lundi 28 septembre 2015

Sainte EUSTOCHIUM JULIA, vierge


Francisco de Zurbarán. Sainte Paule, sa fille sainte Eustochium et saint Jérôme

Sainte Eustochium

Fille de sainte Paule ( 418)

Comme sa mère, elle se fit religieuse sous la direction de saint Jérôme et toutes deux le suivirent en Orient. Elles se succédèrent à la tête du monastère de Bethléem où l'étude et la méditation de la Bible étaient particulièrement à l'honneur.

Un internaute nous écrit: "Sainte Eustochium s'est rendue à Béthléem et s'y établit. Elle fonda, avec sa mère, sainte Paula, quatre petits monastères contemplatifs sous la houlette spirituelle de st Jérôme dans les grottes toutes contigües à celle où naquit le Sauveur."

À Bethléem, commémoraison de sainte Eustochium, vierge, qui, avec sainte Paule sa mère, se rendit de Rome auprès de la crèche du Seigneur, pour ne pas manquer des conseils de leur maître spirituel, saint Jérôme, et c’est là que, vers 419, brillante de mérites éclatants, elle s’en alla vers le Seigneur.


Martyrologe romain


Saint JÉRÔME, Lettre XXII, à EUSTOCHIUM

Julia Eustochium, fille cadette de Paul, menait la vie religieuse dans un appartement retiré du palais de sa mère. Jérôme l’exhorte à garder la virginité, lui en indique les moyens et réfute avec véhémence les objections qu’opposent à cette méthode de vie les païens et les chrétiens tièdes.

Cette lettre que Jérôme qualifie lui-même de libellus, avait-elle un sous-titre original ? De nombreux manuscrits anciens lui attribuent un : de virginitate, de virginibus, de virginitate servanda ; ce dernier titre fait penser au texte de Rufin (Apol. II, 5 ; PL XXI, 587) : libellum quemdam de conservanda virginitate.



En dehors de l’exorde (1-2) et de l’épilogue (41), il serait vain de chercher à discerner un plan rigoureux ; l’auteur lui-même s’excuse de digressions étendues. En réalité, les thèmes traités se succèdent sans lien bien logique, souvent en vertu d’une simple imbrication verbale. Voici les principaux : vigilance (3-5) ; garde des sens (6-8) ; sobriété et mortification (8-12) ; les Vierges légères ou coupable (13-15) ; critique des mondaines (16) ; le recueillement de la cellule (17-18) ; mariage et virginité (19-24) ; contemplation dans la cellule (25-26) ; fuir l’orgueil et la singularité (27) ; critique des moines et clercs mondains (28) ; comment traiter les autres religieuses (29) ; le Songe de saint Jérôme (30) ; guerre à la cupidité (31-33) ; description du monachisme égyptien (34-36) ; la prière (37) ; la vie mortifiée des moines et des vierges (38-40) recevra sa récompense (41). 
La lettre à Eustochium date probablement du printemps 384.


Vous trouverez ci-dessous la traduction de la lettre donnée par la collection des Belles Lettres. Vous pouvez également télécharger l’édition bilingue de la lettre à Eustochium.

Lettre XXII : À Eustochium

1. « Écoute, ma fille, regarde, prête l’oreille, oublie ton peuple et la maison de ton père, car le roi convoitera ta beauté. » (Ps 44, 11-12) Au psaume 44, Dieu parle de l’âme humaine et l’invite, à l’exemple d’Abraham qui sort de son pays et de sa parenté, à abandonner les Chaldéens (qu’on traduit par : quasi-démons) pour habiter dans la région des vivants après laquelle ailleurs soupire le prophète quand il dit : « Je crois voir les biens du Seigneur dans la terre des vivants. » (Ps 26, 13) Mais il ne te suffit pas de quitter ta patrie, si tu n’oublies pas ton peuple et la maison de ton père, si, méprisant la chair, tu ne te joins aux embrassements de l’époux. « Ne regarde pas en arrière, dit-il, et ne t’arrête pas dans tout le pays voisin ; sauve-toi dans la montagne, de peur d’être prise. » (Gn 19, 17) Quand on saisi la charrue, il ne convient pas de regarder en arrière, ni de revenir du champ à la maison, ni, après avoir revêtu la tunique du Christ, de descendre du toit pour prendre un autre vêtement. Grande merveille ! un père exhorte sa fille : ’Ne te souviens pas de ton Père !’ « Vous autres, vous avez le diable pour père et vous voulez accomplir les désirs de votre père » (Jn 8, 44), est-il dit aux Juifs, et ailleurs : « Qui commet le péché vient du diable. » (1 Jn 3, 8) Engendrés d’abord d’un tel père, nous sommes noirs ; devenus pénitents, mais n’ayant pas encore gravi le faîte de la vertu, nous disons : « Je suis noire, mais belle, fille de Jérusalem ! » (Cant 1, 5). 

— Je suis sortie de la maison de mon enfance, j’ai oublié mon père, je renais dans le Christ ; quelle récompense vais-je recevoir ? Voici la suite : « et le roi convoitera ta beauté » (Ps 44, 12). Voilà donc ce grand mystère : « Pour cela l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à son épouse ; ils seront deux en une chair ? » (Gn 2, 24) non, pas comme dans ce texte : en une chair, mais en un esprit. Ton époux n’est ni arrogant ni orgueilleux : c’est une Éthiopienne qu’il prend pour épouse ! Dès que tu voudras écouter la sagesse du véritable Salomon et t’approcher de lui, il te racontera tout ce qu’il sait ; puis le roi t’introduira dans sa chambre et ta couleur changera comme par miracle ; alors te conviendra cette parole : « Quelle est celle-ci, qui monte, toute blanche ? » (Cant 8, 5).



2. Tout cela, je l’ai dit, ma dame Eustochium — car c’est dame que je dois appeler l’épouse de mon Seigneur — pour que dès le début de la lecture tu te rendes compte que, pour le moment, je ne me propose pas de chanter les louanges de la virginité ; tu connais parfaitement cet état, puisque tu l’as embrassé. Je n’énumérerai donc pas les tracas du mariage : le sein se gonfle, l’enfant vagit, la domesticité agace, le souci du ménage importune ; puis, tous ces bonheurs qu’on a imaginés, la mort, enfin, les fauche. Non, car les femmes mariées ont aussi leur rang dans l’Église, quand le mariage est honorable et le lit sans tache. Mais, puisque tu quittes Sodome, comprends que tu as à craindre le sort de la femme de Loth. Dans ce petit ouvrage, il n’y aura point de flatterie — le flatteur n’est qu’un ennemi doucereux — point de rhétorique ni de phrases pompeuses pour te situer par avance parmi les anges, exposer les béatitudes de la virginité, enfin placer le monde entier sous tes pieds.

3. De ton dessein, ce n’est pas de l’orgueil que tu dois ressentir, mais de la crainte. Tu t’avances chargée d’or : crains le voleur ! C’est un stade que cette vie pour nous autres mortels : ici nous luttons, pour être couronnés ailleurs. Nul ne chemine tranquille parmi les serpents et scorpions. Le Seigneur a dit : « Au ciel mon glaive s’est enivré » (Is 34, 5), et tu croirais avoir la paix sur une terre qui engendre des ronces et des épines, de quoi se repaît le serpent ? « Notre lutte n’est pas contre la chair et le sang, mais contre les principautés et puissances de ce monde et des ténèbres présentent, contre les esprits mauvais dans les régions célestes. » (Éph 6, 12) De gros bataillons d’ennemis nous environnent ; tout est plein d’êtres hostiles. Une chair pourtant fragile et qui bientôt deviendra cendre doit combattre seule contre plusieurs adversaires [1]. Mais à l’heure où elle se dissoudra, quand se présentera le prince de ce monde, mais sans pouvoir pour y trouver rien qui relève de lui, alors te rassurera la parole du prophète : « tu ne craindras pas les terreurs nocturnes, ni la flèche qui vole de jour, ni le danger qui rôde dans les ténèbres, ni l’attaque du démon de midi. À ton côté mille tomberont, et dix mille à ta droite, mais il n’approchera pas de toi. » (Ps 90, 5-7) Si la multitude des ennemis te trouble, si tu te prends à brûler de quelque excitation vicieuse, si ta conscience te suggère : ’Qu’allons-nous pouvoir faire ?’, Élisée répondra : « Ne crains pas, plus nombreux sont nos auxiliaires que les leurs. » (2 R 6, 15-17) Il dira dans sa prière : ’Seigneur, ouvre les yeux de ta fille, et qu’elle voie !’ Tes yeux s’ouvriront, tu verras un char de feu qui, à l’exemple d’Élie, doit t’enlever au-dessus des astres, et alors tu chanteras joyeusement : « Notre âme, telle un passereau, a été arrachée au lacet des chasseurs ; le lacet a été brisé et nous avons été délivrés ! » (Ps 123, 7)

4. Tant que ce pauvre corps fragile nous enveloppe, tant que nous « possédons ce trésor dans des vases de terre » (2 Co 4, 7), l’esprit convoite contre la chair et la chair contre l’esprit : nulle victoire n’est certaine. Notre ennemi le diable « rôde, tel un lion rugissant qui cherche une proie à dévorer [2] ». « Tu as établi les ténèbres, ô Dieu ! dit David, et la nuit s’est faite ; toutes les bêtes sauvages la parcourent, les lionceaux rugissent ; ils cherchent une proie pour se procurer la nourriture que Dieu leur ménage. » (Ps 103, 20-21) Ceux que cherche le diable, ce ne sont pas les infidèles, ceux du dehors, dont le roi d’Assyrie fait bouillir les chairs dans sa marmite [3], c’est du sein de l’Église du Christ qu’il a hâte de ravir ses victimes. Selon Habacuc, ses viandes sont de choix : il souhaite renverser Job, il dévore Judas et ensuite sollicite le pouvoir de « cribler les apôtres [4] ». Le Sauveur n’est pas venu apporter sur la terre la paix, mais le glaive. Lucifer qui se levait dès le matin est tombé ; celui qui avait été nourri dans le jardin de délices [5] mérita d’entendre : « Si tu t’envolais aussi haut que l’aigle, j’irais t’en faire tomber » (Abd 4), dit le Seigneur, car il avait dit dans son cœur : « Au-dessus des astres du ciel, je placerai mon trône, et je serai semblable au Très-Haut. » (Is 14, 13-14) Aussi Dieu adresse-t-il chaque jour ces paroles à ceux qui descendent l’échelle du songe de Jacob : « J’ai dit : vous êtes tous dieux et fils du Très-Haut. Cependant, vous mourrez comme des hommes et vous tomberez comme l’un des princes. » (Ps 81, 6-7) En effet, le diable est tombé le premier, et, lorsque Dieu se dresse dans l’assemblée des dieux et jugement publiquement les dieux, l’apôtre écrit à ceux qui cessent d’être des dieux : « Quand il y a parmi vous des dissensions et des jalousies, n’êtes-vous pas de simples hommes, ne marchez-vous pas selon l’homme [6] ? » (1 Co 3, 3)

5. Si Paul, l’Apôtre — vase de choix préparé en vue de l’évangile du Christ, à cause des aiguillons de la chair et des poussées du vice réprime son corps et le réduit en servitude, pour éviter que lui qui prêche aux autres soit, pour sa part, réprouvé [7], mais, malgré ses efforts, remarque en ses membres une autre loi qui répugne à la loi de son esprit et le subjugue sous la loi du péché — si (dis-je), après avoir souffert nudité, jeûnes, faim, prison, fouets, supplices, lorsqu’il fait retour sur lui-même, Paul en vient à s’écrier : « Malheureux homme que je suis, qui me libérera de cette mort ? » (Ro 7, 24), toi tu crois devoir être en sécurité ? Attention, je te prie ; que jamais Dieu ne dise de toi : « la vierge d’Israël est tombée ; il n’y a personne pour la relever ! » (Am 5, 2) Je vais m’exprimer avec audace : Dieu qui peut tout ne peut pas relever une vierge après sa ruine. Il peut bien la délivrer de la peine due à son péché, il ne peut pas la couronner, puisqu’elle a été déflorée. Craignons que ne s’accomplisse aussi à notre sujet cette prophétie : « même les vierges vertueuses défailliront » (Am 8, 13), car il y a aussi des vierges coupables : « Qui regarde, dit Jésus, une femme pour la convoiter, l’a déjà violée dans son cœur » (Mt 5, 28) ; donc la virginité peut se perdre aussi par la simple pensée. Ce sont là des vierges coupables — vierges charnellement, non spirituellement — vierges folles qui, n’ayant pas d’huile, sont exclues par l’époux du banquet nuptial [8].

6. Mais si ces vierges-là sont aussi des vierges — bien qu’à cause de leurs autres fautes la virginité de leurs corps ne suffise pas à les sauver —, qu’adviendra-t-il de celles qui ont prostitué les membres du Christ et changé le temple du Saint-Esprit en lupanar [9] ? Elles entendront aussitôt : « Descends, assieds-toi par terre, vierge, fille de Babylone ; assieds-toi par terre ; point de trône pour la fille des Chaldéens ! On ne t’appellera plus désormais molle et délicate. Prends la meule, mouds la farine, écarte ton voile, dénude tes jambes pour passer les torrents ; alors sera dévoilée ton ignominie et apparaîtra ton opprobre… » (Is 47, 1-3), et cela après avoir partagé les noces du Fils de Dieu, après les baisers du cousin [10] et de l’époux ! C’est pourtant celle dont jadis l’oracle prophétique chantait : « La reine est assise à ta droite dans une robe dorée, entourée de broderies. » (Ps 44, 10) Elle sera dénudée et l’on verra ses parties honteuses ; elle s’assiéra près des eaux du désert et, dans une posture indécente, elle s’abandonnera à tous les passants, qui la souilleront des pieds jusqu’au chef [11].

Il eût mieux valu subir le mariage avec un homme, cheminer dans la plaine, plutôt que d’aspirer aux sommets et de choir au fond du gouffre ! Je t’en prie, qu’elle ne devienne pas une cité courtisane, la fidèle Sion ; qu’après qu’elle aura été l’asile de la Trinité, les démons n’y dansent pas ni les sirènes, que les hérissons n’y fassent pas leur nid ! Que sa guimpe pectorale ne se délace pas, mais dès que l’instinct chatouille les sens, dès que le doux incendie de la volupté nous pénètre de son agréable chaleur, écrions-nous aussitôt : « Le Seigneur est mon auxiliaire, je ne craindrai pas ce que peut me faire la chair ! » (Ps 97, 6) Que si l’homme intérieur se met à vaciller un peu entre le vice et la vertu, tu diras  : « Pourquoi es-tu triste, ô mon âme, et pourquoi me troubles-tu ? Espère dans le Seigneur ! Oui, je le glorifierai, car il est le sauveur de ma face ; il est mon Dieu. » (Ps 41, 6-7) Je ne voudrais pas que tu laisses la mauvaise pensée progresser ; que rien ne germe en toi de Babylonien, c’est-à-dire de trouble ; pendant que l’ennemi est encore petit, tue-le ! Que la malice soit écrasée dans le germe même. Écoute parler le psalmiste : « Fille de Babylone, misérable, heureux qui t’infligera le châtiment que tu mérites ; heureux qui saisira tes petits pour les écraser contre le rocher ! » (Ps 136, 8-9) Il est impossible que les sens de l’homme ne soient pas envahis de cette chaleur des moelles [12] que chacun connaît. Mais celui-là est digne de louanges, celui-là est appelé bienheureux qui, à peine nées les mauvaises pensées, les tue et les écrase contre le rocher ; or, ce rocher, c’est le Christ.



