ans. On portait en procession une statue de la sainte Vierge, lorsque, saisi d'un céleste enthousiasme, il se fraya un chemin à travers la foule en pleine cathédrale, et parvenu jusqu'au brancard, il passa un anneau au doigt de Marie, en s'écriant : « Me voici fiancé à la Madone! (cette statue est encore conservée à Muro, portant l'anneau que Gérard lui passa au doigt) » C'est ainsi qu'il célébra ce qu'il appelait à juste titre les épousailles de sa pureté avec la pureté de la Reine des Vierges.

CHAPITRE III — Vocation religieuse. 1749.

Désirs et déceptions. — Le P. Cafaro et les missionnaires de Muro. — Nouveaux refus. — Un essai. — Nous avons un saint dans la maison !

Depuis le jour de sa confirmation, Gérard sentait brûler dans son âme un désir insatiable de se consacrer à Dieu dans la vie religieuse.

Dès l'âge de quinze ans, il sollicita son admission chez les capucins de Muro, dont son oncle, le P. Bonaventure, était le gardien, et Gérard espérait bien que la porte s'ouvrirait facilement. Mais il avait contre lui sa jeunesse et surtout sa mine chétive. Il fut refusé. Le P. Bonaventure voulut cependant consoler son neveu en lui faisant cadeau d'un vêtement neuf.

Gérard eut à peine quitté le couvent des capucins qu'il rencontra un mendiant déguenillé, qui, s'approchant du jeune homme si bien vêtu, lui demanda l'aumône pour l'amour de Dieu. Sans hésiter, Gérard se dépouilla de son habit neuf, et le donna au mendiant en échange de ses haillons.

L'heure marquée par la Providence n'avait pas encore sonné. Gérard attendit ; mais l'ardeur de ses désirs consumait douloureusement son âme. Enfin, ne consultant que son zèle, il résolut de se faire ermite. Mais un tel genre de vie réclame une vocation particulière, et cette vocation n'avait été accordée ni à Gérard ni à l'ami qui le suivit dans la solitude. Celui-ci le quitta au bout de trois jours, et Gérard lui-même ne tarda pas à recevoir de son confesseur l'ordre de retourner chez sa mère.

Or, pendant que le saint jeune homme soupirait de ne pouvoir suivre son attrait, une nouvelle famille religieuse, fondée depuis peu,. par saint Alphonse de Liguori, se développait dans le royaume de Naples sous le titre de Congrégation du Très Saint Rédempteur.

Au mois d'avril 1749, à la, demande de l'évêque et du clergé de Muro, saint Alphonse envoya dans cette ville une quinzaine de ses religieux pour y prêcher une mission. Ils avaient à leur tête le P. Paul Cafaro, un des prédicateurs les plus éloquents du temps, et un saint à la vertu austère. A la vue des missionnaires, Gérard sentit se réveiller dans son âme un désir plus ardent que jamais de la vie religieuse ; il se présenta aux Pères pour être reçu parmi eux. Mais à voir son visage pâle et amaigri, le P. Cafaro lui conseilla de remettre à plus tard l'exécution de son projet, et même d'y renoncer. Car la mère de Gérard, apprenant les démarches de son fils, supplia celui-ci de ne pas l'abandonner, et les missionnaires de ne pas le recevoir. « Nous ne l'accepterons pas, lui dit le P. Cafaro ; mais ayez soin de l'enfermer sous clé quand nous partirons ; il pourrait bien vous échapper. »

Au jour du départ des missionnaires, Benoîte enferma son fils ; mais celui-ci, s'accrochant à un drap, descendit par la fenêtre et s'élança à la poursuite des religieux. « Pères, criait-il de loin, attendez-moi ! » Ils l'attendirent par pitié et lui déclarèrent qu'il était trop faible pour servir dans l'institut, qu'il devait donc retourner chez lui. « Non, répondait-il, prenez-moi à l'essai, et puis vous me renverrez ».

Tout en continuant de discuter, il atteignit avec eux Rionero, où ils devaient prêcher une autre mission. Là, Gérard allait et retournait à la maison qu'habitaient les Pères, lavait la vais-selle, balayait les chambres, raccommodait les vêtements, renouvelant toujours ses instances, recevant toujours de nouveaux refus. Brisé d'émotion, mais indomptable dans sa persévérance, 'il finit par se jeter à genoux aux pieds du P. Cafaro, et, les yeux baignés de larmes, le conjura de le recevoir : « Si vous me refusez, dit-il, vous me verrez tous les jours, avec les pauvres, mendier mon pain à la porte de votre couvent. Si vous craignez que je ne puisse supporter les fatigues d'un Frère, je vous l'ai dit, laissez-moi essayer, et si je suis trop faible, vous pourrez me congédier. »

Comment résister à d'aussi éloquentes supplications? Le P. Cafaro donna à Gérard une lettre pour le recteur du couvent d'Iliceto. « Je vous envoie, écrivait-il, un Frère-inutile et incapable de supporter la fatigue, à cause de sa faible constitution. Mais je n'ai pu faire autrement que de l'accepter, vu son insistance et la réputation de jeune homme vertueux dont il jouit dans la ville de Muro... » Gérard prit la lettre, et, après une journée de marche, il arriva au couvent d'Iliceto. C'était le samedi 17 mai 1749. Il reçut bon accueil. Dans sa joie de se trouver enfin dans la maison de Dieu, il en baisait les murs, et levant les yeux au ciel, il remerciait Dieu, la Vierge, les Saints, d'avoir daigné ouvrir devant lui la carrière si ardemment désirée. On admira bientôt avec étonnement son humilité, sa docilité, son esprit d'oraison. Restait à faire l'épreuve de ses forces : à quelles fatigues pouvaient-elles résister? Gérard fut destiné, avec un autre Frère, à la culture du jardin. Il y travaillait d'arrache-pied, et, quand il avait accompli sa tâche, il priait son compagnon d'accepter son aide : « Laissez-moi faire, disait-il, je suis plus jeune. »

Le jardinage terminé, il rentrait à la maison et prêtait ses services aux autres religieux, occupés à leurs diverses fonctions. Il recherchait les besognes les plus humbles, les plus répugnantes, telles que le travail de l'étable. Il n'était donc point vrai que Gérard fût incapable de fournir un labeur pénible, et lorsque, au mois d'octobre, le P. Cafaro vint prendre la direction de la maison d'Iliceto, tous, Pères et Frères, furent d'accord pour lui assurer que Gérard n'était pas seulement un saint, mais aussi un travailleur infatigable. Le P. Cafaro en écrivit à saint Alphonse, et le saint fondateur ordonna de lui donner l'habit de l'institut.

Gérard commença donc la retraite préparatoire à sa prise d'habit. Durant ces jours de prière et de réflexion, il écrivit deux résolutions qui constituent un véritable programme de sanctification :

« Premièrement. Posuit me Deus in paradiso voluptatis. Sache-le bien, Gérard , si Dieu t'a arraché au monde et t'a placé comme un nouvel Adam dans ce paradis de la Congrégation, c'est uniquement pour y travailler et y mettre en pratique les préceptes et les conseils de son saint Evangile, renfermés dans les Règles. Malheur à toi si tu les négliges !

« Deuxièmement. J'aurai soin d'observer scrupuleusement les moindres points de la Règle, de persévérer et de croître dans le bien. Je m'efforcerai d'acquérir l'amour du silence, la patience, et principalement l'union à Dieu. »

Aux moyens si puissants de sanctification que lui fournissaient les règles et l'esprit de son institut, le saint novice en ajouta un autre de la plus haute importance : il choisit comme directeur de son âme le P. Paul Cafaro. La sévérité de la direction de ce guide austère était reconnue par tous. Mais elle cadrait avec l'idéal de Gérard qui voulait s'engager à pas de géant dans le chemin de la perfection. Ardent au travail, assidu à la prière, il affligeait son corps par des jeûnes et des macérations; il portait de rudes cilices ; il se frappait jusqu'au sang avec une discipline armée de pointes de fer. Aussi, le soin du directeur fut plutôt de contenir dans les limites de la modération l'élan qui portait Gérard aux austérités et à toutes les pratiques de la perfection religieuse.

CHAPITRE IV — Le religieux parfait. 1749-1752.

L'office de sacristain. — Intimité avec Jésus. — Une extase. — Esprit de soumission. — Merveilles de l'obéissance. — Profession religieuse. — Voeu du plus parfait.

CONFORMÉMENT à leurs constitutions, les Rédemptoristes divisent le noviciat des Frères en deux parties séparées, dont l'une dure un an, l'autre six mois.

Les mois de son premier noviciat révolus, Gérard se vit confier les fonctions de sacristain; aucune charge ne pouvait être plus agréable à son coeur. Quand il avait terminé son travail à l'église et à la sacristie, Gérard se mettait en adoration près du T. S. Sacrement. Là, pendant qu'il méditait les merveilles de l'Eucharistie, se révélaient à lui les grands mystères, l'Incarnation, la Naissance et spécialement la Passion de son Maître. Maintes fois, impuissant à dominer ses impétueux élans d'amour envers Jésus crucifié, il sortait de l'église et allait se cacher dans une petite grotte voisine, où il renouvelait sur lui la flagellation, réquisitionnant, au besoin, le bras d'un autre, comme il l'avait fait à Muro.

De son côté, Jésus-Christ le récompensait par de singulières faveurs. On remarqua que, tous les jeudis, à l'approche de la nuit, il était torturé de cruelles angoisses, défait et réduit à une telle langueur qu'on l'aurait pris pour un moribond à l'agonie. La nuit du samedi, il apparaissait complètement guéri. On en conclut que Gérard éprouvait en lui-même, comme saint François d'Assise et sainte Catherine de Sienne, une reproduction des douleurs de Jésus en croix.

Cette intime participation à la vie souffrante du Sauveur provoquait, dans l'âme de Gérard, des sentiments si vifs qu'il lui suffisait d'entendre parler de la Passion ou de fixer une image de Jésus crucifié pour être soulevé de terre dans un état extatique. Quelques ordinands étaient venus à Iliceto pour faire leurs exercices spirituels. Pendant que l'humble religieux préparait leur couvert, ses yeux rencontrèrent sur le mur du réfectoire un tableau représentant l'Ecce Homo; aussitôt Gérard s'élève en l'air, le regard immobile, les bras étendus, tenant d'une main une serviette, de l'autre une fourchette. Un Frère, qui passait là, interpelle Gérard, mais ne reçoit aucune réponse ; d'autres Frères accourent et lui parlent sans plus de succès. On va chercher le P. Cafaro, qui, seul, peut arracher Gérard au ravissement, en le secouant par le bras, et en lui ordonnant, au nom de l'obéissance., de revenir à lui.

C'était surtout à l'occasion de ses occupations à la sacristie que Gérard témoignait à Notre-Seigneur une plus ardente affection. Sa vue était, pour qui vivait avec lui, un spectacle attendrissant. Une lutte terrible se livrait dans son coeur entre l'obéissance qui l'appelait au travail et l'amour envers Jésus qui l'attirait auprès du Saint Sacrement. « Un jour, dit le P. Tannoia, je le vis, pendant qu'il traversait le choeur, faire une génuflexion devant le tabernacle; il se débattait pour se relever, comme enchaîné par une puissance supérieure; alors, élevant la voix, il prononça ces paroles : « Laissez-moi aller, car j'ai tant de travail » ; puis, s'arrachant, pour ainsi dire de vive force, il partit. »

Gérard éprouvait une joie ineffable quand approchaient les solennités de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge. Il redoublait alors d'efforts pour orner l'église et les autels, heureux de communiquer aux autres l'ardente dévotion qui débordait de son âme. Chacun disait qu'on n'avait jamais vu et qu'on ne verrait jamais un Frère sacristain semblable à lui.

Ami de Jésus, imitateur courageux de ses vertus, Gérard ne pouvait manquer de faire des progrès extraordinaires dans l'obéissance. Il avait pour maxime que le bon plaisir de Dieu s'identifiait pour lui avec la volonté de ses supérieurs. Il n'aurait pas fait un mouvement sans en recevoir la permission. « Pourquoi, disait-il, dans nos actions, même les petites, perdre le mérite de 1'obéissancé ? » Il fallait, en conséquence, bien peser ses paroles avant de lui donner un ordre. Quand son supérieur parlait, Gérard était comme incapable de raisonner ; il ne lui venait même pas à l'esprit de soupçonner qu'on pût interpréter les paroles d'un commandement autrement que dans leur sens propre.

De là, dans sa vie, ces traits qu'on pourrait appeler les folies de l'âme obéissante. Le P. Cafaro l'ayant désigné pour suppléer le Frère portier, lui dit : « Aussitôt que vous entendrez sonner, laissez toute autre occupation, et courez vite ouvrir. » Peu après, Gérard se trouvait à la cave, occupé à tirer du vin pour la table, quand il entendit sonner à la porte. Aussitôt, sans rien mettre en place, il s'élance, tenant d'une main une bouteille et de l'autre un bouchon. Le P. Cafaro l'ayant aperçu, soupçonna qu'il courait à la porte sans avoir pris le temps de tourner le robinet du tonneau. Il ne se trompait pas. Mais, ô miracle ! de ce tonneau ouvert pas une goutte ne s'était échappée.

Cette obéissance à la lettre, plus admirable qu'imitable, plaisait beaucoup à Dieu, puisqu'il la récompensa maintes fois par des prodiges.

Au mois de février 1752, le P. Cafaro, appelé à gouverner le couvent de Caposèle, fut remplacé à Iliceto par le P. Carmine Fiocchi, religieux très distingué. Celui-ci reconnut bientôt toute la vertu de Gérard , spécialement par rapport à l'obéissance. Un jour qu'il l'avait envoyé porter une lettre dans laquelle, par distraction, il avait omis la chose la plus importante, le bon supérieur pensa en lui-même : « Oh! si je pouvais le rappeler! » Gérard, qui était déjà loin, revint aussitôt sur ses pas et se présenta à son supérieur. « Qu'est-ce qui vous ramène ? » lui demanda le Père. Gérard se contenta de lui répondre par un sourire significatif.

Ce fait et d'autres semblables convainquirent le P. Fiocchi que, pour se faire obéir du saint Frère, il suffisait de commander mentalement. Il eut l'occasion, à Melfi, de s'entretenir avec Mgr Théodore Basta, évêque de cette ville, des étonnantes vertus de Gérard. Le prélat témoigna au supérieur le désir de connaître l'humble Frère, et se disposait à le faire chercher par un courrier. « Monseigneur, dit le P. Fiocchi, il n'est pas nécessaire de lui envoyer un messager. Je n'ai, pour le faire venir, qu'à lui en donner l'ordre. » Le Père se recueillit et intima, en esprit, à Gérard, sa volonté de le voir arriver à Melfi le plus vite possible.

Au même moment, dans le couvent d'Iliceto, le serviteur de Dieu se présentait au Père Ministre, en lui disant qu'il devait partir pour Melfi, parce que le Père Recteur l'y appelait. Il se met en route, et va droit à l'évêché. Le P. Fiocchi fait l'ignorant, s'étonne de le voir et lui dit en présence de l'évêque : « Pourquoi venez-vous ici?— Par ordre de votre Révérence. — Mais je ne vous ai appelé ni par courrier, ni par lettre ! — C'est vrai, mais vous me l'avez commandé, au nom de l'obéissance, sur la prière de Monseigneur qui désirait me connaître. » Puis, accablé de confusion à la pensée qu'on ait pu concevoir de lui quelque estime, il se tourne vers l'évêque et s'écrie : « Mais qui suis-je, sinon un ver de terre, un misérable, qui a besoin de toute la miséricorde de Dieu ! »

L'évêque avait peine à en croire ses yeux. Désireux de s'édifier au spectacle d'une vie si parfaite, il pria le P. Fiocchi de lui laisser Gérard. Le Père y consentit, à condition que le Frère retournerait bientôt au couvent.

Vers le milieu de l'année 1752, la seconde partie du noviciat approchait de son terme, et saint Alphonse avait écrit d'admettre Gérard à la profession. Pour mieux se préparer au grand holocauste qu'il devait faire de sa propre personne à Dieu, Gérard, avec la permission de son confesseur, renouvela ses macérations, dans cette même petite grotte du voisinage, qui en avait déjà été témoin. Cette fois encore, le saint eut recours au bras d'un autre : François Teta, un de ses convertis.

Le 2 juillet 1752, fête de la Visitation de la très sainte Vierge, commencèrent les quinze jours d'exercices spirituels qui, d'après la règle, précèdent la profession ; le 16, en la fête du Très Saint Rédempteur, qui coïncidait, cette année-là, avec celle de Notre-Dame du Mont-Carmel, Gérard Majella émit les voeux simples de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, avec le voeu et serment de persévérance dans la Congrégation.

Il est plus facile d'imaginer que de décrire quelle fut la joie de son coeur. Pour manifester sa reconnaissance envers Dieu, il fit, peu après, le voeu de tendre au plus parfait, dans toutes ses actions. « Ce voeu, dit le P. Alfani dans le procès apostolique, le porta à un si haut degré de ferveur qu'on reconnaissait en lui , non plus l'homme pétri de limon et de poussière, mais l'ange pénétré de l'esprit de Dieu, pur et immaculé. »

Aussi Gérard allait-il devenir, plus que jamais, l'instrument des desseins de Dieu, et opérer dans les âmes les grandes oeuvres que le ciel voulait confier à son ministère.

CHAPITRE V — Puissance d'une âme humble.

Humilité profonde et charité ardente. — Vengeance d'un saint. — Un désespéré. — Pécheurs plongés dans le sacrilége. — Rage du démon. — Satan humilié.

LES chapitres qui vont suivre nous montreront l'humble Frère Gérard intimement associé à l'apostolat de ses confrères revêtus du sacerdoce.

Eclairé d'en haut, il scrutera le fond des coeurs, pénétrera les secrets des consciences, et arrachera les âmes à l'enfer. Il sera assez fort pour commander au démon. Il aura assez d'empire sur le coeur humain pour opérer les réconciliations les plus désespérées. Puissant sur le coeur de Dieu lui-même, il multipliera les miracles.

Pourquoi le Seigneur donna-t-il au Saint une telle puissance? Pour autant qu'il est permis de sonder le secret de Dieu, nous pouvons supposer sans témérité que Gérard devait ses triomphes à sa profonde humilité. Loin de prêter l'oreille aux éloges de ses confrères qui, tous, le proclamaient leur modèle, il était persuadé qu'il était un grand pécheur, et implorait le secours des prières des autres.

« Il disait, rapporte Tannoia, qu'il mangeait un pain qu'il ne méritait pas. Quand on lui accordait la permission de se nourrir des restes, c'était pour lui un festin. On le traitait, pensait-il, comme un pauvre qui reçoit en aumône ce que les autres ont laissé. »

Aussi se faisait-il le serviteur de chacun.

Outre l'office de sacristain, ses supérieurs lui avaient confié le soin du vestiaire. Il choisissait pour ses frères les vêtements les meilleurs et gardait pour lui-même ce qu'il y avait de plus vieux et de plus rapiécé. On le vit même, pendant l'hiver qui est très rude à Iliceto, se priver de ses vêtements de dessous, afin d'en pourvoir un de ses confrères.

Une autre règle qu'il s'était imposée, était celle-ci : « Je visiterai les malades autant de fois chaque jour que j'en aurai la permission. » Dans ses entrevues avec eux, il s'ingéniait à trouver les plus douces paroles pour les consoler, les procédés les plus délicats pour les soulager. S'il devinait chez eux le moindre désir, il essayait de le satisfaire aussitôt. Il agissait ainsi non seulement avec les membres de sa communauté, mais aussi avec les étrangers tombés malades dans la maison. Un chanoine de Melfi, nommé Antoine Sabbatelli, de passage au couvent, eut le bonheur d'être assisté par Gérard ; il lui garda un souvenir impérissable, et, tout le reste de sa vie, ne cessa d'exalter la charité du Saint.

Avides du réconfort qu'apportait à toutes les souffrances cet ange consolateur, les habitants de la ville l'appelaient au chevet de leurs malades : c'est ainsi qu'il eut l'occasion d'aller voir un pauvre homme d'Iliceto, consumé par la phtisie. Gérard l'exhorta à mettre sa confiance en Dieu, qui lui accorderait sa guérison. « Quant à cela, non ! s'écria le médecin, présent à l'entretien, la guérison est impossible. Le poumon est trop attaqué. — Mais, monsieur le docteur, répliqua Gérard, pensez-vous que Dieu ne puisse reconstituer un poumon perdu, et en créer un nouveau? Daigne la divine Bonté accorder cette faveur, et montrer aux fidèles qu'il faut placer tout son espoir en elle seule. » Depuis ce jour, la poitrine s'améliora et bientôt le mal avait complètement disparu.

S'il s'agissait, non plus d'un corps mais d'une âme en péril, l'ardeur du saint religieux ne connaissait plus de mesure ni de repos. Il exhortait et priait jusqu'à ce qu'il eût ramené l'égaré dans la bonne voie. Se trouvait-il en face d'un pécheur obstiné, le zèle lui mettait sur les lèvres des paroles d'une énergie apostolique. Si l'obstination persistait, il pressait l'endurci, le raisonnait, le suppliait souvent à genoux, les larmes aux yeux, sans se rebuter, jusqu'à ce qu'il eût remporté la victoire. Sa charité allait à tous, amis ou ennemis, dès qu'il y avait une âme à gagner.

Gérard revenait un jour à cheval, de Foggia à Iliceto. Ignorant que le duc de Bovino avait défendu de passer sur ses terres, il les traversait sans aucune appréhension, en priant tranquillement, selon sa coutume. Tout à coup, un garde s'élance sur le pacifique voyageur, et, le frappant à coups redoublés avec la crosse de son fusil, le renverse de sa monture. Gérard, à genoux, demande grâce, présentant ses humbles excuses de n'avoir pas connu la défense. La fureur du garde ne fait que redoubler. Alors Gérard joint les mains, et, dans l'attitude d'une victime, il s'écrie, avec un accent plein de résignation et de calme : « Frappe, mon frère, frappe; tu as raison. » Tant de douceur désarme la férocité du garde : il jette son arme, se frappe le front et verse des larmes, en pensant qu'il a brutalisé un saint ; puis, tombant à genoux, il implore son pardon.

Touché d'un si vif repentir, Gérard embrasse son bourreau et se dispose à continuer sa route : mais une côte endolorie ne lui laisse pas la possibilité de se remettre en selle. Dans son ingénieuse charité, le pauvre blessé prie le garde de le hisser à cheval, et de monter en croupe derrière lui, afin de le soutenir jusqu'au couvent. Chemin faisant, Gérard engage la conversation sur les sujets les plus capables de toucher un coeur endurci. On arrive à la maison; sans faire la moindre allusion à l'événement, Gérard fait donner une gratification à cet homme qui, disait-il, l'avait reconduit avec tant de charité; puis, le prenant à part, il lui dit : « Mon frère, ce que vous m'avez fait, ne le faites pas à un autre : vous auriez à le regretter. »

Le garde se retira, à la fois confus et charmé d'une si noble vertu : il ouvrit son coeur à la grâce, retourna à la maison d'Iliceto pour y faire sa confession générale et continua, pendant quelque temps, à fréquenter les Pères, au grand pront de son âme. Malheureusement l'impression première s'effaça, et avec elle s'évanouirent peu à peu les bonnes résolutions. Le pauvre homme oublia le conseil de Gérard. Son caractère emporté reprenant le dessus, il se créa de nouvelles affaires. Il eut finalement une rixe avec un individu plus fort et non moins féroce que lui, et resta sur le terrain. A cette nouvelle, Gérard, qui souffrait toujours de sa côte blessée, versa des larmes amères.

A plusieurs reprises, chaque année, les Pères d'Iliceto, conformément au but de l'institut, donnaient, dans le couvent, des retraites fermées, soit aux prêtres, soit aux ordinands, soit aux laïcs. Les retraitants accouraient nombreux.

Parmi eux se présenta un homme du monde, grand pécheur jusque-là, mais disposé à changer de vie. Après les premières méditations prêchées par le P. Jean Rizzi, le retraitant fut envahi par les pensées les plus sombres ; ses fautes lui semblaient trop affreuses pour pouvoir être pardonnées. Gérard, éclairé par une lumière surnaturelle, entra dans la chambre du pénitent et lui dit : « Monsieur, qu'avez-vous ? Chassez de votre esprit cette défiance infernale. Dieu et la très sainte Vierge Marie vous aideront ! » Cette parole ranima l'âme découragée, et la tentation de désespoir disparut.

Un autre retraitant, conduit à la maison des Pères Rédemptoristes par des motifs de respect humain, avait caché ses péchés au confesseur et se préparait à faire une communion indigne. Gérard, illuminé intérieurement, va à lui, et lui dévoile l'énormité du crime qu'il est sur le point de commettre. Pénétré du plus vif repentir, le malheureux se confesse sans retard, et reçoit avec ferveur la sainte Eucharistie. Pour se couvrir de confusion, il serait allé divulguer de tous côtés son histoire, si les Pères ne l'en avaient empêché.

