jeudi 20 février 2014

LETTRE À DIOGNÈTE


Lettre à Diognète

Tu veux donc savoir, illustre Diognète, quelle est la religion des chrétiens. Je te vois très préoccupé de ce désir. Tu leur demandes publiquement et avec le plus vif intérêt quel est le Dieu sur lequel ils fondent leur espoir, et quel est le culte qu'ils lui rendent ? Qui donc leur fait ainsi mépriser le monde et la mort, et leur inspire cet éloignement pour les fausses divinités des Grecs et pour les pratiques superstitieuses des Juifs ? D'où leur vient cet amour qu'ils ont les uns pour les autres ? Pourquoi ce nouveau culte, ces nouvelles mœurs n'ont-ils paru que de nos jours ?

J'approuve ton désir, Diognète, et je demande à Dieu, qui seul donne la parole et l'intelligence, de mettre dans ma bouche le langage le plus propre à changer ton cœur, et de te faire la grâce de m'écouter, de manière que celui qui te parle n'ait plus à s'affliger de ton sort.


Quand tu seras dégagé de tous les préjugés qui t'assiègent, et libéré du poids des habitudes qui t'égarent et présentent un obstacle à la vérité; enfin quand tu sera devenu un homme nouveau semblable à celui qui vient de naître, puisque de ton aveu la parole que tu vas entendre est nouvelle pour toi, considère des yeux de l'esprit et du corps quelle est la nature et la forme de ceux que tu appelles et que tu crois être des dieux.

 L'un n'est-il pas fait d'une pierre semblable à celles que tu foules aux pieds, l'autre d'un cuivre qui n'a pas plus de valeur que celui dont on fait des récipients pour toute sorte d'utilisations ; celui-ci d'un bois qui se pourrit, celui-là d'un argent qui réclame la surveillance de l'homme par peur des voleurs; quelques uns d'un fer rongé par la rouille, plusieurs d'un argile qui n'a rien de plus remarquable que l'argile qui, par sa forme, sert aux emplois les plus bas ? Enfin ne sont-ils pas tous d'une matière corruptible, façonnée à l'aide du fer et du feu, ou par un sculpteur ou par un forgeron ou par un orfèvre ou par un potier ? Aucun de ces dieux avait-il une forme, une figure, avant de les avoir reçues des mains de l'ouvrier ? Tous les vases faits de la même matière ne peuvent-ils pas à l'instant devenir des dieux, s'il se rencontrent des mains habiles qui leur rendent ce service ; comme aussi les dieux que vous adorez ne peuvent-ils pas à leur tour, s'il plaît à l'ouvrier, devenir des vases semblables à ceux dont nous nous servons tous les jours ? 

 Tous ces dieux ne sont-ils pas sourds, ne sont-ils pas aveugles, inanimés, insensibles, incapables de se mouvoir ? Ne les voit-on pas se pourrir, se corrompre ? Et tels sont les dieux que tu sers, les dieux que tu adores ! Et vous, leurs adorateurs, vous leur devenez entièrement semblables ! Les chrétiens ne vous sont odieux que parce qu'ils refusent de reconnaître de pareilles divinités ; mais vous, qui vous courbez devant elles, ne les traitez-vous pas avec plus de mépris que ne le font les Chrétiens ? Plus que nous vous les raillez, vous les outragez. Celles qui ne sont que d'argile ou de bois, vous vous contentez de les adorer, vous ne leur faites par l'injure de leur donner des gardes ; mais pour les dieux d'argent, vous avez bien soin de les enfermer pendant la nuit, et de les faire surveiller de l'œil pendant le jour, de peur qu'on ne les enlève. 

 Les honneurs que vous leur rendez sont un vrai supplice pour eux, s'ils sont doués de sentiment ; mais s'ils en sont tout à fait privés, vous le faites trop voir par cette odeur de sang et de graisse qui s'exhale dans les sacrifices que vous leur offrez. Qui de vous la supporterait et se laisserait ainsi suffoquer ? Non, certainement, personne, à moins d'y être condamné, n'endurerait ce supplice, parce tout homme est doué de sentiment et de raison. Mais la pierre le subit, parce qu'elle est insensible. Ainsi donc, vous ne voulez laisser aucun doute sur l'insensibilité de vos dieux et voilà une des raisons qui vous empêchent de ramper en esclaves à leurs pieds ! 

 J'en aurais bien d'autres à te donner, mais si celles-ci ne suffisent pas pour te convaincre, toutes celles que je pourrais ajouter deviendraient inutiles.


Je vais maintenant te dire en quoi notre culte diffère de celui des Juifs : c'est encore un point sur lequel tu désires ardemment t'instruire, si je ne me trompe.

 Les Juifs, il est vrai, n'adorent pas ces idoles stupides, ils ne reconnaissent qu'un Dieu, ils le regardent comme le maître, l'arbitre de l'univers. Si cependant ils lui rendent un culte semblable à celui dont nous venons de parler, n'est-il pas évident qu'ils sont dans l'erreur ? Car les offrandes que les Grecs font à leurs dieux sourds et insensibles, offrandes folles et absurdes, les juifs les présentent à ce Dieu unique, s'imaginant qu'il en a besoin. N'est-ce pas de leur part une extravagance plutôt qu'un hommage digne de la majesté divine ? Est-il croyable que celui qui a fait le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment ; que celui qui fournit à tous ce dont nous avons besoin [nos besoins], ait besoin lui-même de ce qu'il accorde à ceux qui ont la prétention de lui en faire une sorte d'aumône ? Or, ceux qui par ce sang, cette fumée des victimes et leurs holocaustes pompeux, s'imaginent offrirent à Dieu des sacrifices qui lui soient agréables et qui l'honorent, et venir au secours de celui qui n'a besoin de rien, en quoi voulez-vous que je les distingue de ceux dont la folie rend avec tant de soin de semblables honneurs à des statues insensibles, qui ne comprennent rien à ces honneurs. [donc la lettre a été écrite avant la destruction du temple, puisque après, les sacrifices sanglants ont cessé].