7. Oh ! Combien de fois, moi, qui étais installé dans le désert, dans cette vaste solitude torréfiée d’un soleil ardent [13], affreux habitat offert aux moines, je me suis cru mêlé aux plaisirs de Rome ! J’étais assis, solitaire, car l’amertume m’avait envahi tout entier. Mes membres déformés se hérissaient d’un sac. Malpropre, ma peau rappelait l’aspect minable de l’épiderme d’un nègre. Chaque jour pleurer, chaque jour gémir ! Toutes les fois que, malgré mes résistances, le sommeil m’accablait soudain, mes os, presque désarticulés, se brisaient sur le sol nu. De la nourriture et de la boisson, je ne dis rien : les malades eux-mêmes n’usent que d’eau froide ; accepter un plat chaud, c’est un excès. Or, donc, moi, oui, moi-même, qui, par crainte de la géhenne, m’étais personnellement infligé une si dure prison, sans autre société que les scorpions et les bêtes sauvages, souvent je croyais assister aux danses des jeunes filles. Les jeûnes avaient pâli mon visage, mais les désirs enflammaient mon esprit, le corps restant glacé ; devant ce pauvre homme, déjà moins chair vivante que cadavre, seuls bouillonnaient les incendies des voluptés !

Privé de toute aide, je gisais donc aux pieds de Jésus, je les arrosais de mes larmes, je les essuyais de mes cheveux ; ma chair rebelle, je la domptais par une abstinence de plusieurs semaines. Je ne rougis pas de mon infortune ; bien plutôt, je déplore de n’être plus ce que j’étais alors [14]. Il m’en souvient : fréquemment, mes cris joignaient le jour à la nuit, et je ne cessais de me frapper la poitrine que quand les menaces du Maître avaient ramené le calme [15]. Ma cellule elle-même, j’en venais à la redouter, comme si elle était complice de mes pensées impures. Irrité contre moi, dur à moi-même, j’allais seul plus avant dans le désert. Une vallée profonde, une âpre montagne, des rochers abrupts étaient-ils en vue, j’y installais ma prière et l’ergastule de ma misérable chair. Le Seigneur même m’en est témoin : après avoir beaucoup pleuré et fixé mes regards au ciel, il me semblait parfois être mêlé aux cohortes des anges ; alors, plein de joie et d’allégresse, je chantais : « Après toi nous courons, à l’odeur de tes parfums ! » (Cant 1, 3).



8. Si telles sont les épreuves que supportent ceux-là même dont le corps est tout décharné et n’ont donc à soutenir que l’assaut des pensées, que peut bien éprouver une jeune fille qui vit dans les délices ? Voici son cas, d’après l’Apôtre : « Vivante, elle est morte ! » (1 Tim 5, 6) Si je suis à même de donner un conseil, si l’on fait crédit à mon expérience, voici mon premier avis, ou plutôt ma supplication : que l’épouse du Christ fuie le vin comme du poison ! Telle est, contre la jeunesse, la première arme des démons. Moindre est le choc de l’avarice, l’enflure de l’orgueil, le charme de l’ambition. Nous nous passons plus aisément d’autres vices ; dans le cas présent, l’adversaire est enfermé à l’intérieur de la place ; où que nous allions, nous portons avec nous notre ennemi. Vin et jeunesse : double fournaise de volupté. Pourquoi jeter de l’huile sur le feu ? Pourquoi à ce jeune corps ardent fournir l’aliment de ses flammes ? Paul à Timothée : « Ne bois plus désormais d’eau pure, mais use d’un peu de vin à cause de ton estomac et de tes indispositions répétées. » (1 Tim 5, 23) Vois de quels motifs dépend la permission de boire du vin : c’est à peine si la justifient les maux d’estomac et les indispositions répétées, et, pour nous empêcher de nous dorloter à l’occasion des maladies, il ordonne de n’en prendre qu’un peu. C’est un conseil de médecin plutôt que d’apôtre — bien que l’apôtre soit aussi un médecin spirituel —, dans la crainte que Timothée, vaincu par la faiblesse physique, ne puisse pas continuer ses tournées de prédication évangélique [16]. Sinon, il se serait souvenu d’avoir dit : « Le vin, en qui réside la luxure » (Éph 5, 18), et  : « Il vaut mieux pour l’homme de ne pas boire de vin, de ne pas manger de viande ! » (Ex 32, 6)

Noé a bu du vin et s’est enivré, le monde étant encore fruste [17] ; car il avait été le premier à planter la vigne et peut-être ignorait-il que le vin enivrât. Et, pour que tu comprennes complètement le mystère de l’Écriture — car la parole de Dieu est une perle qu’on peut percer de part en part —, après l’ébriété survint la nudité des cuisses : volupté jointe à l’excès de bouche. D’abord le ventre, et aussitôt le reste : « Le peuple mangea et but, puis ils se levèrent pour se livrer à la débauche. »



Loth, l’ami de Dieu, sauvé dans la montagne [18] et trouvé seul juste parmi des milliers de gens, est enivré par ses filles ; elles pensaient, il est vrai, que la race humaine avait péri, et, ce faisant, elles recherchaient plutôt les enfants que la volupté. Cependant, elles savaient bien que cet homme juste ne l’aurait pas fait, s’il n’eût été ivre. Ensuite, il ne savait plus ce qu’il faisait. (Ainsi la volonté ne saurait être incriminée, et il y a plutôt erreur que faute.) Pourtant, de ce commerce naissent Moabites et Ammonites, ennemis d’Israël, qui, jusqu’à la quatorzième génération, c’est-à-dire à jamais, ne peuvent entrer dans l’église de Dieu.


9. Élie, fuyant Jézabel, se couche, fatigué, sous un chêne ; un ange vient à lui, l’éveille « et lui dit : ’Debout ! mange !’ Il regarda, et il y avait près de sa tête un pain d’épeautre [19] et un vase d’eau. » (1 R 19, 5-6) En vérité, Dieu n’aurait-il pas pu lui envoyer du vin pur aromatisé, des plats cuits à l’huile et de la face de viande pilée ? Élisée invite à déjeuner les fils des prophètes ; c’est pendant qu’il les nourrissait de légumes sauvages qu’il entend les convives s’écrier de concert : « La mort est dans la marmite, homme de Dieu ! (2 R 4, 40)  » Sans s’indigner contre les cuisiniers — car il n’avait pas l’habitude d’une table soignée —, il y jeta de la farine pour en adoucir l’amertume, par la même vertu spirituelle dont Moïse usa pour changer Merra [20] en eau douce. Une autre fois, quand il eut amené, à leur insu, à Samarie les soldats venus pour se saisir de lui, après avoir aveuglé tout ensemble leurs yeux et leur esprit, quels mets commanda-t-il pour leur réfection ? Écoute : « Place devant eux du pain et de l’eau ! Qu’ils mangent et boivent ; puis qu’on les renvoie à leur maître ! » (2 R 6, 22) À Daniel aussi, on aurait pu dresser une table opulente avec les mets royaux ; mais c’est le repas des moissonneurs que lui porte Habacuc ; il était, je pense, fort rustique [21] ! Et on l’a appelé ’l’homme de désirs’, parce qu’il n’a ni mangé le pain du désir, ni bu le vin de la concupiscence.

10. Innombrables sont les textes parsemés dans les divines Écritures, qui condamnent la gourmandise et mettent en lumière la simplicité dans la nourriture ; mais mon but présent n’est pas de disserter du jeûne. Un traité complet exigerait un titre et un volume à part. Contentons-nous de ces quelques considérations entre mille. Tu pourras du reste te composer un recueil personnel d’après les échantillons que voici : comment, du paradis, le premier homme lui-même, pour avoir obéi à son ventre plutôt qu’à Dieu, fut expulsé vers cette vallée de larmes ; c’est par la faim que Satan, au désert, a tenté le Seigneur lui-même ; l’Apôtre s’écrire : « La nourriture est pour le ventre, et le ventre pour la nourriture, mais Dieu détruira l’un et l’autre » (1 Co 6, 13), et au sujet des luxurieux : « Leur dieu, c’est le ventre » (Phi 3, 19) ; chacun, en effet, adore ce qu’il aime. Il s’ensuit ce conseil pressant : ceux que la gloutonnerie a chassés du paradis, que la faim les y ramène !

11. Que si tu veux répondre qu’issue de noble race, toujours dans les délices, toujours dans le duvet, tu ne peux ni te passer de vin ou de plats nourrissants, ni vivre très chichement d’après cette loi que je t’expose, je te rétorquerai : « Vis donc sous ta propre loi, toi qui ne peux vivre sous celle de Dieu ! » Ce n’est pas que Dieu, créateur et maître de l’univers, trouve plaisir aux rugissements de nos intestins, au vide de l’estomac, à la brûlure des poumons. Mais c’est qu’autrement la pureté ne saurait être en sécurité. Job, cher à Dieu et d’après son propre témoignage, immaculé et simple, écoute de quoi il soupçonne le diable : « Sa force est dans les reins et sa puissance dans le nombril. » (Jb 40, 11) C’est une manière honnête de désigner par des euphémismes les parties génitales de l’homme et de la femme. Exemples : on promet qu’un personnage sorti des reins de David s’asseoira sur son trône ; soixante-quinze âmes entrèrent en Égypte, qui étaient issues de la cuisse de Jacob ; le même, après sa lutte avec Dieu [22], lorsque l’épaisseur de sa hanche se fut desséchées, cessa de procréer des enfants ; celui qui doit célébrer la fête de Pâques a l’ordre de le faire les reins ceints et mortifiés ; Dieu dit à Job : « Ceins tes reins comme un homme » (Jb 38, 3) ; Jean est ceint d’une ceinture de peau ; les apôtres ont l’ordre de ceindre leurs reins et de tenir en leurs mains les flambeaux de l’Évangile ; quant à Jérusalem, qui, couverte de sang, se trouve dans la plaine de l’erreur, il lui est dit, en Ézéchiel : « Ton nombril n’a pas été réséqué. » (Éz 16, 4) Oui, contre les hommes, toute la vertu du diable est dans leurs reins ; c’est dans leur nombril qu’est toute la force contre les femmes.

12. Veux-tu savoir s’il en est bien ainsi ? Voici des exemples. Samson, plus fort que le lion, plus dur que le rocher, qui, seul et nu, avait poursuivi mille hommes armés, mollit parmi les baisers de Dalila ; David, l’élu selon le cœur du Seigneur, avait souvent de sa sainte bouche chanté le Christ à venir ; mais, après que, se promenant sur le toit de sa maison, il eut été séduit par la nudité de Bethsabée, à l’adultère il joignit l’homicide (à ce propos, une brève remarque : aucun regard n’est absolument sûr, même quand on est chez soi). Aussi s’adresse-t-il à Dieu comme pénitent, en ces termes : « Contre toi seul j’ai péché, et j’ai fait le mal devant toi » (Ps 50, 6) ; (comme roi, en effet, il n’avait personne d’autre à craindre). Salomon, par qui la Sagesse elle-même s’est changée, Salomon, qui « a traité » de tout, « depuis le cèdre du Liban jusqu’à l’hysope qui sort de la muraille » (1 R 4, 33), s’est éloigné du Seigneur pour avoir trop aimé les femmes. Que nul ne se rassure sur la consanguinité la plus proche : Amnon, son frère, brûla d’une flamme illégitime pour Thamar, sa sœur !

13. On a regret de le dire : que de vierges tombent tous les jours, combien l’Église notre mère en perd-elle, échappées de son giron ! Sur combien d’astres l’orgueilleux ennemi n’asseoit-il pas son trône ! Que de rochers il parvient à miner, aux failles desquelles habitera le Serpent ! On peut en voir beaucoup, veuves avant que mariées, dont la misérable conscience n’est protégée que par le mensonge du vêtement : à moins que ne les trahisse le gonflement du sein ou le vagissement des enfants, elles marchent la tête haute et les pieds frétillants. D’autres dégustent d’avance les commodités de la stérilité ; elles tuent un être humain avant qu’il ne soit procréé. Plusieurs, quand elle s’aperçoivent qu’elles ont conçu dans le crime, songent aux poisons qui font avorter. Souvent elles en meurent aussi de même coup. Alors, coupables d’un triple crime, elles sont traînées aux enfers : suicidées, adultères du Christ, parricides d’un enfant non encore né.

Ce sont celles-là qui ont coutume de dire : « tout est pur pour les purs ! » (Tit 1, 1) ma conscience me suffit. C’est un cœur pur que désire Dieu, pourquoi me priver de nourritures que Dieu a créées pour qu’on en use ?’ Si elles se mettent en frais de charme et de gaieté, elles se gorgent de vin pur, puis joignant à l’ébriété le sacrilège, elles s’exclament : ’Bien sûr que non, je ne m’abstiendrai pas du sang du Christ [23] !’ Voient-elles une compagne sérieuse et un peu pâlie, elles la traitent de malheureuse, de moinesse, de manichéenne et le reste. Dans une telle méthode de vie, le jeûne devient une hérésie ! Les mêmes circulent dans la foule en se faisant remarquer. Par leurs furtives œillades, elles entraînent derrière elles un troupeau de jeunes gens. À elles s’adresse toujours l’anathème du prophète : « Tu t’es composé un visage de courtisane, tu es une impudique ! » (Jr 3, 3) La pourpre n’apparaît que sur ta robe, et en touche légère ; mais, trop lâche, leur bandeau de tête laisse retomber les cheveux ; le brodequin est assez grossier, mais sur leurs épaules voltige l’écharpe ; étroites sont les manches et moulées aux bras, mais le rythme incertain des genoux rend langoureuse la démarche. Voilà, estiment-elles, le tout de la virginité. Que ces pécores trouvent qui les louent ! Que leur profession de vierges leur soit une plus lucrative perdition ! C’est volontiers qu’à de telles femmes nous renonçons à plaire !



14. On a honte d’en parler, car c’est chose triste, hélas ! mais véritable. D’où s’est introduit dans les églises le fléau des « agapètes » ? N’est-ce pas, sans le mariage, un synonyme d’épouses ? Ou plutôt : d’où vient cette nouvelle espèce de concubines ? J’irai plus loin : d’où viennent ces courtisanes monogames ? Une seule maison, une seule chambre, souvent un seul lit les rassemble, et l’on nous qualifie de soupçonneux si nous songeons à certaines choses ? Un frère quitte sa soeur vierge, une vierge délaisse son frère qui garde le célibat ; l’un et l’autre, feignant de partager la même profession religieuse, cherchent avec des étrangers une consolation soi-disant spirituelle pour se procurer à domicile le commerce charnel ! Ces gens-là, Dieu les réprouve dans les Proverbes de Salomon, quand il dit : « Quelqu’un attache à son sein un charbon allumé et ses vêtements ne seraient pas brûlés ? Il marcherait sur des charbons ardents et ses pieds ne grilleraient pas ? » (Pr 6, 27-28)

15. Maintenant que nous avons sifflé et mis au ban de la société chrétienne ces jeunes filles qui veulent non pas être des vierges, mais le paraître, tout mon discours ne s’adressera plus désormais qu’à toi. C’est toi qui, la première dans la ville de Rome, as, parmi les nobles, inauguré la classe des Vierges.Raison de plus pour faire davantage d’efforts, de peur qu’après t’être privée des biens présents, tu ne sois privée aussi des biens à venir. Les tracas du mariage et les incertitudes d’un ménage, un exemple domestique t’en a instruite. Ta soeur Blésilla, ton aînée par l’âge, mais ta cadette dans la profession religieuse, au bout de sept mois de mariage est devenue veuve. O condition humaine vouée au malheur et ignorante de l’avenir ! Elle a donc perdu et la couronne de la virginité et la volupté du mariage. Elle observe, bien entendu, le second degré de la chasteté. Mais n’imagines-tu pas quelles croix elle supporte par moments, alors que chaque jour elle admire en sa soeur ce qu’elle a perdu, alors que, si difficile qu’il soit de se passer de la volupté jadis goûtée, elle ne saurait attendre de sa continence qu’une récompense moindre ? Qu’elle soit pourtant confiante ! Qu’elle soit joyeuse ! Le fruit cent fois multiplié ou celui qui l’est soixante fois seulement proviennent d’une même semence : la chasteté.