Plus retentissant fut le retour d'un grand pécheur que l'évêque de Lacédonia avait envoyé au couvent suivre les exercices spirituels. Cette conversion est racontée, non seulement par les Pères Tannoia et Landi, mais encore par les témoins qui ont déposé au procès apostolique. Une première fois déjà, cet homme avait dû, contre sa volonté, prendre part à une retraite ; il y avait assisté en indifférent, et se disposait néanmoins, pour la forme, à s'approcher de la sainte Table. Le serviteur de Dieu l'arrête et lui dit : « Où vas-tu ? — Je vais communier. — Quoi ! communier, après avoir caché volontairement des péchés ? » Et Gérard les lui révèle. « Va vite te confesser, et de tout ton mieux, si tu ne veux pas que la terre t'engloutisse ! » Ecrasé par de telles paroles, le pécheur s'était mis en règle avec Dieu. Revenu chez lui, il n'avait pas persévéré. Cette scandaleuse rechute avait décidé l'évêque à l'envoyer de nouveau faire une retraite.

Aussitôt qu'il l'eût aperçu, Gérard courut à lui pour prendre de ses nouvelles. Mais son ancien converti ne lui répondit que par un mot bref et évasif. Le Saint garda le silence, mais résolut d'entreprendre une amélioration qui serait plus durable. Après en avoir obtenu la permission du supérieur, il prend un crucifix, entre dans la chambre, dont il ferme soigneusement la porte et la fenêtre, et commence à apostropher avec véhémence le coupable : « Comment! tu as eu le courage d'offenser Dieu de nouveau ! Quelle ingratitude ! Oses-tu encore affirmer que tu n'as rien fait de mal ? » Et Gérard lui révèle, l'un après l'autre, les péchés dans lesquels il était retombé. « Regarde, continue-t-il, qui a fait ces plaies à Jésus-Christ? »

Et voici, ô prodige, que, des plaies divines, s'échappent des gouttes de sang ! « Quel mal, reprend Gérard, t'a donc fait ce Dieu? Il est né pauvre, dans une étable, et sur la paille, par amour pour toi ! Tu oses te moquer de Dieu? Non, non ! Sache-le bien : on ne se moque pas de Dieu impunément! Il est patient; mais à la fin, il châtie. Cesse tes désordres, car le démon guette sa proie ! »

A ces mots, un monstre horrible se précipite vers le malheureux. « Retire-toi, vilaine bête ! » s'écrie Gérard, et met ainsi Satan en fuite. Le pécheur, glacé d'épouvante, courut se jeter aux pieds du P. Petrella, fit une excellente confession, et persévéra ensuite jusqu'à la mort.

On se représente facilement la rage du démon contre le Saint qui lui arrachait le fruit de ses funestes conquêtes. Il prit Gérard comme point de mire de ses fureurs et déchaîna contre lui ses satellites. « Que de fois, écrit Tannoia, se présentèrent à Gérard, pendant la nuit, non pas un, mais plusieurs démons; ils le menaçaient et le maltraitaient, pour l'empêcher de leur dérober encore les âmes. Ses confesseurs attestent qu'il fut parfois traîné par ces esprits infernaux dans les corridors de la maison. Si tu ne veux pas en finir de plein gré, lui dit un jour un de ses ennemis, nous t'y contraindrons par la force : tu disparaîtras de ce monde ! Quelquefois Gérard était saisi et serré si vigoureusement qu'il se croyait sur le point d'expirer. Plusieurs démons se précipitèrent sur lui pendant qu'il était occupé à faire la cuisine, et tentèrent, mais en vain, de le jeter dans le feu. » Ces fréquents et furieux assauts ne parvenaient pas à effrayer l'humble Frère. Il avait placé en Dieu sa confiance. Il lui suffisait d'invoquer Jésus et Marie, d'esquisser le signe de la croix, de prendre de l'eau bénite, pour mettre la bande infernale en déroute.

Ces incessantes victoires assurèrent à Gérard un empire merveilleux sur les puissances de l'en-fer. Le P. Landi raconte qu'un retraitant s'était décidé à communier en état de péché mortel. Gérard, surnaturellement averti, vient au-devant de lui, le fait entrer dans une chambre, et lui expose la gravité du crime qu'il veut commettre. L'endurci n'est qu'à demi convaincu, et se montre hésitant. Soudain, apparaissent deux ours dans une attitude menaçante, qui semblent prêts à mettre en pièces leur victime. Terrifié par ce spectacle, le pécheur se repent, se confesse et change de vie.

Le pouvoir que Gérard exerçait sur les démons apparaît surtout dans un fait étonnant dont les Pères Landi et Tannoia nous fournissent le récit. Gérard revenait de Melfi à Iliceto. C'était la nuit. Il se trompa de route et se perdit dans une forêt touffue, sur les bords de l'Ofanto. Durant la journée, une pluie torrentielle avait fait sortir le fleuve de son lit; le sol était tellement détrempé, qu'il était impossible de se diriger à travers les fondrières. Le voyageur se trouvait dans le plus cruel embarras. Soudain, se présente à lui une figure grimaçante, et il entend une voix sinistre qui lui crie : « Du coup, je te tiens ! Enfin, je puis faire de toi ce que je veux! » A ces paroles, Gérard reconnaît le démon. Loin de se troubler, l'homme de Dieu s'avise aussitôt de le mettre à contribution pour sortir de ce mauvais pas. « Au nom de la Très Sainte Trinité, lui dit-il, je t'ordonne de tenir le cheval par la bride et de me conduire jusqu'à Lacédonia. » Le diable fut contraint d'obéir, et, arrivé à Lacédonia, disparut.

Les esprits infernaux revinrent maintes fois à la charge. « Aboyez, aboyez, disait Gérard ; j'ai avec moi Marie, ma mère, et Jésus, mon Dieu; vous ne pourrez me mordre. »

Mais si l'enfer n'avait aucun pouvoir sur le saint religieux, celui-ci avait une très grande puissance sur les démons. Par un signe de croix, par l'invocation de la Très Sainte Trinité, ou par l'application de sa ceinture et de son rosaire, il délivrait les possédés.

Une seule fois, une jeune fille possédée lui opposa de la résistance. Le démon fut néanmoins contraint de la quitter; mais Gérard confia à un prêtre que jamais, par aucun moyen, cette personne ne serait entièrement délivrée. — Mystérieuses dispositions de Dieu, qui tantôt éprouve des âmes, tantôt punit des fautes.

CHAPITRE VI — Quêteur et apôtre. Juillet 1752 — Juin 1753.

Gérard à Muro. — Le moribond ressuscité. — Voyage à Melfi. — L'aventurier à la recherche d'un trésor. — Le maréchal puni. — En route pour Corato. — Le champ dévasté par les souris. — Apostolat à Corato. — Retour à Iliceto.

GÉRARD avait des démêlés avec les démons, et sa communauté était aux prises avec une extrême pauvreté. Un décret royal de 1752 vint aggraver la détresse en obligeant les Pères du T. S. Rédempteur à prêcher les missions gratuitement ; les maigres revenus de leurs maisons seraient administrés par les évêques respectifs, qui alloueraient à chaque religieux deux carlins par jour (85 centimes).

Il fallut donc faire appel à la charité des fidèles. Gérard fut chargé des fonctions de frère quêteur. La première station de sa tournée fut Muro, sa ville natale. Dès son arrivée, tous ses compatriotes s'empressèrent autour de lui : on venait le saluer, lui demander des prières, solliciter des conseils. Au couvent des Franciscains, où il logeait, les prêtres et les notables de la ville rivalisaient d'empressement pour lui témoigner leur vénération. Les confesseurs l'interrogeaient pour recueillir des lumières dans la direction des âmes; l'évêque, Monseigneur Vito Muio, qui l'entretint à plusieurs reprises, ne pouvait plus s'en séparer; au Séminaire, on contraignit Gérard à faire une conférence sur ces paroles : In principio erat Verbum, et tous furent stupéfaits, dit un témoin au procès apostolique, en constatant avec quelle élévation de pensées, et quel choix d'expressions, il parlait de l'éternelle génération du Fils de Dieu. Les Clarisses désirèrent aussi l'entendre et obtinrent cette faveur par l'entremise de l'évêque. Parmi elles, une religieuse, malgré les avertissements répétés de ses supérieures, s'obstinait à porter, suspendu à son cou, un petit coeur d'or, contrairement à l'esprit de pauvreté dont elle avait fait profession. Après avoir écouté les avis du Serviteur de Dieu, elle enleva aussitôt cette futilité, et ne voulut jamais la revoir.

Pendant qu'on se disputait de tous côtés sa présence, Gérard n'oubliait pas la quête, qui était le but de sa venue. Comme il n'aurait pu suffire tout seul à une tâche aussi lourde, il s'était assuré le concours d'Alexandre Piccolo, fils d'un orfèvre de Muro. Alexandre devait solliciter les aumônes dans un quartier, pendant que Gérard visiterait l'autre. Dans l'ardeur de son zèle, le jeune homme voulant trop presser le pas, trébucha et tomba, la tête contre une pierre. On le recueillit inanimé, et on le porta dans une maison voisine. A ce moment même arrivait son père, qui, dans l'affolement général, distingua ces paroles : « Plus d'espoir, il va mourir ! » Se frayant un passage, l'orfèvre parvint jusqu'auprès du moribond ; et, reconnaissant son fils, il s'évanouit. Gérard l'avait suivi. « Ce n'est rien, disait-il, ce n'est rien ! » Il traça, avec le pouce, un signe de croix sur le front de son collaborateur, qui se releva aussitôt.

Les portes s'ouvraient toutes grandes devant ce frère quêteur, dont la vertu rappelait celle du Pauvre d'Assise, et dont l'étonnante puissance renouvelait les faits les plus merveilleux de la vie des saints.

Gérard accomplissait ses missions avec un tel succès qu'il devint, naturellement, le messager habituel du couvent d'Iliceto, dans les affaires difficiles ; pendant les mois qui suivirent sà profession, il fut continuellement en voyage. Il serait long et monotone de parcourir à sa suite les villes et les bourgades qui jouirent de sa présence, mais nous glanerons sur ses pas quelques faits dont le souvenir s'est conservé dans la mémoire des peuples qui en ont été les témoins.

Le P. Fiocchi , se trouvant à Melfi, avait ordonné à Gérard de l'y rejoindre. A mi-chemin, le voyageur fit halte dans une localité nommée Carbonara, chez le médecin Antoine de Domenico. Celui-ci voulait le retenir à dîner et l'empêcher de partir, car il se faisait tard et il pleuvait à verse. De plus, Gérard avait à traverser un torrent voisin, puis la rivière Ofanto. Aux instances répétées de son hôte, il répondit : « Laissez-moi partir, pour l'amour de Jésus-Christ ! Je dois obéir ; ce soir le P. Fiocchi m'attend à l'évêché de Melfi ». Et pour rassurer son ami, le bon Frère affirmait qu'il ne craignait pas le torrent. « J'ai un cheval vigoureux, qui sait bien marcher dans l'eau ; quant à l'Ofanto, si la pluie cesse, je le traverserai à cheval; si la pluie continue, je ferai un détour et passerai par le pont de la Petra del l'Oglio. » Devant une telle résolution, le brave médecin le laissa partir, mais en le faisant accompagner par deux de ses serviteurs jusqu'à l'Ofanto. La pluie cessa de tomber. Bien que le torrent débordât, Gérard le franchit sans encombre avec ses compagnons, qu'il fit successivement monter en croupe. Mais arrivés à l'Ofanto, et voyant la rivière charrier des troncs d'arbres et rouler des pierres, ils le supplièrent de ne pas tenter un passage si dangereux. Gérard fit un grand signe de croix, et dit à sa monture : « Allons ! passons au nom de la Très Sainte Trinité ! » Et il entra dans le courant. Le cheval s'enfonça jusqu'à la tête, qui, seule, émergeait au-dessus de l'eau. Gérard arrivait au milieu du fleuve, quand un arbre entier, flottant à la dérive, vint le prendre par le travers. « Sainte Madone, aidez-le ! » crièrent les deux spectateurs impuissants, restés sur la berge! « N'ayez pas peur, dit Gérard ; regardez : l'arbre s'écarte au nom de la Très Sainte Trinité. » En effet, devant un signe de croix l'arbre s'éloigna, et Gérard passa sans danger. L'instant d'après, bête et cavalier touchaient l'autre rive sains et saufs. D'un geste, Gérard remercia et congédia les deux hommes ; puis il partit pour Melfi où il arriva le soir, comme le voulait l'obéissance.

A quelque temps de là, le Serviteur de Dieu, revenant de voyage, rencontra, à Montemilone, près d'Iliceto, un jeune aventurier qui le dévisagea avec curiosité. Le manteau usé et les chaussures rapiécées du Frère firent naître chez le jeune homme la pensée que ce voyageur épuisé et mal accoutré pourrait bien être un bohémien à la recherche d'un trésor. Il se présenta à Gérard et lui dit : « Ne seriez-vous pas, par hasard, un magicien ? » Gérard, voyant une âme à gagner, ne le détrompa point. « Etes-vous un homme de courage? lui demanda-t-il. — Ah ! dit le jeune homme, vous ne savez pas qui je suis ! » Et il se mit à narrer sa vie d'aventurier et de criminel. Chemin faisant, ils arrivèrent à un bois touffu. Gérard y entre le premier ; son compagnon le suit, croyant toucher au terme de ses voeux. Tous deux s'enfoncent dans un sombre fourré.

« Enfin, nous y sommes, s'écrie Gérard ; voici l'endroit voulu ! » Puis, il ôte son manteau, l'étend à terre ; et, se redressant en silence, fait signe au jeune homme d'approcher. Celui-ci, s'imaginant que, sur l'ordre du magicien, le diable va apparaître au milieu de cette obscurité, s'avance en tremblant. Gérard lui commande de se mettre à genoux et de joindre les mains ; puis, les yeux au ciel, il adresse à Dieu, du fond du coeur, une fervente prière. Tout à coup, il dit d'un ton solennel : « Puisque je vous ai promis de vous faire trouver un trésor, je veux tenir parole. Mais celui dont je parle n'est pas de ce monde : c'est le trésor des trésors ; c'est le trésor du paradis; si vous voulez le voir, le voici. » Et il tire des plis de sa soutane le crucifix qu'il portait sur la poitrine. L'aventurier regarde terrifié. « Oui, continue Gérard, le voici; c'est le trésor que vous avez perdu depuis tant d'années ; le trésor que vous avez échangé contre de viles créatures de boue... » Avec cette irrésistible éloquence que lui inspirait l'amour des âmes, Gérard dépeint sous les plus sombres couleurs, à ce pécheur qui se tient anéanti devant lui, l'état lamentable auquel il se trouve réduit.

Gérard, voyant son repentir, l'embrasse et lui dit : « Mon frère, viens avec moi ! » Et il l'emmène au couvent. Là, il lui fit faire une bonne confession et prit soin de lui pendant plusieurs jours. Le nouveau converti se retira pleinement consolé, bénissant l'heure fortunée où il avait, en rencontrant le serviteur de Dieu, trouvé, contre son attente, un trésor véritable.

Mais si le bon Frère avait un talent tout particulier pour parler des miséricordes de Dieu aux pécheurs repentants, il savait, non moins habilement, administrer aux hommes méchants des leçons aussi sévères que méritées.

Un jour, Gérard, allant quêter, passa par San Menna, localité du territoire de Muro. Sa monture avait perdu ses fers, et il s'arrêta chez le maréchal pour les remplacer. L'artisan voulait exploiter son client et demanda un prix fort exagéré. Le Saint, qui aimait la justice et qui avait le souci des intérêts de la maison, ne perdit pas son temps à discuter ; mais, sans s'émouvoir, il se tourna vers le cheval, et dit : « Rends-lui ses fers. » Le cheval avança d'un pas, secoua les pieds l'un après l'autre, et laissa tomber les fers. Le maréchal resta d'abord immobile de stupeur. Revenu à lui, il courut après le Saint et lui cria : « Attendez, homme de Dieu! » Il aurait voulu demander pardon ; mais Gérard continua sa route.

Vers la fin du carême de l'année 1753, à peine revenu d'autres pérégrinations, l'humble religieux, de nouveau arraché à sa chère solitude, reçut l'ordre de partir pour Corato. Des prêtres et des notables de cette ville étaient venus faire une retraite dans le couvent d'Iliceto. De retour chez eux, ils ne se lassaient pas de parler à leurs parents et à leurs amis des rares vertus du Frère Gérard. Ces récits éveillèrent dans l'âme des habitants de Corato un désir si ardent de posséder le Saint parmi eux, qu'ils rédigèrent une supplique collective dans laquelle ils demandaient instamment au P. Fiocchi de leur envoyer_ le bon Frère, au nom de la charité chrétienne.

Sur la route qui conduit d'Andria à Corato, Gérard aperçut un fermier qui pleurait comme un désespéré. Il s'approcha de lui avec bonté et lui demanda la cause de ses larmes : « Père, répondit le paysan qui croyait parler à un prêtre, même si vous la connaissiez, vous ne pourriez pas me consoler. — Comment, mon ami, reprit Gérard, est-ce que Dieu ne pourrait pas vous secourir? — Oui, certes, répartit le campagnard; mais voyez ce que les souris ont fait de mes semailles ! Mon champ est dévasté, et ma famille va mourir de faim ! »

Gérard, profondément ému, leva la main, traça sur cette terre ravagée un grand signe de croix, et, après quelques paroles d'encouragement, continua sa route vers Corato. Le paysan, après avoir salué le voyageur, se retourna pour jeter sur le champ un regard douloureux. A sa grande surprise, il aperçut, çà et là, des souris mortes. Il regarde avec plus d'attention les sillons dévastés ; partout il voit, étendus morts, les rongeurs qui causaient sa désolation. Il court après Gérard, en s'écriant : « Attendez-moi, homme de Dieu, attendez-moi ! » Mais le Frère piqua des deux, pour se soustraire, grâce à la vitesse de son cheval, aux cris : « Le Saint ! Le Saint ! » dont le paysan et les voisins accourus à sa voix ne cessaient de le poursuivre.

A ce récit, attesté par le P. Ripoli au procès apostolique, le P. Landi ajoute le témoignage d'un autre fait qui signala l'arrivée de Gérard à Corato. Un riche habitant de la cité, Félix Papaleo, devait lui donner l'hospitalité ; mais le bon Frère ignorait où se trouvait la demeure de son hôte. Il laissa le cheval marcher, la bride sur le cou, abandonnant à la Providence le soin de le guider. La monture le conduisit à la maison du seigneur Papaleo. On ne connut pas plus tôt sa présence que toute la ville fut en mouvement. Ses moindres paroles furent recueillies avec admiration. Un témoin contemporain, Xavier Scoppa, écrivit au P. Fiocchi : « Vous ne pouvez vous imaginer avec quel empressement le peuple courait au-devant de Gérard dans les rues ; on ne pouvait se résoudre à le quitter ; on le portait en triomphe, absolument comme un saint tombé du ciel. Puis, non contents de l'avoir entretenu toute la journée, prêtres et laïcs venaient, le soir, remplir la maison du seigneur Félix Papaleo ; les auditeurs ne se dispersaient qu'à minuit, ou même plus tard, jamais lassés d'écouter le bon Frère dont ils stimulaient le zèle en lui demandant sans cesse de leur parler encore de Dieu. »

Il existait à Corato deux communautés, l'une de Bénédictines, l'autre de Dominicaines. Les deux couvents réclamaient la visite du saint Frère. Gérard persuada aux Bénédictines, déjà ferventes, de se séparer encore davantage du monde, par la fuite du parloir et le détachement complet des créatures. Les Dominicaines, moins exemplaires, reprirent, à la voix de Gérard, la vie commune et une obéissance sévère ; elles consentirent aussi, non sans avoir d'abord résisté, à faire murer une grande fenêtre qui donnait sur la place publique.

Corato devait recevoir, peu après, le bienfait d'une mission. La présence de Gérard avait merveilleusement préparé le terrain à l'action des missionnaires. Les habitants de Corato ne pouvaient se rassasier de voir et d'entendre le saint religieux. Mais voici que tout à coup, le lundi de Pâques, il prit congé d'eux. En vain le supplièrent-ils de ne pas les quitter encore : « Il faut que je m'en aille, dit-il, parce que mon supérieur me rappelle. » Plus tard, le P. Fiocchi confia au chanoine Giove que ce jour-là, à la même heure, il avait donné mentalement à Gérard l'ordre formel de revenir à Iliceto. Le saint Frère rentra le mardi de Pâques, 24 avril ; il ne devait rester au couvent que jusqu'au mois de juin.

A cette époque, Gérard, qui semait partout les miracles, ira opérer celui de la réconciliation de Castelgrande. Puis l'obéissance l'enverra comme apôtre et pacificateur à Lacédonia.

CHAPITRE VII — Pacificateur et thaumaturge. Juin 1753. — Mars 1754.

Gérard appelé comme médiateur à Castelgrande. — Le père de la victime. — Gérard à Muro. — Revanche du démon. — Triomphe de Gérard. — Séjour à Melfi. — Prophéties et miracles. — Encore à Melfi. — Lacédonia visité par des fléaux. — Gérard y multiplie les guéri-sons et les conversions.

Au printemps de l'année 1753, la petite ville de Castelgrande, au diocèse de Muro, avait été le théâtre d'un odieux assassinat. Un jeune homme, François Carusi, avait été tué par le notaire Martin Carusi, probablement son parent. Dès lors, la ville, partagée en deux camps ennemis, vivait sous la menace continuelle d'une lutte à main armée. Toutes les tentatives de conciliation ayant échoué, on résolut de recourir à la médiation du Frère Gérard. Le P. Fiocchi l'envoya sans retard à Castelgrande, et lui adjoignit le F. François Fiore.

A mi-chemin, Gérard devait traverser Ruvo del Monte ; les habitants guettaient son passage pour le recevoir en triomphe. En vain l'humble Frère chercha-t-il à faire un détour afin d'échapper à ces démonstrations. Tous les sentiers étaient gardés, et force lui fut d'aller au-devant des ovations Il se vit retenu plusieurs heures à Ruvo, où la foule l'entourait pour recourir à ses conseils et solliciter ses prières.

Le soleil était déjà couché quand Gérard arriva à Castelgrande. Le gouverneur de la localité, Gaëtan Federici, lui offrit un logement dans sa maison. A peine arrivé, Gérard remporta une victoire signalée sur le démon, en guérissant, à la prière de son hôte, une jeune possédée qu'on lui avait amenée.

Le lendemain, tout Castelgrande était en émoi. La maison de Federici se remplissait de laics, de prêtres, de nobles, de gens du peuple. On voulait voir Gérard, l'entendre, lui demander des conseils, se réconforter auprès de lui. Il savait consoler tout le monde. Mais il était venu pour réconcilier les ennemis ; de suite, il mit la main à l'oeuvre.

Après avoir prié, il ménagea une première entrevue avec Marc Carusi, père de la victime. Croyant avoir pris peu à peu le chemin de son coeur, Gérard finit par lui proposer de se réconcilier. Ebranlé par ce premier assaut, mais non vaincu, Marc Carusi refusa encore de se rendre.

Dans un second entretien, Gérard enleva la situation. Déjà le pardon était accordé ; les luttes allaient s'éteindre ; il ne restait plus qu'à dresser l'acte officiel de réconciliation, quand une lettre apporta à Gérard l'ordre de se rendre à Muro.

Il partit aussitôt. Sa présence fut, dans sa ville natale, comme elle l'était partout, la cause de grâces providentielles.

Il rendit visite à l'évêque, qui était tourmenté par la goutte aux pieds et aux mains, et ranima son courage avec ces douces paroles que l'on croyait venues du ciel.

Mais pendant son absence, qui ne dura que peu de jours, le démon déchaîna les furies de l'enfer contre l'oeuvre d'apaisement que Gérard avait commencée. Reprise de ses désirs de vengeance et excitée par ses filles qui partageaient ses rancunes, la femme de Carusi prit en mains les habits ensanglantés de la victime, et, les déployant sous les yeux de son mari, se mit à lui crier « Regarde ces vêtements ! Le sang de ton fils réclame une inimitié irréconciliable contre le meurtrier, et tu te disposes à l'embrasser ! »

Ces paroles, et plus encore la vue des vêtements ensanglantés, troublèrent l'esprit de Marc Carusi et réveillèrent dans son coeur une sauvage colère. Aussi, repoussa-t-il toute idée de pardon.

