Saint Gérard de Clairvaux
Cistercien, frère ainé de
Saint Bernard (+ 1138)
Frère de saint Bernard de Clairvaux, il hésita longtemps à le suivre, mais quand il eut pris sa décision il fut un modèle de vie religieuse. Il mourut en Italie alors qu'il accompagnait saint Bernard dans l'un de ses voyages.
Au monastère de Clairvaux en Bourgogne, l'an 1138, le bienheureux Gérard,
moine, frère de saint Bernard. Il n'était pas un lettré, mais il montra dans le
domaine spirituel beaucoup de compétence et de sagacité.
Martyrologe romain
SOURCE : https://nominis.cef.fr/contenus/saint/1316/Saint-G%C3%A9rard-de-Clairvaux.html
SERMON XXVI. Saint
Bernard pleure la mort de son frère Girard (a).
Prononcé en 1128
1. « Comme les tentes de
Cédar, comme celles de Salomon (Cant. I, 4.) »
a Voir l'histoire de sa
conversion dans la vie de saint Bernard, par Guillaume, livre I, n. 11 et 12.
Il était célérier à Clairvaux, même livre, n. 27. Sa mort arriva en 1138, après
sou retour d'Italie avec saint Bernard, même livre, n. 14. On a vu plus haut,
tome III de cette édition, une oraison funèbre du même genre en l'honneur de
Humbert.
C'est par là qu'il nous
faut commencer, puisque c'est là que nous avons fini la dernière fois. Je vois
bien que vous désirez savoir ce que ces paroles signifient, et quelle liaison
elles ont avec celles qui les précèdent, car c'est une comparaison. On peut
dire que les deux parties de cette comparaison répondent seulement à ces
paroles qui la précèdent : «je suis noire. » On peut dire aussi que les deux
membres de la comparaison se rapportent aux deux choses que l'Épouse a dites :
je suis noire, mais je suis belle. Le premier sens est plus simple, celui-ci
est plus obscur. Mais tâchons d'expliquer l'un et l'autre, et commençons par
celui qui paraît le plus difficile. Or, la difficulté ne consiste pas dans les
deux premières paroles de chaque partie, mais dans les dernières. Car « Cédar,
» qui signifie ténèbres, semble avoir un rapport assez clair avec ce qui est
noir; mais le même rapport ne se trouve pas entre « les tentes de Salomon » et
la beauté. Qu'est-ce, en effet, que les tentes, sinon le corps dont nous sommes
revêtus dans cet exil? Car nous n'avons pas ici une cité permanente, mais nous
aspirons après la cité future (Job. XIII, 14). D'ailleurs, nous combattons dans
ce corps mortel, comme lorsqu'on est sous la tente, en faisant une sainte
violence pour conquérir le ciel. En effet, la vie de l'homme sur la terre est
un combat perpétuel, et, tant que nous combattons ici-bas,nous sommes exilés de
la présence du Seigneur, c'est-à-dire nous sommes privés de la lumière. Car le
Seigneur est la véritable lumière, et, tant que nous ne sommes point avec lui,
nous sommes dans les ténèbres, c'est-à-dire dans Cédar. Aussi cette voix
gémissante et plaintive nous convient-elle : « Hélas ! que mon exil est long
!je vis ici comme un étranger parmi les habitants de Cédar; mon âme est ennuyée
de demeurer si longtemps hors de ma patrie (Psal. CXIX, 5). » Cette demeure de
notre corps n'est donc pas la demeure d'un citoyen ou la maison d'un indigène;
mais c'est la tente d'un combattant on l'hôtellerie d'un voyageur. Ce corps, je
le répète, est une tente, et une tente de Cédar, parce qu'il environne l'âme,
et la prive de la jouissance de la lumière infinie, et ne lui permet point de
la voir, si ce n'est comme dans un miroir et en énigme, mais non pas face à
face.