16. Ne va pas dans les réunions de matrones, ne visite pas les demeures des nobles ; je n’aimerais pas que tu fréquentes beaucoup un milieu que tu as méprisé pour te faire Vierge. Ces braves dames ont coutume de se vanter de ce que leurs maris sont juges ou titulaires de quelque dignité ; l’affluence des visiteuses se bouscule chez la femme de l’empereur, pourquoi ferais-tu, toi, injure à ton Époux ? Pourquoi te précipiter chez la femme d’un homme, toi qui est l’épouse de Dieu ? Sur ce chapitre, apprends un saint orgueil, sache-toi meilleure qu’elles toutes. Je souhaiterais que tu n’évites pas seulement de rencontrer celles qui sont toutes gonflées des honneurs de leur mari, qu’entourent des troupeaux d’eunuques ou qui sont vêtues d’étoffes tissées d’or ou d’argent ; fuis également celles qui ne sont veuves que par contrainte. Bien sûr, elles n’avaient pas à souhaiter la mort de leur mari, mais elles auraient dû saisir avec joie l’occasion qui leur était offerte d’observer la continence. Au contraire, si leur vêtement a changé, leur faste d’autrefois n’a pas changé. Un bataillon d’eunuques précède leur litière profonde, leurs joues sont carminées, leur peau est tendue par l’apprêt ; on dirait non pas qu’elles ont perdu leur mari, mais qu’elles en cherchent un. Leur maison est pleine d’adulateurs, pleine de convives. Des clercs mêmes, à qui devrait revenir le rôle d’un magistère redouté, viennent, baisent le front de leurs patronnes. Ils étendent la main pour bénir, croirait-on, si l’on ne savait pas que c’est pour recevoir le salaire de leur visite. Cependant, ces femmes, qui s’aperçoivent que les prêtres ont besoin de leur aide, en sont bouffies d’orgueil. Et parce qu’à la domination d’un mari qu’elles ont naguère expérimentée, elles préfèrent la liberté du veuvage, on les appelle « chastes » et « nonnes » ; or, au sortir d’un repas copieux, elles voient en rêve, leurs apôtres !
17. Tes compagnes, ce seront celles que tu vois amaigries par le jeûne et le visage pâle ; celle que leur âge et leur vie a éprouvées, celles qui, chaque jour, chantent dans leur cœur : « Où conduis-tu ton troupeau ? ou reposes-tu à midi ? » (Cant 1, 6) et qui disent amoureusement : « Je désire mourir pour être avec le Christ. » (Phil 1, 23) Sois soumise à tes parents, imite ton époux [24]. Sors rarement en public. Les martyrs, va les chercher dans ta chambre [25]. tu ne manquerais jamais de prétexte pour sortir, si tu devais sortir chaque fois que c’est nécessaire. Nourriture modérée, estomac jamais rempli. Plusieurs s’abstiennent de vin, qui s’enivrent d’une nourriture trop copieuse. Quand tu te lèves la nuit pour prier, que ce ne soit pas l’indigestion qui te fasse rote, mais l’inanition.

Lis assez souvent et étudie le plus possible. Que le sommeil te surprenne un livre à la main ; qu’en tombant, ton visage rencontre l’accueil d’une page sainte. Jeûne quotidien, repas qui évitera la plénitude. Inutile d’avoir l’estomac vide, après une abstinence de deux ou trois jours, s’il est d’un seul coup surchargé, si la satiété compense le jeûne. Aussitôt l’esprit serait engourdi par cette plénitude ; une terre trop arrosée voit germer les épines des passions. Tu sentiras parfois « l’homme extérieur » soupirer après le parfum de l’adolescence en fleur ; après le repas, dans le calme du lit, le doux cortège des désirs cherchera peut-être à t’émouvoir : saisis le bouclier de la foi où s’éteindront les flèches enflammées du diable : « Tous sont adultères, leur cœur est comme une fournaise. » (Os 7, 4) Pour toi, cheminant en compagnie du Christ et attentive à ses paroles, dis : « Notre cœur n’était-il pas ardent sur la route, tandis que Jésus nous expliquait les Écritures ? » (Lc 24, 32) Et encore : « Ta conversation est enflammée, et ton serviteur s’y complaît. » (Ps 118, 140) Il est difficile à l’âme humaine de ne pas aimer, et il faut bien que notre esprit soit attiré par certaines affections. L’amour charnel est vaincu par l’amour spirituel ; un désir est éteint par l’autre désir ; si l’un diminue, l’autre s’accroît d’autant. Bien plutôt, répète sans cesse : « Sur mon lit, pendant la nuit, j’ai cherché celui qu’a aimé mon âme ! » (Cant 3, 1) « Mortifiez, dit l’Apôtre, vos membres sur la terre. » (Col 3, 5) Aussi ajoutait-il lui-même avec confiance : « Je vis, mais ce n’est plus moi qui vis ; celui qui vit en moi, c’est le Christ. » (Ga 2, 20) Un homme qui avait mortifié ses membres et dont la conduite était symbolique n’a pas craint de dire : « Je suis devenu comme une outre gelée (Ps 118, 83)  », car toutes les humeurs de mon corps ont été comme desséchées par la cuisson. Et encore : « A force de jeûner, mes genoux ont perdu leur fermeté. » (Ps 108, 24) Ou bien : « J’ai négligé de manger mon pain ; ma voix a tant gémi que mes os collent à ma chair ! » (Ps 101, 5-6)



18. Sois la cigale des nuits [26] ! Chaque nuit lave ton lit de tes pleurs ; que tes larmes arrosent ta couche [27] ! Veille et sois comme le passereau au désert [28]. Chante par l’Esprit, chante aussi par l’entendement : « Bénis, ô mon âme, le Seigneur, et n’oublie pas tous ses bienfaits ; il pardonne toutes tes iniquités, il guérit toutes tes infirmités, il rachète ta vie de la corruption. » (Ps 102, 2-4) Qui de nous peut dire de tout cœur : « J’ai mangé de la cendre comme du pain, je mêlais mon breuvage de mes larmes ? » (Ps 101, 10) Ne faut-il pas pleurer, ne faut-il pas gémir quand de nouveau le serpent m’invite à une nourriture illicite ? quand, après m’avoir chassé du paradis de la virginité il prétend me vêtir de ces tuniques de poil de bêtes qu’Élie, pendant son retour au paradis, jeta sur la terre ? Quoi de commun entre moi et la volupté, qui périt si vite ? Qu’ai-je à faire avec ce chant des sirènes, charmant mais mortel ? Je ne veux pas être soumis à cette sentence de condamnation qui fut portée contre l’humanité : « C’est dans les souffrances et les angoisses que tu enfanteras, ô femme (cette loi n’est pas mienne), et tu te tourneras vers l’homme. » (Gn 3, 16) Qu’elle se tourne vers un mari, celle qui a épousé le Christ, mais à la fin « tu mourras de mort » (Gn 2, 17) terminera ce mariage : ma règle de vie ne considère pas le sexe. Que le mariage ait son opportunité et sa dignité, j’y consens ; pour moi, la virginité est consacrée, dans la personne de Marie et dans celle du Christ !

19. Mais, dira-t-on, ’tu oses dénigrer le mariage, qui a été béni par le Seigneur’ ? Ce n’est pas dénigrer le mariage que de lui préférer la virginité ; nul ne saurait comparer un mal avec un bien. Que les femmes mariées soient fières de prendre rang aussitôt après les vierges. « Croissez, a dit Dieu, multipliez-vous, remplissez la terre ! » Qu’il croisse et se multiplie, celui qui doit remplir la terre : ton armée à toi est aux cieux. « Croissez et multipliez-vous » ; par le mariage trouve son accomplissement la loi portée après l’expulsion du Paradis, après la nudité et les feuilles de figuier qui préludèrent à la lascivité des noces. Qu’il épouse et soit épousé celui qui mange son pain à la sueur de son visage, pour qui la terre engendre ronces et buissons et dont l’herbe est étouffée par les épines. Ma graine à moi porte fruit au centuple ; telle est sa fécondité. « Tous ne comprennent pas la parole de Dieu, mais ceux à qui en est donnée la grâce. » (Mt 19, 11) Cet autre, c’est la contrainte qui le fera eunuque, moi c’est ma volonté. « Il y a un temps pour embrasser et un temps pour que les mains s’abstiennent d’embrasser, un temps pour lancer les pierres, un temps pour les ramasser. » (Eccl 3, 5) Après que, tirés de la dureté des gentils, ont été engendrés des fils d’Abraham, on a commencé à voir rouler des pierres saintes sur cette terre ; en effet, ils traversent les tourbillons de ce monde et roulent dans le char de Dieu de toute la vitesse de ses roues. Qu’ils se cousent des tuniques, ceux qui ont perdu cette tunique sans couture qui venait d’en-haut, ceux qui trouvent du charme au vagissement des enfants : à peine ceux-ci ont-ils vu le jour qu’ils pleurent comme pour déplorer d’être nés ! Ève au Paradis était vierge : après les tuniques de peau commença le mariage. Ton pays, c’est le Paradis. Garde-toi telle que tu es née et dit « retourne, ô mon âme, à ton repos ». (Ps 114, 7) Sache que la virginité, c’est l’état de nature, le mariage n’est venu qu’après le péché ; à la naissance, elle est vierge, cette chair qui procède du mariage ; elle recouvre dans son fruit ce qu’elle avait perdu dans sa racine. « Une branche sortira de la racine de Jessé et une fleur montera de cette racine. » (Is 11, 1) La branche, c’est la Mère du Seigneur, simple, pure ; aucun germe venu du dehors n’adhéra à son corps intact ; à l’image de Dieu [29], unique fut sa fécondité. La fleur de cette branche, c’est le Christ qui dit : « Je suis la fleur des champs et le lis des vallées. » (Cant 2, 1) En un autre endroit, on le compare à une pierre qui se détache de la montagne sans qu’on y ait mis les mains ; c’est une prophétie qui signifie que vierge il naîtra d’une vierge. Les mains, en effet, signifient parfois l’œuvre de chair, comme dans ce passage : « Sa main gauche est sous ma tête et sa droite m’étreindra. » (Cant 2, 6) À la détermination de ce sens concourent les remarques suivantes : les animaux que Noé introduit par paires dans l’arche sont impurs (le nombre impair est pur) ; Moïse et Josué, fils de Navé, reçoivent l’ordre de fouler pieds nus la terre sainte ; les disciples sont dépêchés pour prêcher l’Évangile sans surcharge de chaussures ou de tuniques de cuir ; les soldats, après s’être partagé au sort les vêtements de Jésus, n’ont pas eu de souliers à emporter, car le Seigneur ne possédait pas ce qu’il avait interdit à ses serviteurs.

20. Je loue les noces, je loue le mariage, mais parce qu’ils m’engendrent des vierges. Des épines je cueille les roses, de la terre son or, de la coquille sa perle. Celui qui laboure, labourera-t-il otut le jour ? Ne jouira-t-il pas aussi du fruit de son travail ? Le mariage est plus honoré quand l’être qui en naît est plus aimé. Mère, pourquoi en voudrais-tu à ta fille ? Nourrie de ton lait, sortie de tes entrailles, elle a grandi dans ton sein, c’est toi qui l’as gardée avec une pieuse sollicitude. Et tu t’irrites parce qu’elle veut être l’épouse non d’un soldat, mais du roi même ? Elle t’a apporté un grand avantage : tu es devenue la belle-mère de Dieu [30] !

« À propos des vierges, dit l’Apôtre, je n’ai pas de commandement du Seigneur. » (1 Co 7, 25) Pourquoi ? Parce que, si lui-même a été vierge, ce n’est pas par ordre, mais par libre choix. Ne prêtons pas l’oreille à ceux qui prétendent qu’il avait pris femme, puisque, lorsqu’il disserte de la continence et conseille la chasteté perpétuelle, il allègue son propre cas : « Je voudrais que tous fussent comme moi-même » (1 Co 7, 7), et plus bas : « Je dis aux célibataires et aux veufs : il est meilleur de rester ainsi, comme moi-même » (1 Co 7, 8), et dans un autre endroit : « N’avons-nous pas la faculté de promener avec nous des épouses comme les autres apôtres ? » (1 Co 9, 5) Pourquoi n’a-t-il pas de commandement du Seigneur au sujet de la virginité ? Parce que l’offrande a plus de prix si elle est faite sans contrainte ; parce que, si la virginité eût été commandée, le mariage eût semblé éliminé. Or, c’eût été une contrainte très dure et contre nature que d’imposer par violence aux hommes la vie des anges, et de condamner en quelque sorte le plan même de la création.



21. Autre était, dans l’ancienne Loi, la conception du bonheur. « Heureux qui possède semence en Sion et famille en Jérusalem » (Is 31, 9) ; maudite était la stérile qui n’enfantait pas ; « tes fils sont comme un surgeon d’olivier autour de la table » (Ps 127, 3) ; promesse de richesses ; enfin : « Il n’y aura pas d’infirme dans tes tribus. » (Ps 104, 36) À présent, il nous est dit : ’Ne t’imagine pas être du bois sec ; tu as une demeure éternelle au ciel au lieu de fils et de filles.’ À présent les pauvres sont bénis, Lazare est préféré au riche dans sa pourpre ; à présent, qui est infirme est plus robuste. Jadis, l’univers était vide et, pour ne rien dire des sens typiques, il n’y avait qu’une seule bénédiction : les enfants. Aussi Abraham, quoique déjà vieux, s’unit-il à Cétura ; Jacob se rachète pour des mandragores ; la belle Rachel, figure de l’Église, se plaint que sa matrice est fermée. Mais, peu à peu, la moisson grandissant, est envoyé le moissonneur. Élie est vierge, Élisée est vierge ; sont vierges aussi beaucoup de fils des prophètes. Il est dit à Jérémie : « Mais toi, ne prends pas femme » (Jr 16, 2) : sanctifié dans le sein de sa mère, et la captivité étant d’ailleurs proche, il lui est défendu de prendre femme. En d’autres termes, l’Apôtre dit la même chose : « Je pense donc que voici ce qui est bon, à cause de l’imminence de la détresse : il est bon à l’homme d’être ainsi. » (1 Co 7, 26) Quelle est cette détresse qui annulera les joies du mariage ? « Le temps est abrégé, il reste que ceux qui ont des épouses soient comme ceux qui n’en ont pas. » (1 Co 7, 29) Nabuchodonosor est tout près, « le lion s’est élancé de sa couche » (Jr 4, 7), à quoi bon me marier pour le service du plus orgueilleux des rois ? Pourquoi des enfants, que devra pleurer le prophète : « La langue du nourrisson s’attache à sa gorge, tant il a soif ; les petits ont demandé du pain et il n’y avait personne pour leur en rompre ? » (Lam 4, 4) 

Nous l’avons dit tout à l’heure : ce privilège de la continence ne se trouvait que parmi les hommes ; Ève enfantait continuellement dans la douleur. Mais depuis qu’une vierge a conçu dans son sein et nous a enfanté un fils, « dont le principat est marqué sur l’épaule » (Is 9, 6), Dieu fort, père du siècle à venir, cette malédiction a été annulée. La mort vint par Ève, la vie par Marie. Aussi le don de la virginité s’est-il plus libéralement répandu sur les femmes, parce qu’il a commencé par une femme. Dès que le Fils de Dieu est venu sur la terre, il se constitua une nouvelle famille, en sorte que Celui que des anges adoraient au ciel eût aussi des anges sur la terre.



Alors, Judith la chaste coupa la tête d’Holopherne [31] ; alors, Aman, dont le nom veut dire « iniquité », fut brûlé par le feu qu’il avait allumé [32] ; alors, Jacques et Jean, abandonnant père, filets et barque, suivirent le Sauveur, abandonnant du même coup l’amour de la famille, les liens du siècle et les soucis domestiques. Alors, on entendit pour la première fois : « Qui veut venir après moi, se renie soi-même, porte sa croix et me suive » (Mt 16, 24) ; or, nul soldat ne marche au combat avec son épouse ; au disciple qui veut assister aux funérailles de son père, la permission est refusée. « Les renards ont leurs tanières, les oiseaux du ciel leurs nids ; mais le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête » (Mt 8, 20) — ceci pour que tu ne t’attristes pas si ta cellule est trop exiguë. « Qui est sans épouse n’est soucieux que des affaires du Seigneur et de la manière de plaire à Dieu ; mais qui a une épouse est soucieux des affaires de ce monde et de la manière de plaire à son épouse. » (1 Co 7, 32-33) Divers sont les destins de la femme mariée et de la vierge ; celle qui n’est pas mariée pense aux choses du Seigneur : être sainte de corps et d’esprit ; au contraire, celle qui est mariée pense aux choses du monde : comment plaire à son mari [33].