La première nouvelle que Gérard apprit en rentrant à Corato fut l'anéantissement de ses efforts. Il s'écria : « Non, l'enfer ne triomphera pas! C'est Dieu qui doit remporter la victoire ! » Sans retard, il court à la maison des Carusi, fait appeler les deux époux et plaide la cause du pardon. Ils demeurent inflexibles. Gérard ne perd pas courage. Il tombe à genoux devant eux, prend son crucifix, et, l'ayant posé à terre, il leur dit : « Venez, venez piétiner le Christ. a Ils pâlissent et reculent. Gérard reprend : « Pourquoi vous arrêter? Sachez-le, il n'y a pas de milieu, ou fouler aux pieds Jésus-Christ ou pardonner. Conserver de la haine, c'est mépriser Celui qui a commandé de pardonner les injures, et qui a Lui-même pardonné à ses bourreaux. »

Les deux obstinés, bien que profondément émus, né se rendaient pas encore. Un coup décisif devenait nécessaire : « Sachez-le, déclara Gérard, c'est Dieu lui-même qui m'a envoyé! Votre fils est en purgatoire, il y restera aussi longtemps que durera votre obstination. Voulez-vous le délivrer? Pardonnez. Si vous ne le faites pas, attendez-vous à un châtiment ! » Et il se tourna vers la porte comme pour partir.

— « Non, non, restez, s'écrièrent les deux malheureux, nous voulons pardonner. Nous voulons nous réconcilier tout de suite. »

La réconciliation fut faite. Les haines et les rancunes disparurent pour laisser la tranquillité rentrer dans le pays.

Les jours suivants, le serviteur de Dieu, dans cette même ville, rendit le calme à trois obsédées ; il annonça qu'une fille de son hôte ne serait pas guérie de la cécité, mais qu'elle recevrait, en compensation, des grâces extraordinaires; il rendit la santé à un enfant de trois ans, Antoine Pasi, atteint d'arthrite.

Avant de retourner à Iliceto, Gérard voulut faire une visite au sanctuaire de la « Mater Domini », à Caposèle ; il profita de ce pieux pèlerinage pour revoir son saint directeur, le P. Cafaro, alors supérieur du couvent et qui devait bientôt quitter la terre pour le ciel.

Le 10 juillet 1573, fête du Très Saint Rédempteur, Gérard, selon l'usage, renouvela ses voeux avec ses confrères, dans la maison d'Iliceto. Le lendemain, il fut désigné pour accompagner le P. Etienne Liguori et deux autres Pères, qui allaient aux eaux à Melfi. Les quatre religieux descendirent chez la veuve Murante, dont le fils était entré dans la Congrégation, et ils vécurent en communauté d'une façon très édifiante. Mais pour Gérard, il n'y avait ni repos ni ralentisse-ment dans la mortification. L'hôtesse ayant` remarqué qu'il répandait, à la dérobée, une espèce de poudre noire sur ses mets, eut la curiosité de goûter cet assaisonnement ; elle ne le fit pas deux fois, car elle y trouva une amertume horrible.

Gérard occupait ses quelques loisirs en pieux entretiens et en oeuvres d'apostolat et de charité. Il fit visite à la famille de Michele, où il trouva un jeune séminariste consumé par une fièvre opiniâtre. « Quelle fièvre? demanda Gérard en lui tâtant le pouls; et il ajouta : Mais vous êtes guéri ! » En effet, le jeune homme avait été subitement guéri. Gérard lui prédit ensuite qu'il deviendrait un de ses frères dans la Congrégation ; le séminariste protesta avec force ; mais l'avenir justifia bientôt la prophétie.

La saison des bains terminée, Gérard retourna avec les Pères à Iliceto. Là, il apprit que le P. Cafaro, son premier directeur, était gravement malade ; il se mit en prières pour demander sa guérison ; mais le serviteur de Dieu était mûr pour le ciel. Le 13 août, au moment où Gérard prenait sa récréation en compagnie de ses confrères, il fut subitement ravi hors de lui-même. Revenu de son extase, il dit : « Je contemplais l'entrée au ciel de notre P. Cafaro. » Bientôt, arriva à Iliceto la nouvelle que le P. Cafaro était mort ce jour même où Gérard le voyait entrer dans la gloire éternelle.

Au mois de novembre, sur la demande de l'évêque, Gérard reprit le chemin de Melfi. Il accompagnait le P. Fiocchi, qui allait prêcher la neuvaine de saint Théodore l'Apprenti, dont on célèbre la fête à Melfi le 9 novembre. Dans le palais épiscopal, où logeaient des deux religieux, se renouvelèrent les allées et venues des prêtres et des laïcs de toute condition qui voulaient voir et entendre Gérard.

L'évêque, en sollicitant de nouveau la présence du Saint, avait eu en vue la conversion de plusieurs pécheurs, jusque-là irréductibles. Son attente ne fut point déçue. « Nombreux, dit le P. Tannoia, furent les retours à Dieu que le bon Frère opéra à cette époque. Lorsque les prêtres pouvaient soupçonner qu'une âme était enracinée dans le péché, ils ménageaient une entrevue entre le pauvre égaré et le serviteur de Dieu. Le succès était infaillible : en sa présence, les plus fiers se sentaient troublés et perdaient leur belle assurance. En l'entendant parler, les larmes leur montaient aux yeux et ils manifestaient une vive douleur. Quand ils étaient mûrs pour la confession, Gérard, tout joyeux, les conduisait au P. Fiocchi. »

Le don que Gérard possédait de lire au fond des consciences permit de ramener au bien plusieurs victimes de la fausse honte. Un notable de la ville traînait, depuis de longues années, une chaîne de sacrilèges. Gérard, le rencontrant un jour, lui dit : « Mon fils, tu vis dans le péché, Pourquoi veux-tu mourir damné ? Confesse-toi et rentre en grâce avec Dieu ! » Le pécheur se hâta de profiter du conseil.

Une dame, qui cachait son hypocrisie sous le voile de la piété, chercha à se procurer un entretien avec Gérard, pour accréditer sa réputation de vertu. Le Saint la laissa parler; puis, quand elle eut fini : « Ma fille, lui dit-il, pourquoi venez-vous me conter pareilles fables ? Depuis dix ans, vous communiez en état de péché mortel et vous voulez maintenant parodier la sainteté ? Allez faire une bonne confession, si vous ne voulez mourir damnée ! » Cette femme, en proie aux plus terribles angoisses, se hâta de mettre ordre dans son âme et persévéra dans le bien.

Gérard ne se bornait pas à opérer des miracles dans les âmes. La veuve Murante, son hôtesse du mois de juillet précédent, avait vendu le produit de sa vigne, qui lui avait fourni une récolte de plusieurs barriques. Quand l'acheteur vint enlever la marchandise, il s'aperçut que, dans un fût de grande dimension, le vin avait tourné. Le contrat devait être résilié : c'était justice. La pauvre veuve s'en affligeait. « Ce n'est rien, lui dit le Saint en apprenant la chose ; mettez dans le tonneau cette petite image de l'Immaculée Conception, et'vous verrez que le vin redeviendra excellent. » Elle obéit, et le vin recouvra sa qualité première.

La neuvaine de Melfi terminée, le P. Fiocchi se rendit avec plusieurs autres Pères à Atella, pour y prêcher la mission. Gérard les suivit comme Frère assistant, et aida, comme toujours, les missionnaires à recueillir des fruits abondants de salut. Après cette mission, Gérard retourna à la vie contemplative dans la solitude d'Iliceto.

Au commencement de 1754, l'homme de Dieu fut appelé à consoler la ville de Lacédonia, affligée d'une double épidémie, physique et morale: le choléra tuait les corps, le scandale de quelques libertins ruinait les âmes. Les habitants n'avaient oublié ni l'admirable patience du petit serviteur de l'évêque, ni le prodige de l'Enfant-Jésus dans le puits. D'un commun accord, on avait sollicité la venue du Saint ; aussi, fut-il accueilli comme un ange du ciel. On désirait le voir : on voulait l'entendre ; on se disputait sa présence. Gérard logeait dans la maison de la famille Capucci ; mais il n'y résidait guère. Toujours empressé à répondre aux désirs de chacun, il ne se donnait point de repos, se dévouant sans acception de personnes ; s'il marquait quelque préférence, c'était pour les pauvres, qu'il assistait avec une spéciale tendresse. Il apportait à tous la consolation, exhortant les uns à la patience, préparant les autres au grand voyage de l'éternité, guérissant de nombreux malades.

L'archidiacre Antoine Sapomero, atteint du choléra, se trouva en danger de mort. Appelé auprès du malade, Gérard lui dit : « Archidiacre, rendez gloire à Dieu, car vous êtes guéri. » Dans une relation autographe, parvenue jusqu'à nous, le digne prêtre ajoute : « Pendant qu'il m'adressait ces paroles, Gérard me fit sur le front un signe de croix avec le pouce. Je fus instantanément rendu à la santé, et ne me ressentis plus jamais des atteintes du fléau. » Un frère de l'archidiacre fut frappé à son tour, et, en peu de temps, réduit à l'extrémité. Le moribond voyant le Saint venir le visiter, s'écria : « Béni soit Dieu! » Gérard répondit : « Allons, courage! vous n'avez plus de fièvre. » A peine eut-il parlé, que la fièvre disparut.

Gérard guérit aussi par un signe de croix une jeune fille, Lelia Coccia, devenue folle à la suite de la mort de sa mère.

Un pécheur se mourait, et, même sur le seuil de l'éternité, refusait le ministère du prêtre. On appelle Gérard; il court, jette un regard sur le moribond, invoque Marie, l'espérance des désespérés, et récite l'Ave Maria. Le pauvre endurci se laissa toucher par la grâce, se confessa, et bientôt mourut dans les meilleurs sentiments.

Après avoir heureusement terminé sa mission à Lacédonia, le serviteur de Dieu retourna à son cher couvent. En passant par Bisaccia, il guérit miraculeusement un pauvre père de famille que la douleur avait rendu idiot. Continuant sa route, il traversa Rocchetta, où il mit fin au scandale d'un Calabrais qui vivait dans une union irrégulière.

Il ne séjourna que trois ou quatre semaines à Iliceto. Au mois de mars, les affaires de la maison le rappelèrent à Atella, puis à Foggia, où il passa la Semaine Sainte, demeurant de longues heures auprès du Tabernacle dans l'église des religieuses du Très Saint Sauveur. « J'ai goûté, durant ces saints jours, une consolation infinie », avouait-il dans une lettre à la Mère Marie de Jésus, carmélite de Ripacandida.

Dans l'intervalle, le serviteur de Dieu avait eu la joie de visiter le sanctuaire de Saint-Michel au Mont Gargan. Nous allons revenir un peu en arrière pour raconter ce pèlerinage mémorable qui amena saint Gérard auprès de l'Archange, auquel il avait voué, depuis sa plus tendre enfance, une dévotion toute particulière.

CHAPITRE VIII — Le pèlerinage du Mont Gargan. Septembre 1753.

Première étape à Foggia. — Guérison merveilleuse à Manfredonia. — Au sanctuaire de Saint-Michel. — Gérard en extase. — Leçons de charité. — Retour à Iliceto.

LE Mont Gargan était situé à soixante-dix kilomètres d'Iliceto. Plusieurs fois les scolastiques de cette maison avaient exprimé le désir de faire le pèlerinage de ce sanctuaire, où affluent chaque année des multitudes de fidèles. Le Père Fiocchi, recteur de la maison, se rendit volontiers à leurs voeux; mais il ne put remettre à la pieuse caravane qu'une maigre somme de trente carlins.

Pour suppléer aux bornes étroites imposées à sa charité, le P. Fiocchi mit les scolastiques sous la conduite du Frère Gérard. La confiance de l'excellent supérieur ne fut pas trompée. Dans aucune circonstance de la. vie de saint Gérard le ciel ne se montra aussi prodigue de faveurs.

Les pèlerins étaient au nombre de douze, y compris le F. Ange, un ermite, lequel conduisait deux ânes qui suivraient la caravane et porteraient, en cas de besoin, les voyageurs malades ou fatigués.

Les pèlerins firent une première halte à Foggia. Ils voulurent y vénérer l'image miraculeuse de la très sainte Vierge, que l'on appelle « l'image des sept voiles » ; c'est en présence de ce tableau que saint Alphonse, au milieu d'une prédication, avait été ravi en extase. Gérard le contempla à son tour : il semblait que le Frère ne pouvait plus en détacher les yeux, tant son esprit était absorbé dans les grandeurs de la Mère de Dieu!

On ignore le nom de l'hôte qui eut la bonne fortune de loger la petite troupe. Le lendemain matin, Gérard annonça qu'il allait louer une voiture pour continuer le voyage jusqu'à Manfredonia, l'étape de la veille ayant déjà fatigué plusieurs de ses compagnons. Les jeunes gens voulurent s'opposer à cette dépense : « Comment ferons-nous pour payer? » Gérard leur répondit : « Dieu y pourvoira! »

On se mit en route. Les chevaux allaient assez bon train. F. Ange resta en arrière, parce que ses ânes, lassés et mal nourris, ne pouvaient suivre l'équipage. Gérard fit faire halte dans une auberge pour l'attendre. L'ermite rejoignit enfin la caravane, assurant que les ânes étaient épuisés de fatigue. « Allons, ne craignez rien, répondit Gérard, les ânes doivent venir; et moi je m'occuperai de les faire marcher. » Il les attelle à la voiture, ordonne à l'ermite de monter sur l'un et au fils du voiturier d'enfourcher l'autre. Gérard lui-même se place sur le siège, donne aux bêtes un coup de fouet, en disant : « Au nom de la Très Sainte Trinité, je vous commande de galoper. » Les ânes alors se mettent à courir mieux que deux chevaux, et, dévorant l'espace, arrivent en peu de temps à Manfredonia. Là, Gérard paya le prix convenu pour la location du véhicule : il lui resta un peu plus de deux carlins, moins d'un franc.

Avec cette maigre somme, le Saint acheta un bouquet d'oeillets à une marchande, sur la place, et, se tournant vers les étudiants, il dit : « Allons à l'église. » C'était l'église du château.

Aussitôt entrés, tous se prosternèrent à genoux pour prier. Après quelques instants, Gérard se leva, et, le bouquet à la main, gravit les degrés de l'autel du Saint Sacrement. Il pose les fleurs devant la porte du Tabernacle, et, s'adressant à Notre-Seigneur : « Voyez, dit-il, j'ai pensé à vous; maintenant c'est à vous de penser à ma petite famille. »

Il avait à peine prononcé ces paroles, que le chapelain entrait dans l'église. Ayant appris l'arrivée des religieux, il venait dire à Gérard : « Voudriez-vous me faire le plaisir de passer la nuit dans ma maison? — Dieu vous bénisse; mais, voyez, nous sommes nombreux. — Qu'importe ! venez tous, pourvu que vous vous contentiez du peu que je pourrai faire, car ma mère, malade depuis deux mois, ne pourra vous servir comme vous le méritez. — A cela, reprit Gérard, il y a un remède : faites-lui le signe de la croix sur le front, et vous verrez qu'elle se portera bien. »

Le chapelain courut vers sa mère, et traça sur son front un signe de croix ; elle se trouva parfaitement rétablie. Quand les hôtes arrivèrent, elle était déjà prote à les servir.

Le lendemain, ils entreprirent l'ascension de la sainte montagne. Gérard, pour mieux s'assurer les faveurs du glorieux Archange, voulut monter à 'pied. Entrés dans le sanctuaire, les pèlerins se prosternèrent et s'abandonnèrent à leur dévotion. Après avoir longtemps prié, les jeunes gens se tournèrent vers Gérard pour lui exprimer le désir d'aller réparer leurs forces : les yeux au ciel, Gérard était tout absorbé en Dieu ; il ne voyait pas, il n'entendait pas. On l'appelle, il ne répond rien. Les étudiants, qui n'avaient jamais assisté aux ravissements du Saint, s'imaginent qu'il est frappé de maladie et sont pris de peur. Ils s'approchent, le secouent : Gérard, toujours immobile ne revient pas à la réalité. Les plus forts le soulèvent pour l'emporter et lui prodiguer des soins, quand Gérard sort enfin de sa profonde extase. Il jette un regard sur ses compagnons, et, voyant que leurs visages témoignent d'une véritable épouvante, il les rassure en disant : « Ce n'est rien, ce n'est rien ! Allons prendre notre repas ! »

Ils sortent du sanctuaire, et se dirigent vers un hôtel, où Gérard fait préparer un souper et des lits; une aumône, don d'un généreux inconnu, lui permet de couvrir ces nouveaux frais.

Dès le réveil, la première visite est pour l'Archange, puis, après un léger déjeuner, les pieux jeunes gens retournent au sanctuaire et prolongent leur prière. Ils se retrouvèrent à l'hôtel pour l'heure du dîner. Gérard, qui ne comptait pas les heures quand il s'entretenait avec Dieu, tardait à les rejoindre. Ils se demandaient avec quel argent le Saint leur fournirait à manger. Enfin Gérard arrive et dit « A table. » Puis, tirant de sa poche vingt-quatre sous, il les donna à Frère Ange, pour aller acheter du pain. Les étudiants se regardaient entre eux, en souriant d'un air défiant. « Hommes de peu de foi, reprend Gérard, c'est ainsi que vous obéissez? Vite, à table. »

C'était jour maigre, et la table se trouvait servie de poissons, mais de poissons exquis, de plusieurs espèces. Les jeunes gens avaient peine à en croire leurs propres yeux. Frère Ange revint bientôt apportant du pain, et les convives, très intrigués, firent honneur, avec un appétit de vingt ans, à ce festin inattendu. Pendant qu'on mangeait, Gérard, appelé par un visiteur, fut obligé de s'absenter quelques instants de la salle; Frère Ange en profita pour satisfaire la curiosité de ses compagnons, en leur racontant le fait dont il avait été témoin dans l'église, un peu avant l'heure du repas. Gérard était occupé à prier devant l'autel de saint Michel, quand une personne inconnue s'était avancée et lui avait tendu une bourse. Sans se nommer, elle s'était retirée aussitôt. Elle était certainement envoyée par la divine Providence, grâce à l'intercession du saint Archange, pour récompenser la surnaturelle confiance du pauvre Frère Gérard.

A l'heure du départ, on demanda le compte à l'aubergiste, qui présenta une note exagérée. « Si vous voulez nous voler, lui dit Gérard, Dieu vous frappera dans vos biens, et vous verrez périr vos mules auxquelles vous tenez tant.. » — En effet, quelques instants plus tard, le fils de la maison accourait, en criant : « Mon père, venez, venez ! les mules se roulent à terre d'une manière effrayante. Venez vite ! » L'aubergiste comprit sa faute, se jeta à genoux et demanda pardon. a Oui, je vous pardonne, dit le Saint, mais souvenez-vous que Dieu est avec ses pauvres. Malheur à vous si vous demandez une autre fois au delà de ce qui vous est dû ! » L'hôtelier ne voulait plus rien accepter ; mais Gérard posa l'argent sur la table et sortit avec les étudiants. En passant, il fit un signe de croix sur les mules et les guérit à l'instant.

Les pèlerins dirent adieu au sanctuaire et reprirent la route du couvent. Après avoir descendu la montagne et déjà parcouru une assez longue traite, les étudiants se plaignirent de la soif. « Patience, dit Gérard, plus loin nous rencontrerons un puits. Ils y arrivèrent bientôt, mais n'y trouvèrent pas de corde. Gérard la demanda au propriétaire, qui ne voulut pas la prêter à des étrangers. « Tu refuses l'eau à ton prochain? le puits te la refusera! » Ainsi parla Gérard. Un peu désappointé, on continua le voyage. A peine les jeunes gens s'étaient-ils éloignés d'un demi-mille qu'ils entendirent derrière eux les cris et les gémissements du propriétaire. L'eau avait disparu du puits, le seul qui fournissait à boire aux habitants de la contrée. Les étudiants se hâtèrent de rebrousser chemin, et se penchant sur la margelle du puits, ils le virent effectivement à sec. Gérard les avait suivis. Emu par les larmes de cet homme repentant, et par les supplications des étudiants, il fit le signe de la croix sur le puits, et l'eau reparut comme auparavant : « Donc, mon frère, conclut le Saint, en s'adressant au paysan, que ce soit là une leçon pour toi : ne refuse jamais à personne l'eau qui appartient à tout le monde; sinon Dieu te la refusera. Jésus-Christ ne nous commande-t-il pas de nous aimer comme des frères? Use donc de miséricorde envers les autres, si tu veux que Dieu en use envers toi. »

Rafraîchis de la sorte, les voyageurs reprirent leur route et arrivèrent à Manfredonia, puis le lendemain à Foggia. Là, Gérard, n'ayant plus que quelques sous, acheta un autre bouquet, entra avec ses compagnons dans une église, et posa les fleurs devant le Tabernacle, en priant comme il l'avait fait naguère à Manfredonia. En sortant de l'église, les pèlerins trouvèrent à la porte deux enfants qui leur offrirent chacun un panier de provisions.

A six milles de Foggia, au milieu d'un bois, s'élève un sanctuaire où la Madone est honorée sous le vocable de Vierge couronnée. La petite caravane s'y arrêta, puis se dirigea vers Troia, à une distance de seize milles, pour y vénérer l'émouvant Crucifix qu'avait fait sculpter Mon-seigneur Emile Cavalieri, oncle maternel de saint Alphonse. Là encore, Gérard fut ravi en extase. Enfin, après neuf jours de pèlerinage, les étudiants étaient de retour à Iliceto. Ils avaient appris à bonne école que la confiance dans la divine Providence est une source d'intarissables richesses.

Quant à saint Gérard, il avait ainsi renouvelé son alliance avec le chef des milices célestes. Encore quelques mois, et Satan allait prendre contre le saint religieux une terrible revanche en l'attaquant dans son honneur.

CHAPITRE IX — La grande épreuve. Avril-Juillet 1754.

Une postulante qui rentre dans le monde. — Tentation satanique. — Calomnie accréditée auprès de saint Alphonse. — Gérard refuse de se justifier. — Privation de la communion. — Angoisses et consolations. — Dieu justifie son serviteur. « La Règle le défend ! »

LES chapitres précédents nous ont montré le saint Frère remplissant des emplois et des missions qui dépassaient de loin les attributions d'un religieux non revêtu du sacerdoce. Evêques, prêtres et fidèles multipliaient tour à tour leurs instances auprès des supérieurs pour les décider à faire de Gérard ici un conseiller des âmes perplexes et troublées, là un puissant aide des missionnaires, un convertisseur, ailleurs un pacificateur, au besoin un réformateur de communautés. Dans ces tâches délicates, sa sainteté et les dons extraordinaires dont Dieu l'avait comblé, garantissaient toujours le succès.

Or, pendant son séjour à Lacédonia, le saint Frère avait dirigé, là comme ailleurs, plusieurs jeunes filles vers la vocation religieuse. Parmi elles se trouvait une certaine Néréa Caggiano, qui le suppliait de favoriser sa vocation contrariée par la pauvreté. Gérard recueillit en sa faveur, auprès des familles les plus fortunées de la ville, une somme de deux cents ducats. C'était une dot insuffisante ; mais sur la présentation de l'homme de Dieu, Néréa fut accueillie avec joie au monastère du Très Saint Sauveur, à Foggia.

Néréa ne passa que vingt jours dans cette communauté. Cédant à son inconstance, et ne réagissant pas contre une vague de mélancolie qui avait envahi son âme, elle retourna dans sa ville natale. Tout le monde s'étonna de voir revenir si vite une personne qui avait fait étalage de piété et d'aspirations ardentes vers la vie religieuse. Pour se justifier, la malheureuse se mit à diffamer les religieuses de Foggia. Mais chacun se refusa à croire au relâchement d'une communauté qui jouissait de l'estime et de la faveur d'un ami de Dieu tel que le Frère Gérard. Récemment encore, il avait, par un signe de croix, rendu à la santé une soeur qui entrait déjà en agonie. Par une seule parole, il avait guéri une jeune élève abandonnée des médecins.

Impuissante à discréditer les religieuses, la jeune fille tourna sa rancoeur contre le Saint. Elle se permit des insinuations perfides, prononcées d'un ton moqueur et avec des réticences calculées. Mais la réputation de l'homme de Dieu était au-dessus de ces mesquines perfidies. Néréa vit bien qu'elle n'arriverait pas, par ces moyens détournés, à perdre le Saint dans l'opinion des fidèles. Avec une habileté vraiment infernale, elle combina un plan qui malheureusement ne devait que trop bien réussir. Elle imagina d'accuser Gérard d'une faute honteuse, et lui assigna comme complice, ou plutôt comme victime, une jeune personne très estimée, modèle de douceur et de piété. Gérard devait passer pour avoir criminellement abusé de la passivité de cette personne. La calomniatrice se garda bien d'accuser publiquement son bienfaiteur : le peuple de Lacédonia, encore sous le charme des vertus de Gérard et des merveilles opérées par lui, se serait unanimement récrié et aurait confondu l'indigne créature. Celle-ci, pour accréditer son imposture, s'insinua dans la confiance d'un prêtre, don Benigno Bonaventura, renommé pour sa vertu et sa prudence, très dévoué à saint Alphonse et à sa Congrégation. Dans cette circonstance, l'excellent don Benigno se laissa tromper par les dehors de piété et de mortification qu'affectait la dénonciatrice. Une fois assurée qu'elle serait écoutée, Néréa fit à son confesseur les terrifiantes révélations qu'elle avait à fournir sur le Frère Gérard. Le temps, le lieu, les circonstances de la faute, tout fut précisé. Elle-même prétendait en avoir été témoin, avec d'autres personnes que la charité lui défendait de nommer. Si elle avait tardé si longtemps à découvrir cette iniquité, c'était par crainte de causer un scandale ; mais elle avait fini par comprendre que sa conscience lui faisait une obligation de soulever un coin du voile aux regards d'un homme sage et éclairé. Don Benigno, qui savait gré à sa pénitente d'avoir épargné un scandale au public, l'obligea à déférer l'accusation aux supérieurs du coupable. Néréa écrivit à saint Alphonse, et don Benigno apostilla le témoignage de sa pénitente.