Te parlerais-je des précautions minutieuses que prennent les Juifs sur le choix des viandes, de leur superstition sur l'observance du sabbat, de leur jactance à cause de leur circoncision, de l'hypocrisie de leurs jeûnes et de leurs cérémonies au retour des nouvelles lunes ; tout cela est si absurde, si peu digne d'être raconté, que tu peux te dispenser de l'apprendre, et je crois pouvoir t'en faire grâce.

Dans cette multitude d'êtres que Dieu a faits pour l'usage de l'homme, admettre les uns comme portant le caractère de la sagesse de leur auteur, rejeter les autres comme inutiles et superflus, n'est-ce pas un crime ?

 Se glorifier de la circoncision comme du sceau de l'élection divine, comme d'un signe qui atteste de la part de Dieu une prédilection toute particulière, n'est-ce pas une folie des plus ridicules ? Que dirai-je de cette attention continuelle à suivre le cours de la lune et des astres pour observer les jours et les mois, arranger à sa manière les plans de la sagesse divine, les révolutions des saisons, distinguer des jours de joie, des jours de deuil ; est-ce faire preuve de piété et non pas de délire ? 

 Je t'en ai dit assez, je pense, pour vous montrer que c'est avec raison que les Chrétiens s'éloignent de l'imposture et de la vanité des idoles, de la superstition et de la jactance des Juifs ; mais le sublime mystère de leur culte tout divin, n'espérez pas l'apprendre d'une bouche mortelle.


Les Chrétiens ne sont distingués du reste des hommes ni par leurs pays, ni par leur langage, ni par leur manière de vivre ; ils n'ont pas d'autres villes que les vôtres, d'autre langage que celui que vous parlez ; rien de singulier dans leurs habitudes ; seulement ils ne se livrent pas à l'étude de vains systèmes, fruit de la curiosité des hommes, et ne s'attachent pas, comme plusieurs, à défendre des doctrines humaines. Répandus, selon qu'il a plu à la Providence, dans des villes grecques ou barbares, ils se conforment, pour le vêtement, pour la nourriture, pour la manière de vivre, aux usages qu'ils trouvent établis ; mais ils placent sous les yeux de tous l'étonnant spectacle de leur vie toute angélique et à peine croyable. 

 Ils habitent leur cités comme étrangers, ils prennent part à tout comme citoyens, ils souffrent tout comme voyageurs. Pour eux, toute région étrangère est une patrie, et toute patrie ici-bas est une région étrangère. Comme les autres, ils se marient, comme les autres, ils ont des enfants, seulement ils ne les abandonnent pas. Ils ont tous une même table, mais pas le même lit. Ils vivent dans la chair et non selon la chair. Ils habitent la terre et leur conversations est dans le ciel. Soumis aux lois établies, ils sont par leurs vies, supérieurs à ces lois. Ils aiment tous les hommes et tous les hommes les persécutent. Sans les connaître, on les condamne. Mis à mort, ils naissent à la vie. Pauvres, ils font des riches. Manquant de tout, ils surabondent. L'opprobre dont on les couvre devient pour eux une source de gloire ; la calomnie qui les déchire dévoile leur innocence. La bouche qui les outrage se voit forcée de les bénir, les injures appellent ensuite les éloges. Irréprochables, ils sont punis comme criminels et au milieu des tourments ils sont dans la joie comme des hommes qui vont à la vie. Les Juifs les regardent comme des étrangers et leur font la guerre. Les Grecs les persécutent, mais ces ennemis si acharnés ne pourraient dire la cause de leur haine.


Pour tout dire, en un mot, les chrétiens sont dans le monde ce que l'âme est dans le corps : l'âme est répandue dans toutes les parties du corps ; les chrétiens sont dans toutes les parties de la Terre ; l'âme habite le corps sans être du corps, les chrétiens sont dans le monde sans être du monde. L'âme, invisible par nature, est placée dans un corps visible qui est sa demeure. Vois les chrétiens pendant leur séjour sur la Terre, mais leur culte qui est tout divin, ne tombe pas sous les yeux. La chair, sans avoir reçue aucun outrage de l'esprit, le déteste et lui fait la guerre, parce qu'il est ennemi des voluptés. Ainsi le monde persécute les chrétiens, dont il n'a pas à se plaindre, parce qu'ils fuient les plaisirs. L'âme aime la chair qui la combat et les membres toujours soulevés contre elle. Ainsi les chrétiens n'ont que de l'amour pour ceux qui ne leur montrent que de la haine. L'âme, enfermée dans le corps, le conserve ; les chrétiens enfermés dans ce monde comme dans une prison, empêchent qu'il ne périsse. L'âme immortelle habite un tabernacle périssable ; les chrétiens, qui attendent la vie incorruptible des cieux, habitent comme des étrangers les demeures corruptibles d'ici-bas. L'âme se fortifie par les jeûnes, les chrétiens se multiplient par les persécutions : le poste que Dieu leur a confié est si glorieux, qu'ils regardent comme un crime de l'abandonner.


Je l'ai déjà dit et je le répète, la parole qu'ils ont reçue n'est pas une invention de la terre. Elle n'est pas un mensonge des mortels la doctrine qu'ils se font un devoir de conserver avec soin. Enfin le mystère confié à leur foi n'a rien de commun avec ceux de la sagesse humaine. 