2. Voyez-vous d'où vient
que l'Église est noire, et que les plus belles âmes ne sont pas exemptes de
quelque rouille? Cela vient des tentes de Cédar, de l'exercice d'une guerre,
laborieuse, de la longueur de ce misérable séjour, enfin de ce corps fragile et
pesant. « Car le corps corruptible appesantit l'âme, et cette demeure de terre
et de boue abat l'esprit qui veut s'élever par la sublimité de ses pensées
(Sap. IX, 15). » C'est pour quoi aussi ces âmes souhaitent d'en sortir, afin
qu'étant délivrées de ce corps, elles volent pour jouir des chastes
embrassements de Jésus-Christ. C'est ce qui fait dire à l'une d'elles avec
gémissement : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de
mort (Rom. VII, 24)? » Car elle sait que tandis qu'elle demeure dans les tentes
de Cédar, elle ne peut pas être entièrement exempte de taches, de rides, eu de
quelque noirceur, et c'est ce qui lui fait désirer d'en être dehors, afin de
pouvoir acquérir une parfaite pureté. Voilà pourquoi l'Église dit qu'elle est
noire « comme les tentes de Cédar. » Mais comment est-elle comme les tentes de
Salomon ? Je ne sais ce que je sens de sublime et de sacré, enveloppé dans ces
tentes, et je n'oserais y toucher sans le bon plaisir de celui qui y a caché et
scellé ces mystères. J'ai lu, en effet, que « celui qui veut sonder la majesté
de Dieu, sera accablé sous le poids de sa gloire (Prov. XXV, 27). » Je
m'abstiens donc de le faire et le remets à ait autre temps. Vous aurez soin
cependant de m'obtenir cette faveur par vos prières, ainsi que vous avez
coutume de le faire, afin que nous revenions avec une allégresse d'autant plus
grande, que notre confiance le sera davantage elle-même, à un sujet qui a
besoin de la plus grande attention. Peut-être une personne qui frappera avec
piété à la porte trouvera ce que ne pourrait pas trouver un investigateur
téméraire. Et d'ailleurs, la tristesse qui me saisit et la douleur qui me
presse, ne me permettent pas d'aller plus loin.
3. Car, pourquoi
dissimuler davantage (a) ? Le feu que je cache en moi dévore mon âme par des
regrets cuisants et pénètre jusqu'à la moëlle de mes os. Étant enfermé, il se
répand davantage, il prend de nouvelles forces. Quel rapport y a-t-il entre ce
cantique de joie et l'amertume où je suis? La violence de la douleur me rend
incapable d'application, et l'indignation de Dieu a desséché mon esprit. Car
celui qui était cause que je faisais mes exercices dans le Seigneur avec
quelque liberté, m'ayant été ravi, mon cœur m'a abandonné en j'ai même temps.
Mais je me suis fait violence, et j'ai dissimulé jusqu'à présent la grandeur de
mon mal, de peur qu'il na semblât que la foi fût vaincue par l'affection
naturelle. Car, comme vous l'avez pu remarquer, tandis que les autres
pleuraient, j'ai suivi ces tristes funérailles les yeux secs (b). Je suis
demeuré debout, sur la fosse, sans répandre une seule larme, jusqu'à ce que
toutes les cérémonies fussent entièrement achevées. Revêtu des habits
sacerdotaux, j'ai dit pour lui, de ma propre bouche,
(a) Ici commence l'oraison
funèbre que saint Bernard fit de son frère Girard. Bérenger, l'impudent
disciple d'Abélard, la reproche sans raison à notre saint, en disant qu'il
mêlait ainsi la tristesse à la joie. » Il lui reproche encore, au sujet de
cette oraison, d'avoir emprunté mot pour mot quelques lignes de l'oraison
funèbre de Satyre par saint Ambroise Or, ces lignes ne se trouvent point dans
ce sermon, et, s'y trouvassent-elles, il ne s'en suivrait rien contre saint
Bernard. Mais citons ces deux passages. Voici le premier : « Mon frère a quitté
la vie, ou plutôt pour parler plus juste, il a quitté la mort pour la vie. Oui,
dis-je, mon frère est mort, lui qui est la teneur de la conscience, le miroir
des mœurs, le lien de la religion. Qui montrera plus d'ardeur au travail ? Qui
saura mieux adoucir la douleur de ceux qui sont dans l'affliction? » Le second
passage est celui-ci : « Le boeuf cherche le boeuf, quand il se sent seul, il
témoigne par des mugissements répétés son tendre attachement. Oui, dis-je, le boeuf
recherche le boeuf avec lequel il a coutume de porter le joug. » Ce dernier
passage se lit, en effet, au début de l'oraison funèbre de saint Ambroise, mais
ni l'un ni l'autre ne se trouvent dans saint Bernard. Il est vrai que,
pour échapper au reproche d'imposture, Bérenger a fait précéder son assertion
de ces mots : « Si je ne me trompe. »
(b) Selon Geoffroi, il « ne
rendit presque jamais ce dernier devoir à aucun religieux sans pleurer. » Voir
la Vie de saint Bernard, par Geoffroi. livre III, chapitre XXI.