On se figure aisément la torture dans laquelle fut plongé le saint fondateur en recevant ces deux lettres. Le Frère Gérard, le thaumaturge, le convertisseur, le pacificateur, sous le coup d'une accusation infamante !

Mais avant d'y ajouter foi, la sagesse commandait d'aller aux informations. Il fallait ou confondre la calomniatrice, ou punir le coupable ; toute demi-mesure eût risqué d'imprimer une tache à cette congrégation qu'Alphonse voulait immaculée. Il envoya donc le plus prudent de ses collaborateurs, le P. André Villani, faire discrètement une enquête à Lacédonia.

Le P. Villani interrogea Néréa et don Benigno. Leurs affirmations étaient si bien soutenues que, malgré son invraisemblance, la faute paraissait confirmée. Le P. Villani en prévint saint Alphonse, et celui-ci écrivit qu'on envoyât aussitôt le Frère auprès de lui, à Pagani. Gérard, en recevant cet ordre, partit du couvent d'Iliceto, ott il avait passé cinq ans et où il ne devait plus revenir. Selon son habitude, il fit route en priant et en tournant toute son âme vers le ciel, pendant qu'Alphonse, torturé d'une douloureuse anxiété, l'attendait au couvent de Pagani. En se présentant devant le recteur majeur, Gérard ne paraissait pas troublé ; Alphonse, sur qui pesait toute la responsabilité des décisions à prendre vis-à-vis du Frère, était au contraire profondément ému, sans avoir cependant perdu ni son calme, ni sa douceur. D'un air grave, il lui notifia l'accusation portée contre lui. « Gérard resta impassible comme le marbre », écrit le P. Tannoia; il n'articula pas un mot pour se défendre. Il agissait ainsi parce que, dès les premiers temps de son noviciat, il avait pris l'héroïque résolution de ne jamais prononcer une parole pour se disculper quand on se plaindrait de lui, que ce fût à tort ou à raison.

Alphonse, qui attendait sans doute de Gérard une réponse capable d'anéantir les soupçons, fut extrêmement perplexe. Il avait déclaré qu'il ne tolérait jamais dans son institut - un membre qui dût lui infliger une tache, surtout celle de l'impureté. Quelques Pères, mis discrètement au courant de l'affaire, opinaient pour l'expulsion de Gérard. Mais le saint fondateur, tout en ressentant la pénible impression du doute, ne pouvait se résoudre à le croire coupable. Il se contenta de lui défendre toute relation avec le dehors et de le priver de la communion.

L'humble Frère; entendit son arrêt avec un respect religieux et conserva un visage tranquille, mais il sentit son coeur déchiré d'une plaie vive et profonde. Depuis le jour où il avait reçu le corps de Notre-Seigneur des mains de saint Michel, Gérard se sentait dévoré pour le pain eucharistique d'une faim insatiable, que le temps avait accrue encore. Mais maintenant le ciel était fermé pour lui. Dans sa douleur, Gérard se voyait envahi par la pensée qu'il s'était rendu indigne de recevoir son Dieu. Ce sentiment, tout en l'accablant d'angoisse et de tristesse, ne le décourageait pourtant pas, car il répétait fréquemment : a Le Seigneur veut punir mon peu d'amour, et il me fuit ! Mais moi je ne veux pas le laisser échapper de mon coeur ! »

Pour toute consolation, il sortait le soir pour contempler dans les astres la grandeur de ce Dieu qu'il ne pouvait plus recevoir sous les espèces eucharistiques : de là-haut, espérait-il, viendrait tomber sur son esprit abattu un rayon qui lui dirait que le Seigneur l'aimait ! Il allait aussi se cacher dans le monument funèbre du vénérable P. César Sportelli, entré, depuis quatre ans, dans l'éternel repos ; là le sommeil domptait ses membres, fatigués par une trop longue veillée.

En le voyant si longtemps écarté de la sainte Table, la communauté de Pagani soupçonna qu'une grave accusation avait été portée contre lui ; mais, comme personne ne pouvait se résoudre à le croire coupable, tous lui disaient de se justifier. « Non, répondait Gérard, je m'abandonne à Dieu : c'est Lui qui doit penser à me défendre. Lui en coûterait-il, s'il lui plaisait, de faire éclater mon innocence? » On lui objectait en vain qu'il faut s'aider soi-même, si l'on veut être aidé du ciel. Gérard se tenait fortement appuyé sur la Providence, et, persuadé qu'elle voulait pour lui cette affliction, il répondait : « Si Dieu tient à me mortifier, pourquoi me soustraire à son bon plaisir? et si Dieu veut révéler mon innocence, qui en est plus capable que Lui ? Laissons-le faire ; je ne veux que ce que Dieu veut ! » Cependant, lorsqu'on lui conseillait de demander, au moins par grâce, la sainte communion, il se sentait un peu ébranlé ; mais, après un instant de réflexion, frappé de cette pensée qu'il faut, en toutes choses, s'en remettre à la divine sagesse, il laissait échapper ces paroles : « Non, non ! je dois mourir sous le pressoir de la volonté de Dieu ! »

Néanmoins, l'éloignement de l'Eucharistie était toujours l'épine qui lui perçait le coeur; une circonstance qui lui rappelait le souvenir du Très Saint Sacrement, suffisait pour faire éclater son immense douleur. « Laissez-moi, dit-il un jour à un Père qui l'invitait à servir la messe; laissez-moi! ne me tentez point; car je vous arracherais l'hostie des mains ! »

Après quelque temps d'aridité et de désolation, Dieu daigna admettre son serviteur à la contemplation pour le nourrir, comme les anges, de ses attributs. Au mois de juin, par suite d'une maladie qui dura quelques jours, Gérard ne pouvait prendre part à la méditation commune. Le pieux P. Caione se rendit auprès du malade pour l'assister .dans cet exercice. Un jour il choisit pour sujet de la méditation l'amour de Dieu pour les hommes. En considérant ce mystère qui avait pour son âme un immense attrait, Gérard entra dans une extase qui dura près d'une demi-heure.

Malgré ces signes manifestes de la prédilection divine, l'humble Frère persista dans son silence vis-à-vis de son supérieur. Le saint fondateur prit le parti de l'envoyer dans une maison où il trouverait des Pères capables de lui inspirer une plus grande confiance, et il le dirigea sur Ciorani. A la tête de ce couvent étaient le P. Rossi, recteur, et le P. Tannoia, maître des novices ; saint Alphonse leur enjoignit d'avoir les yeux ouverts sur Gérard et de le surveiller de près. La surveillance, écrit le P. Tannoia, n'aboutit pas à faire découvrir en lui le plus léger défaut. Il était toujours calme, toujours humble, toujours prêt à exécuter les ordres ; mais, ce qui nous étonnait davantage, continue le même Père, c'était de constater que, jamais il ne formulait une plainte au sujet de sa tribulation, se contentant de s'épancher devant Jésus au Saint Sacrement. »

Favorablement impressionné par les informations reçues de Ciorani, Alphonse décida d'envoyer Gérard au couvent de Caposèle, et de lui accorder la communion le dimanche. Toutefois, il recommanda au supérieur de lui interdire toute relation avec le dehors.

L'épreuve avait duré plus de deux mois, quand Dieu intervint en faveur de son serviteur.

Néréa Coggiano, bourrelée d'inquiétudes et de remords, était tombée gravement malade. Craignant les jugements de Dieu, elle avoua son imposture aux membres de sa famille, et se décida à en faire l'aveu également à son confesseur, Don Benigno, qui l'obligea à se rétracter. Elle déclara donc, par écrit, que l'accusation avait été un tissu de mensonges ourdi sous l'action du démon.

Ce fut un immense soulagement pour saint Alphonse et ses confrères. Quant à Gérard, lorsqu'il apprit que son honneur était vengé, il se contenta de lever les yeux au ciel et de baiser la main de son Maître adorable, « cette main qui, selon son expression, répandait sur lui les pierres précieuses du vouloir divin ».

Le plus heureux de ce dénouement fut saint Alphonse. Dans un entretien avec le P. Margotta, un des plus saints religieux de l'institut, il dit : a Maintenant je connais la vertu de ce Frère, et, si je n'avais d'autres preuves de sa perfection, sa conduite, dans ces derniers temps, suffirait à m'y faire croire. »

Le P. Margotta était procureur général de la Congrégation, et, à ce titre, devait souvent résider à Naples. Admirateur de la sainteté de Gérard, il demanda comme une faveur de l'avoir comme compagnon, au moins pour un temps. « Oui, répondit saint Alphonse, il est bon qu'il parte avec vous à Naples, ne serait-ce que pour compenser les souffrances qu'il vient d'endurer. »

On écrivit donc au serviteur de Dieu de quitter immédiatement Caposèle et de venir à Pagani. Le saint fondateur voulait le voir avant son départ pour Naples. Arrivé à Pagani, Gérard alla, sans retard, se présenter à son vénéré Supérieur. I1 avait le même calme, la même attitude respectueuse, le même sourire aux lèvres qu'à la première entrevue. Attendri, plus qu'il ne voulait le laisser paraître, Alphonse lui prit doucement la main et lui dit : « Mon fils, pourquoi n'avez-vous pas voulu dire un seul mot pour vous excuser? — Mais, mon Père, reprit Gérard, comment pouvais-je le faire? La règle ne nous ordonne-t-elle pas de ne pas nous excuser et de souffrir en silence les mortifications qui nous viennent des supérieurs ? » Saint Alphonse, ému jusqu'aux larmes, lui répondit : « Bien, bien, mon fils; allez, et que Dieu vous bénisse ! »

CHAPITRE X — Saint Gérard à Naples. Juillet-Novembre 1754.

Deux émules de sainteté. — Charité pour les pauvres, les aliénés, les pécheurs. — Gérard marche sur les flots pour sauver des pêcheurs. — Ovations continuelles. — Retour à Caposèle.

LORSQUE Gérard et le P. Margotta furent arrivés à Naples, une sainte émulation s'éleva entre ces deux disciples du divin Crucifié. Souvent, le Père oubliait de commander le repas; Gérard alors ne préparait rien, et tous deux restaient à jeun. Un jour cependant, où en guise de repas, ils discouraient de choses célestes, un coup de sonnette appela Gérard à la porte : un enfant s'était présenté de la part d'une personne inconnue pour apporter des provisions.

Les deux serviteurs de Dieu rivalisaient également de zèle pour la prière, la contemplation et les visites au Très Saint Sacrement. On les voyait s'absorber des heures entières, le jour et la nuit, dans l'adoration de Jésus-Christ, dans les églises où se célébraient les Quarante-Heures.

A Naples, comme partout, les pauvres eurent une place de choix dans les tendresses de Gérard. Là encore, il eut pour émule le P. Margotta, qui allait parfois jusqu'à se dépouiller de ses vêtements pour en couvrir les nécessiteux.

La ville possédait une Maison des Incurables, autrefois témoin de la charité de saint Alphonse quand il était jeune avocat à Naples. Saint Gérard aimait, lui aussi, à faire la visite de cet asile du malheur. Il allait de lit en lit, exhortant tel malade à la patience, préparant tel autre à la mort. S'il eût assisté le divin Maître en personne, il ne se serait pas montré plus compatissant, ni plus affectueux.

Sa tendre sollicitude s'étendait aussi aux aliénés. Souvent, il allait leur rendre visite, les réunissait pour leur parler de Dieu et les instruire selon leurs capacités, leur apportait des douceurs et des fruits. Dès que ces infortunés le voyaient arriver, ils couraient à lui, et l'entouraient, en criant : « Père, nous voudrions toujours rester avec toi; tu nous consoles ; personne ne nous parle comme toi. » Cet amour que lui témoignaient les aliénés, mit un jour Gérard dans le plus grand danger. Le Saint se disposait à les quitter, lorsque deux d'entre eux le serrèrent dans leurs bras; en disant : « Non, nous ne voulons pas te laisser partir ; tu dois rester avec nous! » Inconscients de leur force, ils le tenaient si énergiquement enlacé que Gérard crut étouffer dans leur étreinte. Heureusement, un autre fou vint à son secours, en criant d'un ton de maître : « Est-ce ainsi qu'on traite notre confesseur ! » et, jouant du poing, il parvint à délivrer Gérard qui était près de défaillir.

La charité de Gérard pour les misères physiques ne lui faisait pas oublier les souffrances de l'âme du pécheur. « Il ne se passait pas de jour, dit Tannoia, qu'il ne prît quelque pécheur dans ses filets. » Avec une finesse d'esprit surnaturalisée par le zèle des âmes, il faisait aboutir à des sujets d'édification ses entretiens, même ceux qui s'engageaient sur les affaires les plus banales. Sa conversation avait un charme irrésistible qui captivait ses interlocuteurs, et les amenait insensiblement aux résolutions pratiques. Quand Gérard avait décidé une conversion, il conduisait le pénitent aux pieds du P. Margotta qui se chargeait du reste.

Le don de discernement des coeurs n'aidait pas peu à ces transformations. Gérard était entré un jour, en compagnie du prêtre don François Colella, dans une boutique où l'on vendait des médailles et des chapelets. Le marchand, pour plaire à ses clients, voulut faire étalage de piété, et porta la conversation sur des sujets de spiritualité. Le Saint, le prenant à part, lui dit quelques mots à l'oreille ; puis, ayant payé son emplette, sortit du magasin, en y laissant don Colella, qui avait encore affaire. Le faux dévot, pâle et suffoqué par l'émotion, dit au prêtre : « Ce religieux doit être un grand serviteur de Dieu. Je suis tout bouleversé ! Il vient de me manifester un péché connu de Dieu seul et de moi. » Il se confessa sans tarder et se convertit sincèrement.

Le regard pénétrant de Gérard discernait aussi les événements éloignés. Le 5 octobre, était mort, à Caposèle, le P. Ange Latessa. Quelques jours après, alors que la nouvelle de la mort n'avait pas eu le temps d'arriver à Naples, Gérard, pendant une récréation qu'il prenait avec le P. Margotta, fut saisi d'une inspiration subite , et s'écria : a Voici qu'en ce moment même est entré dans le paradis notre P. Latessa. » Le 14 du même mois, le Saint rencontra, dans les rues de Naples, un de ses compatriotes de Muro, nommé Pascal ; en l'abordant, il lui dit : « Aujourd'hui, à Muro, vient d'être assassiné l'archiprêtre Coccicone. » Quand la poste arriva à Naples, Pascal reçut une lettre dans laquelle on lui annonçait cet horrible attentat, qui avait eu lieu le jour même où il avait rencontré Gérard.

De telles merveilles ne pouvaient qu'attirer l'attention et l'estime sur le Saint. « Les pieux Ouvriers, les Jésuites, les Oratoriens, avaient de lui, dit Tannoia, une haute idée. Persuadés que l'esprit de Dieu assistait ce bon Frère, ils se réjouissaient de l'avoir auprès d'eux, ils étaient ravis de son humilité, et ne pouvaient se rassasier de l'édification qu'il leur donnait par une vie si modeste, si recueillie, si absorbée en Dieu. » Bientôt les visiteurs assaillirent en foule la maison des religieux. On venait demander à Gérard des conseils et des prières. Plus d'un personnage éminent par sa sainteté ou par son rang dans la société accourut se jeter aux pieds de l'humble Frère pour apprendre de lui les secrets de la perfection.

Le saint religieux souffrait de la haute opinion qu'on avait de lui et essayait par tous les moyens de la démentir. Un soir que, seul au logis, il était occupé aux travaux domestiques, il entendit frapper à la porte. Accourant aussitôt, il se trouva en face d'un valet en grande livrée, qui lui dit : « Madame la duchesse de Maddaloni désire le F. Gérard. » Voyant qu'il n'était pas connu du messager, il fait l'étonné et répond : « Je ne sais vraiment pas pourquoi on recherche ce Frère ! C'est un pauvre niais, à moitié fou. A Naples, on ne le connaît pas encore tel qu'il est! Allez dire cela à Madame la Duchesse. » Or, celle-ci réclamait la présence de Gérard pour obtenir la guérison de sa fille. Elle blâma vivement son serviteur de n'avoir pas amené le religieux qui lui avait fait cette réflexion, car, disait-elle, ce ne pouvait être que Gérard lui-même. Puis, se tournant vers une image de sainte Anne : a Je vous en prie, supplia-t-elle, intercédez pour moi, afin que ma fille reste en vie au moins jusqu'à demain. »

Le lendemain, de bonne heure, la duchesse se rendit à l'église du Saint-Esprit et se mit près de la porte pour attendre le serviteur de Dieu, qui, selon son habitude, devait y venir. Aussitôt qu'elle le vit entrer, elle s'approcha et lui dit : « Obtenez-moi, je vous en prie, la guérison de ma fille ! — Voilà, répondit Gérard en montrant le Tabernacle, celui qui dispense les faveurs et les grâces ; c'est lui qui opère des prodiges, et non pas moi! — Peu m'importe de qui viendra la grâce, reprit la duchesse ; mais je la veux ! » Elle resta à l'église, afin d'assister à la messe, pendant que Gérard, retiré dans un coin, priait avec sa ferveur habituelle. Mais bientôt, un valet de chambre accourut auprès de la duchesse et lui annonça que son enfant était sauvée.

Un nouveau prodige vint porter à son comble la popularité du Saint. Voici comment le P. Landi raconte cet événement : a Par une disposition divine, Gérard passait sur le rivage de la mer, dans un endroit appelé la Pierre du poisson ; il aperçut une petite barque portant plusieurs passagers. Elle ne pouvait aborder, parce que la violence des flots la repoussait du rivage. Le vent soufflait en tempête et redoublait de rage à chaque minute : une catastrophe était imminente. Attirés par les cris des naufragés, les voisins et les parents étaient accourus sur la grève, mais, incapables de leur porter secours, ils allaient voir les malheureux se noyer sous leurs yeux. Gérard est ému par cette détresse ; il rejette son manteau sur son épaule gauche ; s'armant du signe de la croix, il marche sur les flots comme sur la terre ferme ; il saisit la pointe de la barque, et dit : Viens, au nom de la Très Sainte Trinité. » Et il l'amène sur le rivage aussi aisément que s'il eût tiré un morceau de liège flottant sur les eaux. Miracle ! miracle ! » s'écrient tous les assistants. Gérard s'enfuit pour se soustraire à leur enthousiasme. Mais la foule le poursuit de ses cris : « Le Saint ! le Saint ! »

Le nom de Gérard volait de bouche en bouche, et le nombre des visiteurs augmentait chaque jour. Le pauvre Frère en était au supplice. De son côté, le P. Margotta, quelque peu effrayé de cette renommée, redoutait l'intervention des pouvoirs publics. Il écrivit à saint Alphonse pour lui faire part de ses craintes. Alphonse jugea prudent d'éloigner le Frère de la capitale, au moins pour un temps. Il lui envoya donc l'ordre de regagner le couvent de Caposèle.

CHAPITRE XI —Le Père des pauvres. Novembre 1754. — Mars 1755.

La famine de 1754. — Charité universelle. — Multiplication des aliments. — La flûte de l'aveugle. — Extase au mi-lieu des pauvres. — Amour séraphique de la sainte Eucharistie.

En revenant au couvent de la Mater Domini, Gérard y trouva comme supérieur le Père Caione, un pieux et savant religieux, et, de plus, un admirateur des vertus du saint Frère sur lequel il recueillit des notes précieuses en vue de sa future glorification.

Le P. Caione confia à Gérard l'emploi de portier, auquel était attachée une charge bien chère au coeur du Saint : celle de distribuer les aumônes à la porte du couvent. Or, la récolte de l'année 1754 avait été insuffisante, et l'hiver n'était pas encore avancé que déjà la disette faisait sentir ses cruelles étreintes. Le nombre des indigents qui venaient recevoir une aumône ou des aliments à la porte du couvent allait se multipliant de jour en jour. Le Frère Gérard les accueillait avec une tendresse de père, et les secourait largement, sans se demander s'il aurait encore le lendemain de quoi apaiser leur faim.

Il arriva que, parmi ces indigents, plusieurs se présentèrent deux fois à la distribution, ce qui excitait l'indignation et les réclamations des autres. On qualifia même de vol cette manière d'agir. Gérard répondait en souriant : « Laissez faire; Jésus-Christ a bien volé les coeurs. »

Il donnait donc à tous sans exception et sans acception de personne. Si on lui faisait remarquer qu'il fallait agir avec circonspection, afin de ne pas épuiser d'un coup les ressources de la maison : « Non, disait-il, nous devons tout sacrifier pour le pauvre, parce que le pauvre est l'image de Jésus-Christ. » Et par sa confiance héroïque, il força la Providence à le secourir même par des miracles. Témoin le fait suivant, rapporté par le P. Tannoia. Un matin, ayant épuisé le pain à distribuer, Gérard courut à la cuisine; et, profitant de la permission générale que lui avait donnée le P. Caione de secourir les mendiants comme il l'entendrait, il prit sur le menu de la communauté, revenant à la charge, à mesure que s'en présentait l'occasion, si bien que le dîner des Pères et des Frères finit par se réduire à presque rien. « Mais, mon Frère, que faites-vous'? lui crie le cuisinier, et que restera-t-il pour la communauté ? — Dieu y pourvoira », dit Gérard, et, les mains pleines, il court à ses pauvres, laissant murmurer le cuisinier, qui répétait : « Nous verrons comment se terminera cette affaire. » Elle se termina à merveille : au moment de servir le repas de la communauté, le peu que Gérard n'avait pas enlevé s'accrut abondamment; et même, avec les restes, on put faire encore de nouvelles aumônes.

Parmi les nécessiteux de Caposèle et des environs, il y en avait que la honte empêchait de venir avec les autres à la porte du couvent. Gérard usait de toute son habileté pour leur faire parvenir des secours. Il s'efforçait, par tous les moyens en son pouvoir, de soutenir les familles honorables tombées dans l'indigence, de soulager la détresse des veuves abandonnées, de soustraire au péril les jeunes filles sans fortune.

Gérard profitait de ses allées et venues dans la ville pour visiter ses chers malades ; il soulageait leur âme, en la réconfortant par de saints avertissements, et leur corps, en mettant à leur service la pharmacie de la maison. Il avait coutume de dire : « Les pauvres souffrants sont Jésus-Christ visible, comme le Saint Sacrement est Jésus-Christ invisible. » Les malades, de leur côté, l'attendaient comme l'ange du Seigneur. Sa seule présence les consolait et les unissait à la volonté de Dieu.

L'hiver avançait. « Le nombre des indigents, dit le P. Tannoia, augmentait encore dans d'énormes proportions, parce que la neige, tombée en grande quantité, la gelée continuelle et les froids excessifs avaient rendu les ouvriers incapables de se procurer du pain. » On vit alors les affamés, hommes et femmes, enfants et vieillards, au nombre parfois de deux cents, frapper chaque jour à la porte du couvent, pour demander quelque nourriture. Attendri à la vue de tant de misère, le P. Caione appela Gérard et lui dit : « Si ces gens ne sont pas secourus, ils vont mourir. Je n'assigne aucune limite à votre initiative, et je vous laisse toute autorité pour disposer de ce qui est dans la maison. »

Le serviteur de Dieu fit largement usage de ces pouvoirs. Ne pouvant dominer son émotion en voyant ces malheureux, les uns à moitié nus, les autres couverts de lambeaux, il résolut de les défendre le mieux possible contre le froid. Il s'empare de la garde-robe, en enlève tout ce qu'elle renfermait de vieilles soutanes, de manteaux défraîchis, de linge inutilisé; il appelle le tailleur : « Vite, lui dit-il, coupez et cousez, vestons, gilets, chemises. » Ces ressources étant insuffisantes, Gérard distribua encore les vêtements qu'il avait à son usage personnel, et ne garda que sa soutane rapiécée; il était tout heureux de pouvoir, en se privant, venir en aide à quelques malheureux de plus.

Le vent soufflait avec violence, et les pauvres, bien que couverts, tremblaient de froid. Gérard fit allumer, devant la maison, un grand brasier, et à l'intérieur, dans les parloirs, plusieurs poêles (86) afin que les pauvres, se groupant autour du feu, pussent se réchauffer.