Dieu lui-même, le tout-puissant, le créateur de toutes choses, a fait descendre du ciel sur la Terre la vérité, c'est à dire son Verbe saint et incompréhensible. Il a voulu que le cœur de l'homme fût à jamais sa demeure. Ce n'est donc pas, comme quelques-uns pourraient le croire, un ministre du Très Haut qui nous a été envoyé, un ange, un archange, un des esprits qui veillent sur la conduite du monde, ou qui président au gouvernement des cieux. Celui qui est venu vers nous est l'auteur, le créateur du monde, par qui Dieu le Père a fait les cieux, a donné des limites à la mer; c'est lui à qui obéissent et le soleil, dont il a tracé la route dans les cieux avec ordre de la parcourir chaque jour sans sortir de la ligne tracée, et la Lune qui doit prêter son flambeau à la nuit, et les astres qui suivent son cours ; enfin c'est lui qui a tout disposé avec ordre et tout circonscrit dans de justes limites ; à qui tout est soumis, les cieux et tout ce qui est dans les cieux, le Terre et tout ce qui est sur la Terre, la mer et tout ce qui est au sein de la mer, le feu, l'air, les abîmes, les hauteurs du ciel, les profondeurs de la Terre, les régions placées entre la terre et les cieux ; voilà celui que Dieu nous a envoyé, non comme un conquérant chargé de semer la terreur et d'exercer partout un tyrannique empire, ainsi que quelques-uns pourraient le croire. Non, il l'a envoyé comme un roi envoie son fils, lui donnant pour cortège la douceur et la clémence ; il a envoyé ce fils comme étant Dieu lui-même ; il l'a envoyé comme à de faibles mortels ; il l'a envoyé en père qui veut les sauver, qui ne réclame que leur soumission, qui ne connaît pas la violence, la violence n'est pas en Dieu ; il l'a envoyé comme un ami qui appelle et non comme un persécuteur ; il l'a envoyé n'écoutant que l'amour ; il l'enverra comme juge et qui soutiendra cet avènement ?

Ne vois-tu pas que l'on jette les chrétiens aux bêtes féroces ? On voudrait en faire des apostats ; vois s'ils se laissent vaincre ! Plus on fait de martyres, plus on fait de chrétiens. Cette force ne vient pas de l'homme ; le doigt de Dieu est là ; tout ici proclame son avènement.

8 

qui des hommes savait ce que c'est que Dieu avant qu'il vînt lui-même nous l'apprendre ? Sont-ce tes philosophes ? Assurément, ils sont bien dignes de foi ! Approuves-tu leurs opinions si vaines et si ridicules ? Selon ceux-ci, Dieu, c'est le feu. Ils ont appelé Dieu ce feu qu'ils doivent retrouver après cette vie. Selon ceux-là, c'est l'eau, ou quelque autre des substances que Dieu a créées. Admets tous ces beaux systèmes et il te faudra dire de toute créature qu'elle est Dieu. Mais tout ce langage n'est que mensonge, et mensonge monstrueux, imposture de charlatans. Aucun mortel n'a vu Dieu, aucun mortel n'a donc pu le connaître. Il s'est manifesté lui-même ; il se manifeste encore par la foi ; à la foi seule est donnée le privilège de le voir. 

 Le maître, le créateur de toutes choses, le Dieu qui a tout fait et tout disposé avec tant d'ordre et de sagesse, est rempli pour les hommes, non seulement d'amour, mais de patience. Il a toujours été ce qu'il est et sera toujours, c'est à dire bon, miséricordieux, plein de douceur, fidèle en ses promesses, seul bon. Il a conçu de toute éternité un dessein aussi grand qu'ineffable, et ne l'a confié qu'à son fils ; tandis qu'il tenait caché sous un voile mystérieux ce conseil de sa sagesse, il semblait négliger les hommes et ne prendre aucun soin de sa créature ; mais quand il eut révélé et mis au grand jour, par son fils bien-aimé, le mystère qu'il avait préparé avant les siècles, alors tout s'est expliqué pour nous, et nous avons pu jouir de ses bienfaits, et voir ce qu'il était. Qui de nous se serait attendu à tant d'amour ? Ainsi donc tout était caché en Dieu, Dieu seul savait tout avec son fils, à la faveur de son infinie sagesse.


S'il a permis que l'homme, jusqu'à ces derniers temps, suivît à son gré ses désirs corrompus et se laissât emporter à travers tous les désordres, par les voluptés et par les passions, ce n'est pas qu'il approuvât le crime, seulement il le tolérait ; non, il n'approuvait pas ce règne de l'iniquité ; il préparait, au contraire, dans les cœurs, celui de la justice. Il voulait nous laisser le temps de nous convaincre, par nos propres œuvres, combien nous étions indignes de la vie avant que sa bonté daignât nous l'accorder. Il nous fallait en effet reconnaître que, par nous-mêmes, nous ne pouvions pas parvenir au royaume de Dieu avant que Dieu vînt nous en offrir les moyens. 

 Lors donc que notre malice fut montée à son comble, qu'il fut démontré que nous n'étions dignes que de châtiment, et que nous n'avions plus que la mort en perspective, arriva le temps que Dieu avait marqué pour signaler tout à la fois sa bonté et sa puissance, et montrer que son immense amour pour l'homme ne laissait aucune place à la haine ; qu'il était loin de nous avoir rejetés ; qu'ils ne se souvenait plus de nos iniquités ; qu'il les avait souffertes et supportées avec patience, alors qu'a-t-il fait ? Il a pris sur lui nos péchés ; il a fait de son propre fils le prix de notre rançon, substituant le saint, le juste, l'innocent, l'incorruptible, l'immortel, à la place de l'homme pécheur, inique, pervers, sujet à la corruption, dévoué à la mort. Qui pouvait couvrir nos crimes, sinon sa sainteté ? Par quel autre que par le fils de Dieu, l'homme injuste pouvait-il être justifié ? O doux échange ! O artifice impénétrable de la sagesse divine ! O bienfait qui surpasse toute attente ! L'iniquité de tous est ensevelie dans la justice d'un seul, et la justice d'un seul fait que tous sont justifiés ! 