22. Les graves incommodités du mariage, les nombreux soucis dont il est entravé, je les ai décrits, me semble-t-il, sommairement dans le livre que je viens de faire paraître contre Helvidius sur la perpétuelle virginité de la bienheureuse Marie. Il serait trop long de me répéter ici ; on pourra, si l’on veut, puiser à cette modeste source [34]. Je dirai seulement ceci, pour éviter l’apparence d’une omission totale : l’Apôtre nous ordonne de prier sans cesse, d’autre part celui qui accomplit le devoir conjugal ne peut pas prier pendant ce temps ; dès lors, ou nous prions toujours, mais nous restons vierges, ou nous cessons de prier pour obéir aux lois du mariage. « Que si, dit-il, une vierge se marie, elle ne pèche pas ; mais les gens mariés éprouveront la tribulation de la chair. » (1 Co 7, 28) Dans la préface de ce petit livre, j’ai prévenu le lecteur que je parlerais très peu ou même pas du tout des souffrances du mariage ; je renouvelle ici cet avis. Mais si tu veux savoir de combien de tracas la vierge est libérée, tandis que l’épouse y est astreinte, lis le livre de Tertullien à un ami philosophe et ses autres traités sur la virginité, ou encore le remarquable volume du bienheureux Cyprien, les compositions en vers et en prose du pape Damase sur ce sujet et les récents opuscules de notre Ambroise [35] dédiés à sa soeur. Il s’y épanche en une langue magnifique ; cet éloge de la virginité est parfait : invention, disposition, expression.

23. Pour nous, nous suivons une autre route. Il ne s’agit pas de louer la virginité, mais de l’observer. Il ne suffit pas de savoir ce qui est le bien, mais de garder plus soigneusement ce bien que nous avons déjà choisi. Cela est affaire de jugement, et ceci d’effort ; cela est le partage d’un grand nombre, cedi de très peu. « Qui persévérera, dit le Seigneur, jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé » (Mt 10, 22), et encore : « beaucoup d’appelés, mais peu d’élus » (Mt 20, 16). Je t’en supplie donc, devant Dieu, le Christ Jésus et ses anges élus : ces vases du temple, que seuls les prêtres pouvaient regarder licitement, ne les produis pas facilement en public, que nul profane ne porte ses regards sur le sanctuaire de Dieu. Ozias toucha l’Arche ; il n’en avait pas le droit, aussi fut-il frappé de mort subite. Mais nul vase d’or et d’argent n’est aussi cher à Dieu que le temps d’un corps virginal. Autrefois, ce n’était qu’une ombre ; maintenant, c’est la réalité.Pour ta part, il est vrai, tu parles avec simplicité, et ta gentillesse ne sait pas regarder hautainement les inconnus eux-mêmes ; mais des yeux impudiques ont une autre façon de regarder ; ils ne savent pas considérer la beauté de l’âme, mais bien celle des corps. C’est le trésor de Dieu qu’Ézéchias montre aux Assyriens, mais chez les Assyriens cette vue excita la convoitise. Après des guerres répétées et la ruine de la Judée, ce qu’on captura, en premier lieu, ce furent les vases du Seigneur ; on les emporta à l’étranger. Finalement, parmi les ripailles et les troupeaux de concubines (car le vice triomphe à souiller ce qui est noble), Balthasar boit dans les coupes sacrées !

24. Ne prête pas l’oreille aux mauvaises conversations. Souvent ceux qui tiennent des propos inconvenants cherchent à éprouver la fermeté d’une conscience. Si, toi qui es une vierge, tu écoutes volontiers ce qu’on dit, si tu te détends à n’importe quelle plaisanterie, ils loueront chacune de tes affirmations et souscriront à toutes tes négations. Ils t’appelleront spirituelle, sainte, sans malice. ’Voilà une vraie servante du Christ’, diront-ils ; ’elle est toute simple. Ce n’est pas comme cette mégère affreuse, vulgaire, rébarbative, et qui, pour ces motifs, peut-être, n’a pas été capable de trouver un mari’ ! Un fâcheux instinct naturel nous y porte : trop volontiers, nous sympathisons avec nos flatteurs. Nous avons beau protester que nous ne méritons pas ces louanges, une chaude rougeur a beau colorer nos joues, malgré tout, au fond de nous-même, notre âme est heureuse d’être louée. L’épouse du Christ est comme l’arche du Testament ; toi, de même, n’accueille aucune pensée venue du dehors. Au-dessus de ce propitiatoire, comme au-dessus des chérubins, veut trôner le Seigneur (Cf. He 9, 5). Il envoie ses disciples, comme il fit à propos de l’ânon, pour te délier des soucis du siècle, pour que, délaissant pailles et briques d’Égypte, tu suives Moïse dans le désert et entres dans la Terre promise. Qu’il ne se trouve personne pour t’empêcher, ni ta mère, ni ta soeur, ni une parente ou un frère ; le Seigneur te tient pour son amie. S’ils veulent t’empêcher, qu’ils craignent les fléaux de Pharaon, qui, ayant refusé de laisser partir le peuple de Dieu pour l’adorer, a souffert ce que relate l’Écriture.

Jésus, entré dans le temple, expulsa tout ce qui n’était pas du temple. Dieu, en effet, est jaloux, il n’admet pas que, de la maison de son Père, on fasse une caverne de brigands. Du reste, là où l’on compte l’argent, là où sont les cages des colombes, là aussi est mise à mort la simplicité ; quand, dans un cœur virginal, bouillonne le souci des affaires du siècle, aussitôt le voile du temple se déchire ; l’époux se lève irrité et s’écrie : « On vous laissera votre maison déserte ! » (Mt 23, 38) Lis l’Évangile, vois comme Marie, assise aux pieds du Seigneur, est préférée à Marthe l’empressée — et pourtant Marthe remplissait avec soin le devoir de l’hospitalité en préparant un repas au Seigneur et à ses disciples. « Marthe, dit-il, Marthe, tu es soucieuse et troublée à l’excès ! on n’a pas besoin de grand’chose, peut-être d’une seule. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. » (Lc 10, 41-42) Sois Marie, toi aussi ; au repas préfère la doctrine. Que tes soeurs s’affairent pour chercher comme recevoir le Christ, toi, rejette une fois pour toutes le fardeau du siècle, reste assise aux pieds du Seigneur et dis : ’J’ai trouvé celui que cherchait mon âme, je le tiens et ne le lâcherai pas.’ Et puisse-t-il répondre : « unique est ma colombe, ma parfaite, elle est l’unique de sa mère, l’élue de sa génitrice » (Cant 6, 8), c’est-à-dire de la Jérusalem céleste.



25. Que toujours te garde le secret de ta chambre, que toujours à l’intérieur l’Époux y joue avec toi. Tu pries, c’est parler à l’Époux ; tu lis, c’est lui qui te parle. Puis, quand le sommeil t’aura accablée, il viendra derrière la cloison, passera sa main par le guichet et touchera ton corps. Alors tu te lèveras, frissonnante, et tu diras : « Je suis blessée d’amour » (Cant 5, 8) ; puis tu l’entendras encore : « C’est un jardin clos, ma soeur et mon épouse, un jardin clos, une source scellée. » (Cant 4, 12)

Garde-toi de sortir pour aller dans la maison [36], ne cherche pas à voir les filles d’un pays étranger [37], puisque les patriarches sont tes frères et que tu as la joie qu’Israël soit ton père. Dina sort, elle est violée ! Je ne veux pas que tu cherches ton époux à travers les places [38], ni que tu fasses le tour des coins de la cité. Tu auras beau dire : « Je me lèverai, je circulerai dans la cité, au forum et sur les places ; j’y chercherai celui qu’aime mon âme » (Cant 3, 2), et questionner : « Celui qu’aime mon âme, ne l’avez-vous pas vu ? » (Cant 3, 3) Nul ne daignera te répondre. Ce n’est pas sur les places qu’on peut trouver l’Époux (« il est, au contraire, étroit et resserré le chemin qui conduit à la Vie » (Mt 7, 14), et voici la suite : « Je l’ai cherché sans le trouver, je l’ai appelé et il ne m’a pas répondu. » (Cant 5, 6) Plaise au ciel qu’il n’y ait rien de pire que de ne pas l’avoir trouvé ! Blessée, dénudée, gémissante, tu feras ce récit : « Ils m’ont trouvée, les gardes qui circulent en ville, ils m’ont frappée, ils m’ont blessée, ils m’ont enlevé ma robe légère d’été ! » (Cant 5, 7)



Si tels sont les traitements qu’endure, parce qu’elle est sortie, celle qui avait dit : « Je dors, mais mon cœur veille » (Cant 5, 2) et « mon cousin est pour moi comme un bouquet de myrrhe, il demeurera au milieu de mes seins » (Cant 1, 13), qu’adviendra-t-il de nous, qui ne sommes encore que des adolescentes, et qui, lorsque l’épouse entre avec l’époux, demeurons dehors [39] ? Il est jaloux, Jésus, il ne veut pas que d’autres voient son visage. Tu allégueras excuses et prétextes : ’J’ai baissé mon voile pour cacher mon visage, je t’ai cherché, je t’ai dit : « Enseigne-moi, ô l’aimé de mon âme, où tu fais paître, où tu te reposes à midi, afin que je n’erre pas comme si j’étais couverte [40], parmi les troupeaux de tes amis »’ (Cant 1, 7) ; il s’indignera, s’emportera et dira : « Si tu ne te connais pas, ô belle entre les femmes, sors sur les traces des troupeaux, et fais paître tes boucs parmi les tentes des bergers ! » (Cant 1,8) c’est-à-dire : ’sois belle, qu’entre toutes les femmes ta beauté soit aimée de l’époux ; si tu ne te connais pas, si tu ne gardes pas [41] très strictement ton cœur, si tu ne fuis pas les yeux des jeunes gens, tu sortiras de ma couche et tu feras paître les boucs, qui prendront place à ma gauche [42] !’


26. C’est pourquoi, ô mon Eustochie, ma fille, ma maîtresse, ma coservante, ma soeur — divers sont les titres que valent l’âge, la vertu, la religion, l’affection — écoute les paroles d’Isaïe : « Ô mon peuple, entre dans tes chambres ; ferme ta porte, cache-toi un petit instant, jusqu’à ce qu’ait passé la colère du Seigneur ! » (Is 26, 20) Que vaquent dehors les vierges folles [43] ! Toi, sois à l’intérieur avec l’Époux. Si, en effet, tu fermes ta porte, si, selon le précepte de l’Évangile, tu pries ton père dans le secret [44], il viendra frapper et dira : « Voici que je me tiens devant la porte et que je frappe ; si quelqu’un m’ouvre, j’entrerai, je dînerai avec lui et lui avec moi » (Ap 3, 20) ; aussitôt tu répondras avec empressement : « C’est la voix de mon cousin qui frappe : ouvre-moi, ma soeur, ma proche, ma colombe, ma parfaite. » (Cant 5, 2) Et tu n’auras pas à dire : « J’ai dépouillé ma tunique, comment la remettre ? J’ai lavé mes pieds, comment les salir ? » (Cant 5, 3) Lève-toi tout de suite et ouvre, de peur que, si tu tardais, il ne passe son chemin. Après quoi tu te plaindrais par ces mots : « J’ai ouvert à mon cousin, mais mon cousin était passé. » (Cant 5, 6) Qu’est-il besoin que les portes de ton cœur soient fermées à l’époux ? Ouvertes au Christ, qu’elles soient fermées au diable, selon ce texte : « Si l’esprit de celui qui détient le pouvoir monte sur toi, ne lui fais pas de place ! » (Ecc 10, 4) Daniel [45], dans son cénacle — car il ne pouvait pas rester en bas — tint ses fenêtres ouvertes dans la direction de Jérusalem : toi aussi tiens tes fenêtres ouvertes, mais du côté où la lumière peut entrer, où tu peux voir la cité de Dieu. N’ouvre pas ces fenêtres, dont il est dit : « La mort est entrée par vos fenêtres ! » (Jr 9, 21)

27. Évite aussi avec beaucoup de soin ce travers : ne te laisse pas prendre à l’ardeur de la vaine gloire. « Comment, dit Jésus, pouvez-vous croire, si vous recevez la gloire de la part des hommes ? » (Jn 5, 44) Vois donc quel défaut ce peut être, puisque celui qui y succombe ne peut avoir la foi ! Disons, au contraire, nous autres  : « Oui, tu es ma gloire » (Ps 3, 4), et « qui se glorifie, qu’il se glorifie dans le Seigneur » (1 Co 1, 31), et « si je cherchais encore à plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ » (Ga 1, 10) ; « je n’ai garde de me glorifier, sinon dans la croix de mon Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde » (Ga 6, 14) ; et encore : « en toi nous serons loués toute la journée » (Ps 93, 9) ; « dans le Seigneur sera louée mon âme » (Ps 33, 3).

Quand tu fais l’aumône [46], que Dieu soit seul à le voir. Quand tu jeûnes, que soit gai ton visage [47]. Ton vêtement : ni trop net, ni trop malpropre ; qu’aucune originalité ne le fasse remarquer, en sorte que les passants que tu croises ne s’arrêtent pas pour te montrer au doigt [48]. Un frère est mort [49], tu auras à accompagner le cadavre d’une soeur, attention ! ne le fais pas trop souvent, tu finirais par mourir toi-même. Ne cherche pas à paraître trop pieuse, ni plus effacée qu’il n’est nécessaire. Ne cherche pas la gloire en ayant l’air de la fuir. Plusieurs évitent qu’il y ait des témoins de leur pauvreté, de leur bienfaisance ou de leur jeûne, mais ils désirent plaire, justement parce qu’ils méprisent de plaire. O merveille ! on prétend éviter la louange, pendant qu’on la recherche. Aux autres troubles de l’âme humaine : la joie, le chagrin, l’espoir, la crainte, je trouve pas mal d’hommes qui savent échapper. Mais, de ce défaut-là, très peu sont exempts [50] ; or, celui-là est parfait qui, tel un beau corps, n’est entaché que de peu de verrues.



Je n’ai pas à t’avertir de ne pas te glorifier de ta fortune, ou de ne pas te vanter de ta noblesse, ou de ne pas te préférer à autrui ; je sais ton humilité, je sais que tu peux dire de tout cœur : « Seigneur, mon cœur ne s’est pas exalté et mes yeux ne se sont pas orgueilleusement levés » (Ps 130, 1) ; je sais que, chez toi et chez ta mère, l’orgueil, qui causa la chute du diable, n’existe absolument pas. Aussi me suis-je dispensé d’écrire là-dessus. Il est tout à fait idiot d’enseigner à quelqu’un ce que sait parfaitement le prétendu disciple. Mais il ne faudrait pas que ce devînt pour toi un sujet de jactance d’avoir méprisé la jactance du siècle, ou qu’une pensée inexprimée et subreptice ne te porte, toi qui as renoncé à plaire en robes tissées d’or, à chercher à plaire en haillons, soit, quand tu te joins à un groupe de frères ou de soeurs en t’asseyant sur un escabeau bas, en te proclamant indigne, en baissant à dessein la voix comme une femme épuisée par les jeûnes, ou, pour feindre la démarche d’une personne qui va défaillir, en t’appuyant sur l’épaule d’une voisine. Il y a en certaines qui « défigurent leur visage [51] pour bien faire voir aux autres qu’elles pratiquent le jeûne. 

Aperçoivent-elles quelqu’un ? Aussitôt elles gémissent, abaissent les paupières, se couvrent la figure ; c’est tout juste si elles libèrent un œil pour regarder. La robe est grossière, la ceinture de vil tissu, les mains et les pieds sales ; mais l’estomac, lui, parce qu’on ne peut le voir, étouffe de mangeaille ; c’est pour elles que l’on chante tous les jours ce psaume : « Dieu a dissipé les os des hommes qui se complaisent en eux-mêmes » (Ps 52, 6). D’autres adoptent une tenue masculine, changent leur vêtement, honteuses d’être des femmes, ce qu’elles sont de naissance, coupent leur chevelure et, sans pudeur, dressent un visage d’eunuque. Il en est qui, vêtues de cilices et de capuchons truqués, comme si elles retombaient en enfance, imitent les hiboux et les chouettes.