A nourrir chaque jour ces deux cents bouches, le grenier de la maison se vidait. Craignant de voir les religieux manquer du nécessaire, le P. Caione dit à Gérard : « Donnez tant que vous voudrez; mais faites que la communauté reste toujours pourvue. — Que Votre Révérence ne s'effraie pas, dit Gérard, car Dieu y pourvoira. — Vous voulez donc des miracles par force ? reprit le P. Caione. Nous verrons si Dieu va se laisser faire ! » Puis, inquiet de la prodigalité du Saint, il alla au grenier, vérifier l'état des subsistances. Sa surprise fut grande, en constatant qu'il regorgeait de froment. Le digne Supérieur, dans un élan de reconnaissance, leva les yeux au ciel pour remercier Dieu; et rencontrant le médecin Santorelli : « Mon cher docteur, dit-il, la stupeur me met hors de moi. Vous savez que la provision de grain était presque épuisée ; je m'en suis plaint à Gérard, il m'a répondu avec confiance : Dieu y pourvoira; et, en effet, je viens de trouver le grenier rempli. Oh ! cher docteur, je rougis devant la prodigieuse vertu et l'étonnante sainteté de ce, Frère. »

Le P. Caione eut l'occasion d'admirer encore davantage l'humble religieux, car le bon supérieur affirme lui-même avoir vu plusieurs fois Gérard porteur de fortes sommes d'argent. D'où venaient-elles ? Elles étaient déposées, disait le Frère, sous forme de rouleaux, dans la petite niche du mur, où il suspendait sa clef.

Outre la multiplication du grain, la divine Providence, pour venir en aide à la charité du Saint, opéra aussi celle du pain. « Ce fut une opinion constante à Caposèle, dit le P. Tannoia, que le pain se renouvelait dans ses mains. » Un étudiant attesta avoir vu de ses propres yeux se remplir de pain les corbeilles, dont Gérard venait de distribuer le contenu.

Un pauvre honteux n'avait pas osé se présenter avec les autres mendiants pour recevoir sa part. Après la distribution, le serviteur de Dieu allait se retirer quand un jeune homme, nommé Théodore Cleffi, lui dit : « Frère Gérard, pourquoi oubliez-vous ce brave homme, qui était riche autrefois ? — Oh ! mon fils, s'écria Gérard, il est venu si tard ! Maintenant j'ai tout donné ! Mais attends, attends... » Il rentra à la maison et en rapporta aussitôt un pain tout chaud, qui ne pouvait avoir été pris au four, car le four était éteint ce jour-là. — Il renouvela ce même miracle en faveur -des deux filles d'un artisan nommé Laurent Miniello, lesquelles étaient arrivées trop tard pour la distribution.

Contraint par cette prodigalité du serviteur de Dieu à pétrir fréquemment, le Frère boulanger étudia le moyen de mettre un frein au zèle de son' confrère de la porterie. L'occasion se présenta bientôt. Un matin, le Saint avait distribué aux pauvres toute la provision de pain, et il n'en restait plus pour la communauté; le boulanger attendit, sans rien dire, -l'heure du repas. A ce moment, il alla trouver le P. Caione et lui dit qu'il n'y avait plus de pain pour les religieux, par la faute de Gérard, qui avait tout donné aux pauvres. On appela le trop libéral distributeur, qui écouta les plaintes sans se troubler et se contenta de répondre : « Que Votre Révérence ait confiance; Dieu y pourvoira! » Puis, se tournant vers le Frère boulanger : « Mon frère, dit-il, allons voir; je suis sûr qu'il y a encore du pain. — Pas un morceau, reprit le boulanger; et, afin que vous ne vous obstiniez pas à croire le con-traire, venez vérifier avec moi. » Quand le boulanger ouvrit la huche, il vit qu'elle était toute remplie. Pendant que le serviteur de Dieu courait à l'église pour remercier le Seigneur, le boulanger se retourna vers le P. Caione, qui arrivait : « Père, s'écria-t-il, notre Frère Gérard est un saint, et moi je l'ai accusé auprès de Votre Révérence ! — Dieu est avec Gérard, répondit le P. Caione; laissons-le donc faire à sa guise; le Seigneur se joue avec lui. »

Un jour de fête, Gérard avait convié tous les indigents à manger du macaroni. Cette invitation amena à la porte du couvent un nombre de personnes beaucoup plus grand que de coutume. Aussi, quand Gérard voulut faire les portions, les Frères qui l'aidaient l'avertirent que le macaroni préparé ne pouvait suffire. Sans se préoccuper de ces avertissements prudents, Gérard distribua des parts abondantes à tous, jusqu'au dernier ; et les assistants purent voir, avec stupeur, que dans le plat que Gérard portait, le macaroni ne diminuait pas; il y en eut même de reste.

Cette ardeur avec laquelle Gérard soulageait les misères corporelles, lui donnait champ libre pour soulager les misères spirituelles. Voyant réunis autour de lui tous ces pauvres, avant de leur rompre le pain, matériel, il les instruisait des vérités de la foi et de leurs devoirs chrétiens. Il avait surtout à cœur de les bien disposer à la confession : aussi, beaucoup d'entre eux,.depuis longtemps éloignés des sacrements, se déterminaient à se jeter, humiliés et contrits, aux pieds du prêtre. Une jeune fille avait trompé depuis plusieurs années le zèle des Pères, leur donnant à croire qu'elle était une âme pure et parfaite, alors qu'elle était engagée dans les plus viles habitudes. Gérard, éclairé d'en haut, lui parla avec tant de force qu'elle sentit son coeur pénétré de componction. Elle se décida à réparer le passé par une confession générale. Depuis ce temps, toujours vêtue de noir, elle devint pour ses compagnes un modèle de vertu.

Il y avait, parmi les mendiants massés devant la porte du couvent, un aveugle nommé Philippe Folcone, qui jouait de la flûte et chantait à ravir. Un jour, le serviteur de Dieu lui demanda de donner à l'assistance un petit concert : « Quel morceau voulez-vous entendre ? dit l'aveugle. — Jouez, dit Gérard :

Il tuo Busto e non il mio

Voglio solo in te, mio Dio.

« Votre plaisir et non le mien, tel est, ô mon Dieu, mon unique désir. »

C'étaient les premiers vers d'un cantique composé par saint Alphonse, et déjà devenu populaire. Au son de cette mélodie, Gérard se mit à applaudir et à sauter de joie, tout en répétant les paroles; et voici que, soudain, il fut soulevé en l'air et resta ravi en extase, les bras étendus et les yeux tournés vers le ciel.

Admirables étaient aussi les transports d'amour que Gérard, à ce moment de sa vie, éprouvait envers son Seigneur caché sous les espèces eucharistiques. « Tout le monde était impressionné, dit Tannoia, de le voir vivement attiré à Jésus, puis prendre son vol et s'élancer vers le tabernacle. » Au pied du Très Saint Sacrement, son visage se transfigurait, et on eût dit qu'il contemplait sans voiles son Dieu bien-aimé. Spécialement pendant la nuit et pendant les heures plus silencieuses de l'après-midi, qu'on a coutume, en Italie, de consacrer au repos, Gérard se tenait devant l'autel, constamment plongé dans l'adoration. Souvent, se croyant seul, il parlait à haute voix avec Jésus-Christ, et, ne pouvant contenir les ardeurs de son coeur, il les épanchait en soupirs et en gémissements si violents qu'il paraissait saisi de délire. Un jour que le P. Caione voulut avoir l'explication de cette attitude étrange en présence du Très Saint Sacrement, Gérard, sans rien répondre, prit la main du Supérieur et la posa sur sa poitrine : « Je sentis, écrivit plus tard le Père, que son coeur battait terriblement, et je ne comprenais pas comment il pouvait supporter une telle violence sans se rompre. »

Le médecin Santorelli voulut, lui aussi, interroger Gérard à ce même sujet. « Ah ! répondit le Saint; si j'étais sur une haute montagne, je voudrais, avec mes soupirs, incendier l'univers entier. » Santorelli attesta, dans la suite, que les palpitations de son coeur étaient telles qu'elles apparaissaient au dehors. « Quand il assistait à la messe, dit un témoin au procès apostolique, son visage devenait comme rayonnant, et l'on voyait que son esprit était concentré dans une suave et bienheureuse extase. » Le P. Tannoia ajoute qu'après la sainte communion Gérard était tout ravi en Dieu et plongé dans son doux Seigneur.

Il ne faut donc pas s'étonner si à cette époque, plus encore que par le passé, on voyait Gérard comme envahi par une force supérieure qu'il ne pouvait dissimuler. D'après la nature des sentiments qui se pressaient en lui, tantôt il poussait des plaintes, tantôt des cris de douleur, tantôt des exclamations de joie. Le P. Caione avait surpris sur les lèvres de .Gérard, priant devant le Très Saint Sacrement, un sourire enchanteur. Il lui en demanda la signification. « Il m'a dit, répondit le Frère, que je suis fou; et moi, je lui ai répondu: Vous êtes plus insensé que moi; vous êtes devenu fou d'amour pour moi ! »

Le médecin Santorelli ayant remarqué que, passant devant le Tabernacle, Gérard hâtait le pas le plus qu'il pouvait, lui demanda pourquoi cette rapidité : « Comment faire? répondit le Saint, plus d'une fois cet amant divin m'a fait des surprises ! » Il faisait allusion aux ravissements, extases, défaillances d'amour que Jésus opérait en lui.

Ces délires d'amour envers Jésus, Gérard les éprouvait aussi envers la Très Sainte Vierge Marie. Santorelli, toujours avide de l'interroger pour pénétrer les merveilles de son coeur, lui demanda s'il aimait la Madone. « Ah ! docteur, dit Gérard, vous aussi vous me tourmentez ? » Puis, avec un accent qui indiquait la stupeur : « Voyez-vous quelle demande il me fait ! Voyez-vous quelle demande il me fait !

Terminons ce chapitre par une déposition du P. Caione, témoin oculaire de tous ces faits, et dont les affirmations revêtent une exceptionnelle valeur : « On voyait Gérard exhaler de son coeur des soupirs enflammés qui auraient attendri des rochers. Je fus contraint de lui défendre ces excès et ces mouvements d'amour, qui lui faisaient pousser des cris dans tous les coins de la maison. »

CHAPITRE XII — Nouveaux miracles. Mars-août 1755.

Miracles à Calitri. — Court séjour à Naples. — Retour à Caposèle. — Le surintendant des constructions. — Interventions miraculeuses. — Le secrétaire de Mgr Nicolaï.

Au commencement du printemps 1755, alors que l'approche des beaux jours rendait la vie et l'espoir aux pauvres affamés, le P. Margotta vint de Naples à Caposèle, où l'appelaient les affaires de l'institut. Il devait reprendre Gérard avec lui dans la capitale. Pendant la longue absence du Saint, sa renommée s'était peu à peu assoupie, et désormais il serait possible pour lui de vivre dans le calme religieux au milieu des agitations de .1a grande ville. Saint Alphonse, ayant accédé au désir exprimé par son procureur général, Gérard quitta le couvent de la Mater Domini, où il venait d'opérer des prodiges de charité, et suivit son ancien supérieur.

Avant d'arriver à Naples, les deux voyageurs firent à Calitri, patrie du P. Margotta, un court séjour, signalé par des faits extraordinaires, que les témoins ont rapportés et que le Père lui-même aimait à raconter.

Le chirurgien D. Jean Cioglia était gravement malade. Le P. Margotta ordonna au Saint de le guérir. Gérard fit un signe de croix et l'infirme recouvra la santé instantanément. Tout le monde criait au miracle, mais Gérard répondit avec calme : « Voilà ce que peut l'obéissance ! »

Le Père lui commanda encore d'aller visiter le frère d'une religieuse, qui était au bord de la tombe. Gérard se rendit chez lui, et, selon sa coutume, fit un signe de croix; le moribond se leva aussitôt.

Les hôtes de Gérard lui donnèrent une paire de souliers neufs, afin de conserver les vieux; et ces vieilles chaussures, dit le P. Landi, « furent, dans la suite, tellement célèbres à Calitri, qu'elles firent, et font encore le tour du pays, où elles opèrent des prodiges ».

Les âmes, plus que les corps, ressentirent le bienfaisant pouvoir du serviteur de Dieu. Une certaine Marie-Candida Strace, soeur de l'archiprêtre d'Andresse, voulait lui manifester ses perplexités de conscience, mais ne se sentait pas le courage de les avouer. « Allons, lui dit Gérard, puisque vous ne voulez pas me parler vous-même, c'est moi qui parlerai » Et il lui révéla point par point les secrets de son âme. Elle fut touchée autant que surprise, et retrouva la paix.

Au monastère des Bénédictines, il y avait une religieuse tellement agitée de scrupules, que jamais personne n'avait pu réussir à la calmer. Elle fut introduite en présence de Gérard qui, sans avoir reçu aucune explication préalable, l'entretint de ses angoisses et lui donna quelques recommandations. La religieuse mit à exécution les conseils du bon Frère et ne tarda pas à se sentir délivrée de toutes ses anxiétés.

Quand le P. Margotta eut achevé les affaires qui le retenaient à Calitri, il reprit, avec son compagnon, le voyage vers la capitale, où les deux religieux arrivèrent dans les premiers jours de mars.

Le retour de Gérard à Naples fut bientôt signalé par un fait où resplendit la divine justice. Les deux biographes du Saint, Tannoia et Landi, racontent que, pour se soustraire à la foule et mieux conserver la paix intérieure, comme il en avait déjà pris l'habitude dès son premier séjour dans la capitale, Gérard avait coutume de passer par une ruelle peu fréquentée. A un rez-de-chaussée habitaient deux femmes de mauvaise vie qui se moquaient de lui, en le voyant s'avancer dans une attitude recueillie. Un jour, elles s'enhardirent au point de courir après lui en jouant l'une du tambour de basque, l'autre d'une guitare, et en chantant des obscénités. Devant cette effronterie, Gérard, pris d'un saint zèle, se redressa et dit d'un ton sévère « Ainsi donc, vous ne voulez pas en finir et vous voulez attirer sur vous le châtiment de Dieu ? » Il avait à peine prononcé ces paroles que, frappée par une main invisible, l'une des deux misérables, sans doute la plus coupable, tomba à terre en criant : « O Madone, je meurs ! » Espérons que ce cri d'appel vers Marie, le refuge des pécheurs, lui aura obtenu miséricorde; mais la malheureuse était déjà au tribunal de Dieu.

Le P. Tannoia rapporte un autre fait qui montre combien Gérard, bon pour les :vrais pauvres, était impitoyable pour les fourbes. Un homme, plus paresseux qu'indigent, feignait de se traîner à grands efforts sur ses béquilles, et avait choisi son poste près du couvent, afin de s'approprier les aumônes des passants; il tâchait de les attendrir en leur montrant ses jambes entourées de chiffons et de bandelettes. Gérard l'avait déjà plusieurs fois, mais inutilement, averti de mettre fin à ce métier frauduleux. Un jour, enflammé d'une sainte indignation, il lui arracha les linges hypocrites : « Menteur, lui cria-t-il, si tu ne veux mourir damné, cesse de tromper Dieu et le prochain. » Aussitôt, le prétendu boiteux lâcha ses béquilles, et prit la fuite de manière à ne laisser aucun doute sur la solidité de ses jambes.

Au mois de mai 1755, Gérard eut l'ordre de partir avec les Pères pour une mission à Calitri. Ce fut une joie dans ce pays d'apprendre l'arrivée du Saint. Le souvenir de son passage au mois de mars était resté gravé dans l'esprit et le coeur de tous. « Dans cette mission, écrit le P. Tannoia, il travaillait comme mille. Prophéties, conversions, pénétration des coeurs, étaient des faits quotidiens. Les Pères n'avaient pour besogne qu'à s'émerveiller de l'émotion et du repentir des pécheurs, et à les disposer à la confession sacramentelle. »

Après la mission de Calitri, Gérard rentra au couvent de Caposèle, qui devait être le dernier témoin des merveilles de sa sainte vie.

Il y arriva au commencement de juin. A cette époque, on venait d'entreprendre dans le couvent de nouvelles constructions. Le P. Caione confia aussitôt à Gérard la surintendance des travaux, tâche que le Saint accepta volontiers, car il espérait y trouver des occasions nombreuses de pratiquer l'obéissance et l'humilité.

Loin de se prévaloir de son titre de « surintendant », le Frère se montrait, au contraire, le plus laborieux des ouvriers. « Ce n'était pas, dit Tannoia, qu'il se désintéressât de la surveillance ou du commandement; mais, parmi tous les travailleurs, il était le premier à la besogne, si dure qu'elle fût. On le voyait partout : à la carrière de sable, au four à chaux, dans les rues de Caposèle, où, jusque dans la nuit, il enrôlait des manoeuvres. Il ne se donnait aucune relâche. »

Les travaux battaient leur plein, quand le P. Recteur appela Gérard, et lui déclara qu'il n'avait plus d'argent pour continuer les constructions.

« Père, dit Gérard, faites une supplique à Jésus au Très Saint Sacrement. » Le Supérieur agréa le conseil, et formula, dans les termes les plus touchants, une lettre qu'il remit à Gérard pour que le bon Frère la fît parvenir à son adresse. Le « surintendant » la prit, s'en alla tout droit à l'église et déposa la missive sur l'autel ; puis, avec sa confiance simple et naïve, il frappa à la porte du tabernacle, en disant : « Seigneur, voici une demande que nous vous présentons ; à vous maintenant de répondre. » Or, le jour arrivait où il fallait payer les ouvriers. Gérard avait passé la nuit du vendredi prés du Très Saint Sacrement, priant avec ferveur, pour obtenir du Seigneur une réponse favorable. A l'aube, il retourne de nouveau frapper au tabernacle. Il supplie, il insiste ; il rappelle à Jésus qu'étant le père des pauvres, il ne doit pas oublier ses enfants. O admirable efficacité de la confiance des saints! Avant même d'avoir descendu les degrés de l'autel, il entend sonner à la porte. Il y court, et trouve deux sacs de monnaie, qu'une main inconnue avait déposés sur le seuil. Gérard s'empare de l'envoi du ciel et court joyeux le remettre au Père Caione.

Les constructions avançaient peu à peu, et le couvent prenait l'aspect et les proportions sous lesquelles il apparaît encore aujourd'hui. En vérité, Gérard a accompli une oeuvre gigantesque, non par ses dimensions, qui sont ordinaires, mais par le miracle qui a présidé à son exécution; ces murs ont été bâtis par les plus pauvres des religieux, dans ce pays déjà épuisé par une longue famine, et payés, on peut le dire, sans argent et par un miracle continuel.

Le surintendant des travaux tirait, de temps à autre, quelques lettres de crédit sur la Providence, qui faisait toujours honneur aux engagements contractés en son nom par son serviteur. Cependant, le saint Frère, tout en vaquant à ses occupations matérielles, était encore plus attentif aux intérêts des âmes qu'à l'alignement des constructions. C'est ainsi qu'il eut l'occasion d'arrêter au bord du gouffre éternel un pauvre malheureux qui allait s'y précipiter.

Le 19 juin, Mgr Joseph Nicole, archevêque de Conza, vint passer quelques:jours au couvent de Caposèle. Le sanctuaire de la Mater Domini était le plus célèbre des pèlerinages de l'archidiocèse : aussi, les Rédemptoristes, qui le desservaient, étaient-ils assurés de l'affection et du dévouement de leur archevêque. Celui-ci, grand bienfaiteur du couvent, désirait visiter les constructions, auxquelles il s'intéressait vivement, parce qu'il les avait puissamment encouragées de ses paroles, et surtout de son argent. Les Pères l'accueillirent avec joie et lui firent fête.

Parmi les personnes qui accompagnaient l'Archevêque, en remarquait un laïc d'un caractère aimable, qui remplissait auprès de Monseigneur les fonctions de secrétaire. Cet homme était venu de Rome. Son habileté dans les affaires et sa réputation de vertu, lui avaient valu le poste délicat qu'il occupait. Pendant que la communauté présentait ses hommages à son hôte vénéré, Gérard, toujours attentif à la gloire de Dieu et au salut des âmes, jeta les yeux sur ce personnage admiré de tous, et pénétra les ténèbres de cette conscience, où s'étaient accumulés les péchés. Il fallait d'abord gagner la confiance du secrétaire. Gérard s'étudia à le rencontrer souvent et lui parla chaque fois avec amabilité. Il riait de ses plaisanteries et répondait gracieusement à ses traits d'esprit. Enfin, saisissant un moment opportun, le Saint l'embrassa affectueusement. Cette marque d'amitié sembla déterminer dans l'esprit du malheureux un premier mouvement de conversion. Il ne goûtait plus un instant de repos. Pour calmer ses inquiétudes, il recherchait la compagnie de Gérard et ne pouvait plus se séparer de lui. Il était temps de profiter de ces bonnes dispositions. Gérard tira le malheureux pécheur à l'écart, se jeta à ses pieds, les larmes dans les yeux, et lui dit : « Mon cher ami, je ne puis comprendre comment vous pouvez être aussi gai, quand votre âme est dans la disgrâce de Dieu. Vous ne pouvez me nier que vous êtes marié; votre femme est à Rome; vous l'avez abandonnée pour avoir vos coudées franches. Pourquoi faites-vous croire faussement que vous êtes libre de tout lien, pour garder votre situation? »

Gérard continua sur ce ton, précisant à cet homme les plus petits détails de son inconduite depuis son départ de Rome, énumérant les années et les mois qu'il avait passés dans ce malheureux état, sans penser à Dieu, sans se préoccuper de son âme et de son salut. En voyant sa conscience ainsi dévoilée, le pauvre pécheur, confus et repentant, se mit à verser un torrent de larmes, se jeta aux pieds de Gérard en avouant ses fautes, et le supplia de l'aider de ses conseils et de ses prières. Gérard sentit que l'humiliation avait été assez profonde; il fallait maintenant rendre courage à cette âme abattue. Alors le Saint exalta la miséricorde de Dieu, dont la bonté ne rejette jamais le criminel, même le plus coupable, s'il se repent sincèrement. Puis, comme conclusion pratique de ce long entretien, Gérard, désireux de voir l'infortuné régler au plus tôt les affaires de sa conscience, le conduisit au P. Fiocchi, que la présence de l'Archevêque avait fait venir d'Iliceto à Caposèle.

Le nouveau converti raconta en détail au bon Père quels avertissements le Saint venait de lui donner, et se confessa avec une grande douleur.

Réconcilié avec Dieu, le pénitent désira recevoir dès le lendemain la sainte communion. Il prenait déjà le chemin de l'église, quand Gérard, le rencontrant, lui demanda où il allait : « Je vais communier, dit le secrétaire. — Et tel péché que vous avez oublié d'accuser ? » demanda Gérard, qui voulait dans son converti une conscience parfaitement purifiée. « Allez le confesser, et revenez alors dans une paix plus profonde recevoir Jésus-Christ. » Le pénitent retourna auprès de son confesseur; puis, ayant reçu une seconde absolution, il s'approcha de la sainte Table.

Le changement fut radical chez le nouveau converti, et chacun put remarquer sa gravité, son attitude recueillie et sa piété. Cette transformation subite surprit l'entourage de l'Archevêque; le prélat, bientôt informé, fit venir auprès de lui son secrétaire et lui demanda l'explication de ce changement. Le pauvre homme fondit en larmes et ne sut que répéter ces paroles de la Samaritaine : « Venez et voyez celui qui m'a révélé tous mes égarements. » Puis, la première émotion passée, il n'hésita pas, tant son repentir était sincère, à manifester à l'Archevêque l'état malheureux dans lequel il avait vécu jusque-là et par quel miracle le Frère Gérard l'avait tiré de l'abîme.

Il ne tarda pas à retourner à Rome, pour y rejoindre sa famille, et vivre dans la pénitence et la pratique des vertus chrétiennes. Dans l'ardeur de sa reconnaissance, il publia par toute la ville la sainteté et les miracles de Gérard. D'éminents prélats se redisaient avec admiration les récits merveilleux de l'ancien secrétaire. Un cardinal voulut s'entretenir avec le serviteur de Dieu et le présenter au Souverain Pontife. Il écrivit dans ce but à l'archevêque de Conza. Mais quand sa lettre parvint à Mgr Nicolaï, Gérard avait quitté ce monde.

Mais avant de le rappeler à lui, Dieu répandait sur cette âme humble et droite, d'une main toujours plus généreuse, les dons les plus merveilleux.

CHAPITRE XIII — Dons surnaturels.

Empire sur la création. — Science infuse. — Bilocation. —. Don de se rendre invisible. — Un repas préparé par les anges.

AUTREFOIS saint François d'Assise s'adressait, ., dans sa foi débordante, même aux êtres privés d'intelligence pour leur parler du Créateur. Il aimait, disait-il, sa « soeur » l'eau, parce qu'elle est pure ; il avait chanté le soleil, qui lui rappelait le grand foyer de l'amour; il convoquait ses « frères » les oiseaux, à venir se grouper sur les branches voisines, sur ses épaules même, pour écouter de sa bouche les louanges de Dieu.