les prières accoutumées,
et de mes propres mains, j'ai jeté de la terre sur le corps de mon bien-aimé
qui devait bientôt lui-même être réduit en terre. Ceux qui me regardaient
pleuraient et s'étonnaient de ce que je ne pleurais pas aussi; et ils n'avaient
pas tant pitié de lui que de moi qui l'avais perdu. Car, où est le cœur de fer
qui n'eût point eu alors compassion de moi, en voyant que je survivais à mon
frère Girard? C'était une perte commune à tous, mais ce n'était rien au prix de
la mienne. Pour moi, je résistais aux sentiments de mon cœur, autant que la foi
me donnait de force, m'efforçant même, malgré moi, de n'être point ému de cet
événement si funeste, en me représentant que c'était comme un tribut à la
nature auquel tout homme est soumis, une nécessité inévitable de notre
condition, un effet du commandement de celui qui est tout-puissant, du jugement
de celui qui est souverainement juste, un fléau d'un Dieu terrible, et enfin le
bon plaisir du Seigneur. Dès lors et dans la suite, j'ai gagné toujours sur moi
de ne pas m'abandonner aux pleurs, quoique je fusse bien troublé et agité au
dedans de moi. J'ai pu commander à mes larmes, mais non pas à ma tristesse ;
et, comme il est écrit : « J'ai été dans le trouble, et n'ai point parlé
(Psal. LXXII, 5). » Mais ma douleur ainsi retenue a jeté en moi de plus
profondes racines, et est devenue d'autant plus violente que je lui ai moins
permis de se répandre, je suis vaincu, je l'avoue. Il faut que ce que je
souffre au dedans de moi éclate au dehors. Qu'il sorte, je le veux bien, et
paraisse aux yeux de mes enfants; connaissant la grandeur de mon mal, ils
pardonneront à l'excès de mon deuil et seront plus portés à me consoler.
4. Vous savez, mes
enfants, combien ma douleur est juste, combien ma plaie est grande et cruelle.
Car vous voyez quel fidèle compagnon m'a abandonné dans le chemin où je
marchais, comme il était vigilant, laborieux, doux et agréable! Où
trouverai-je un aussi bon ami, qui m'aime autant qu'il m'aimait? Il était mon
frère par la nature, mais il l'était bien plus par la religion. Plaignez, je
vous prie, mon malheur, vous qui le connaissez. J'étais infirme de corps, et il
me portait: j'étais faible dans l'âme, et il me fortifiait. J'étais négligent
et paresseux et il m'excitait. J'étais sans prévoyance et sans soin, et il
m'avertissait de mon devoir. Pourquoi faut-il que tu m'aies été arraché ?
Pourquoi faut-il que tu m'aies été ravi d'entre les mains, ô mon cher ami,
homme admirable, toi qui étais si fort selon mon cœur ? Nous nous aimions si
tendrement pendant notre vie, comment se peut-il faire que nous soyons séparés
par la mort ? Séparation pleine d'amertume, et que la seule mort pouvait causer
! Car quand est-ce qu'étant tous deux vivants tu m'eusses abandonné? Cette
horrible division est un ouvrage de la mort. Qui n'aurait épargné le lien qui
nous unissait ensemble, d'un amour si doux et si tendre, sinon la mort, cette
ennemie de toute douceur ? Oui, c'est bien une mort, celle qui, ravissant une
seule personne, en a tué deux d'un même coup! En effet, sa mort n'est-elle pas
aussi une mort pour moi? Assurément elle est une mort plutôt pour moi que pour
lui, puisque ce qui me reste de vie m'est infiniment plus pénible que toutes
les morts du monde. Je ne vis, qu'afin de mourir tout vif, et j'appellerais
cela une vie ! O mort impitoyable, que tu m'aurais traité bien plus
favorablement, si tu m'avais, plutôt privé de l'usage que du fruit de la vie !
La vie sans ses avantages est plus dure que la mort. Un arbre qui ne porte
point de fruit est menacé deux fois de la cognée et du feu (Matth. III, 10).