Quand il eut, par les temps écoulés, convaincu notre nature de son impuissance pour s'élever à la vie, il nous a montré le Sauveur, qui seul peut préserver de la mort ce qui périssait sans lui. Par ce double exemple du passé et du présent, il a voulu que nous eussions foi en sa bonté et que désormais l'homme le regardât comme un père qui le nourrit, comme un maître qui le conseille, comme un médecin qui le guérit ; que dirai-je encore ! Comme son intelligence, sa lumière, son honneur, sa gloire, sa force, sa vie, et qu'il cessât de s'inquiéter du vêtement et de la nourriture.

10 

Si donc, ô Diognète, tu désires ardemment le don de la foi, tu l'obtiendra. D'abord, tu connaîtras Dieu le père : vois comme il a aimé l'homme ; c'est pour lui qu'il a créé le monde ; il a placé sous sa dépendance tout ce que le monde renferme ; il lui a donné l'intelligence et la raison. C'est à l'homme seul qu'il a permis de regarder le ciel ; il l'a formé à son image ; il lui a envoyé son fils unique ; il lui promet son royaume ; il le donnera à ceux qui lui rendront amour pour amour. O quelle joie sera la tienne quand tu le connaîtras ! Combien tu aimeras celui qui, le premier, t'a tant aimé ? Une fois touché de son amour, tu chercheras à l'imiter, à retracer sa bonté. Quoi ! L'homme pourrait imiter Dieu ! Quel langage ! Cesse de t'étonner, l'homme le peut, puisque Dieu le veut. 

Faire peser sur ses semblables le joug de la tyrannie, se croire d'une condition meilleure que ceux qu'on opprime, étaler le faste de l'opulence, écraser le faible, tout cela ne fait pas le bonheur ; aussi n'est-ce pas en cela que l'homme peut imiter son Dieu, car aucun de ces traits ne caractérise la majesté divine ; mais prendre sur soi le fardeau du malheureux, du lieu élevé où le ciel nous a placés, répandre des bienfaits sur ceux qui se trouvent au dessous de nous, regarder les richesses comme des dons que Dieu fait passer par nos mains pour arriver à l'indigent, c'est devenir le Dieu de ceux qu'on soulage, c'est imiter Dieu lui-même. Alors en passant sur la Terre, vous comprendrez qu'il est au ciel un Dieu qui tient les rênes du monde et qui le gouverne comme un empire. 

Les Mystères de Dieu se dévoileront à tes yeux, tu en parleras le langage, tu aimeras, tu admireras ces hommes que l'on opprime, parce qu'ils ne veulent pas renoncer à ce Dieu. Tu condamneras l'erreur et l'imposture du monde, lorsque tu auras appris à vivre pour le ciel, et à mépriser ce que l'on nomme la mort. Tu ne redouteras qu'une seule mort, la véritable mort, celle qui est réservée aux pécheurs condamnés à des feux éternels qui seront à jamais leur supplice. Oui, tu admireras ces hommes qui endurent ici-bas les tourments du feu pour la justice, et tu proclameras leur bonheur quand tu connaîtra ce feu éternel auquel ils ont échappé.

11 

Ce que je te dis est l'expression véritable de notre foi, c'est le langage même de la raison. Disciple des apôtres, je suis devenu le docteur des nations ; la parole de vérité que j'ai reçue, je la transmets à ceux qui se montrent dignes de la recevoir. Quel homme bien préparé par les premiers éléments de la foi ne s'empresse de s'instruire de toutes les vérités que le Verbe expliquait clairement lui-même aux disciples qui eurent l'avantage de le voir. Il parlait librement, s'inquiétant peu des incrédules qui ne le comprenaient pas ; mais les mêmes choses, il les développait ensuite à ses disciples ; et c'est ainsi que ceux qu'il jugeait fidèles connurent les secrets de son Père. Le Père envoya son Verbe pour qu'il fût connu des hommes ; rejeté par son peuple, il a été prêché par les apôtres et cru des nations. C'est lui qui était dès le commencement, et qui a paru dans les derniers temps, toujours nouveau, parce qu'il naît tous les jours dans le cœur des justes. Il est aujourd'hui ce qu'il a toujours été, le fils de Dieu ; par lui, l'Eglise ne cesse de s'enrichir ; sa grâce se répand, reçoit sans cesse par ses saints de nouveaux accroissements, communiquant partout l'intelligence, dévoilant les mystères, annonçant la fin des temps, heureuse de ceux qui sont fidèles, prompte à se donner à ceux qui cherchent, mais dont la curiosité ne force pas les barrières de la foi, et respecte les bornes qu'ont respectées nos pères.
La loi de crainte est abolie, la loi de grâce annoncée par les prophètes est connue, la foi des saints Evangiles est affermie, la tradition des apôtres conservée, et la grâce qui soutient l'Eglise triomphe. Ah ! Cette grâce qui vous parle, ne l'attriste pas, ô Diognète, et tu connaîtras la vérité que le Verbe communique aux hommes quand il veut et par les organes qu'il lui plait de choisir. Il nous ordonne, il nous presse de parler, sa voix réclame nos travaux, et l'amour nous porte à vous communiquer ce que nous avons reçu.

12 

Recueille soigneusement, médite avec attention ces vérités, et tu sauras de quels bien Dieu comble ceux qui l'aiment. Ton âme sera comme un paradis de délices, comme un arbre fécond qui se couvre d'un riche feuillage, qui porte toute sorte de fruits : ces fruits seront ta parure, tu les produira en toi-même. 