28. Je ne voudrais pas avoir l’air de ne discourir que des femmes. Aussi bien, fuis ces hommes que l’on peut voir nattés : chevelure de femme, en dépit de l’Apôtre [52], barbe de bouc, manteau noir, pieds nus comme pour souffrir du froid : tout cela, c’est manifestations du démon. Tel autrefois Antimus, tel naguère Sofronius : Rome s’en lamentait ! Ils pénètrent dans les demeures des nobles, ils séduisent des femmelettes « chargées de péchés, ils feignent d’étudier toujours sans jamais parvenir à la science de la vérité » (2 Tim 3, 6-7) ; ils simulent l’austérité ; leurs jeûnes semblent longs, ils les prolongent en s’alimentant la nuit, en cachette. J’ai honte de dire le reste, de peur de paraître invectiver plutôt qu’avertir. Il y en a d’autres — je parle des hommes de mon ordre [53] — qui ambitionnent le sacerdoce et le diaconat pour voir plus librement les femmes. Ils n’ont souci que de leurs vêtements, de leurs parfums ; que leur pied ne dans pas dans un soulier avachi ; leurs cheveux bouclés portent l’empreinte du fer à friser, leurs doigts scintillent de bagues et, de peur que la chaussée trop humide ne leur mouille la plante des pieds, ils y impriment juste le bout des orteils ! Tu croirais voir des fiancés plutôt que des clercs.

Il en est qui consacrent tous leurs soins, et leur vie tout entière, à connaître le nom des matrones, leur adresse et leurs habitudes. Je n’en décrirai qu’un, le premier en cet art, brièvement et sommairement, afin que, connaissant le maître, tu reconnaisses plus aisément les disciples. En même temps que le soleil, en toute hâte, il se lève. Ses visites ? Il en a réglé l’ordre. Il a étudié les trajets les plus courts. C’est tout juste s’il ne pénètre pas dans leur chambre même, tandis qu’elles dorment encore, ce vieillard importun. Remarque-t-il un coussin, une étoffe élégante, ou n’importe quel meuble de l’appartement, il le loue, l’admire, le palpe ; il se plaint de n’en point posséder de pareil et obtient l’objet moins qu’il ne l’extorque, car chacune redoute d’offenser le courrier de la Ville. Il n’aime pas la chasteté, il déteste les jeûnes. Il expertise les mets en les flairant, aussi le surnomme-t-on vulgairement le chapon gras, ou γέρων ποππύζων [54]. Sa bouche est grossière, impudente, toujours armée pour l’insulte. Tourne-toi où tu voudras, il est le premier en face de toi. Entend-on quelque nouvelle, c’est lui qui l’a inventée, ou qui l’amplifie et la diffuse. Ses chevaux qu’il change selon les heures sont si brillants et si fougueux qu’on le croirait frère du roi de Thrace [55].



29. Bien divers sont les pièges par quoi nous combat un ennemi rusé. Le serpent était le plus intelligent de tous les animaux qu’avait créés le Seigneur Dieu sur la terre. D’où ce mot de l’Apôtre : « nous n’ignorons pas ses astuces » (2 Co 2, 11). Ni la malpropreté affichée, ni les recherches de la coquetterie ne conviennent aux chrétiens. Si tu ne comprends pas ou si tu hésites sur un passage des Écritures, interroge quelqu’un que recommande sa vie, que son âge met à l’abri du reproche, que ne disqualifie pas la réputation, enfin qui puisse dire : « je vous ai fiancée à un seul homme, vierge chaste à présenter au Christ » (2 Co 11, 2). S’il n’y a personne qui soit capable d’expliquer, mieux vaut ignorer, pour rester en sûreté, que risquer pour apprendre. Souviens-t-en ! c’est au milieu des pièges que tu marches ; pour beaucoup de vétéranes de la virginité, cette couronne de la chasteté que nul ne mettait en doute leur a échappé des mains au seuil même de la mort !

Si quelques servantes sont associées à ton ascèse, ne sois pas hautaine à leur égard, ni orgueilleuse parce que tu es leur maîtresse. Vous appartenez au même Époux, ensemble vous chantez le Christ, ensemble vous recevez son Corps, pourquoi votre table serait-elle différente ? Qu’on amène de nouvelles compagnes ! Que les vierges mettent leur honneur à en attirer d’autres ! Si tu en sens une faiblir dans sa foi, prends-la en charge, console-la, caresse-la, que sa persévérance dans la chasteté soit ton gain personnel. Si quelqu’une dissimule, mais cherche à fuir la servitude de la continence, lis-lui carrément les mots de l’Apôtre : « Mieux vaut se marier que d’être consumée de désirs » (1 Co 7, 9). Mais ces vierges ou veuves oisives, curieuses, qui font le tour des palais des matrones, dont le front ne sait plus rougir et qui dépassent en impudence les parasites des comédies, chasse-les comme des pestes : « Les moeurs vertueuses sont corrompues par les conversations coupables » (1 Co 15, 33). Elles n’ont qu’un souci : le ventre et ses environs ! Ces femmes-là ont coutume de prodiguer les conseils : ’ma petite chienne, jouis de ta fortune, et vis tant que tu es en vie’, ou bien : ’C’est pour tes enfants que tu la gardes ?’ Ivrognes, lascives, par leurs insinuations malfaisantes de toute nature, elles amolliraient même des âmes de fer pour les porter au plaisir et, « quand elles ont péché par luxure bien que chrétiennes, elles veulent se marier et encourent la damnation parce qu’elles ont violé leur premier engagement » (1 Tim 5, 11-12).



Ne te complais pas à être réputée très diserte ou à savoir tourner agréablement les vers d’amusants madrigaux. N’imite pas la prononciation mignarde et invertébrée des dames ; tantôt parce qu’elle serrent les dents, tantôt parce que leurs lèvres sont trop peu fermes, elles gouvernent leur langue balbutiante de façon à n’émettre que la moitié des mots ; elles estiment grossier tout ce qui vient à terme [56] ; tant leur plaît l’adultère, même s’il ne s’agit que de la langue ! « Oui, quelle communauté y a-t-il entre la lumière et les ténèbres, quel accord entre le Christ et Bélial ? » (2 Co 6, 14-15) Que fait Horace avec le psautier ? et Virgile avec l’Évangile, et Cicéron avec l’Apôtre ? N’est-il pas scandalisé, le frère, s’il te voit prendre un repas dans un temple d’idoles ? Sans doute « tout est pur aux purs (Tt 1, 15)  », « il ne faut rien repousser de ce que l’on peut recevoir en rendant grâces » (Tt 4, 4), cependant nous ne devons pas boire en même temps la coupe du Christ et la coupe des démons. Je vais te raconter ma malheureuse histoire.


30. Il y a bien longtemps ! maison, père et mère, soeur, parenté et, ce qui est plus difficile, habitude de la bonne chère, pour le Royaume des cieux je m’étais sevré [57] de tout cela ; j’allais à Jérusalem militer pour le Christ. Mais de la bibliothèque qu’à Rome je m’étais composée avec beaucoup de soin et de peine, je n’avais pas pu me passer. Malheureux que j’étais ! avant de lire Cicéron, je me livrais au jeûne. Je veillais souvent des nuits entières, je versais des larmes, que le souvenir de mes péchés d’autrefois arrachait du fond de mes entrailles. Après quoi, je prenais en mains mon Plaute ! Si, rentrant en moi-même, je me mettais à lire un prophète, ce langage inculte me faisait horreur. Mes yeux aveuglés m’empêchaient de voir la lumière. Or, ce n’étaient pas mes yeux que j’incriminais, mais le soleil ! Le Serpent ancien se jouait ainsi de moi.

Vers le milieu du carême, jusqu’au plus profond de mon être s’insinue la fièvre. Elle envahit mon corps épuisé, ne lui laisse aucun repos et — détail à peine croyable —, mes pauvres membres en sont tellement dévorés, que je ne tenais plus guère que par mes os. Cependant, on préparait mes obsèques, car la vie, le souffle, la chaleur — tout mon corps étant déjà refroidi — ne palpitaient plus que dans un coin encore tiède de ma poitrine. Tout d’un coup, j’ai un ravissement spirituel. Voici le tribunal du Juge ; on m’y traîne ! La lumière ambiante était si éblouissante que, du sol où je gisais, je n’osais pas lever les yeux en haut. On me demande ma condition : « Je suis chrétien », ai-je répondu. Mais celui qui siégeait : ’Tu mens’, dit-il ; ’c’est cicéronien que tu es, non pas chrétien’ ; « où est ton trésor, là est ton cœur » (Mt 6, 21).



Aussitôt je deviens muet. Parmi les coups — car il avait ordonné qu’on me flagellât — ma conscience me torturait davantage encore de sa brûlure ; je me redisais ce verset : « Mais, dans l’enfer, qui te louera ? » (Ps 6, 6) Je me suis mis cependant à crier et à me lamenter en répétant : « Pitié pour moi, Seigneur, pitié pour moi ! » (Ps 16, 2) Cet appel retentissait parmi les coups de fouet. Enfin, prosternés aux genoux du président, les assistants suppliaient de faire grâce à ma jeunesse, de permettre à mes erreurs de faire pénitence ; je subirais par la suite le supplice mérité, si jamais je revenais à la lecture des lettres païennes. Quant à moi, coincé dans une situation aussi critique, j’étais disposé à promettre encore davantage. Aussi me suis-je mis à jurer, à prendre son nom à témoin : ’Seigneur, disais-je, si jamais je possède des ouvrages profanes, ou si j’en lis, c’est comme si je te reniais [58] !’ Après que j’eus prononcé ce serment, on me relâcha ; me voici revenu sur terre. À la surprise générale, j’ouvre les yeux. Ils étaient tellement trempés de larmes qu’ils attestaient ma douleur aux plus sceptiques. Ce n’était pas du sommeil, ni de ces songes vains qui nous illusionnent souvent. Témoin le tribunal devant lequel je gisais ; témoin le jugement, si redoutable ! — puissé-je ne jamais subir pareille question ! — j’avais les épaules tuméfiées, et j’ai senti les plaies au réveil. Depuis, j’ai lu les livres divins avec plus de soin que je n’avais lu jadis les ouvrages des mortels [59].


31. La cupidité aussi, c’est un défaut que tu dois éviter. Bien sûr tu ne désireras pas ce qui n’est pas à toi ; cela, les lois de l’État elles-mêmes le punissent. Mais ce qui est tien — qui, en réalité, est à autrui — tu ne dois pas le garder. « Si vous n’avez pas été fidèles, dit Dieu, pour ce qui ne vous appartient pas, ce qui est à vous qui vous le donnera ? » (Lc 16, 12) Ne sont pas à nous les lingots d’argent et d’or. Notre bien est spirituel ; il en est dit ailleurs : « rachat de l’homme, sa propre richesse. » (Pr 13, 8) « Nul ne peut servir deux maîtres, ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il supportera l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir Dieu et Mammon, c’est-à-dire la richesse » (Mt 6, 24). Dans la langue païenne des Syriens, la richesse s’appelle, en effet, Mammona. Penser à la subsistance ? épines de la foi, racine d’avarice, souci des païens. Mais, diras-tu, je suis une jeune fille d’éducation raffinée qui ne peut travailler de ses mains. Si j’arrive à la vieillesse, si je tombe malade, qui aura compassion de moi ? Écoute Jésus qui s’adresse aux apôtres : « Ne réfléchissez pas dans votre cœur sur ce que vous aurez à manger, ou pour votre corps de quoi vous serez habillés. L’âme n’est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent ni n’engrangent ; or, votre père céleste les nourrit » (Mt 6, 25-26). Si le vêtement vient à te manquer, on te proposera l’exemple des lis ; si tu as faim, tu entendras proclamer bienheureux les pauvres et les affamés. Si quelque souffrance t’afflige, lis donc : « c’est pourquoi je me complais dans mes infirmités » (2 Co 12, 10), et encore : « on m’a donné l’aiguillon de ma chair, l’ange de Satan, pour me souffleter » (2 Co 12, 7), afin que j’évite l’orgueil. Réjouis-toi dans tous les jugements de Dieu, car « les filles de Juda ont exulté dans tous tes jugements, Seigneur » (Ps 96, 8). Que ta bouche ne cesse de proférer ce mot : « Nu je suis sorti du sein de ma mère, nu j’y reviendrai » (Jb 1, 21), et : « Nous n’avons rien apporté en ce monde, nous n’en pouvons pas davantage rien emporter » (1 Tim 6, 7).

32. Mais on voit actuellement beaucoup de femmes dont les armoires sont bourrées de vêtements, qui change de tunique tous les jours et pourtant ne peuvent vaincre les mites. Or, celle qui est plus pieuse n’use qu’un seul vêtement à la fois et, les coffres pleins [60], elle fait durer ses loques. On teint le parchemin de couleur pourpre, on trace les lettres avec de l’or liquide, on revêt de gemmes les livres [61], mais tout nu, devant leurs portes [62], le Christ est en train de mourir ! Tendent-elles la main pour faire l’aumône, la trompette sonne ; convoquent-elles à l’agape, on loue un crieur. J’ai vu récemment — je tais les noms, pour que l’on ne croie pas à une satire — une très noble parmi les matrones romaines, dans la basilique saint Pierre, précédée d’eunuques, distribuant une pièce à chaque pauvre, de sa propre main, pour paraître plus pieuse. Cependant — facile manœuvre pour les habitués — une vieille chargée d’ans et de haillons [63] court se replacer plus haut dans la file, afin de recevoir une seconde pièce. Arrivée à sa hauteur, c’est un coup de poing que la dame lui donne au lieu d’un denier, et la coupable d’un si grand forfait est tout en sang !

« La racine de tous les maux, c’est l’avarice » (1 Tim 6, 10), aussi l’apôtre l’appelle-t-il : « service des idoles. » « Cherche d’abord le royaume de Dieu et tout cela te sera apporté [64]. » Le Seigneur ne fera pas mourir de faim la vie du juste : « j’ai été plus jeune, me voici vieux ; je n’ai pas vu le juste abandonné ni sa progéniture chercher son pain » (Ps 36, 25). Élie est nourri par le ministère des corbeaux ; la veuve de Sarepta, qui se préparait à mourir la nuit même avec ses enfants, nourrit le prophète, bien qu’elle eût faim ; la cruche est miraculeusement remplie, celui qui venait pour être nourri nourrit lui-même son hôtesse. L’apôtre Pierre dit [65] : « De l’argent et de l’or, je n’en ai point. Mais ce que j’ai, je te le donne : au nom du Seigneur Jésus-Christ, lève-toi et marche ! » (Ac 3, 6) Mais à présent beaucoup disent aux pauvres, non par des mots qu’ils taisent, mais par leurs actes : ’la foi et la miséricorde, je n’en ai pas ; mais ce que j’ai, or et argent, je ne t’en donne pas.’ Donc, quand nous avons le vivre et le vêtement [66], nous devons nous en contenter. Écoute ce que Jacob demande en son oraison : « Si le Seigneur est avec moi et me garde dans ce chemin par lequel je fais route, et s’il me donne du pain à manger et un vêtement pour me couvrir » (Gn 28, 20). Il ne demandait que le nécessaire. Vingt ans après, riche propriétaire, plus riche encore comme père [67], il retourne à la terre de Chanaan. Les Écritures nous fournissent une infinité d’exemples pour nous enseigner qu’il faut fuir l’avarice.