L'âme de Gérard vibrait au même souffle que celle de François. Comme le grand fondateur, l'humble Frère jouissait d'une intimité naïve avec les créatures. Dans les oeuvres il contemplait l'auteur ; pendant les nuits angoissées, au temps de la calomnie, Gérard cherchait dans la voûte étoilée les consolations que la terre lui refusait. Chaque jour cet amour de la nature, cette tendance à considérer le divin dans les êtres devenait chez lui un sentiment plus vif et plus absorbant. Une petite fleur sur le bord du chemin, un papillon aux ailes dorées, un oiseau qui fendait l'air, le plongeaient dans le ravissement. Les prosaïques travaux de la bâtisse n'arrêtaient pas l'élan de cette poésie qui faisait le fond de son âme; ils semblaient, au contraire, lui mettre sous les pieds des échelons qui lui servaient à monter vers les cieux. Aussi, les éléments respectaient le Saint, comme le prouve le fait suivant.

Un jour, le P. Caione avait chargé Gérard de différentes commissions dans Caposèle pour des affaires relatives à la construction. A peine le Frère s'était-il mis en route qu'un violent orage se déchaîna ; la pluie tombait à torrents, accompagnée d'éclairs et de coups de tonnerre. Le supérieur, qui connaissait l'héroïque obéissance de Gérard et savait qu'aucune intempérie ne l'arrêterait dans l'accomplissement de sa tâche, envoya aussitôt quelqu'un pour le rappeler. Le messager rejoignit, à peu de distance du couvent, Gérard, qui cheminait avec calme et tranquillité : cette pluie battante avait laissé le Saint complètement sec.

Un autre jour, Gérard s'entretenait près du couvent de la Mater Domini, avec deux ou trois étrangers, parmi lesquels son ancien maître de Muro, le tailleur Vito Mennona. Pendant qu'ils devisaient ensemble des souvenirs du passé, leurs yeux contemplaient le ravissant paysage qui s'étalait devant eux : une riante vallée, bordée par une montagne pittoresque et boisée. Soudain, ils aperçoivent, sur une des routes voisines, un jeune homme à cheval, accourant à toute vitesse. La bête avait pris peur, et, résistant à tous les efforts du cavalier, elle s'élançait à bride abattue dans la direction des ravins qui bordaient le chemin. A ce spectacle, les compagnons de Gérard, terrifiés, s'écrient : « Il est perdu! » Mais le Saint, étendant la main vers l'infortuné, dit : « Vierge Sainte, secourez-le ! » Puis, se tournant vers les assistants : « Il tombera, ajoute-t-il, mais il ne se fera pas de mal. » Au moment même où Gérard prononçait ces paroles, le cheval, effrayé sans doute par l'abîme, s'arrêta court sur le bord du précipice. La secousse désarçonna le jeune homme, qui mordit la poussière ; mais aussitôt, il se releva sain et sauf, et reprit son voyage.

Un don que nous avons admiré chez notre Saint dès le début de sa vie religieuse, se manifesta avec un nouvel éclat dans les derniers mois de sa vie : le don de la science infuse. « Les savants du monde, écrit le chanoine Camille Bozio, recteur du séminaire de Conza, se trouvaient muets et confondus devant le serviteur de Dieu. Les plus grands théologiens étaient plongés dans la stupeur en conversant avec lui. Sur ses lèvres, les mystères les plus obscurs s'éclaircissaient; il éclipsait tous les docteurs et tous les savants. »

D. Joseph de Lucia, alors étudiant au couvent de Caposèle, voulut en faire l'expérience. Il entama avec Gérard une conversation sur des matières théologiques et resta stupéfait de ses réponses précises et lumineuses ; dans son enthousiasme, il déclara qu'il n'aurait pu entendre de plus belles paroles de la bouche même d'un Père de l'Eglise.

Non content d'édifier les autres en leur apprenant les merveilles de Dieu, Gérard leur communiqua parfois la science que le ciel avait infusée dans son esprit. « Un prêtre très digne de foi atteste, dit le P. Tannoia, qu'il ne pouvait comprendre certaines phrases métaphoriques dans un ouvrage de Mgr Palafox. Le Saint lui fit sur le front un signe de croix, en disant : « Lisez maintenant, au nom de la Très Sainte Trinité. » Le prêtre ouvrit le livre : à l'instant, il se sentit illuminé intérieurement sur les points restés obscurs jusqu'alors pour lui, et en demeura enthousiasmé.

« Ces choses-là ne sont pas pour vous », dit un jour le Frère au P. Donato Spicci, qui essayait d'approfondir, dans la vie de la vénérable Soeur Marie Crucifiée, un chapitre sur l'état de solitude intérieure au Calvaire. « Et pourquoi, dit le prêtre, ces choses ne sont-elles pas pour moi? Après tout, ce n'est pas de l'hébreu. — Allons, reprit Gérard, lisez et expliquez-moi ce que, dans son extase, a entrevu la Sainte ». Le digne ecclésiastique, après avoir parcouru le passage, dut avouer qu'il ne comprenait rien. Alors Gérard lui fit un signe de croix sur le front ; puis, l'interrogeant de nouveau, il constata que, cette fois, le prêtre avait pénétré le sens des paroles mystiques.

Pendant que le Saint révélait en son âme des profondeurs de science qu'on n'y aurait jamais soupçonnées, son regard, plus perçant que jamais, scrutait les coeurs et dévoilait les consciences.

Un jeune homme, nommé Nicolas Benincasa, souffrait d'un mal de poitrine. Conversant un jour avec Gérard, cette pensée lui vint à l'esprit : « Pourquoi ce Frère qui fait tant de miracles pour les autres, ne prie-t-il pas Dieu de me délivrer de cette douleur? — Et que dis-tu? s'écria Gérard. Je ne prie pas Dieu pour toi? Tu fais erreur. Dieu ne veut pas que tu aies la santé, parce que, mon fils, tu n'es point pour ce monde. » Peu de temps après, le jeune homme mourut.

« Qu'êtes-vous venue faire ici ? » dit-il un jour à une jeune fille, au moment où il la voyait sortir de l'église. — « Me confesser, répondit-elle. — Je le sais ; mais vous n'avez pas reçu le sacrement de pénitence; car vous avez caché tel péché par fausse honte. » La jeune fille, confuse et repentante, retourna au saint tribunal et répara ses sacrilèges.

Au cours des exercices spirituels que les Pères donnaient dans le couvent, Gérard rencontre un des retraitants, François Mugnone : « François, avez-vous fait une bonne confession ? — Je crois que oui. — Eh bien ! je vous dis que non. Ne voyez-vous pas celui qui se tient là derrière vous? » François se retourne et aperçoit un démon. Pris d'épouvante, il court se jeter aux pieds du prêtre et revient, cette fois, en grâce avec Dieu.

A une personne qui feignait d'être obsédée, Gérard dit un jour : « Vous jouez cette comédie pour un motif que vous ne voulez pas avouer. Si vous ne cessez, je vous dénonce, à votre plus grande honte. » Aussitôt, la prétendue obsession prit fin.

Pendant que Gérard était retenu au couvent par la surveillance des travaux, on l'appela de différents côtés auprès des personnes qui réclamaient son secours. Pour satisfaire sa charité, il fallait que Dieu lui donnât plus d'une fois le pouvoir de se trouver en deux endroits, et d'accomplir au dehors son ministère sans interrompre ses fonctions dans l'intérieur de la communauté.

Dans la famille De Gregorio, à Lacédonia, un domestique, tombé gravement malade, répétait en se sentant mourir : « O mon Frère Gérard, où êtes-vous? pourquoi ne venez-vous pas me secourir? » Or, voici que la porte s'ouvre, et le serviteur de Dieu entre. « Tu m'appelles, dit-il, je viens ; aie confiance en Dieu et tu seras rendu à la santé. » Puis le malade ne vit plus rien, mais il était guéri.

Un jour que le Saint ne recevait pas de réponse de Muro sur des affaires pressantes qui intéressaient la gloire de Dieu, il dit : « Il faut que j'y aille demain. » En effet, on le vit le lendemain à Muro, ainsi que l'attesta Lorenzo di Maio, homme digne de foi ; et, d'autre part, on constata sa présence au couvent de Caposèle.

Un autre jour, le P. Margotta assurait au médecin Santorelli qu'on avait vu Gérard en extase devant le Très Saint Sacrement exposé dans l'église des Franciscaines, une nuit durant laquelle il n'avait certainement pas quitté sa cellule.

La vie de quelques saints, surtout des grands amants de l'Eucharistie, nous apprend qu'ils furent favorisés du don de se rendre invisibles. Notre saint Frère, sans cesse entouré de prêtres et de laïcs, ne pouvait se recueillir en Dieu comme il le voulait. L'ami divin qui, au Saint Sacrement, se cache à toits les regards, permit plusieurs fois à Gérard de se soustraire par un miracle aux visites et aux recherches des hommes. — Le matin d'un jour de retraite, on le cherchait à la sacristie, dans sa cellule, dans les différents endroits du couvent, et on ne le vit nulle part. Survint le médecin Santorelli. « Ne vous inquiétez pas, dit-il, Gérard sortira bien de sa retraite au moment de la communion. » En effet, il parut tout à coup s'avançant vers la sainte table. Interrogé ensuite par son supérieur sur ce qui s'était passé, le saint Frère répondit : « Craignant d'être distrait dans ma retraite, j'ai demandé à Jésus la grâce d'être invisible. » A Santorelli qui, à son tour, l'accabla de questions, il finit par dire en souriant : « C'est que quelquefois je me fais tout petit. »

Tous ces faits extraordinaires remplissaient d'admiration les hôtes du couvent. Leur étonnement fut porté à son comble, un jour que les Pères, les hôtes et probablement l'archevêque de Conza lui-même, en arrivant au réfectoire pour prendre le repas de midi, trouvèrent la table abondamment servie de plats inconnus mais exquis Mes heureux convives goûtèrent la cuisine des anges. Ce jour-là, Gérard, désigné pour remplir l'office de cuisinier, s'était attardé, après sa communion, aux pieds d'un crucifix. Là, ravi en extase, il avait oublié de préparer le dîner. L'heure du repas approchait, et Gérard n'avait pas encore paru. On le cherche, et on le voit sortir de l'oratoire le visage enflammé. Un Frère s'écria avec effarement : « Gérard, qu'avez-vous fait? l'heure du repas va sonner et les portes de la cuisine n'ont même pas été ouvertes. — Homme de peu de foi, répliqua le Saint, et les Anges qu'ont-ils à faire? » On donne le signal du dîner, la communauté se rend à table et Gérard leur offre des mets si succulents que jamais jusque-là, ni Frères ni Pères n'en ont goûté de pareils. Ce trait rappelle saint Isidore le laboureur, dont les anges guidaient la charrue pendant qu'il priait à l'église ; ou encore sainte Zite, l'humble domestique de Lucques, que les anges suppléaient autour de son fourneau, quand elle s'attardait auprès du Très Saint Sacrement.

CHAPITRE XIV — Aux prises avec la maladie. Août 1755.

Une prière héroïque. — Prodiges à Senerchia, à Oliveto. — Symptômes alarmants. — La famille Salvadore. — Guérison de Don Dominique Sassi. — La famille Pirofalo.

L'ARCHEVÊQUE de Conza avait pris grandement à coeur la construction du couvent de la Mater Domini. Il désirait la voir s'achever rapidement, et à son départ de Caposèle, il laissa au P. Caione un subside de trois cents ducats prélevés sur ses revenus personnels ; il adressa, en outre, une lettre circulaire au clergé et aux fidèles de son diocèse pour les engager à contribuer par leurs aumônes à cette entreprise, qui devait tant contribuer à la gloire de Dieu et à l'avantage commun des fidèles. De plus, l'archevêque conseilla au Père recteur d'envoyer deux de ses religieux pour recueillir les dons des fidèles. Le P. Caione eut aussitôt la pensée de désigner Gérard pour cette fonction de quêteur ; mais il avait des inquiétudes sur la santé du Frère. Gérard présentait, en effet, les symptômes de la phtisie, et le P. Caione savait que le Saint avait demandé cette maladie à Dieu. C'était au F. Janvier Rendina, l'un de ses plus intimes amis, que Gérard avait révélé son héroïque prière. « Sais-tu, lui dit-il en le rencontrant, ce que j'ai sollicité de Jésus-Christ? C'est de mourir phtisique et abandonné de tous. » Peu de jours après, au cours d'une entrevue avec le médecin Santorelli, il lui dit : « Docteur, vous ne savez pas que cette année-ci je mourrai de la phtisie? — Et vous-même, comment le savez-vous? — J'ai demandé cette grâce à Jésus-Christ. — Mais, pourquoi la phtisie ? — Parce que, mourant poitrinaire, je mourrai à moitié abandonné. La communauté, malgré sa vive charité pour les malades, ne pourra rester toute entière à m'assister pendant une maladie aussi longue, et vous-même, docteur, vous défendrez aux religieux de m'approcher, par crainte de la contagion. »

Aussi, au milieu du mois de juillet, le P. Caione, le voyant si décharné, hésitait à le laisser partir. Toutefois, sachant par expérience que le Saint était obéissant jusqu'au miracle, il lui mit la main sur le front, et dit mentalement : « Je veux, au nom dé la Très Sainte Trinité, que vous vous portiez bien et que vous alliez faire la quête. » Gérard se prit à rire. r Pourquoi riez-vous? dit le Père. — Je ris parce que Votre Révérence me parle tout en ne me parlant pas. Elle commande que je me porte bien et que j'aille faire la quête. Hé bien ! je veux accomplir la sainte obéissance. »

Rassuré par cette réponse, le Père lui assigna, comme compagnon, le F. François Fiore, et tous deux partirent pour leur laborieuse tournée.

Ils s'arrêtèrent d'abord à Sénerchia, où les habitants étaient bien en peine pour transporter, du sommet d'une montagne, une poutre pesante qui devait soutenir la toiture de l'église paroissiale, alors en construction. Dès que Gérard apparaît, on accourt à lui; on lui expose la situation, en le suppliant d'y porter remède. Courage, répond Gérard, la maison est à Dieu, il pensera à la manière de la faire terminer. Allons à la montagne. » Une foule immense le suit, anxieuse ; Gérard lie la pièce de bois avec une corde, et, après avoir invoqué à genoux le secours du ciel, il dit : Au nom de la Très Sainte Trinité, je te commande, créature de Dieu, suis-moi. » Et au grand étonnement de tous, il tira le madrier derrière lui, comme s'il se fût agi d'une paille. Ce miracle, — est-il besoin de le dire ? — assura le succès de la quête.

De Sénerchia, Gérard écrivit à Don Ange Salvadore , archiprêtre d' Oliveto , pour lui annoncer sa venue, vivement désirée par le digne ecclésiastique. Gérard arriva tout harassé de fatigue, mais ne parut pas au repas. On l'attendit quelque temps, mais en vain. Intrigué, l'archi-prêtre alla regarder par le trou de la serrure, et vit le saint Frère, soulevé au-dessus du sol et ravi en extase. Surpris et ému, Don Salvadore ne voulut pas troubler les colloques intimes de Dieu avec son serviteur. Il se retira quelque temps ; mais Gérard resta toujours dans la même position. Alors, l'archiprêtre appela les gens de la maison pour leur faire contempler ce spectacle : tous versèrent des larmes de joie, à la pensée que leur toit abritait un Saint.

Enfin, Gérard revint à lui et sortit de sa chambre. On se mit à table, bien que l'heure du repas fût passée depuis longtemps. Le céleste reflet de l'extase brillait encore sur les traits de Gérard, et les convives ne retinrent qu'à grand' peine leurs pleurs et leurs sanglots.

D'Oliveto, le Saint se dirigea vers Contursi et Auletta. Dans cette dernière ville, il fut appelé auprès d'une jeune fille toute paralysée et incapable d'aucun travail. En l'abordant, Gérard lui fit un signe, en lui disant : « Viens ici, mon enfant ; viens. » Elle se lève et s'approche de lui d'un pas leste, comme si elle n'avait jamais eu de mal. « Miracle ! Miracle ! » crient les témoins de cette guérison. Gérard, effrayé de leurs acclamations, court se cacher dans la maison du prêtre Raphaël Abbondati. La foule le suit en criant plus fort : « Le Saint ! le Saint ! » Gérard trouve moyen de s'échapper par une porte secrète et se réfugie à Vietri di Potenza.

Des merveilles opérées parle Saint à Vietri, on ne connaît de source sûre qu'une prophétie. Une femme, d'une réputation douteuse, se présenta à lui et lui demanda, non sans une pointe de moquerie, une image de la Madone. « En voici une, dit Gérard ; mais préparez-vous à la mort, car vous n'avez plus que peu de jours à vivre. » Cette personne retourna chez elle et y fut saisie d'une forte fièvre. Elle tint compte de l'avertissement du Saint et se confessa. Quatre jours après, elle était morte.

De Vietri, il partit dans la direction de San Grégorio, où il logea dans la maison de l'archiprêtre Robertazzi. Dans cette ville, Gérard put jouir d'une certaine tranquillité, parce qu'il n'y était pas encore connu. Aussi, retiré dans sa chambre, les yeux tournés vers le ciel, il s'écriait avec un accent de profonde reconnaissance : « Je vous remercie, ô mon Jésus, je vous remercie! »

Trois ou quatre jours après son arrivée à San Grégorio, Gérard fut pris d'une violente hémorragie. Il retourna à Oliveto, d'où il écrivit à son recteur : « Je fais savoir à Votre Révérence, qu'étant à genoux dans l'église de San Grégorio, j'ai été pris d'un grand vomissement de sang. Je me rendis en secret chez un médecin et lui racontai ce qui m'était arrivé. Il m'assura plusieurs fois que le sang ne venait pas de la poitrine, mais de la gorge ; il me fit observer que je n'avais ni fièvre, ni douleurs de tête et m'affirma à diverses reprises et avec insistance que ce n'était rien. Il me fit une saignée à la tête sans que j'en ressentisse aucune gêne.

« Hier soir, arrivé à Buccino, au moment de me coucher, jé fus pris de ma toux .habituelle, accompagnée de crachements de sang, analogues à ceux de la veille. On fit appeler les médecins qui m'ordonnèrent des remèdes et me pratiquèrent une saignée au pied. Les vomissements ne m'ont occasionné aucune douleur dans la poitrine. Aussi, les docteurs m'ont-ils répété que le mal n'était pas dans les poumons. Toutefois, ils m'ont conseillé de quitter, dès le lendemain, l'air un peu trop dur de Buccino et de me retirer à Oliveto, ce que je fis ce matin même. Ils me disaient que, non seulement je trouverais ici un climat plus doux, mais encore, ajoutaient-ils, je pourrais consulter un célèbre médecin, le docteur Don Joseph Salvadore. Je ne l'ai pas rencontré chez lui, mais M. l'Archiprêtre me dit qu'il doit rentrer ce soir.

« J'avertis de tous ces détails Votre Révérence, pour savoir ce que je dois faire. Si vous voulez que je continue la quête, je la continuerai sans inconvénient, car, actuellement, je me sens la poitrine moins fatiguée qu'au temps où je séjournais à la maison. La toux s'est calmée. Envoyez-moi des ordres formels, et advienne que pourra. »

Cette lettre jeta toute la communauté de Caposèle dans l'affliction, et le P. Caione, après avoir recommandé le malade aux prières du peuple assemblé dans l'église, lui écrivit de rester dans la famille Salvadore jusqu'au moment ott il se sentirait en état de reprendre son voyage, et de prendre toutes les précautions que l'archiprêtre et son frère, le docteur Don Joseph, jugeraient opportunes.

Soudain, arriva à Oliveto le F. François Fiore ; il s'était séparé de Gérard pour quêter de son côté. Une fièvre ardente le consumait, et il dut se mettre au lit sans même pouvoir monter l'escalier pour rendre une courte visite à Gérard. Quand le Saint apprit l'arrivée de son compagnon, il lui fit dire par le médecin, Don Joseph, de se débarrasser de la fièvre et de venir le trouver : « J'obéirai », dit le F. François ; et il se rendit aussitôt près de Gérard. Celui-ci, se tournant vers le médecin, lui dit : « Tâtez-lui le pouls. » Don Joseph constata que la fièvre avait disparu. A ceux de la maison qui exprimaient leur admiration, Gérard répondit : « Mes amis, qu'avez-vous à m'admirer? Croyez-moi : c'est l'obéissance qui a tout fait. ,

Le même jour, il guérit d'une forte fièvre dame Rosa, soeur de l'archiprêtre, en prononçant ces simples paroles : « Ce n'est rien. » A la même heure, sans quitter Oliveto, Gérard guérit à Caposèle un homme de cette ville, Etienne Masi, en priant pour lui ; il venait de recevoir une lettre de son fils qui lui demandait cette faveur.

Aussi, la famille Salvadore, tout en pleurant sur les souffrances de Gérard, ne pouvait assez remercier Dieu d'avoir été digne d'héberger ce Saint à miracles.

Mais le prodige qui, durant là maladie de Gérard, excita dans Oliveto la plus grande stupéfaction, fut la guérison du prêtre Don Dominique Sassi.

Depuis sept ans, celui-ci était frappé d'une aliénation mentale qui l'empêchait de célébrer la sainte messe. Toujours renfermé dans sa chambre, étendu sur un lit, il blasphémait comme un obsédé, et semblait livré aux horreurs du désespoir, lui dont la conduite avait toujours été irréprochable. En vain l'avait-on conduit dans de pieux sanctuaires, en particulier au pèlerinage de la Mater Domini à Caposèle : il était dans les desseins de Dieu de réserver cette guérison à son serviteur Gérard.

La famille Salvadore supplia son hôte d'intercéder auprès du ciel pour obtenir le soulagement de ce malheureux. « Et que puis-je faire, moi », répondit d'abord le Saint; mais, réflexion faite, il promit de prier à cette intention. Le lendemain, à l'insu de tous, il se rend en toute hâte chez Don Dominique, et entre dans sa chambre sans avoir été remarqué. Le pauvre aliéné, en apercevant cet étranger, se met à pousser des hurlements mêlés d'atroces imprécations. Gérard s'approche, lui fait un signe de croix sur le front et lui dit : « Lève-toi et joue. Puis, il le fait asseoir au clavecin, où ils chantent ensemble les litanies de la Sainte Vierge. Cette musique et ce chant attirèrent les gens de la maison qui, remplis de stupeur, trouvèrent le prêtre délivré de sa folie, l'esprit en repos et doux comme un agneau.

Le serviteur de Dieu, en se retirant, signifia à Don Dominique de s'abstenir, jusqu'à nouvel ordre, de célébrer la messe ; mais il pourrait, en attendant, recevoir la sainte communion. Le lendemain soir, pendant qu'il soupait chez ses hôtes, Gérard interrompit tout à coup la conversation et dit « Demain, Don Dominique doit célébrer le divin sacrifice ; je vous invite à vous approcher de la sainte Table. a Les convives lui promirent tous d'une seule voix. Depuis ce jour, Don Dominique offrit sans interruption les saints mystères. Si parfois surgissaient en lui quelques scrupules, reste de sa maladie passée, ils s'évanouissaient quand l'archiprêtre lui commandait de célébrer au nom du Saint. Le peuple, en se rendant, chaque matin, à cette messe, avait coutume de dire : « Allons voir le miracle du Frère Gérard. »

Ce prodige ne fut pas le dernier que Dieu opéra à Oliveto par l'intercession de son serviteur. Un petit garçon, Jean Salvadore, neveu de l'archiprêtre, revenait à la maison, tenant en main un oiseau qu'il avait abattu au tir à l'arc. Gérard, qui aimait beaucoup toutes les créatures, parce qu'elles lui rappelaient leur auteur, prit l'oisillon, le caressa et lui rendit la liberté. Mais l'enfant entra dans une violente colère, pleurant, criant, réclamant qu'on lui rendît l'oiseau. Pour le calmer, Gérard se pencha sur la fenêtre, et dit à l'oiseau qui avait déjà pris son vol dans les airs : « Viens, pauvre petit, car l'enfant te réclame. » La bête innocente obéit, et le jeune Salvadore resta stupéfait de la tenir de nouveau entre ses mains.

Au moment de quitter la ville d'Oliveto, Gérard voulut rendre visite à la famille Pirofalo, et lui laissa pour adieu une prophétie qu'Ange Antoine Pirofalo raconta dans les termes suivants au procès apostolique : « La dernière fois que le serviteur de Dieu visita la maison de mes aïeux, il annonça que sa mort n'était pas éloignée. « Regardez, disait-il, de votre maison notre couvent de Caposèle; tant que vous y verrez, étendu à une fenêtre, un drap blanc, je serai encore en vie. Quand ce drap disparaîtra, je serai mort. » Oliveto est à six milles de la Mater Domini, et à cette distance il est impossible de distinguer à l'oeil nu ni une fenêtre, ni un drap qui y serait suspendu. Et pourtant, au grand étonnement des miens, on voyait la fenêtre et le linge, qui disparurent, en effet, le jour où mourut Gérard. On parle encore aujourd'hui de ce prodige à Oliveto. »

CHAPITRE XV — Au seuil de l'éternité. Septembre 1755.