 Dans le paradis terrestre, furent plantés l'arbre de la science et l'arbre de la vie ; car ce n'est pas la science qui fait mourir, mais la désobéissance. Il n'y a pas d'obscurité dans ces paroles de l'Ecriture : "Dieu planta au commencement l'arbre de vie au milieu du paradis terrestre", nous montrant la science comme chemin de la vie. Nos premiers parents en furent dépouillés par l'imposture du serpent pour n'en avoir pas bien usé. Il n'y a pas de vie sans la science, et il n'y a pas de science certaine sans la vraie vie. Aussi ces deux arbres furent-ils placés près l'un de l'autre dans le paradis. L'apôtre l'avait bien compris, et voilà pourquoi, blâmant la science qui veut régler la vie sans la parole de vérité, il dit : "la science enfle, mais la charité édifie". En effet, celui qui croit savoir quelque chose sans la science véritable à laquelle la vie rend témoignage, celui-là s'abuse, il ne sait rien, le serpent le trompe, il n'aime pas la vie, mais celui qui fait marcher la crainte avec la science et cherche la vie, plante au sein de l'espérance et peut se promettre des fruits. Que cette science soit au fond de ton cœur, que la parole de vérité soit ta vie, tu seras un arbre fertile, tu ne cesseras de produire les fruits que demande le Seigneur, fruits heureux que n'atteint pas le souffle du serpent et que ne peut corrompre son imposture. 

 Une autre Eve n'a pas participé à la corruption ; vierge, elle a notre foi ; le salut du monde a paru, l'intelligence est donnée aux apôtres, la pâque du Seigneur s'accomplit, le chœur des élus se forme, l'ordre du monde se rétablit, le Verbe enfante des saints et triomphe ; par lui, Dieu le père est glorifié. Gloire lui soit rendue dans tous les siècles. 

     [Fin de la lettre à Diognète].


Traduction de M. de Genoude, éditée à Paris, chez SAPIA, libraire éditeur, rues de Sèvres 16,et du Doyenné 12. Traduction adaptée par JesusMarie.com. Fichier placé sous licence creative commons, Paris, 11 septembre 2010. 


col. 1366 début

DIOGNETE (Epître à).




I. TRADITION.


La célébrité, pour ne pas dire la popularité, de l’Epître à Diognète ne remonte pas au-delà de l’édition princeps qu’Henri Estienne en a donnée, Paris, 1592. 

Ni l’antiquité chrétienne ni le moyen âge n’ont parlé de l’Epître à Diognète. 

On ne l’a retrouvée que dans un seul et unique manuscrit, le Cod. Argentorat., 9. Manuscrit du XIIIe ou du XIVe siècle, qui probablement reproduisait un texte du VIIe et qui, passé des mains de Jean Reuchlin vers 1560 dans l’abbaye de Munster en Alsace, puis entre 1793 et 1975, dans la bibliothèque de Strasbourg, a péri du fait du bombardement de cette ville, le 24 août 1870. 

Il nous en reste présentement deux copies, prises sur l’original : 

l’une, en 1579, par M. Bern. Hausius, et qui se conserve à la bibliothèque de Tubingue, M. b. 17 ; 

l’autre, par Estienne lui-même, un peu à la hâte, en 1586, et que possède aujourd’hui la bibliothèque de Leyde, col.1366 fin/ col.1367 début Cod. Voss. Gr. 30. 

Une troisième copie plus exacte prise par Beurer entre 1587 et 1591, a malheureusement disparu. H. Kihn, Der Ursprung der Briefes an Diognet, Fribourg, 1882, p. 35 sq. ; Ad. Harnack, Geschichte der altchristl. Litt., t. I, 2, p. 757-758.





Un païen du nom de Diognète, grand personnage, a prié l’un de ses amis, un chrétien, de l’éclairer sur l’origine, sur le caractère particulier et l’efficacité du christianisme, sur la raison enfin de son avènement tardif parmi les hommes, c. I.

L’auteur de la lettre commence donc par prendre à partie tour à tour le paganisme et le judaïsme, par réfuter l’idolâtrie ou plutôt la forme la plus grossière de l’idolâtrie, le fétichisme, c. II, et les superstitions rabbiniques qui peu à peu ont dénaturé la loi de Moïse et institué un culte purement extérieur, indigne de Dieu, c. III-IV.

Après quoi, l’auteur, abordant la deuxième question de Diognète, sans avoir encore épuisé la première, trace un tableau exquis de la vie des chrétiens de son temps, c. V, et fait ressortir, dans une comparaison restée justement célèbre, le rôle de la religion nouvelle : "Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde" c. VI.

Une fois l’effet constaté, notre auteur en montre la cause. 

L’intervention divine peut seule expliquer une si prodigieuse transformation des mœurs. Le christianisme n’est pas une invention humaine ; il est d’origine divine. 

Dieu a député son Fils vers les hommes, " comme un ministre de clémence et de douceur, " pour les sauver. La mort héroïque des martyrs et la rapide propagation du christianisme attestent une puissance surnaturelle, la présence du Fils de Dieu parmi nous, c. VII-VIII, 6.


Vient ici la réponse, une réponse incomplète toutefois, à la troisième question de Diognète : Pourquoi Dieu a-t-il différé si longtemps notre rédemption ? Pourquoi a-t-il laissé le genre humain plongé dans l’erreur et dans le vice tant de siècles durant ? C’est qu’il voulait nous faire sentir notre profonde misère et le besoin indispensable que nous avions de son secours, c. VIII, 7-IX.