33. Je n’en fais pour le moment qu’une digression ; si le Christ y consent, je réserve ce sujet pour un ouvrage à part ; pourtant je vais rapporter un fait qui a eu lieu voici peu d’années en Nitrie [68]. Un frère, plutôt économe qu’avare, mais qui oubliait que le Maître avait été vendu trente deniers, laissa en mourant cent sous d’or qu’il avait gagnés à tisser du lin. Les moines réunissent un conseil (sache qu’en ce même endroit il en vit à peu près cinq mille en cellules séparées) : que fallait-il faire de ces pièces ? Les uns disaient : qu’on les distribue aux pauvres, d’autres : qu’on les donne à l’église ; plusieurs : qu’on les rende à sa famille. Mais Macaire, Pambo, Isidore et les autres, qu’on appelle Pères — l’Esprit Saint parlant en eux — décidèrent qu’on les enfouît avec leur propriétaire : « Que ton argent, disaient-ils, t’accompagne pour la perdition ! » (Ac 8, 20) Qu’on ne croie pas à un acte de cruauté : une si grande terreur envahit tous les moines par toute l’Égypte, que laisser à sa mort un seul sou y passe pour criminel.

34. Nous venons de mentionner les moines ; comme je sais que tu te plais à entendre parler des choses saintes, prête-moi un peu l’oreille. Il y a en Égypte trois sortes de moines. Les cénobites, ils les nomment dans la langue du pays ’sauhes", nous pourrions les appeler ’ceux qui vivent en commun’, les anachorètes, qui habitent seuls, parmi les déserts ; ils tirent leur nom de ce qu’ils se sont écartés loin des hommes ; une troisième sorte qu’ils appellent ’remnuoth’, cette espèce est détestable et l’on n’en fait pas cas ; mais, dans notre province, elle est seule ou du moins prépondérante. Ils habitent ensemble à deux ou trois ou guère davantage, vivent à leur guise et indépendants ; du fruit de leur travail ils mettent en commun une partie, afin d’avoir une table commune. Le plus souvent, c’est dans les villes ou les bourgs qu’ils habitent ; comme si c’était leur métier qui fût saint, et non leur vie, de tout ce qu’ils vendent, ils majorent le prix. Entre eux les disputes sont fréquentes, car, gagnant eux-mêmes la nourriture dont ils vivent, ils n’acceptent aucune subordination. À la vérité, ils ont coutume de rivaliser de jeûnes : de la matière d’un secret ils font un bulletin de victoire [69]. Chez ces gens-là, tout est affecté : manches larges, chaussures mal ajustées, vêtement trop grossier, fréquents soupirs — mais visite des vierges, dénigrement du clergé ; puis, quand vient un jour de fête, ils s’empiffrent jusqu’au vomissement.

35. Puisque nous avons exterminé ceux-là comme des pestes, venons-en à ceux qui forment des communautés assez nombreuses ; on les appelle cénobites, avons-nous dit. Leur pacte primordial, c’est d’obéir aux Anciens et d’exécuter tous leurs ordres. Ils sont répartis en décuries et centuries, de façon que neuf hommes soient présidés par un dixième, et que, d’autre part, un centième ait sous lui dix chefs. Ils demeurent séparés, mais les cellules sont contiguës. Jusqu’à la neuvième heure, c’est comme un jour férié : nul ne va chez un autre, sauf ces dizeniers dont nous avons parlé, afin de consoler par leurs entretiens ceux dont les idées seraient troublées.

Mais, après l’heure de none, c’est le mouvement de la vie commune. Les psaumes résonnent. On lit les Écritures selon la tradition. Les oraisons achevées, tous s’assoient ; au milieu d’eux, celui qu’ils nomment le Père commence une conférence. Tandis qu’il parle, il se fait un tel silence que nul n’ose en regarder un autre, nul n’ose même cracher. Pas d’autre louange à l’orateur que les larmes des auditeurs. Silencieux sont les pleurs qui roulent sur le visage ; la douleur ne s’échappe jamais en sanglots. Mais quand le Père entame des prédications sur le règne du Christ, le bonheur futur ou la gloire à venir, on peut les voir tous, contenant leurs soupirs et les yeux levés au ciel, dire en eux-mêmes : « Qui me donnera les plumes de la colombe, pour que je puisse voler et m’y reposer ? » (Ps 54, 7)



Ensuite, l’assemblée se disperse. Chaque décurie avec son père particulier se dirige vers les tables, où chacun à son tour sert une semaine. Aucun bruit pendant le repas ; nul ne parle en mangeant. On vit de pain, de légumes et d’herbes potagères assaisonnées de sel et d’huile. Pour le vin, on n’en donne qu’aux vieillards. À ceux-ci, ainsi qu’aux tout jeunes gens, on sert souvent un déjeuner ; pour les uns, c’est afin de sustenter leur vie fatiguée, pour les autres, afin qu’elle ne soit pas brisée dès son début. Ensuite, ils se lèvent tous ensemble, récitent l’hymne et retournent à leurs enclos. Là chacun peut converser avec ses amis jusqu’au soir : ’Avez-vous, dit-on, un tel et un tel, quelle grâce en sa personne, quel silence, quelle retenue dans la démarche ?’ Aperçoivent-ils un malade, ils le consolent, un fervent dans l’amour de Dieu, ils s’exhortent ensemble au zèle. La nuit, comme, en dehors des oraisons publiques, chacun veille sur son lit, ils font le tour des cellules, collent leur oreille à la paroi et enquêtent avec soin sur ce qui se fait. S’ils dépistent un paresseux, ils ne le blâment pas sur le champ, mais dissimulant ce qu’ils savent, ils vont le visiter plus souvent et, s’y mettant les premiers, ils le provoquent à la prière plutôt qu’ils ne l’y contraignent.

L’ouvrage de la journée est déterminé. On le rend au doyen qui le porte à l’économe ; celui-ci, tous les mois, rend compte au Père général, non sans une grande crainte. C’est lui aussi qui goûte les mets quand ils sont préparés.Et, comme nul n’a permission de dire : « je n’ai pas de tunique, de manteau ou de paillasse de sparterie », c’est lui encore qui arrange toutes choses pour que nul n’ait à demander, nul n’ait à manquer. Si l’un d’eux tombe malade, on le transfère dans une salle fort spacieuse. Là les vieillards s’emploient si bien à le dorloter qu’il n’a lieu de souhaiter ni les agréments des villes, ni même l’affection d’une mère. Tous les dimanches, ils ne s’emploient qu’aux prières et aux lectures ; c’est ce qu’ils font d’ailleurs en tout temps quand ils ont achevé leurs modestes travaux. Chaque jour on étudie un passage de l’Écriture. Le jeûne est le même toute l’année, sauf en carême qui le seul temps où l’on permette une vie encore plus austère. À la Pentecôte, le dîner se change en déjeuner ; on satisfait ainsi la tradition ecclésiastique [70] et l’on évite de charger l’estomac d’un double repas. C’est ainsi que Philon, l’imitateur du langage de Platon, et Josèphe [71], le Tite-Live des Grecs, dans sa deuxième histoire de la captivité des Juifs, décrivent les Esséniens.


36. Je m’aperçois que, dans un écrit sur les Vierges, j’ai bavardé sur les moines de façon presque superflue. Aussi en viens-je à la troisième sorte qu’on appelle les anachorètes, et qui, sortant des communautés, vont au désert sans rien emporter que du pain et du sel. L’initiation de ce genre de vie, c’est Paul ; Antoine l’a illustré ; pour remonter plus haut, le chef de file fut Jean-Baptiste. C’est aussi un homme de cette sorte qu’a décrit le prophète Jérémie par ces mots : « Il est bon à l’homme de porter le joug dès la jeunesse ; il s’assiéra tout seul et se taira, car il a pris sur lui le joug ; il offrira sa joue à qui le frappe, il sera rassasié d’opprobres, aussi le Seigneur ne rejettera-t-il pas pour l’éternité » (Lm 3, 27-30). Le travail de ces héros, leur manière de vivre dans la chair, non selon la chair, je te l’expliquerai, si tu veux, à un autre moment. À présent, je vais revenir à mon propos, car c’est en dissertant sur l’avarice que j’en étais venu aux moines. En te proposant leurs exemples, ce n’est pas seulement, te dirai-je, l’or, l’argent et les autres richesses, mais la terre et le ciel même que tu devras mépriser ; alors, unie au Christ, tu chanteras : « Ma part, c’est le Seigneur ! » (Ps 72, 26)

37. Autres remarques. L’Apôtre, il est vrai, nous ordonne de prier toujours ; pour les saints, d’ailleurs, le sommeil même est aussi une prière. Pourtant, nous devons avoir des heures de prière bien distinctes. De la sorte, si nous étions absorbés par quelque travail, l’horaire lui-même nous avertirait d’accomplir le devoir : l’heure de tierce, de sexte, de none, l’aube aussi et le soir ; nul n’ignore cette pratique. Et tu ne prendras de repas qui ne soit précédé d’une prière, tu ne quitteras pas la table sans avoir rendu grâces au Créateur. Chaque nuit, tu te lèveras deux ou trois fois pour ruminer les textes de l’Écriture que nous savons par cœur. Si nous sortons de notre demeure, armons-nous de prière ; revenons-nous de la place publique : prière d’abord, avant de nous asseoir ; que notre pauvre corps ne prenne pas son repos, avant que notre âme n’ait goûté sa nourriture. En toute action, en toute démarche, que notre main trace le signe de la croix. Ne dis du mal de personne, ne suscite pas de scandale devant le fils de ta mère. « Toi, qui es-tu donc pour juger le serviteur d’un autre ? Cela concerne son maître, qu’il se tienne debout ou qu’il tombe. Mais il se tiendra debout, car Dieu est assez puissant pour le soutenir » (Ro 14, 4). Si tu jeûnes deux jours, ne t’estime pas meilleure que celui qui ne jeûne pas.Tu jeûnes, mais tu te fâches ; lui mange, mais peut-être pratique la douceur. La fatigue de ton esprit et la fringale de ton estomac, c’est en querellant que tu les digères ; lui se nourrit avec modération, mais rend grâces à Dieu. Aussi Isaïe s’exclame-t-il tous les jours : « Ce n’est pas un tel jeûne que j’ai choisi, dit le Seigneur » (Is 58, 5). Et encore : « À l’époque de vos jeûnes se rencontrent vos exigences ; tous ceux qui dépendent de vous, vous les piquez de votre aiguillon ; c’est au milieu des procès et des litiges que vous jeûnez ; de vos poings vous frappez le petit ; à quoi bon jeûner en mon honneur ? » (Is 68, 3-4) De quelle qualité peut bien être le jeûne de cet homme, si sa colère, je ne dis pas seulement dure jusqu’à la nuit, mais persiste après une lunaison tout entière ? Quand tu médites sur toi-même, ne fonde pas ta gloire sur la chute d’autrui, mais sur la valeur même de ton acte.

38. Ne te propose pas comme exemples celles qui, adonnées aux soucis charnels, calculent les revenus de leurs propriétés et les dépenses quotidiennes de leur maison. Les onze apôtres, en effet, n’ont pas été abattus par la trahison de Judas ; quand Phygèle et Alexandre ont fait naufrage, les autres n’ont pas arrêté la course de leur foi. Ne dis pas : ’Telle ou telle jouit de sa fortune ; tous l’honorent ; les frères et les soeurs se réunissent chez elle ; aurait-elle pour autant cessé d’être vierge ? Car « ce n’est pas comme voit l’homme, que Dieu verra, l’homme voit le visage, Dieu voit le cœur » (1 S 16, 7). Ensuite : si elle est vierge de corps, est-elle vierge en esprit ? Je l’ignore. Or, voici comment l’Apôtre défini la vierge : « Qu’elle soit sainte et de corps et d’esprit. » (1 Co 7, 34). Et, après tout, qu’elle garde pour soi sa propre gloire ; qu’elle l’emporte sur la décision de Paul, qu’elle mène, s’il lui plaît, une vie de jouissance et de plaisirs ! Pour nous, suivons les exemples des meilleurs. Propose-toi celui de la bienheureuse Marie, dont la pureté fut telle qu’elle mérita d’être la mère du Seigneur. Comme l’ange Gabriel était descendu jusqu’à elle sous l’aspect d’un homme disant : « Salut, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi » (Lc 1, 28), dans son effroi elle ne put lui répondre ; jamais, en effet, un homme ne l’avait saluée. Ensuite, elle écoute le message et prend la parole ; elle avait eu peur d’un homme, elle converse sans crainte avec un ange.

Toi aussi, tu peux être la mère du Seigneur ! « Prends-toi une grande tablette, neuve, traces-y des caractères avec un style d’homme qui rapidement emporterait un butin » (Is 8, 1), et quand tu te seras approchée de la prophétesse, que tu auras conçu dans tes entrailles et enfanté un fils, dis : « De par ta crainte, Seigneur, nous avons conçu, souffert, enfanté ; l’esprit de ton salut, nous l’avons accompli sur terre » (Is 26, 18). Alors ton fils te répondra : « Voici ma mère et mes frères. » (Mt 12, 49) Chose admirable ! Celui que tout à l’heure tu décrivais, dans la générosité de tes sentiments, celui que d’un cœur nouveau et d’un style ailé tu avais dessiné, après avoir pris du butin aux ennemis, mis à nu Principautés et Puissances et les avoir cloués à la croix, une fois conçu il grandit ; devenu adulte il te reçoit pour épouse des mains de sa mère. Grand labeur, certes, mais grande récompense d’être ce que sont les martyrs, ce que sont les apôtres, ce qu’est le Christ. Tout cela n’est utile au salut qui c’est fait dans l’Église, si dans cette unique maison nous célébrons la Pâque, si nous entrons dans l’arche avec Noé [72], si, tandis qu’on détruit Jéricho, Raab la justifiée [73] nous abrite. Mais les vierges que l’on dit exister dans diverses sectes hérétiques ou chez le très impur Manès, il faut les réputer courtisanes, et non pas vierges. Si, en effet, c’est le diable qui est l’auteur de leur corps [74], comment pourraient-elles honorer la figurine modelée par leur ennemi ? Mais, sachant que le nom de vierge est glorieux, sous leur toison de brebis ce sont des loups qui se cachent. C’est le Christ que caricature l’Antéchrist ; leur vie honteuse, elles la travestissent sous l’honneur d’un nom usurpé. Réjouis-toi, ma soeur ; réjouis-toi, ma fille ; réjouis-toi, ma vierge ; ce que d’autres simulent, toi, c’est en toute vérité que tu as commencé de l’être.



39. Toutes ces considérations paraîtront sévères à qui n’aime pas le Christ. Mais celui qui tient pour excréments toute la pompe du siècle, qui estime vain tout ce qui est sous le soleil, afin de gagner le Christ [75], celui qui est mort avec son Seigneur, ressuscité avec lui, qui a crucifié sa chair avec ses vices et convoitises [76], celui-là s’écriera en toute liberté : « Qui nous séparera de la charité du Christ ? la tribulation ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? la nudité ? le péril ? le glaive ? » (Ro 8, 35) Et encore : « Mais je suis sûr que ni mort, ni vie, ni ange, ni principauté, ni présent, ni futur, ni force, ni sommet, ni abîme, ni aucune autre créature ne pourra nous sevrer de la charité de Dieu, qui est dans le Christ Jésus Notre-Seigneur » (Ro 8, 38-39).

Fils de Dieu, pour notre salut il est devenu fils d’homme. Dix mois, dans un sein, il attend de naître, il supporte les ennuis [77], est éjecté tout sanglant ; enveloppé de langes, il sourit aux caresses, et lui, dont la main pourrait contenir le monde, il est emprisonné dans l’étroitesse d’une crèche. Et j’en passe ! Jusqu’à sa trentième année, obscur, il se contente de la pauvreté de ses parents ; on le frappe, et il se tait ; on le crucifie, et il prie pour ceux qui le crucifient. « Que rendrai-je dès lors au Seigneur, pour tous les bienfaits dont il m’a comblé ? Je prendrai le calice du salut et j’invoquerai le nom du Seigneur » (Ps 115, 3-4) ; « précieuse en présence du Seigneur est la mort de ses saints » (Ps 115, 6). Il n’y a d’autre rétribution méritoire que de compenser le sang par le sang ; rédimés par le sang du Christ, nous succombons volontiers pour notre Rédempteur. Quel saint a jamais été couronné sans combat ? Abel le juste est tué [78]. Abraham risque de perdre sa femme [79]… ; mais je ne veux pas développer ce thème en un volume démesuré ; cherche toi-même ; tu le trouveras sans peine : chacun a souffert à sa manière. Seul Salomon a vécu dans les délices [80] ; de là probablement sa chute. « Car celui qu’aime le Seigneur, il le réprimande ; il châtie tous les enfants qu’il agrée » (He 12, 6). N’est-il pas préférable de combattre pendant une courte période, de porter le pieu, les armes, les provisions, de se fatiguer sous la cuirasse pour, ensuite, se réjouir comme vainqueur, plutôt que, pour n’avoir pas su pâtir une heure, de subir une éternelle servitude ?