Envieuse de mes travaux, tu as éloigné de moi mon ami et mon parent, gui, par
ses soins, était la principale cause de ce peu de fruit que l'on recueillait de
mes peines. Aussi, mon cher Girard, il m'eût été bien plus avantageux de perdre
la vie, que d'être privé de ta présence, toi qui par tun zèle m'animais dans
mes exercices spirituels, m'assistais par ta fidélité, me redressais par ta
vigilance. Pourquoi nous sommes-nous aimés, ou pourquoi nous sommes-nous
perdus? Cruelle condition, condition déplorable pour moi, non pour lui. Car
pour toi, mon cher frère, si tu as perdu des personnes qui t'étaient chères, tu
en as trouvé qui te le sont encore davantage. Mais pour moi, quelle consolation
me peut-il rester après toi qui étais mon unique support! L'union des corps qui
était entre nous, a été également agréable à l'un et à l'autre de nous, à cause
de celle de nos volontés, et moi seul suis blessé de notre séparation. Ce qu'il
y avait de contentement et de douceur dans notre amitié nous a été commun à
tous les deux, mais ce qu'il y a de triste et de lugubre en notre séparation
est pour moi seul. C'est sur moi que la colère de Dieu est tombée, c'est sur
moi que sa fureur s'est appesantie. Notre présence nous était également
agréable, notre commerce doux, notre entretien charmant également à tous deux.
J'ai perdu seul ces délices, car pour toi tu n'as fait que les changer en dot.
Et certes tu as beaucoup gagné au change.
5. Puisque pour la perte
que tu as faite de nous, tu as reçu en récompense des joies et des bénédictions
infinies, (a) et qu'au lieu de la satisfaction que tu avais de ma présence, et
est si peu considérable, tu jouis de la présence immortelle de Jésus-Christ, tu
ne souffres aucun dommage de ton absence d'auprès de moi, car tu est mêlé aux
chœurs des anges. Tu n'as donc point sujet de te plaindre de ce qu'on t'a comme
rivé à moi, puisque le Seigneur de majesté te fait part abondamment de sa
présence et de celle de ses bienheureux. Mais moi, qu'ai-je reçu qui me tienne
lieu de toi? Combien je voudrais savoir quel sentiment tu as maintenant de moi,
qui étais l'objet de tes plus tendres affections, et qui suis accablé de soins
et de peines, privé que je me trouve de l'appui qui me soutenait dans ma faiblesse;
si néanmoins il t'est encore permis de songer aux misérables, maintenant que tu
es entré dans l'abîme de la lumière, et comme englouti dans l'océan d'une
félicité éternelle. Car peut-être si tu nous as connu selon la chair, tu ne
nous connais plus à cette heure; peut-être, entré dans le lieu de la majesté et
de la puissance du Seigneur, tu ne te souviens que
(a) Les éditions et les
manuscrite des œuvres de saint Bernard, présentent ici quelques variantes sans
importance. Il en est même une qui est manifestement fautive
de sa justice, et nous as
entièrement oublié. Mais celui qui est attaché à Dieu, n'est qu'un même esprit
avec lui, et est tout transformé dans son amour. Il ne peut avoir de pensée ni
de goût que pour Dieu, et tout ce qu'il goûte et pense est Dieu même, parce
qu'il est tout plein de lui. Or Dieu est amour, et plus une personne est unie à
Dieu, plus elle est remplie d'amour. Et quoique Dieu soit impassible, il n'est
pas incapable de compassion, puisque c'est une qualité qui lui est propre de
faire toujours grâce et de pardonner. Il faut donc aussi, mon cher frère, que
tu sois miséricordieux, puisque tu es uni à celui qui l'est si fort. Il est
vrai que tu ne peux plus être malheureux, mais bien que tu sois incapable de
souffrir, tu ne laisses pas de compatir aux souffrances des autres. Ton
affection n'est pas diminuée, mais changée, et, en te revêtant de Dieu, tu ne
t'es pas dépouillé du soin que tu avais de nous, (a) puisque Dieu même daigne
bien en prendre soin. Tu as quitté ce qu'il y avait d'infirme en toi, mais tu
n'as pas perdu ce qu'il y avait de charitable; car la charité ne se perd point
(I Cor, XIII, 8) tu ne m'oublieras jamais.