Enfin, après avoir exhorté Diognète à embrasser la foi, l’auteur énumère les avantages spirituels qui en découleront pour lui, notamment la charité envers le prochain et la ressemblance avec Dieu même, c. X.

Dans les deux derniers chapitres par où se termine la lettre sous sa forme actuelle, l’auteur déclare à son ami qu’il n’a fait que lui transmettre l’enseignement des apôtres, dont lui-même a été le disciple.





Mais la plupart des critiques modernes ont signalé entre ces deux derniers chapitres et ce qui précède une différence assez forte pour qu’ils aient cru devoir les rejeter comme apocryphes.

Le sujet de la Lettre, tel que les premiers mots de l’auteur l’exposent et le limitent, est en effet épuisé avec le chapitre X. De là aux chapitres XI et XII, point de transition naturelle. Aussi le manuscrit de Strasbourg offrait-il à cet endroit même une lacune, et, non pas, selon toute apparence, une lacune de quelques mots. Ici et là d’ailleurs, style, cadre, idées, tout est contraste. La langue des chapitres I-X, énergique et vivante, ne laisse pas d’être à la fois simple et translucide ; les chapitres XI-XII respirent la recherche et l’afféterie, l’expression a quelque chose de vague et de pénible.

Notre Lettre, chapitres I-X, n’est qu’une réponse à des questions déterminées et précises ; l’auteur des chapitres XI-XII se donne pour " un disciple des apôtres et un docteur des gentils." 

Les chapitres I-X ne s’adressent qu’au seul Diognète et ne se servent en conséquence que du singulier ; les chapitres XI-XII, au contraire, s’adressent en général à tous ceux " qui veulent être disciples de la vérité ", et se servent, tantôt du singulier, chapitre XI, 7 ; chapitre XII, 7, 8, tantôt du pluriel, chapitre XI, 8 ; chapitres XII, 1. Les chapitres XI-XII portent avec eux une date plus rapprochée de nous. Témoins l’emploi à peu près exclusif du col.1367 fin / col.1368 début  terme de Logos ; tandis que les chapitres I-X, sauf néanmoins le chapitre VII, 2, parlent du Fils de Dieu ; l’attribution à saint Paul du titre d’apôtre par excellence, ? ?????????, une certaine couleur gnostique partout répandue ; le caractère semi-poétique du morceau, qui décèle un fragment d’homélie. 

Bardenhewer, Geschichte der altkirchl. Literatur, t. I, p. 295, etc.

Il paraît donc hors de doute que ces chapitres XI-XII ne dépendaient pas originairement de l’Epître à Diognète. M. Bunsen, Hippolytus und seine Zeit, Leipzig, 1852, t. I, p. 137, les avait attribués à saint Hippolyte ; de nos jours, M. Draeseke, Zeitschrit fur wissenschaft. Theologie, 1902, t. XLV, p. 275 sq., et Bonwetsch, Götting. Nachr. phil. hist. Klasse, 1902, p. 621-634, ont fait revivre les conclusions de Bunsen un peu oubliées ; M. Harnack y a souscrit, Die Chronologie, t. II, p. 232 sq. ; M. di Pauli enfin, Theol. Quartalschrift, 1906, t. LXXXVIII, p. 28-36, s’y rallie décidément et tient les chapitres XI-XII pour l’époque des Philosophumena, pour un épilogue écrit afin d’être prononcé.





Auteur.

l’Epître à Diognète, dans le Cod. Argentorat. 9, était annexé aux œuvres de saint Justin ou plutôt à quatre écrits pseudo-justiniens, et portait le nom du philosophe martyr. Sur la foi du manuscrit de Strasbourg, Henri Estienne, le premier éditeur de notre Epître, lui conserva le nom de saint Justin et ne trouva pas, un siècle durant, de contradicteurs. Le judicieux Tillemont, Mémoires, 2e édit. Paris, 1701, t. II, p. 372 ; cf. p. 494, rejeta le premier, en 1691, le témoignage du manuscrit. 

Et, de fait, sans parler de la différence de style qui est fort sensible, le saisissant contraste des idées de l’auteur de notre Epître avec les idées de Justin ne permet pas de les confondre ensemble. 

L’opinion qui voyait dans la Lettre à Diognète l’œuvre de saint Justin, est donc aujourd’hui abandonnée.

Mais, sur le nom du véritable auteur, nul accord entre les critiques, et nulle chance d’accord. Tandis que M. Bunsen, op. cit., et M. Draeseke, Der Brief an Diognet, Leipzig, 1881, pour avoir aperçu dans notre Lettre un reflet du gnosticisme, l’attribuent, celui-là à Marcion, celui-là au marcionite Apelles, concluant tous les deux, en dépit de la logique, a posse ad esse ; M. l’abbé Doulcet, Revue des questions historiques, 1880, t. XXVIII, p. 601-602 ; Annales de philosophie chrétienne, 1880, p. 477-480, 555-567, y reconnaît la main du philosophe Aristide. Conjecture assurément ingénieuse, que M. Kihn, Der Ursprung des Briefes an Diognet, Fribourg, 1882, et M. Krüger, Zeitschrift für wissenchaftt. Theologie, 1894, t. XXXVII, p. 206-223, ont accueillie l’un et l’autre, ce dernier toutefois sauf à se rétracter, Nachträge, p. 20 et qui, à défaut de preuves décisives, se recommande du moins de quelques analogies entre notre Epître et l’ouvrage du philosophe athénien. Ici, on ne sort pas en définitive du champ des hypothèses.

Destinataire.