Retour à Caposèle. — La volonté de Dieu ! — Guérison momentanée. — Un chrétien du monde exempt du purgatoire. — Le paysan au clavecin.


Ni le repos que Gérard avait pris à Oliveto, ni les soins reçus dans la famille Salvadore, qui l'hébergeait, ni l'air plus doux qu'il avait respiré dans ce pays, n'avaient pu le rétablir. La fièvre ne faisait qu'augmenter, et les crachements de sang se répétaient avec plus de fréquence. Pressentant une issue fatale, Gérard songea à retourner en toute hâte à Caposèle, pour mourir parmi ses frères.

Il rentrait dans son cher couvent, le 31 août vers midi, pour ne plus jamais en sortir. « A la première entrevue, dit le P. Caione, je dus me faire violence pour retenir mes larmes, tant il était pâle et défait. » Gérard remarqua l'émotion de son Supérieur et parla ainsi : « Mon Père, c'est la volonté de Dieu : aussi, demeurez en paix, car la divine volonté doit se faire toujours avec calme et joie. »

Tous ses confrères accoururent pour l'encourager et compatir aux souffrances qu'il éprouvait. « Tant mieux, répétait-il, tant mieux! car je ne fais que la volonté de Dieu. Je suis heureux de faire la divine volonté et d'aller m'unir à mon Maître. »

Pendant qu'on le mettait au lit, comme le Supérieur l'avait ordonné, le saint Frère pria, par charité, ceux qui l'assistaient de suspendre à côté de lui une image de la Vierge, et, en face de lui, son bien-aimé Crucifix recouvert de plaies. Il voulut aussi qu'on fixât sur la porte de sa chambre un carton portant cette inscription : « Ici l'on fait la volonté de Dieu, comme Dieu veut, aussi longtemps que Dieu veut. »

Un jour, le P. Caione entra dans la chambre; le voyant en proie à une crise aiguë : « Gérard, lui dit-il, ne vous semble-t-il pas que vous accomplissez ici le divin vouloir? — Oui, mon Père, je me figure que ce lit est pour moi la volonté de Dieu. » Le médecin Santorelli lui demanda s'il désirait vivre ou mourir. « Ni vivre, ni mourir, dit Gérard ; je veux seulement ce que Dieu veut. »

Cette absolue conformité à la volonté de Dieu engendrait dans l'âme du saint malade une complète indifférence pour les soins et une parfaite obéissance au médecin et à l'infirmier. L'épuisement avait produit en lui une profonde répugnance pour toute nourriture et pour tout médicament. Souvent il était pris de vomissements, et alors, vaincu par le dégoût, il posait la tête sur l'oreiller, en disant : « O Dieu ! à quoi bon ces remèdes ? » Mais après quelques instants, il consentait à les prendre par obéissance, bien qu'il fût persuadé de leur inutilité. La patience, dont Gérard avait donné de si beaux exemples dès les premières années de sa vie, fut encore sa compagne au milieu des douleurs et des angoisses qui le réduisaient à l'extrémité. « Dans la dure maladie qui précéda sa mort, écrit le chanoine Bozio, je visitai Gérard presque tous les jours. J'eus plusieurs fois l'occasion de remarquer que le pauvre Frère perdait connaissance pendant quelques instants, puis revenait à lui sans perdre un seul moment l'union de son âme avec Dieu. Jamais je n'ai constaté le moindre trouble sur son visage, ni entendu une plainte sur ses lèvres. J'en conclus que, dans ses maux, il voulait se rendre semblable à Dieu mourant sur la croix. »

Cette soif d'imiter Jésus dans sa passion, devint de plus en plus ardente. Les yeux presque toujours fixés sur le crucifix, il répétait avec de profonds soupirs : « O mon Jésus, combien, oui combien vous avez souffert pour moi ! » Puis il reprenait : « Souffrir, ô mon Seigneur, souffrir et ne pas mourir! »

Le 5 septembre, la mort paraissait proche. Déjà le P. Caione se disposait à donner à Gérard l'extrême-onction, quand on vint remettre à celui-ci un billet écrit par le P. Fiocchi, son premier confesseur. Le Saint lui avait toujours confié la direction de son âme, et lui obéissait, dans les choses spirituelles, avec un abandon filial. Le bon Père, informé de l'état de Gérard, lui envoyait l'ordre de ne plus cracher de sang et de se remettre en bonne santé.

Après avoir lu la lettre, le moribond la plaça sur son coeur. « Que signifie cette feuille de papier ? » lui demanda le docteur Santorelli, qui l'aperçut en auscultant le malade. « C'est, dit Gérard, un commandement que m'envoie le P. Fiocchi de ne plus cracher le sang. — Eh bien ! dit le docteur, que pensez-vous faire? » Gérard garda le silence, puis, se tournant vers l'infirmier, il lui fait signe d'enlever la petite cuvette placée à côté du lit pour recueillir le sang expectoré. Depuis ce moment, l'hémorragie s'arrêta. « Mais qu'importe la cessation des crachements de sang, dit le médecin, si la dysenterie continue ? — J'ai reçu un ordre, reprit Gérard, pour les crachements de sang, mais non pour autre chose. — Gérard, dit alors le P. Garzilli qui se trouvait présent, c'est ainsi que vous pratiquez l'obéissance ? Le P. Fiocchi ne désire pas seulement que vous cessiez de cracher le sang, mais aussi que vous vous débarrassiez de la fièvre, et que vous sortiez de votre lit bien portant. — Eh bien ! mon Père, reprit Gérard, en inclinant la tête, je veux, puisqu'il en est ainsi, obéir en tout. »

Dès lors disparut tout symptôme du mal, et quand Santorelli revint l'après-midi, Gérard lui dit : « Docteur, demain je dois quitter mon lit. » Le médecin sourit avec incrédulité. Mais le lendemain, en pénétrant dans la chambre du Frère, il la trouva vide. « Où est Gérard ? demanda-t-il. — Au jardin. — Ah ! répartit le docteur, je ne puis expliquer ce que je vois sans un miracle de la sainte obéissance. »

Santorelli descendit au jardin, où il rencontra Gérard et le félicita : « Docteur, dit le Frère, je devais quitter ce monde aujourd'hui, si Dieu n'avait voulu montrer combien lui est chère l'obéissance. Mais sachez que je mourrai cette année, et de cette même maladie. »

Il fit la même déclaration à ses confrères tout joyeux d'un rétablissement qu'ils croyaient définitif, parce qu'il était miraculeux : « Dieu a disposé ainsi de moi pour se glorifier lui-même et pour donner une preuve authentique de ce que peut l'obéissance, mais sous peu je serai dans mon éternité. »

Les religieux s'imaginaient rêver quand ils voyaient Gérard s'asseoir à table avec eux, et suivre tous les exercices de la communauté sans fièvre, sans crachement de sang et sans aucun des signes de l'horrible phtisie qui l'avait conduit aux portes du tombeau. Durant cette halte de la cruelle maladie, la santé du moribond de la veille se montrait parfaite

Gérard traitait, comme par le passé, les affaires dont il était chargé, et opérait encore les mêmes prodiges.

Le 14 septembre, le Saint se tourna tout à coup vers le F. Etienne Sperduti, et lui dit : « Mon cher Frère, ne savez-vous pas qu'aujourd'hui la Mère Marie Céleste Crostarosa, à Foggia, est allée recevoir la récompense de son grand amour envers Jésus et Marie? » Quelques jours après, une lettre arrivait à Caposèle, annonçant au P. Caione la mort de la Vénérable, survenue à l'heure même indiquée par Gérard.

Un peintre d'Oliveto, Herbert Caifi, vint présenter à Gérard les respects de l'archiprêtre Don Salvadore d'Oliveto. Avant même que le messager eût le temps de parler, Gérard lui dit : « L'archiprêtre est vivement affligé par la mort de son père. — Mais non, dit Herbert, en partant d'Oliveto, j'ai salué ce bon vieillard, il était plein de vie au milieu des siens. — Eh bien ! reprend Gérard, je vous dis qu'il vient de mourir, à l'instant, d'apoplexie. A votre retour, dites à l'archiprêtre qu'il se réjouisse, car son vénérable père n'a pas même été touché par les flammes du purgatoire. » Cette nouvelle, portée aussitôt à la famille, y changea le deuil en une joie sereine.

Le Père abbé, Don Prospero dell' Aquila, et le médecin Joseph Salvadore vinrent visiter Gérard et s'édifier une dernière fois de ses exemples et de ses paroles. Arrivés au couvent de Caposèle, ils montèrent sans retard à la chambre du Saint, laissant en bas le paysan qui les avait accompagnés pour conduire leurs montures. Le Frère, qui ne le connaissait nullement, interrompit un instant la conversation avec ses amis, pour les prier de faire entrer leur compagnon. Le paysan fut d'abord intimidé en présence de ce religieux qu'il avait entendu célébrer, tout le long du chemin, comme un grand Saint. Gérard invita son rustique visiteur à toucher le clavecin, affirmant qu'il en sortirait des sons mélodieux. Le campagnard refusa d'abord, mais, sur les instances du médecin et du Père abbé, il obéit, et, s'asseyant, il se mit à mouvoir les mains sur les touches. Une délicieuse harmonie s'échappa de l'instrument. Selon les rapports consignés dans les deux procès, le paysan affirma ensuite qu'une force invincible avait mis ses doigts en mouvement. Il avait sans doute préludé aux symphonies célestes qui devaient, peu de jours après, célébrer le triomphe du Saint en paradis.

CHAPITRE XVI — Les derniers jours. — Octobre 1755.

Broyé pour l'amour de Jésus. — Parfums et harmonies célestes. — Prédiction de la mort. — I,a dernière heure. — Sang miraculeux. — Funérailles d'un Saint.

L'OBÉISSANCE avait opéré chez le serviteur de Dieu le miracle d'une amélioration notable. Mais il n'entrait pas dans les plans de Dieu de laisser Gérard plus longtemps sur la terre.

En effet, le 4 octobre, le saint Frère rencontra le médecin Santorelli et lui dit : « Docteur, j'ai obéi; mais je vous ai annoncé que, sous peu, je devais mourir. L'heure approche; il n'y a plus de remède. »

Le lendemain, Gérard fut contraint de reprendre le lit. La maladie présentait les symptômes les plus graves : la poitrine ne respirait que très difficilement; la dysenterie était revenue ainsi qu'une fièvre brûlante. L'unique pensée du saint Frère fut de se préparer à la mort.

Sur sa couche, Gérard ressentait un désir plus ardent que jamais de participer aux souffrances de Jésus cloué sur la croix. Il implora la grâce d'éprouver en son âme les peines intérieures et extérieures que le Rédempteur endura au Jardin des Oliviers et au Calvaire. Son héroïque prière fut exaucée; et cette vie, déjà si sainte, s'acheva dans les tortures d'un long et indicible martyre.

Bien qu'attentif à ne rien révéler de ce qui se passait entre le ciel et lui, Gérard ne put cependant réussir à cacher les déchirements de son âme. Un jour, s'adressant au Crucifix, il s'écria : « Ah ! Seigneur, aidez-moi dans ce purgatoire où vous m'avez plongé. » Le médecin entrait à ce moment ; surpris de ces paroles, il en demanda la signification : « Cher docteur, dit Gérard, j'ai supplié Jésus-Christ d'être broyé pour son amour, et le Seigneur a daigné m'exaucer. Je subis le purgatoire en ce monde, et je me réjouis, puisque c'est le bon plaisir de Jésus. »

Gérard fit les mêmes aveux au prêtre Don Gérard Gifone, de la localité de Ricigliano, qui était venu le consulter. Le vénérable ecclésiastique interrogea le malade sur la nature de ses souffrances. Le Saint répondit avec son ingénuité ordinaire : « Je suis continuellement dans les plaies de Jésus-Christ, et les plaies de Jésus-Christ sont en moi. Je ressens dans mon être les peines de la Passion. »

Les mystérieuses angoisses qui, chaque vendredi, depuis plusieurs années, plongeaient Gérard dans une sorte d'anéantissement, furent continuelles durant sa dernière maladie ; mais elles ne se manifestaient dans toute leur intensité que pendant trois heures du jour. Alors le Saint était accablé des douleurs les plus aiguës. Il se traînait jusque sous le grand Christ déchiré et ensanglanté que, depuis son retour d'Oliveto, il avait fait placer devant lui au-dessus de son lit; et là, il prenait part, autant qu'il le pouvait, à l'agonie de Jésus durant les trois heures qu'il demeura suspendu sur l'arbre de la croix. On se sentait le coeur bouleversé à voir le pauvre Frère étendu sous le Crucifix, la poitrine haletante, une pâleur mortelle sur le visage, regardant les plaies de son Bien-Aimé avec des yeux pleins de larmes, et lui disant : « Je souffre beaucoup, mais trop peu pour vous qui êtes mort par amour pour moi. » Aussi, quand le médecin et les religieux s'empressaient autour de lui pour le remettre sur sa couche et l'arracher à ces pénibles colloques, il reprenait vivement : « Ah ! je ne souffre rien ; je souffre plutôt de ne pas souffrir pour Jésus-Christ. »

Ceux qui assistaient le malade ne pouvaient retenir leur émotion quand ils l'entendaient se plaindre des fatigues qu'il imposait à la communauté, se déclarant indigne d'être entouré avec tant de charité. « Je suis, disait-il, un sujet inutile, pourquoi me prodiguer ces soins? »

La dysenterie, jointe à la fièvre, hâtait la dissolution du pauvre corps de Gérard. Néanmoins, à la stupéfaction de tous, l'air de la chambre était embaumé. On avait souvent remarqué que Gérard, dans le cours de sa vie, exhalait de toute sa personne une odeur suave. Ses douleurs et ses souffrances étaient plus aiguës le vendredi, et ce jour-là le parfum était également plus pénétrant. Dieu renouvelait les prodiges opérés en saint Joseph de Copertino et en tant d'autres saints, en faveur de son humble Serviteur dont il voulait manifester, par ce signe, la pureté immaculée.

A la suavité de ces parfums venaient se mêler les accords des mélodies angéliques : « Dans la journée qui précéda sa mort, écrit le P. Caione, la chambre de Gérard retentit d'une harmonie céleste qui transportait l'âme en paradis. »

C'était le 15 octobre, fête de sainte Thérèse. Le médecin vint visiter le malade de bonne heure : « Docteur, lui dit Gérard, recommandez-moi à sainte Thérèse et faites la communion pour moi. » Puis, sur son désir, on lui apporta le saint Viatique. Les assistants conservèrent de cette cérémonie un souvenir ineffaçable. Bien qu'habitués au spectacle de l'ardente dévotion de Gérard lorsqu'il recevait la sainte Eucharistie, ils éprouvèrent néanmoins cette fois un sentiment d'indicible admiration. Selon les termes du procès apostolique, tous s'écrièrent : « C'est un ange, c'est un séraphin qui s'unit à la divine essence! » Comme pour emporter dans le sépulcre le souvenir de la dernière visite de Jésus-Hostie son unique amour, le moribond demanda qu'on lui laissât le corporal sur lequel avait reposé le Très

Saint Sacrement; il le posa sur sa poitrine, et le conserva jusqu'au dernier soupir.

La nuit approchait. S'adressant au Frère Etienne Sperduto qui venait le visiter : « Mon Frère, dit-il, cette nuit je dois mourir. Habillez-moi ; je veux réciter l'Office des morts pour mon âme. » Il se mit sur son séant et récita le psaume Miserere. Après chaque verset, il faisait un acte de contrition et les larmes jaillissaient de ses yeux en abondance. Il insista surtout sur ce passage : Tibi soli peccavi et malum coram te feci, et sur cet autre : Et a peccato meo munda me. Il prononçait ces paroles en les accompagnant de profonds soupirs, de pleurs et de sanglots, avec une idée si grande de Dieu et de son infinie sainteté que le Frère infirmier en était rempli d'une religieuse terreur.

Après cette scène émouvante, Gérard demanda l'heure. Le menuisier Philippe Galella, qui revenait souvent le voir, lui dit que l'Angelus du soir avait sonné : « Donc, s'écria Gérard, encore six heures, et puis ce sera la fin! » A ce moment entrait Santorelli. Malgré les grandes souffrances et l'extrême épuisement du malade, le docteur pensa que la mort n'était pas encore aussi imminente. Aussi, la communauté, après la prière, alla prendre son repos, et il ne resta auprès du Saint que le F. Xavier d'Auria, qui observa avec attention ses moindres gestes et s'empressa de satisfaire tous ses désirs. Vers dix heures du soir, le malade perdit connaissance. Revenu à lui, il se troubla, et, dans son agitation, s'écria : « Vite, vite, Frère Xavier, chassez d'ici ces deux individus; que viennent faire ces misérables? » L'infirmier comprit qu'il s'agissait de deux démons.

Gérard avait toujours été l'enfant privilégié de Marie, et la douce Mère ne pouvait manquer de le secourir à cette heure extrême. La paix revint sur les traits de Gérard qui s'écria : « Voici la Madone, rendons-lui nos hommages. » A ces mots il s'absorba dans une profonde extase.

A partir de ce moment, ses yeux ne se détachèrent plus du grand Crucifix et du tableau de la sainte Vierge. Il ne cessait, durant ce temps, d'invoquer les saints noms de Jésus et de Marie, et de répéter les actes de foi, d'espérance, de charité et de contrition. ' Mon Dieu, disait-il, je veux mourir pour vous faire plaisir; je veux mourir pour faire votre très sainte volonté. » Et quand il lui fut impossible d'articuler une parole, le mouvement de ses lèvres montrait suffisamment que son âme continuait de s'élancer vers son Dieu. De son coeur s'exhalaient alors des soupirs véhéments qui enflammaient d'amour le Frère infirmier.

Une demi-heure avant de mourir, Gérard demanda un peu d'eau. Le F. Xavier alla aussitôt en chercher. Mais la porte du réfectoire étant fermée, il dut tarder quelques instants; quand il revint, le malade était couché sur le côté et tourné vers le mur. L'infirmier supposa qu'il dormait. Mais bientôt il le vit se tourner sur l'autre côté et l'entendit pousser un râle profond : il comprit que c'était l'agonie. Alors il courut réveiller un autre Frère, ainsi que le Père Buonamano, qui remplaçait le supérieur absent. Ce Père arriva immédiatement et trouva le malade expirant. Pendant qu'il prononçait les paroles d'une dernière absolution, l'âme de Gérard prenait son vol vers le ciel. C'était le 16 octobre 1755, à minuit et demi. Gérard avait vingt-neuf ans, six mois et neuf jours ; il était dans la Congrégation depuis cinq ans et demi.

A peine Gérard eut-il expiré que de son corps s'échappa un parfum délicieux qui jeta les assistants dans le ravissement. Sans retard, le P. Buonamano ordonna aux deux Frères de revêtir de sa soutane la dépouille mortelle du défunt, puis, à cause de la grande idée qu'il avait du Saint, il le saigna au bras, espérant qu'il en sortirait un sang vif. Son attente ne fut pas déçue. Pris d'un saint enthousiasme, il fit sonner la cloche pour réveiller la communauté. Quand elle fut réunie, il voulut renouveler l'épreuve du miracle; et, en effet, un sang vermeil jaillit en abondance.

Les assistants s'empressèrent d'y tremper des linges que, le lendemain matin, on distribua aux nombreux fidèles, accourus à la nouvelle du décès, et qui se montrèrent très avides de posséder de ces précieuses reliques.

Lorsque, au lever du jour, le F. Carmine Santariello dut annoncer par les tintements de la cloche que Gérard avait quitté la terre, au lieu de sonner le glas funèbre, il ne put s'empêcher de carillonner joyeusement, comme aux jours de grande solennité. Ces volées inattendues contrarièrent le P. Buonamano, qui envoya le F. Janvier exprimer son mécontentement à l'audacieux sacristain ; mais il répondit qu'il avait agi de la sorte sous la contrainte d'un mouvement irrésistible.

La nouvelle de cette bienheureuse mort se répandit comme un éclair par toute la contrée. Dès le matin, Gérard avait été exposé dans l'église sur un lit de parade. A peine ouvrit-on les portes, qu'une foule compacte où se pressaient indistinctement riches et pauvres, ecclésiastiques et séculiers, vint se prosterner auprès de la couche funèbre. L'un rappelait une prophétie réalisée, l'autre un miracle; celui-ci parlait des secrets de sa conscience que Gérard lui avait révélés, un autre des conversions éclatantes que le Saint avait opérées. Tous, d'un commun accord, célébraient ses vertus et ses miracles. Les pauvres surtout le pleuraient, et quelques-uns s'écriaient en sanglotant : « Nous avons perdu notre père, notre bienfaiteur! » L'émotion et l'enthousiasme étaient indescriptibles. Chacun était avide d'emporter quelques reliques du Saint. On poussa l'audace jusqu'à couper de ses cheveux, et à mettre ses vêtements en lambeaux. Pour empêcher ces pieux mais indiscrets larcins, il fallut mettre des gardes autour du cercueil.

Au milieu de cette immense foule, on célébra, le matin même du 16 octobre, avec la participation du clergé séculier et régulier, l'office divin pour le repos de l'âme du défunt. Le P. François Garzilli, si dévoué à Gérard, chanta la messe; le P. François Buonamano prononça, au milieu des larmes de tous, un éloge funèbre, où il célébra les vertus héroïques du serviteur de Dieu.

Pour satisfaire la piété des fidèles qui affluaient sans interruption des pays voisins, on décida de laisser le corps exposé pendant deux jours. Les pieux pèlerins accouraient par milliers et de loin ; jamais, dans le passé, on n'avait vu tant de monde à Caposèle. On essuyait, avec une souveraine vénération, les gouttes de sueur qui continuaient à perler abondamment sur son visage.

Il fallut enfin procéder à la sépulture. Le P. Buonamano, prévoyant que le temps viendrait où le serviteur de Dieu serait honoré sur les autels, fit prendre acte notarié des prodiges survenus entre la mort et la mise au tombeau. Douze membres de la communauté de Caposèle et dix habitants de l'endroit fournirent leur témoignage sous la foi du serment. Plus tard, cet acte fut transmis au procès de béatification.

CHAPITRE XVII — La glorification. 1755-1904

Saint Gérard, grand thaumaturge après sa mort. — Procès de béatification. — Huile miraculeuse émanant des ossements du Saint. — Canonisation en 1904.

A la mort d'un homme de Dieu, quels que soient l'éclat de ses vertus et l'austérité de sa pénitence, quelles que soient les grâces extraordinaires dont Dieu l'a comblé : extases, prophéties, miracles, intuition des coeurs, enfin quels que soient le concours des fidèles qui se pressent à son tombeau, et les prodiges de tout genre qui s'y opèrent, l'Eglise laisse à l'enthousiasme populaire le temps de se calmer, et attend en silence l'heure du Seigneur. Si la réputation de cette sainteté se maintient et va en grandissant; si surtout Dieu daigne la contresigner par des miracles, alors l'Eglise consent à l'examiner officiellement.

Or les miracles survenus pendant les deux jours qui suivirent la mort du Saint étaient une preuve de son bienheureux passage dans le ciel. Ceux qui s'opérèrent depuis ce moment jusqu'à l'heure présente nous montrent en saint Gérard un grand thaumaturge.

Les premiers qui ont expérimenté la protection de Gérard, furent ses confrères du T. S. Rédempteur : c'était presque un droit. Le P. Caione était tourmenté par des angoisses d'esprit. Le Saint lui apparut et dit : « Soyez en paix. » Les troubles s'évanouirent à l'instant.

Le F. Nicolas di Sapio se trouvait dans le même état d'âme ; sur les conseils du P. Caione, il remercia la Très Sainte Trinité des faveurs accordées à Gérard. « A peine eus-je fait ma prière, dit le Frère, que, délivré de la tentation, je fus rempli d'une joie et d'une lumière si vives que je ne pouvais me l'expliquer. »

Le P. Tannoia raconte à son propre sujet le fait suivant : « En 1786, me trouvant à Saint-Ange-des-Lombards, je fus pris d'une maladie mortelle; on m'envoya à Caposèle pour m'y reposer; mais au lieu de diminuer, le mal augmenta. Le soir du 9 septembre, le P. Janvier Orlando, constatant que mon état était très grave, me dit : « Promettez au Frère Gérard d'écrire sa vie, et vous serez guéri. » Par manque de confiance, je ne suivis pas ce conseil. Le I o au matin, treizième jour de la maladie, je me voyais à l'extrémité. Alors, désespérant de tout secours humain, et plein d'assurance dans l'assistance du Saint, je me tournai vers lui en m'écriant : « Mon cher Gérard, aidez-moi ! » Ayant à peine prononcé ces paroles, je me sentis subitement délivré de tout mal. Cette grâce, le Bienheureux Frère me l'a accordée parce que j'ai invoqué son secours, et c'est par reconnaissance pour ce bienfait que je me suis cru obligé d'écrire sa vie. »

Le Bienheureux donna de nombreux signes de sa protection à Caposèle, où reposent ses ossements. Après le trépas du serviteur de Dieu, mourut un jeune homme, nommé De Rogatis, neveu du chanoine Bozio, dont il a été question plusieurs fois dans cette histoire. La mère du défunt possédait une dent du Saint ; elle l'appliqua sur le cadavre, en disant : « Mon cher Gérard, ne me laissez pas dans cette affliction. Je vous prie de rendre la vie à mon fils. Le jeune homme ouvrit les yeux et se leva plein de vie et de santé.