40. Rien n’est dur à qui aime ; à qui désire, nul effort n’est difficile. Vois tout ce que supporte Jacob pour Rachel, à lui promise pour épouse. « Jacob servit, dit l’Écriture, sept années pour Rachel. Elles lui parurent comme peu de jours, parce qu’il l’aimait » (Gn 29, 20). Aussi lui-même évoque-t-il plus tard ses souvenirs : « le jour me brûlait la chaleur, et la nuit la gelée » (Gn 31, 40). Aimons nous aussi le Christ, recherchons toujours ses embrassements, et tout le difficile nous semblera facile. Nous estimerons court tout ce qui est long ; blessés par son javelot d’amour [81], nous dirons au fil des heures : « Hélas ! comme mon exil se prolonge ! Les souffrances de ce monde sont sans proportion avec la gloire future qui se révélera en nous, car la tribulation crée la patience, la patience crée la probation, et la probation l’espérance ; or l’espérance ne déçoit pas » (Ps 119, 5). Quand ce que tu supportes te semble pesant, lis la Deuxième aux Corinthiens de Paul : « À travers mille souffrances, en prison très souvent, battu sans mesure, fréquemment exposé à la mort — des Juifs, j’ai reçu cinq fois quarante coup moins un, trois fois j’ai été battu de verges, une fois lapidé, trois fois j’ai fait naufrage, nuit et jour j’ai été au fond de la mer ; j’ai très souvent voyagé : périls des cours d’eau, périls des voleurs, périls du fait de ma race, périls du fait des païens, périls en ville, périls au désert, périls en mer, périls de par les faux frères ; parmi les souffrances, les misères, les veilles nombreuses, la faim et la soif, les jeûnes fréquents, le froid et la nudité. » (2 Co 11, 23-27) Qui de nous peut revendiquer pour soi une part, même minime, du catalogue de ces hauts faits ? Aussi pouvait-il dire plus tard en toute confiance : « J’ai achevé ma course, j’ai gardé ma foi. Il me reste à attendre la couronne de justice, que me décernera le Seigneur » (2 Tim 4, 7-8). La nourriture est-elle trop fade, nous voilà tristes et nous croyons rendre service à Dieu [82] ; si notre vin est un peu trop mouillé d’eau, on brise la coupe, on renverse la table, les coups retentissent ; une eau trop tiède est punie par le sang [83]. « Le royaume des cieux souffre violence et les violents le ravissent » (Mt 11, 12) Si tu ne te fais pas violence, tu n’emporteras pas le royaume des cieux ; si tu ne heurtes la porte jusqu’à l’importunité, tu ne recevras pas le pain mystérieux. Et n’est-ce pas un état de violence, quand la chair ambitionne d’être ce qu’est Dieu, et de monter au sommet d’où furent précipités les anges, pour juger elle-même les anges ?

41. Quitte un instant, je te prie, le monde corporel ; offre à tes yeux le tableau de la récompense que méritera la souffrance d’aujourd’hui, cette récompense que « ni l’œil de l’homme n’a vue, ni l’oreille entendue, et qui n’est pas montée jusqu’au cœur de l’homme » (1 Co 2, 9). Quel beau jour ce sera, quand Marie, la mère du Seigneur, s’avancera vers toi escortée des chœurs virginaux, quand [un autre Marie [84]], après le passage de la mer Rouge et la submersion de Pharaon avec son armée, s’accompagnant du tympanon, préludera aux répons de la foule : « Chantons le Seigneur ; il est glorieux et magnifique ; le cheval et le cavalier, il les a jetés dans la mer ! » (Ex 15, 1) Alors, Thècle [85], joyeuse, volera pour t’embrasser. Alors l’Époux lui-même s’avancera et dira : « Lève-toi, viens, mon amie, ma toute belle, ma colombe, car l’hiver a passé, la pluie s’en est allée ! » (Cant 2, 10-11) Alors, les anges émerveillés s’écrieront : « Qui est celle-ci, qui a l’aspect de l’aurore, belle comme la lune, élue comme le soleil ? À ta vue, les filles du roi te loueront ; reines et concubines t’exalteront [86] » (Cant 6, 9).

Puis s’avancera aussi un autre chœur de chasteté : Sara viendra avec les femmes mariées, Anne, fille de Phanuel [87], avec les veuves. Comme en des troupeaux différents, celui de la chair et celui de l’esprit, elles te serviront de mères. Celle-là se réjouira, parce qu’elle a enfanté, celle-ci exultera, parce qu’elle a enseigné. Alors vraiment le Seigneur montera sur l’ânesse et fera son entrée dans la céleste Jérusalem ; alors les enfants dont parle le Sauveur en Isaïe : « Me voici, avec les enfants que m’a donnés le Seigneur » (Is 8, 18), brandissant les palmes de la victoire, chanteront à l’unisson : « Hosanna dans les hauteurs, béni celui qui vient au nom du Seigneur ; hosanna dans les hauteurs ! » (Mt 21, 9) Alors les cent quarante-quatre mille élus [88], en présence du trône et des vieillards, tiendront leurs cithares ; ils chanteront le cantique nouveau — or, nul ne peut savoir ce cantique, si ce n’est le nombre prédestiné : « Les voici, ceux qui ne se sont pas souillés avec les femmes, car ils sont restés vierges » (Ap 14, 4) ; les voici ceux qui suivent l’Agneau partout où il va !



Chaque fois que t’alléchera la vaine pompe du siècle, chaque fois que dans le monde tu remarqueras quelque objet fastueux, émigre en esprit au Paradis. Comme d’être ici-bas ce que tu seras là-haut. Alors tu entendras la voix de ton Époux : « Place-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras » (Cant 8, 6). Pareillement fortifiée par tes actes et par tes pensées, tu t’écrieras : « Les grandes eaux ne sauraient éteindre l’amour, ni les torrents les submerger ! » (Cant 8, 7).


Source :

Saint Jérôme, Lettres, t. 1, Les Belles Lettres, Paris 1949, p. 110-160, avec l’aimable autorisation de publication pour un an de Mme Laure de Chantal, responsable d’édition.

[1] C’est-à-dire : les instincts physiques suffisent, dans beaucoup de cas, à faire succomber les ascètes, sans même l’intervention du démon.

[2] D’après 1 P 5, 8.

[3] D’après Am 4, 2.

[4] D’après Lc 22, 31.

[5] C’est-à-dire Adam.

[6] Selon le «  vieil homme  » que symbolise Adam pécheur, et non selon «  l’homme nouveau  » qui est le Christ.

[7] Allusion 1 Co 9, 27.

[8] Allusion à la parabole célèbre de Mt 25, 1-12.

[9] Cette doctrine est très fréquemment exposée dans le Nouveau Testament, p. ex. 1 Co 6, 15.

[10] Cousin a ici le sens d’amant.

[11] Cette comparaison réaliste n’est pas de l’invention de saint Jérôme  ; elle se rencontre fréquemment dans les écrits des prophètes (par exemple Éz 16).

[12] Cf. Énéide 8, 389.

[13] Cf. Salluste, Jugurtha 19, 6.

[14] C’est-à-dire : de n’être plus aussi fervent qu’au début de ma profession monacale.

[15] Allusion au miracle de la tempête apaisée, Lc 8, 24. Les «  menaces  » du Maître ne s’adressaient pas au saint moine, mais aux éléments déchaînés et aux démons qu’ils représentent.

[16] Timothée fut l’un des compagnons habituels de saint Paul dans ses missions. Il était chétif et timide, malgré son énergie. Cf. Spicq, Les épîtres pastorales, 1947, p. xxxv.

[17] C’est-à-dire : peu civilisé, inexpérimenté.

[18] Où il s’était établi pour fuir le cataclysme de Sodome, Gn 19, 30-38. Les descendants des filles de Loth étaient réprouvés en raison de leur origine.

[19] Céréale apparentée au blé, mais de qualité inférieure.

[20] Le point d’eau appelé Mara, dont Moïse adoucit miraculeusement les eaux saumâtres (d’après Ex 15, 25).

[21] D’après Dn 14, 32. Daniel, déjà dans la fosse aux liions, est nourri par Habacuc, qui lui apporte le frugal repas de ses ouvriers.

[22] D’après Gn 32, 25.

[23] C’est-à-dire : je ne me priverai pas pour cela de communier  ; l’usage romain de cette époque était que les fidèles pussent communier chez eux tous les jours, s’ils le désiraient.

[24] Comme Jésus à Nazareth (voir Lc 2, 59).

[25] Au lieu d’aller visiter les diverses catacombes où ils sont vénérés. Cette époque est précisément celle où s’épanouit davantage à Rome le culte des martyrs. Le pape Damase aménage leurs cryptes et les orne d’inscriptions versifiées, plus remarquables, à vrai dire, par la beauté des caractères que par celle du style.

[26] La cigale est un insecte très répandu dans les pays chauds. Le mâle émet de jour sans arrêt des sons stridents et monotones, que les anciens — surtout les Grecs — jugeaient exquis et mélodieux. En qualifiant Eustochium de ’cigale des nuits’, Jérôme entend lui signifier, non seulement que son oraison doit être continuelle, mais qu’elle se poursuivra avec efficacité pendant le recueillement et le silence de la nuit. On sait que l’Église catholique a conservé cette tradition, et que les Nocturnes du bréviaire doivent, en principe, être chantés ou récités la nuit.

[27] D’après Ps 6, 7.

[28] D’après Ps 101, 8.

[29] C’est-à-dire qu’elle fut fécondée sans le concours d’un homme, de même que Dieu engendra son Fils sans le concours d’une mère.

[30] Cette expression a été fort critiquée par Rufin. Toxotius, frère d’Eustochie, et sa femme Laeta, vouèrent à la virginité, dès sa naissance, leur fille Paula.

[31] Cf. Judith 13, 14-21.

[32] Il s’agit d’un feu métaphorique. En réalité, Assuérus condamna Aman à la pendaison pour avoir excité le roi contre les Juifs.

[33] Cf. 1 Co 7, 34.

[34] Cf. Horace, Sat. I, 1, 56.

[35] L’évêque de Milan est ici qualifié de ’notre’, soit parce qu’il a écrit en latin et non en grec, soit parce qu’il fréquentait le cercle des amis de Paula et de Jérôme (à supposer que Marcellina de la lettre 45, 7, soit bien la propre soeur d’Ambroise à qui il dédie son traité sur la virginité). Saint Ambroise avait participé, aux côtés du pape Damase, au concile romain de 382. Plus tard, Jérôme formulera à son endroit des réserves sévères, au moment de la controverse origéniste.

[36] Le palais de Paula, où Eustochie habitait une chambre retirée. La vigilance n’était pas superflue. Poussée par son mari Hymatius, la propre tante d’Eustochie, Prétextata, s’empara un jour par force de sa personne, accommoda sa chevelure et ses vêtements au goût de la mode et prétendit faire rentrer dans le circuit mondain cette jeune fille de dix-sept à dix-huit ans. Pour les vertus monacales, le palais de Paul était un abri moins sûr que ne fut plus tard le couvent de Bethléem.

[37] Gn 34.

[38] En sortant de sa chambre, même pour se rendre dans le palais de sa mère, Eustochie rencontrerait des femmes ou des jeunes filles de l’aristocratie, les unes encore païennes, les autres purement mondaines, d’une religion moins élevée et moins exigeante, étrangère à son unique préoccupation, qui est de chercher Dieu. D’autre part, Dieu est ’jaloux’, comme en témoignent maints passages des Écritures. De même qu’il abhorrait toute trace de polythéisme, de même Jésus ne veut pas d’un cœur partagé.

[39] Allusion aux vierges folles, d’après Mt 25, 12.

[40] C’est-à-dire : comme une courtisane.

[41] Cf. Pr 4, 23.

[42] C’est-à-dire : seront réprouvés  ; d’après Mt 25, 33.

[43] Cf. Mt 25, 10-12.

[44] Cf. Mt 6, 6.

[45] Cf. Dn 6, 10.

[46] Cf. Mt 6, 2-4.

[47] Cf. Mt 6, 16-18.

[48] Cf. Horace, Carmina, l. IV, iii, 22.

[49] Il s’agit ici d’un chrétien, d’une chrétienne quelconque, non pas d’un membre de la famille d’Eustochie.

[50] Cf. Horace, Sat., l. I, vi, 65-67.

[51] Mt 6, 16.

[52] Cf. 1 Co 9, 14.

[53] C’est-à-dire : moines comme moi-même.

[54] Expression que l’on peut traduire par : vieux soiffard.

[55] Diomède, roi des Bistoniens, qui passait pour nourrir ses chevaux avec la chair des prisonniers, et fut vaincu par Hercule. Claudien emploie aussi cette métaphore.

[56] Ou bien : tout ce qui est naturel.

[57] Littéralement : ’châtré’  ; allusion à Mt 19, 12.

[58] Rufin, devenu son ennemi, reprochera à Jérôme d’avoir cependant enfreint ce serment en faveur des écoliers qu’il instruisait à Bethléem. Il répondra : le fait est ancien, «  les prophètes interdisent de croire aux rêves  », enfin il est souvent victime d’affreux cauchemars  ! «  veut-on le tuer pour cela  ?  » Voir aussi : Virgile. Énéide. vi, 568.

[59] Sur la réalité de ce songe fameux, voir de Labriolle, Miscellanea Geronimiana, 217-239  ; Collombet, Histoire de saint Jérôme, t. 1, p. 122-143, et surtout Cavallera, t. ii, p. 76-78. Ces deux derniers auteurs soulignent avec raison le curieux parallèle que présente le songe de Tutuslymeni, rapporté par saint Augustin au sermon 308.

[60] Mais qu’elle s’apprête à vider pour vêtir les pauvres.

[61] Sans doute les évangéliaires et autres livres liturgiques.

[62] Allusion à la parabole du mauvais riche, Lc 10, 20.

[63] D’après Térence, Eun. 236.

[64] D’après Mt 6, 33.

[65] Au paralytique qui mendiait à la porte du Temple (Ac 3, 6).

[66] D’après 1 Tim 6, 8.

[67] C’est-à-dire : père de nombreux enfants.

[68] L’un des plus fameux déserts d’Égypte, au sud-ouest d’Alexandrie.

[69] Selon l’Évangile (Mt 6, 16-18), le jeûne devrait être tenu secret par ceux qui le pratiquent  ; ces moines en font un match dont ils publient les résultats.

[70] Qui défend de jeûner pendant le temps pascal.

[71] Cf. de Bello Iudaico II, 8, 2-13, cité par Jérôme lui-même dans Adu. Iouin. II, 14. Mais, remarque Courcelle (Les lettres grecques, p. 73), Josèphe ne dit rien de semblable dans le passage allégué. Jérôme plagierait un passage de Porphyre qu’il a lu trop rapidement.

[72] Cf. Gn 6, 8.

[73] Cf. Jos 6, 17.25.

[74] Selon les Manichéens, le corps est mauvais et principe de tout mal.

[75] Cf. Phi 3, 8  ; 2 Tim 2, 11  ; Col 3, 1.

[76] Cf. Ga 5, 24.

[77] De la parturition.

[78] Cf. Gn 4, 8.

[79] Cf. Gn 12, 1-20, et 20, 2-18.

[80] Cf. 1 R 11, 1-10.

[81] «  Blessés par son javelot d’amour.  » Cette expression est la réplique des mots du Cant 4, 9.

[82] En la mangeant tout de même  ; comme si ce sacrifice était avantageux à Dieu.

[83] C’est-à-dire : qu’on fouette jusqu’au sang l’esclave maladroite ou qu’on la pique cruellement avec une aiguille, comme faisaient les matrones irritées.

[84] La soeur de Moïse, assimilée ici par homonymie à la mère de Notre Seigneur.