Pas plus que le nom de l’auteur, celui du destinataire de la Lettre n’est encore découvert, et ne le sera très probablement jamais. Il se peut que le destinataire soit, comme Bunsen l’a pensé après le P. Halloix (1631), le philosophe stoïcien Diognète, un des précepteurs de Marc-Aurèle ; ou bien, selon Kihn, qui fait du nom de Diognète un titre d’honneur, l’empereur Adrien lui-même. Mais rien de plus, que des peut-être.

Date entre l'an 150 et l'an 200 après JC.

La critique est unanime à repousser l’étrange fantaisie de M. Donaldson, A critical history of Christian Litterature, 1866, t. II, p. 126 sq., qui tient notre Lettre pour une œuvre de la Renaissance, comme aussi la thèse de M. Overbeck, Ueber den pseudojustin. Brief an Diognet, 1872, dans Studien zur Geschichte der alten Kirche, 1875, t. I, p. 1-92, qui assigne à notre Lettre une date postérieure à Constantin. Tillemont, qui en recule la composition avant la ruine du temple de Jérusalem en l’année 70, ne trouve plus de partisans. Il est donc sans conteste aujourd’hui que l’auteur a vécu dans le IIe ou le IIIe siècle. Mais, dans ces limites, faute de critères extrinsèques et décisifs, il y a toujours divergence d’opinions. D’après M. Harnack, Die Chronologie der altchristl. Literatur, 1897, t. I, p. 514-515, notre Epître daterait du IIIe siècle, peut-être de la fin du IIe. M. Kihn, Theol. Quartalschrift, 1902, t. XXXIV, p. 495-498, fait ressortir le parallélisme du c. X, 3-6 de l’Epître et du dernier chapitre des Philosophumena, P. G., t. XVI, col. 3454, pour remonter aux environs de l’an 230. Selon M. Bardenhewer, Geschichte der atkirchl. Literatur, t. I, p. 157, c’est bien également un travail du IIe siècle que dénotent la " nouveauté " du christianisme et la description de la vie des chrétiens entre les violences des païens et la haine perfide des Juifs.




L’Epître à Diognète, avec la simplicité et la précision de son style, la netteté de son exposition, sa méthode dans la structure du discours et l’arrangement des matières, se rattache visiblement au genre apologétique. Elle va d’abord à réfuter tour à tour, au nom du sens commun, le paganisme ou plutôt le fétichisme et les superpositions du rabbinisme judaïque ; puis, des croyances et des mœurs des chrétiens elle fait ressortir la divinité du christianisme. L’intention apologétique en est donc l’essentiel. Mais nul recours aux miracles, sauf toutefois celui de la transformation des mœurs par la vraie religion et celui de la constance des martyrs ; nul recours aux prophéties.

C’est à la supériorité de la morale évangélique et à son rôle dans le monde, que l’auteur en appelle ; c’est de l’antithèse entre la vie chrétienne et la vie païenne que la grande preuve de la divinité du christianisme jaillit.

L’auteur en même temps reconnaît et relève l’importance voire la nécessité, d’une bonne disposition de l’âme en fait d’apologétique ; impossible, sans être devenu d’abord un homme nouveau, d’apprécier l’excellence du christianisme, chapitres I et II.

On retrouve sous la plume de l’auteur inconnu, sinon à coup sûr tous les articles de son symbole, du plusieurs vérités capitales de l’ordre surnaturel et chrétien.


Notre Lettre atteste, entre autres : 

la nécessité de la révélation et de la foi pour connaître Dieu, c. V et VIII et IX, 

ceux de l’éternité des peines de l’enfer, c. X, 7, 8, et de la justification ; 

bien que deux ou trois expressions, c. IX, 4, 5, semblent indiquer une justice imputative, on ne saurait douter que l’Epître n’enseigne une justice intérieure et réelle, c. VII, 2 ; X, 2-6. 

L’auteur admet aussi, contrairement à saint Justin l’immortalité naturelle de l’âme, c. VI, 2-9 ; X, 2.




Dans la collection Sources Chrétiennes (éditions du Cerf, Paris) le volume N°33 bis, est consacré à la lettre à Diognète. La lettre elle-même ne fait que 13 pages [elle faisait 11 pages dans la traductionde l'abbé de Genoude au XIXème siècle, le volume vendu par les éditions du Cerf comporte 302 pages.


P. G., t. II, col. 1167-1186 ; 


von Gebhardt et Harnack, Patrum apostolicorum Opera, Leipzig, 1878, t. I, 2, p. 142-164 ; 

Funk, Patres apostolici, Tubingue, 1901, t. I, p. 390-413.



H. Doulcet, dans la Revue des questions historiques, 1880, t. XXVIII, p. 601-612, et dans le Bulletin critique, 15 décembre 1882 ; 

J. Draeseke, Der Brief an Diognetos, Leipzig, 1881 ; 

H. Kihn, Der Ursprung des Briefes an Diognet, Fribourg, 1882 ; 

G. Krueger, dans Zeitschrift für wissench. Theologie, 1894, t. XXXVII, p. 206-223 ; Geschichte der altchristl. Litteratur, Nachträge, Fribourg, 1897, p. 20 ; 

R. Seeberg, dans Forschungen, de Zahn, 1893, t. V, p. 240 sq. ; 

Bardenhewer, Geschichte der altkirchl. Litteratur, t. I, p. 290-299 ; Les Pères de L’Eglise, nouv. édit. franç., Paris, 1905, t. I, p. 151-158 ; 

Harnack, Geschichte der altchr. Litteratur, t. II, p. 757-758 ; Die Chronologie, p. 513-515 ; 

Funk, Patres apostolici, p. CXIII-CXXII.