En 1781, dans la maison des époux Ilaria, un de leurs petits neveux, arrivé de Naples, tomba gravement malade. Il n'y avait aucun espoir de guérison. On recourut au Saint ; au milieu de la nuit, l'enfant se réveilla : « Maman, maman, voici le Frère Gérard ! Vois, comme il est beau ! Comme il brille ! Maman, lève-toi, regarde le Frère Gérard... Oh ! il est parti ! » Le lendemain, l'enfant était en bonne santé et on le porta au sépulcre du Saint, en reconnaissance du bienfait.

Le Saint n'oublia pas les pays voisins de Caposèle, qu'il avait plus d'une fois visités et secourus durant sa vie.

A Sénerchia, une mère désolée pleurait sur le cadavre de sa fille, lorsque, à la stupeur universelle, on vit la morte se redresser au seul contact de l'image du Saint.

A Teora, Vincenza Palmieri était aux portes du tombeau ; on lui fit avaler un fil d'un linge de Gérard, et elle reprit la vie.

A Avellino, un homme, frappé par une main ennemie, était tout près de la mort; il guérit subitement quand on lui eut appliqué sur la blessure l'image du saint Frère.

En 1817, à Fisciano, localité dépendant de San Severino, le notaire André Gualtieri fut délivré de fortes douleurs néphrétiques au seul contact de son image.

A Capaccio, une dame, Dorothée Perotti, veuve Tanza, souffrait d'une hydropisie qui lui avait attaqué le foie et les poumons. En 1824, elle fut guérie par la seule application de la relique.

A Piazza di Pandola, en 1830, un médecin, par une prière confiante à saint Gérard, obtint la guérison d'une tumeur mortelle.

Depuis longtemps une sainteté et des miracles si éclatants avaient engagé saint Alphonse lui-même à ordonner qu'on recueillît les documents nécessaires pour écrire la vie du saint Frère, et lui-même en propagea les images.

Au dehors de la Congrégation, évêques, prêtres, religieux, religieuses, laïcs de toute condition rivalisaient de vénération pour le serviteur de Dieu, et recouraient à l'envi à sa puissante intercession.

En décembre 1843, la curie épiscopale de Muro et la curie archiépiscopale de Conza ouvrirent le procès informatif. Dès 1847, le Pape Pie IX introduisit l'examen de la cause en cour de Rome.

Le procès apostolique donna lieu à la reconnaissance des reliques du serviteur de Dieu. La première ouverture du tombeau de saint Gérard eut lieu le 26 juin 1856. Or, au fur et à mesure qu'on en retira la tête et les autres ossements pour les déposer dans un récipient, on vit en découler une huile mystérieuse et parfumée, en telle abondance que le bassin en fut rempli et même déborda. On s'empressa de recueillir précieusement cette huile merveilleuse avec quantité de linges et de nappes dont les malades ne tardèrent pas à ressentir la vertu.

Les ossements du Saint, replacés dans le tombeau, en furent de nouveau retirés le 11 octobre 1892, et renfermés dans un coffret tapissé de soie blanche. Quatre heures après, en ouvrant le coffret, on constata de nouveau qu'une huile d'une odeur suave suintait des saintes reliques, et formait comme des gouttes de rosée sur la garniture de soie.

A cette date, le jour de la béatification de Gérard n'était pas éloigné. Déjà le 8 juin 1874, fête du Sacré-Coeur, le Pape Pie IX avait signé le décret proclamant l'héroïcité des vertus du Saint. Ensuite, la Congrégation des Rites, réunie en trois séances solennelles, le 20 novembre 1888, le 10 mars 1891 et le 26 janvier 1892, s'était prononcée sur quatre miracles soumis à son examen. Ces miracles furent les suivants :

1° En 1823, Joseph Santorelli (un descendant du docteur Santorelli, le grand ami de saint Gérard, souvent mentionné dans sa vie), de Caposèle, surpris par un typhus très grave, fut abandonné des médecins. Le dix-neuvième jour, il était à l'extrémité ; on lui administra les derniers sacrements ; le prêtre faisait la recommandation de l'âme ; les cierges des funérailles et le cercueil étaient déjà prêts. A l'invocation du Saint, le malade guérit instantanément et parfaitement.

2° Thérèse Deheneffe, de l'archidiocèse de Malines, en Belgique, avait reçu d'un misérable un coup de poignard au côté gauche ; craignant des altercations sanguinaires entre les gens de sa famille et l'agresseur, elle cacha sa blessure depuis septembre 1849 jusqu'en juillet 1852. La plaie s'élargit et devint fistuleuse : le chirurgien la déclara inguérissable. Après une neuvaine de prières au serviteur de Dieu, la blessure disparut sans même laisser de cicatrice.

3° En mars 185o, Orsola Solito, de Franca-villa Fontana, dans les Pouilles, était mise à deux doigts de sa perte par un- cancer au front. Au contact de l'image du Saint, le cancer disparut, et le visage demeura parfaitement guéri.

4° Laurent Riola, de Saint-Georges-la-Montagne, dans l'archidiocèse de Bénévent, depuis le mois d'avril 1867 commença à perdre l'appétit, à pâlir ; les ganglions lymphatiques enflèrent surtout au cou, sous les aisselles, et aux aines. Finalement, le mal se convertit en décomposition intérieure qui réduisit le malade à un état désespéré. Laurent lut la vie de saint Gérard, en conçut de la dévotion et de la confiance, appliqua sur lui la relique, et, au mois d'août de la même année, obtint une guérison subite et parfaite.

Ces miracles reçurent l'approbation du Pape Léon XI II par un décret du 25 mars 1892. Enfin, le 29 janvier 1893, aux applaudissements universels, se leva le jour de la béatification. Ces fêtes furent célébrées dans la grande salle qui domine le portique de la Basilique Vaticane. Ce jour-là, un employé de la Basilique, Scarpellini, étant monté sur une échelle pour allumer les cierges, tomba d'une grande hauteur. Tout le peuple épouvanté invoqua d'une seule voix le secours du nouveau Bienheureux. L'employé tomba sans se faire le moindre mal. En reconnaissance, il vient encore maintenant, chaque mois, dans l'église dédiée à saint Alphonse, via Merulana, faire brûler deux cierges devant l'image du Saint qui le sauva.

Pour aboutir à la canonisation, il fallait soumettre à l'approbation du Saint-Siège deux autres miracles, opérés par le Bienheureux depuis sa béatification. Voici ces miracles :

1° Une jeune fille, Valérie Baerts, de Saint-Trond, diocèse de Liège, en Belgique, fut prise, au mois d'août 1893, du typhus compliqué de méningite ; elle allait expirer, quand sa mère recourut avec une vive confiance au Bienheureux, et en obtint immédiatement la complète guérison.

2° Vincent de Geronimo, élève du Séminaire archiépiscopal de Saint-André de Conza, atteint, en 1896, d'une pleurésie mortelle, fut pleinement et subitement rétabli par l'intercession du Bienheureux, dont la relique avait été placée par le supérieur sur le cou du malade.

Le bienheureux Gérard Majella fut canonisé par le Pape Pie X, conjointement avec le bienheureux Alexandre Sauli, de l'Ordre des Barnabites, le 11 décembre 1904, quelques jours après les fêtes du cinquantenaire de l'Immaculée-Conception.

CHAPITRE XVIII — Mission posthume.

Saint Gérard protecteur des mères et des petits enfants. — Patron des enfants qui se préparent à la première communion. — Modèle des jeunes gens appelés à la vie religieuse.

CHAQUE saint, peut-on affirmer, a ses privilèges auprès du Seigneur et ses privilégiés sur la terre. Les uns, comme les Apôtres, les docteurs, les martyrs les plus illustres, remplissent une mission dans 1'Eglise universelle; les autres, comme sainte Jeanne d'Arc, saint Patrice, saint Isidore, saint Georges, sont les protecteurs d'une nation ; d'autres, comme saint Antoine de Padoue, saint Roch, obtiennent de Dieu tel genre de grâces ou exaucent plus volontiers telle catégorie de fidèles.

Or, quel est le rôle -providentiel assigné par Dieu à notre puissant thaumaturge?

Nous voyons en lui le protecteur des mères en danger, le patron des enfants qui se préparent à la première communion privée ou solennelle,le modèle des jeunes gens appelés à la vie religieuse.

1° Saint Gérard est le protecteur des mères et des jeunes enfants. — On ne saurait dire avec certitude à quel fait de sa vie, à quel acte héroïque de sa sainte existence se rattache ce privilège. Mais il fut constaté dès les années qui suivirent la mort du Saint ; le P. Tannoia, son contemporain et son premier historien, en parle en ces termes : « Le Frère Gérard est spécialement le protecteur des mères en danger. Aussi, à Foggia, et partout où il est plus connu, il n'y a pas de mère qui, sur le point de donner le jour à un enfant, n'ait son image et n'invoque sa protection. »

A la suite du P. Tannoia, tous les historiens de saint Gérard citent des traits multiples de cette touchante protection.. Quel est le pays du monde chrétien où le privilège de notre Saint n'ait eu d'éclatantes manifestations?

La revue de la « Sainte Famille 1 », qui poursuit, entre autres buts, celui de promouvoir le culte de saint Gérard, rapporte, entre cent autres, les témoignages suivants :

« COTE-D'OR. — Il y a quelques mois, entrait à l'hôpital de B... une jeune darne de la campagne, presque à la veille d'être mère. Ne pouvant plus rien manger, elle était réduite à un état pitoyable.

Les médecins déclarèrent que pour sauver la mère il fallait sacrifier l'enfant. La jeune femme ne voulut pas y consentir. Sa mère, désespérée, alla trouver une religieuse qu'elle connaissait, et lui exposa son chagrin. Celle-ci, grande propagatrice des images de saint Gérard, lui dit :« Ne vous désolez pas; j'ai là l'image d'un petit Saint qui a une spécialité pour les cas de cette nature; portez-la à votre fille, et recommandez-lui de bien prier. » Cette recommandation fut bien suivie. La malade attacha l'image du Saint aux rideaux de son lit, et la réponse du céleste intercesseur ne se fit pas longtemps attendre. Quand les médecins revinrent, ils constatèrent, avec étonnement, que la jeune femme n'avait plus besoin de leurs services. Elle sortit de l'hôpital, rentra dans sa famille, et, quelque temps après, elle fut consolée par la naissance d'un beau petit garçon. Le père de la jeune femme vint apporter tout en larmes l'expression de ses remerciements à la charitable religieuse qui avait fait recourir à saint Gérard, plus puissant que tous les médecins. » (Sainte Famille, 1899, p. 309.)

« LISIEUX. - Je viens, après promesse faite, vous prier de vouloir bien insérer dans la Sainte Famille les grâces toutes spéciales dont vient de me combler saint Gérard.

A la veille de devenir mère, et me trouvant malade , j'étais prise de découragement , lorsqu'une dame de mes amies me conseilla de me recommander à saint Gérard et de me procurer vos annales afin de me rendre compte de tous les miracles qu'opère son intercession. Je fis alors une neuvaine au Saint. Le docteur avait dit que mon enfant serait mort-né; or, le pauvre petit, quoique respirant à peine à sa naissance, ne laissa pas de se ranimer bien vite et de se fortifier. Après cette grande grâce, fidèle à ma promesse, j'ajoutai le nom de Gérard aux prénoms de mon enfant.

« Plus tard, de nouvelles angoisses furent pour moi l'occasion d'un nouveau recours au Saint, et pour celui-ci l'occasion d'un nouveau prodige. Par une inconcevable maladresse d'une femme de service, on donna au pauvre petit de l'huile phéniquée au lieu d'huile de ricin. Les médecins désespérèrent de le sauver, disant qu'il était bien empoisonné. Mais moi, je m'adressai au céleste patron de l'enfant : « Il faut, m'écriai-je, que vous me conserviez cet enfant qui porte votre nom ! » On mit l'image du saint Frère sur l'enfant. Ma confiance n'a pas été vaine : le soir même de l'accident, le docteur reconnut que l'enfant était sauvé. Quant à moi- même, on reconnut que tant d'émotions auraient du m'être fatales. Cependant, grâce encore au Saint dont l'image ne me quitte plus, je me trouvai bientôt rétablie. » (Sainte Famille. Année 1898, p. 584.)

Combien d'autres mères ont voué à notre Saint une reconnaissance impérissable ! Et, d'autre part, que de frêles créatures, condamnées d'avance par la science humaine, ont été arrachées à la mort par l'intercession de saint Gérard !

Béni soit le Seigneur qui a suscité un protecteur spécial aux jeunes mères et aux petits enfants, à cette époque où l'égoïsme et le matérialisme poussent à la négation de toute notion de devoir et de sacrifice !

2° Saint Gérard, patron des enfants qui se préparent à la communion privée ou solennelle. — C'est ordinairement sur les maisons chrétiennes que s'étend la main protectrice de saint Gérard. Le foyer où règne Jésus-Christ, et celui-là seul, est la terre bénie où s'épanouit la vie surnaturelle, où fleurissent les vertus chrétiennes, où les anges préparent la moisson des élus pour la gloire éternelle.

Mais cette moisson ne mûrit pas en un jour. Entre le berceau et la tombe, que de tempêtes, que de luttes! Quel meilleur gage de persévérance qu'une sainte première communion couronnant une enfance pure et innocente?

Ici saint Gérard se présente comme un modèle accompli. Dès l'âge le plus tendre, à trois ou quatre ans, il ne se plaît qu'au pied du tabernacle. Sa grande joie est d'accompagner sa mère à l'église, et, rentré à la maison, de reproduire les cérémonies sacrées. A l'âge de six ans, il reçoit comme présent de l'Enfant Jésus un petit pain blanc. Mais, bientôt, c'est du Pain céleste, de la sainte Eucharistie que son âme éprouve une faim insatiable. Le prêtre ne se rend pas à ses ardents désirs. Mais l'archange saint Michel lui apporte la sainte communion, et ce touchant miracle se renouvelle plusieurs fois d'une autre manière. Un jour, entre autres, un prêtre voyant le petit Gérard près de l'autel lui demande ce qu'il fait là. « Un enfant, répond Gérard, est sorti du tabernacle et m'a donné la communion. D Cet enfant, n'était-il pas celui qui, dans la rustique chapelle de Capotignano, avait joué avec Gérard? N'était-ce pas Jésus ?

Mais de telles faveurs, au lieu d'apaiser le désir qu'avait Gérard de communier, ne firent que l'aviver encore. Enfin, avec ses dix ans, vient le jour où l'enfant est admis à la sainte Table. A force de supplications, il obtient bientôt de communier plusieurs fois la semaine. Et ce n'est pas encore assez pour son amour ! Ses actions de grâces se prolongent au point de lui faire oublier ses repas. Plus il avance en âge, plus le tabernacle devient le centre de sa vie. Il s'enferme, même la nuit, avec Jésus. Plus tard, devenu religieux, son amour pour le divin Sacrement devient extatique; pour s'arracher à l'étreinte de Jésus, il se voit obligé de recourir à des supplications, afin d'aller aux occupations que l'obéissance lui a confiées.

Les désirs embrasés de la sainte communion ne sont le partage que des coeurs purs. Quand Gérard eut reçu le don de pénétration des consciences, avec quel zèle n'écarta-t-il pas de la Table sainte les malheureux qui se disposaient à faire descendre Jésus dans un coeur souillé par le péché! Il voulait voir effacées des âmes même certaines fautes involontairement oubliées : témoin le secrétaire de Mgr Nicolaï ; témoin aussi une petite fille, très bonne et très candide, nommée Gertrude, que le Saint renvoya aux pieds du confesseur accuser une faute qui avait échappé à son examen et à son accusation. Lui-même s'efforçait de purifier tous les jours son âme par l'absolution du prêtre.

Les communions bien faites portent des fruits de vertu et de sanctification. Elles établissent la vie et le règne de Jésus-Christ dans la volonté par l'obéissance, par l'accomplissement de tous les préceptes de Dieu, par l'acceptation pleine et entière de ses saintes dispositions; elles mettent dans le coeur la pureté, l'humilité, la douceur du Cœur de Jésus ; elles transfigurent l'âme par l'amour divin poussé jusqu'à l'union avec Dieu.

Voilà bien l'idéal réalisé par notre Saint. Aussi, la sainte Eglise, dans l'oraison qu'elle lui a consacrée, s'écrie : « O Dieu, vous avez voulu attirer à vous, dès ses jeunes années, le Bienheureux Gérard, et le rendre une vivante image de votre Fils ! »

Puisque saint Gérard se présente comme un modèle si achevé des communiants, Mgr l'archevêque de Conza et d'autres évêques l'ont choisi officiellement pour patron des enfants qui se préparent à la première communion. — Souhaitons que ce mouvement s'étende et se généralise.

3° Saint Gérard, modèle des jeunes gens appelés à la vie religieuse. — Même dans certains milieux chrétiens, on est loin d'apprécier à sa valeur la grande grâce de la vocation religieuse. Volontiers on met en avant qu'on peut aussi se sauver dans le monde. Or, saint Gérard et d'autres saints morts très jeunes, tels que saint Louis de Gonzague et saint Stanislas Kostka, après avoir marché dans le monde vers les sommets de la perfection, aspirèrent à une sainteté éminente. Cette sainteté, Dieu la leur montra, non dans le monde, non pas même dans le sacerdoce, mais dans la vie religieuse. Et ils obéirent à l'appel du Seigneur, saint Louis de Gonzague, en bravant le courroux de son père ; saint Stanislas, en résistant héroïquement aux séductions de son frère aîné, en lui échappant ensuite par une fuite courageuse. Quant à saint Gérard, il ne se laissa pas attendrir par les supplications de sa mère, ni rebuter par les refus des missionnaires qu'il conjurait de l'admettre dans leur Congrégation. « Je pars pour me faire saint », écrivait-il sur un billet en guise d'adieu; et il devint le saint de l'obéissance, le saint tout dévoué à la volonté de Dieu.

La vie religieuse, acceptée dans toute sa sainte rigueur, constitue vraiment une immolation quotidienne à la volonté et à la gloire de Dieu. Mais qui mesurera les grâces et les mérites dont elle est la source? Dieu nous en donne une idée par ce fait que, sur cent causes de béatification et de canonisation, quatre-vingt-dix au moins sont des causes de religieux ou de religieuses.

Mais les couvents ne sont pas seulement ce jardin fermé où s'épanouissent les fruits de sanctification personnelle; ils produisent aussi ceux d'un apostolat sans limites de temps ni d'espace. Un des grands enseignements de la vie de saint Gérard, c'est qu'on peut être apôtre sans être prêtre. Car un apôtre c'est un envoyé du divin Rédempteur pour rappeler aux hommes la vérité et le devoir, pour les convertir, pour les amener à Dieu ici-bas et dans l'éternité. Or, ce n'est pas exclusivement par la prédication qu'on sauve les âmes. Notre-Seigneur lui-même a fait précéder ses trois années de vie publique de trente années de vie cachée, tout entière vouée à la prière, au travail le plus humble, à l'obéissance, au sacrifice de lui-même pour la gloire de son Père. Il a changé la face du monde par les prédications des apôtres et des hommes apostoliques de tous les siècles; mais la conversion des nations fut aussi le fruit du sang des martyrs, des pénitences des solitaires, de la pureté des vierges, de la vie d'abnégation, d'humilité, de prière et de sacrifices embrassée par des légions d'âmes consacrées à Dieu, même dans les rangs les plus humbles. Car dans la vie religieuse tout est grand, et tout est sanctifiant pour le monde.

Aussi, du haut du ciel, l'humble religieux de Caposèle, puis, à sa suite, la sainte carmélite de Lisieux et tant d'autres âmes cachées ici-bas mais grandes auprès de Dieu, répandent sur la terre une pluie de roses, et ne se reposeront que lorsque le.nombre des élus sera complet.

N. B. — Conformément aux décrets d'Urbain VIII, l'auteur déclare qu'il a l'intention de ne donner qu'une autorité purement humaine aux titres attribués au Saint, ou aux miracles rapportés dans cette Vie, qui n'auraient pas encore été approuvés par le S. Siège.

NIHIL OBSTAT Die 14 augusti 1926. E. NICOLAS, sup. prov. C. SS. R.

IMPRIMATUR Die 16 octobris 1926. Max. HUARD, vic, gen.



St. Gerard Majella

Born in Muro, about fifty miles south of Naples, in April, 1726; died 16 October, 1755; beatified by Leo XIII, 29 January, 1893, and canonized by Pius X, 11 December, 1904. His only ambition was to be like Jesus Christ in his sufferings and humiliations. His father, Dominic Majella, died while Gerard was a child. His pious mother, owing to poverty, was obliged to apprentice him to a tailor. His master loved him, but the foreman treated him cruelly. His reverence for the priesthood and his love of suffering led him to take service in the house of a prelate, who was very hard to please. On the latter's death Gerard returned to his trade, working first as a journeyman and then on his own account. His earnings he divided between his mother and the poor, and in offerings for the soulsin purgatory. After futile attempts first to become a Franciscan and then a hermit, he entered the Congregation of the Most Holy Redeemer in 1749. Two years later he made his profession, and to the usual vows he added one by which he bound himself to do always that which seemed to him more perfect. St. Alphonsus considered him amiracle of obedience. He not only obeyed the orders of superiors when present, but also when absent knew andobeyed their desires. Although weak in body, he did the work of three, and his great charity earned for him the title of Father of the Poor. He was a model of every virtue, and so drawn to Our Lord in the tabernacle that he had to do violence to himself to keep away. An angel in purity, he was accused of a shameful crime; but he bore the calumny with such patience that St. Alphonsus said: "Brother Gerard is a saint". He was favoured with infused knowledge of the highest order, ecstatsies, prophecy, discernment of spirits, and penetration of hearts,bilocation, and with what seemed an unlimited power over nature, sickness, and the devils. When he accompanied the Fathers on missions, or was sent out on business, he converted more souls than manymissionaries. He predicted the day and hour of his death. A wonderworker during his life, he has continued to be the same since his death.

Magnier, John. "St. Gerard Majella." The Catholic Encyclopedia. Vol. 6. New York: Robert Appleton Company, 1909. 16 Oct. 2016 <http://www.newadvent.org/cathen/06467c.htm>.

Transcription. This article was transcribed for New Advent by Gerard Loiselle.


Ecclesiastical approbation. Nihil Obstat. September 1, 1909. Remy Lafort, Censor. Imprimatur. +John M. Farley, Archbishop of New York.

Gerard Majella, C.SS.R. (RM)


Born at Muro Lucano, Italy, 1726; died at Caposele, 1755; canonized 1904. Born the son of a tailor, he was a tailor's apprentice at the death of his father. Gerard was turned down by the local Capuchins when he tried to join (because of his youth), and became a servant in the household of the bishop of Lacedonia, a cantankerous master who treated him badly.


On the death of the bishop in 1745, he returned home and opened a tailor shop. He joined the Redemptorists as a lay-brother in 1748 and was professed by its founder, Saint Alphonsus Ligori in 1752.

He served as tailor and infirmarian and became known for his extraordinary supernatural gifts--bilocation, prophecy, ecstasies, visions, and infused knowledge. Though not a priest, his spiritual direction and advise were sought by clergy and communities of nuns, to which he gave conferences. He was most successful in converting sinners, and was widely known for his holiness and charity.

When, in 1754, he was accused of lechery by one Neria Caggiano--a charge she later admitted was a lie--he did not deny her charges, and his puzzled superiors put him under surveillance and excluded him from communion for months, until the girl admitted that she had lied. When asked by Saint Alphonsus why he had kept silence in such circumstances, Gerard replied that he thought that was what was required in the face of unjust accusations.

He was sent to Naples soon after but when the house there was inundated by visitors wanting to see him, he was sent to Caposele a few months later, served as the porter there, and ministered to the poor of the town.

He spent the last few months of his life raising funds for new buildings at Caposele, where he died of consumption on October 15 at age 29. He was canonized in 1904 and is the patron of childbirth (Attwater, Carr, Delaney, Encyclopedia).