[85] Célèbre vierge martyre du premier siècle.

[86] D’après Cant 6, 8.

[87] Cf. Lc 2, 36.

[88] D’après Ap 14, 1-3.


St. Eustochium Julia

Virgin, born at Rome c. 368; died at Bethlehem, 28 September, 419 or 420. She was the third of four daughters of the Roman Senator Toxotius and his wife St. Paula, the former belonging to the noble Julian race, the latter tracing her ancestry through the Spipios and the Gracchi (Jerome, Ep. cxviii). After the death of her husband (c. 380) Paula and her daughter Eustochium lived in Rome as austere a life as the Fathers of the desert. When St. Jerome came to Rome from Palestine in 382, they put themselves under his spiritual guidance. Hymettius, an uncle of Eustochium, and his wife Praetextata tried to persuade the youthful Eustochium to give up her austere life and enjoy the pleasures of the world, but all their attempts were futile. About the year 384 she made a vow of perpetual virginity, on which occasion St. Jerome addressed to her his celebrated letter "De custodia virginitatie" (Ep. xxii in P.L., XXII, 394-425). A year later St. Jerome returned to Palestine and soon after was followed to the Orient by Paula and Eustochium. In 386 they accompanied St. Jerome on his journey to Egypt, where they visited the hermits of the Nitrian Desert in order to study and afterwards imitate their mode of life. In the fall of the same year they returned to Palestine and settled permanently at Bethlehem. Paula and Eustochium at once began to erect four monasteries and a hospice near the spot where Christ was born. While the erection of the monasteries was in process (386-9) they lived in a small building in the neighbourhood. One of the monasteries was occupied by monks and put under the direction of St. Jerome. The three other monasteries were taken by Paula and Eustochium and the numerous virgins that flocked around them. The three nunneries, which were under the supervision of Paula, had only one oratory, where all the nuns met several times daily for prayer and the chanting of psalms. St. Jerome testifies (Ep. 308) that Eustochium and Paula performed the most menial services. Much of their time they spent in the study of Holy Scripture under the direction of St. Jerome.

Eustochium spoke Latin and Greek with equal ease and was able to read the Holy Scripture in the Hebrew text. Many of St. Jerome's Biblical commentaries owe their existence to her influence and to her he dedicated his commentaries on the prophets Isaias and Ezechiel. The letters which St. Jerome wrote for her instruction and spiritual advancement are, according to his own testimony (Illustrious Men 135), very numerous. After the death of Paula in 404, Eustochium assumed the direction of the nunneries. Her task was a difficult one on account of the impoverished condition of the temporal affairs which was brought about by the lavish almsgiving of Paula. St. Jerome was of great assistance to her by his encouragement and prudent advice. In 417 a great misfortune overtook the monasteries at Bethlehem. A crowd of ruffians attacked and pillaged them, destroyed one of them by fire, besides killing and maltreating some of the inmates. The wicked deed was probably instigated by John, the Patriarch of Jerusalem, and the Pelagians against whom St. Jerome had written some sharp polemics. Both St. Jerome and St. Eustochium informed Pope Innocent I by letter of the occurrence, who severely reproved the patriarch for having permitted the outrage. Eustochium died shortly after and was succeeded in the supervision of the nunneries by her niece, the younger Paula. The Church celebrates her feast on 28 September.

Ott, Michael. "St. Eustochium Julia." The Catholic Encyclopedia. Vol. 5. New York: Robert Appleton Company, 1909. 28 Sept. 2015 <http://www.newadvent.org/cathen/05629a.htm>.

Transcription. This article was transcribed for New Advent by Marcia L. Bellafiore.


Ecclesiastical approbation. Nihil Obstat. May 1, 1909. Remy Lafort, Censor. Imprimatur. +John M. Farley, Archbishop of New York.


September 28

St. Eustochium, Virgin

THIS holy virgin, whose memory is rendered illustrious by the pen of St. Jerom, was daughter of St. Paula, whose admirable life, after her entire conversion to God, this saint faithfully copied. St. Paula, upon the death of her husband Toxotius, retrenched all splendour and magnificence in her household, and devoted herself wholly to God in a life of simplicity, poverty, mortification, and assiduous prayer. Eustochium entered into all the pious views of her mother, and rejoiced to consecrate all the hours which so many mispend in vain amusements, to the exercises of charity and religion, and to see the poor relieved with what other ladies throw away to maintain their idleness, luxury, and pride, converting the blessings of God into their most grievous misfortunes, and the means of salvation and virtue into their most heavy condemnation. Eustochium often visited, and received instructions from St. Marcella, the first of her sex in Rome who embraced an ascetic or retired austere life, for the more perfect exercise of virtue.

St. Jerom left Rome in 385, and Eustochium bore her mother company in all her journies through Syria, Egypt, and Palestine, and settled with her in her monastery at Bethlehem. After the death of St. Paula in 404, Eustochium was chosen abbess in her room. Having St. Jerom for her master, she was learned above her sex, and was well skilled in the Hebrew language. St. Jerom dedicated to her his Comments on Ezechiel and Isaias, and translated the rule of St. Pachomius into Latin, for the use of her nuns. A troop of Pelagian heretics burnt down her monastery in 416, and committed many outrages; of which St. Eustochium, and her niece, the younger Paula, informed by letter Pope Innocent I., who wrote in strong terms to John, bishop of Jerusalem, charging him to put a stop to such violences, adding that otherwise he should be obliged to have recourse to other means to see justice done to those who were injured. St. Eustochium was called to receive the reward which God bestows on the wise virgins about the year 419. Her body was interred near that of her mother, St. Paula. See St. Jerom, l. de Virgin, et ep. 22, 26, 27.

Knowing the infinite importance of a good guide in a spiritual life, our devout virgin, about the year 382, put herself under the direction of St. Jerom, and made a solemn vow of virginity. To commend her resolution, and to instruct her in the obligations of that state, he composed his treatise On Virginity, otherwise called his letter to Eustochium on that subject, towards the latter end of the pontificate of Damasus, about the year 383. In this treatise, having spoken of the excellency of the state of virginity, and of the difficulty of preserving, and the danger of losing the great treasure of purity, he lays down precepts which a virgin is to observe in order to keep herself pure. The first thing he prescribes, is sincere humility, and a great fear of losing this virtue. The second, is constant watchfulness over the heart and senses against all dangers, rejecting the very first suggestions of evil thoughts, killing the enemy before he gains strength, and crushing the least seeds of temptation. The third, is extraordinary temperance in eating and drinking. He forbids her dainty fare, effeminacy, pleasures, and superfluous ornaments. He enjoins her to forbear ever drinking any pure wine, which he calls a poison in youth, and throwing oil upon a flame. He would not have fasts carried to excess, and rather commends such as are moderate, but constant; and he enjoins that a person always rise from his meals with an appetite. He recommends solitude, and all Christian virtues, and gives a charge to the virgin, that she never visit those ladies whose dress and discourse have any tincture of the spirit of the world; and adds: “Go very seldom abroad, not even to honour the martyrs: honour them in your chamber.” St. Jerom gives Eustochium useful documents concerning the exercise of assiduous prayer, and puts her in mind (besides the hours of Morning, Evening, Tierce, Sext, and None, which all know to be consecrated to public prayer) that she ought to rise twice or thrice in the night to pray, and never to omit this duty before and after meals, before going abroad, and after coming in, and on all occasions; and that at every action she ought to make the sign of the cross. This venerable author relates, that when Eustochium was a child, her mother accustomed her to wear only plain ordinary clothes; but that one day her aunt Prætextata put on her rich apparel, and had her hair gracefully curled, according to the custom of young ladies of her quality: that in the night following Prætextata seemed to see in her sleep a terrible angel, who, with a threatening voice, reproached her for attempting to lay sacrilegious hands on a virgin consecrated to Christ, and to instil vanity into one who was consecrated his spouse

Rev. Alban Butler (1711–73).  Volume IX: September. The Lives of the Saints.  1866.


Eustochium V (RM)

September 28



People clamour for stories about the irascible Saint Jerome, and Saint Eustochium's story converges with his.

St. Jerome was obviously well-loved by the matrons of Rome, though he did have a biting tongue. His counsel to St. Eustochium: "Set before your eyes the blessed Virgin Mary, whose purity was such that she earned the reward of being the mother of the Lord."

Saint Paula's life was such a powerful witness that she inspired her own daughter Eustochium, who was born in Rome c. 368, to sainthood. Eustochium was single for the Lord-- she consecrated herself to a life of virginity, having learned austerity from her widowed mother and St. Marcella.

The home of the widow Saint Marcella became a sort of monastery/school for the ladies, who devoted themselves to intense, scientific study of the Scriptures on their own. These patrician women of the capital city--SS Paula, Eustochium, Blaesilla, Marcella and her ward Principia, Marcellina (sister of St. Ambrose), Fabiola, Asella, and Lea (all saints)--encouraged one another to strive for Christian perfection. Living just prior to the fall of Rome, they did not wait until disaster forced the ascetic life upon them; they saw that luxury is out of place in a Christian.

When young, sarcastic Jerome arrived in Rome in 382, Marcella prevailed upon him to teach their group Hebrew and exegesis. And he did. Eustochium was given spiritual guidance and scriptural instruction by St. Jerome between 382-385 during his stay in Rome. Eustochium's sister St. Blaesilla threw herself so vehemently into the ascetic life that she died in 384. Paula was almost crazy with grief, but Jerome rebuked her and promised to glorify Blaesilla by writing about her. The group was very close urging each other on to sanctity. In fact, St. Paulina (Eustochium's other sister) married one of Jerome's school friends. When Paulina's children were stillborn and she died young, her husband became a monk.

When Jerome left Rome, St. Paula and her daughter Eustochium followed and joined St. Jerome at Antioch, Egypt, and Bethlehem.

Paula's fortune was added to what money Jerome possessed to found a monastery near Bethlehem. Jerome lived in a cave nearby 'to make sure (said Paula) that if Mary and Joseph came again to Bethlehem, there would be somewhere for them to stay.'

Three communities of women were founded close by St. Jerome's monastery, and Paula took charge of one of them. Eustochium took care of every material need, including the cooking. But Jerome relied on her for much more. He was busy translating the Bible into Latin. When his eyes began to fail, he would have been obliged to abandon the work, had not Eustochium and her mother been there to help him. He reckoned that they were better able to judge the value of his work than most men, and dedicated some of his writings to them.

When Paula died in 404, Eustochium (said Jerome) wished she could have been buried with her. But instead she took over the community abbey. She died in 418 or 419.

Eustochium's life is also documented by the many surviving letters and scriptural commentaries of St. Jerome, which are directed to Paula and Eustochium. Eustochium in her youth was the addressee of one of Jerome's most famous letter (Ep. 22)--a lengthy treatise on virginity. (In his letters to the women St. Jerome demonstrated true humanity and fatherly care.)

(Note: Since the universal Church celebrates St. Wenceslas, the martyr-king of Bohemia, on September 28 (died 929), St. Eustochium's feast is only celebrated locally.) 


Eustochium

Biography: 

Julia Eustochium was the third daughter born to Paula and Toxotius. Her mother had adopted an ascetic life after the death of her husband and Eustochium, still quite young and a virgin, joined her in it. Jerome speaks of her having been trained in Marcella's cell, ep.127, and calls her a "paragon of virgins." Despite the attempts of her paternal (and pagan) uncle and aunt to draw her into the life of a rich aristocrat, she chose to remain a virgin and dedicated herself to a religious life, when she was 14 or 15. Jerome encouraged her in that choice and wrote her a treatise on preserving virginity (ep.22). (1)

Eustochium was trained in Latin and Greek and learned Hebrew, like her mother, to study the bible and work with Jerome on his translations. She accompanied her mother Paula to the Holy Land following Jerome in 385 and once they had settled in Bethlehem after visiting many holy sites, she lived there for the rest of her life. As Jerome had commented about them to another virgin in their circle, Asella, when he left Rome, Paula and Eustochium, "whether the world likes it or not, belong to me in Christ," ep.45. Paula died in 404, but Eustochium stayed, running their convent, by now home to fifty women, and working with Jerome until she died. Her niece, the younger Paula, joined her aunt perhaps in 410 and she remained with Jerome until his death. Jerome wrote many of his translations from Hebrew and commentaries on books of the old and new testament for Paula and her daughter, and after Paula died he continued to write for Eustochium.



Jerome sent greetings from the two younger women to Augustine in 416: "Your holy and venerable daughters, Eustochium and Paula, are progressing in a manner worthy of their own rank and your encouragement, and they send special greetings to your blessedness" (ep.134). When followers of Pelagius violently attacked the Latin monasteries at Bethlehem in 416, Pope Innocent I wrote to John of Jerusalem at the behest of the two women: "the most noble virgins of great clemency, Paula and Eustochium, deplored the plundering, slaughter, arson, and every outrage perpetrated against the places of your church by the devil," PL 20 c.601. They and Jerome had to leave their monasteries for a short while, but were able to return.

Jerome wrote to his friend Pammachius after the death in 395 of his wife Paulina, Eustochium's sister, (ep.66) praising the women of the family: Eustochium harvests the flowers of virginity, Paula rubs the laborious threshing-floor of widowhood, Paulina preserves the chaste bed of matrimony (66.2), and Pammachius joined them, making a "quadriga," a team of four horses from one house, which Jerome connects with the cardinal virtues, Pammachius with prudence, Paula with justice, the virgin with fortitude and the wife with temperance (66.3). Jerome divides the family group of five into the two who have died, Paulina and Blesilla, and the three who will fly together to Christ, Paula, and Eustochium, with Pammachius between them (66.15). But Jerome adds even if you did all I said, you would be conquered by Paula and Eustochium, if not in deed then in sex (66.13).

Only three letters from Jerome to Eustochium are to be found in his collected letters, the one on virginity, ep.22, a thank-you note for gifts she had sent, ep.31, and a eulogy of her dead mother, Paula, ep.108. Jerome says, in De viris illustribus, ch.135, that he wrote to Paula and Eustochium every day while they were in Bethlehem. Those letters are not extant, but the prologues attached to the works and sometimes to the individual parts of the works he did for them are, and they constitute a fair-sized body of correspondence. Only one letter from Eustochium and her mother is extant, the one inviting Marcella to visit them in the Holy Land, which may be primarily the work of Paula (though, of course, it has also been attributed to Jerome). (2)

After Eustochium died, Jerome described his enormous sense of loss to his friends: to Riparius, "the sudden dormition/death of the venerable holy virgin of Christ Eustochium saddened me greatly and utterly changed the state of our life, since we cannot do many things we want to and the weakness of old age conquers the mind's ardor," ep.151; to Donatus, "the dormition of the holy and venerable lady Eustochium has violently saddened us, who as you know gave up her spirit in that ardor of confession and preferred to leave her home and familiar things and endure honorable exile rather than be stained by intercourse with heretics," ep.154. (3)


Biographical notes: 

(1) Jerome mentions this letter in the list he gives of his works in Liber de viris illustribus, ch.135, PL23, c.758, "ad Eustochium de virginitate servanda." (2) J.N.D. Kelly says the letter was "written in the name of Paula and her daughter but manifestly by Jerome himself," though he gives no reason for the judgment, Jerome, His Life, Writings, and Controversies (New York: Harper and Row, 1975), 141. Since Marcella knew all of them so well, it is hard to imagine why they would have bothered with such a subterfuge. (3) Sancti Eusebii Hieronymi Epistulae, ed. Isidorus Hilberg, 3 v. (New York: Johnson, 1970, repr.1910-18), ep.151.2: nos sanctae [ac] venerabilis virginis Christi Eustochiae repentina dormitio admodum contristavit et paene conversationis nostrae mutavit statum, dum quoque, quae volumus, multa non possumus et mentis ardorem superat inbecillitas senectutis; ep.154.2: Sanctae et venerabilis domnae Eustochiae nos vehementer dormitio contristavit, quam in ipso confessionis ardore sciatis spiritum reddidisse, libentiusque habuit et rem familiarem et domum suum dimittere et honorata exilia sustinere quam hereticorum conmunione maculari.


Voir aussi : http://www.christianiconography.info/eustochium.html