P. GODET.



Retour à Diognète

Échos de l’agora D’Antoine Courban

La Lettre à Diognète est un des documents les plus étonnants de la littérature chrétienne du IIe siècle de notre ère. Ce texte, dont on connaissait de rares extraits, fut découvert par hasard au XVIe siècle. La critique la plus sévère a démontré son authenticité et contribué largement à étendre sa popularité. Ce document fut probablement écrit par un chrétien anonyme de Syrie à l’adresse d’un correspondant païen désireux de s’informer sur cette « nouvelle superstition », comme on disait à l’époque.


Il serait bon, dans cet Orient agité par la propagande sur la « protection des minorités » et les « droits des minorités », de revenir deux mille ans en arrière pour essayer de comprendre comment la « minorité » des temps apostoliques se percevait elle-même quant à son échelle des valeurs, ses traits distinctifs ; mais surtout quant au sens de sa présence au milieu d’une « majorité » ignorante de cette nouvelle religion et qui, par ailleurs, lui était hostile. On rappellera que les premiers siècles du christianisme, du moins jusqu’à Constantin Ier, furent ceux des pires persécutions. 

La Lettre est rédigée dans un style fluide, avec une grande aisance. Elle reflète, à chaque ligne, l’absence de peur, un esprit vif, libre et critique, ayant une grande confiance en soi. À l’époque, les chrétiens ne bénéficiaient pas de la protection d’un puissant dictateur et ne se voyaient pas comme des privilégiés à l’ombre protectrice d’un empire ennemi de Rome. Ce citoyen chrétien se moque, dans des tournures exquises et pleines de bons sens, de l’idolâtrie et du fétichisme du paganisme ambiant ainsi que des observances pharisaïques du judaïsme de son temps. Parlant des offrandes faites aux idoles ou au Dieu unique, il écrit : « Est-il croyable (...) que celui qui fournit à tous ce dont ils ont besoin ait besoin lui-même de ce qu’il accorde à ceux qui ont la prétention de lui en faire une sorte d’aumône ? » 

Évoquant les interdits alimentaires, il prend à témoin Diognète : « Dans cette multitude d’êtres que Dieu a faits pour l’usage de l’homme, admettre les uns comme portant le caractère de la sagesse de leur auteur, rejeter les autres comme inutiles et superflus, n’est-ce pas un crime ? » 

Il rejette catégoriquement tout signe extérieur distinctif, comme la circoncision, qui attesterait de la part de Dieu « une prédilection particulière » et serait « comme un sceau de l’élection divine ». « N’est-ce pas une folie des plus ridicules ? » demande-t-il. Usant d’une image demeurée célèbre, il fait ressortir la raison d’être des chrétiens dans leurs sociétés respectives : « Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. » Une telle affirmation, dans le contexte de son temps, est une démarche téméraire. Et, pourtant, l’auteur dit ce qu’il pense en toute liberté, confiance et sérénité.

C’est alors que ce chrétien anonyme, vivant au milieu d’une majorité hostile, livre le fond de sa pensée à son interlocuteur païen. « Les chrétiens ne sont distingués du reste des hommes ni par leurs pays, ni par leur langage, ni par leur manière de vivre ; ils n’ont pas d’autres villes que les vôtres, d’autre langage que celui que vous parlez ; rien de singulier dans leurs habitudes. » Indifférents aux narcissismes des petites différences, selon l’expression de Freud, ces chrétiens de la Lettre sont « répandus ... dans des villes grecques ou barbares ». Où qu’ils demeurent, « ils se conforment, pour le vêtement, la nourriture, la manière de vivre, aux usages qu’ils trouvent établis ; mais ils placent sous les yeux de tous l’étonnant spectacle de leur vie à peine croyable ». Par là, l’auteur entend l’exigence éthique qui fait qu’une certaine échelle de valeurs, fondée sur le sens de l’assemblée et la solidarité de tous, confère au groupe chrétien son originalité. « Ils habitent leur cités comme étrangers, ils prennent part à tout comme citoyens ... Comme les autres, ils se marient, comme les autres, ils ont des enfants, seulement ils ne les abandonnent pas. Ils ont tous une même table, mais pas le même lit. Ils vivent dans la chair et non selon la chair. Soumis aux lois établies, ils sont, par leurs vies, supérieurs à ces lois. Ils aiment tous les hommes et tous les hommes les persécutent... L’opprobre dont on les couvre devient pour eux une source de gloire... La bouche qui les outrage se voit forcée de les bénir. » 

Avec une grande sérénité, l’auteur évoque les persécutions : « Ne vois-tu pas que l’on jette les chrétiens aux bêtes féroces ?... Plus on fait de martyrs, plus on fait de chrétiens. » Certes, on ne peut pas exiger de tout un chacun, aujourd’hui, de faire preuve de la même ténacité dans le courage, mais le texte de la Lettre nous révèle la quintessence de la présence chrétienne au sein d’un monde hostile. Le christianisme que révèle la Lettre est d’abord une disposition morale ouverte sur l’autre, sur tous les autres. Le groupe chrétien, en ces temps reculés, n’est pas une minorité hallucinée par l’obsession identitaire et uniquement préoccupée par les miettes de pouvoir que les puissants de la majorité pourraient accorder. De plus, le fait d’être persécutés n’amène pas les chrétiens à se recroqueviller sur eux-mêmes en tremblant de peur. Si les chrétiens sont, comme le dit la Lettre, l’âme de leur société, alors leur unique préoccupation est de maintenir la cohésion du corps en question, de tout mettre en œuvre pour que toutes ses composantes s’articulent harmonieusement pour le bien commun.

Le retour à Diognète signifie alors, dans l’Orient d’aujourd’hui, que la présence chrétienne est avant tout un message courageux du bon sens, d’une culture de paix et du « vivre-ensemble » comme individus, citoyens de différentes patries, et non comme groupes identitaires. La Lettre à Diognète est probablement aujourd’hui le meilleur texte que les chrétientés orientales pourraient méditer.