6. Il me semble que
j'entends mon frère qui me dit : une mère peut-elle oublier le fruit de ses
entrailles (Isa. XLIX, 15)? Mais quand elle l'oublierait, moi je ne t'oublierai
pas. Certes, mon cher frère, j'ai bien besoin qu'il en soit ainsi. Tu vois le
lieu et l'état où je suis, où tu m'as laissé. Je n'ai personne qui me tende la
main. A tout ce qui m'arrive, je regarde, comme j'avais coutume, vers mon cher
Girard, mais il n'est plus là. Alors, dans mon malheur, je, pousse des soupirs
et des gémissements, comme un homme privé de tout secours. Qui consulterai-je
dans mes doutes? A qui aurai-je recours dans mes adversités? Qui portera mon
fardeau? Qui écartera les périls qui me menacent? N'étaient-ce pas les yeux de
mon Girard qui conduisaient tous mes pas? N'était-ce pas toi, mon citer frère,
qui connaissais mieux que moi toutes mes peines, (b) qui les portais plus que
moi, qui les ressentais plus vivement que moi? N'étaient-ce pas tes discours si
charmants et si efficaces qui me retiraient si souvent des entretiens
séculiers, et me rendaient à mon bienheureux silence? Car le Seigneur lui avait
donné une langue savante, pour connaître quand il était à propos de parler. Il
satisfaisait tellement ceux de la maison et ceux du dehors, par la sagesse de
ses réponses, et par les grâces que Dieu avait mises sur ses lèvres, que
lorsque quelqu'un lui avait parlé, il n'avait plus besoin de venir à moi. Il
allait de lui-même au devant de tous ceux qui venaient pour me voir, de peur
qu'ils ne troublassent mon repos. S'il y en avait quelques-uns qu'il ne pût pas
satisfaire par lui-même.
(a) On voit la preuve de ce
que saint Bernard avance là dans deux apparitions de Girard à notre saint. Il
en est parlé dans la Vie du saint Docteur, livre IV, n. 10, et livre V,
n.8.
(b) C'est ce que prouve
l’avis que Girard donnait à son frère pour l'empêcher de se laisser
enorgueillir parles miracles qu'il faisait, comme on peut le voir dans sa Vie,
livre I, n. . 43.
il me les amenait, et il
renvoyait les autres. O homme d'une merveilleuse industrie! O ami fidèle! Il
cherchait à plaire à son ami, et il ne manquait pas néanmoins aux devoirs de la
charité. Qui s'est jamais retiré de lui les mains vides? Les riches recevaient
de lui des conseils, et les pauvres de l'assistance. Certes, celui qui ne
faisait point difficulté de prendre tant de soins pour me décharger, ne
cherchait guère ses propres intérêts. Son extrême humilité lui faisait croire
que mon repos était plus utile à la maison que le sien. Quelquefois pourtant,
il demandait à être déchargé de cet emploi, et priait qu'on le donnât à un
autre, qui s'en acquitterait mieux que lui. Mais où l'aurait-on trouvé? Ce
n'était point par un désir déréglé, comme il est assez ordinaire, mais par la
seule vue de la charité qu'il s'appliquait à ces exercices. Car il travaillait
plus que tous les autres, et recevait moins de fruit de son travail que pas un
; en effet, il donnait aux autres les choses nécessaires, comme la nourriture
et les vêtements, et il en manquait souvent lui-même. Aussi, lorsqu'il se
sentit sur le point de quitter ce monde : « Mon Dieu, dit-il, vous savez, que
quant à moi, j'ai toujours soupiré après le repos, et désiré n'avoir soin que
de mon âme, et n'être plus occupé que de vous. Mais j'ai été retenu par la
crainte de vous déplaire, par la volonté de mes frères, par là désir d'obéir,
et surtout par l'amour sincère que je portais à celui qui est tout à la fois
mon frère et mon abbé. » Cela est vrai. Je te rends donc grâces, ô mon frère,
de tout le fruit des travaux qui j'ai entrepris en vue du Seigneur, s'ils en
ont produit quelqu'un. Si j'ai rendu quelque service à mes enfants; si j'ai contribué
en quelque sorte à leurs progrès dans la vertu, c'est à toi que j'en suis
redevable. Tu te chargeais du soin des affaires de la maison; grâce à toi, je
pouvais vivre en repos pour mon bien, m'occuper plus saintement des devoirs où
Dieu m'engageait, ou servir plus utilement mes enfants; en leur donnant des
instructions. Car comment n'aurais-je pas été en repos au-dedans; quand je
savais que tu agissais au dehors, toi qui étais ma main droite, la lumière de
mes yeux, mon cœur et ma langue. Et c'était une main infatigable, un œil
simple, un cœur rempli de conseils, et une langue parlant toujours avec
jugement, ainsi qu'il est écrit : « La bouche du juste méditera la sagesse, et
sa langue parlera avec jugement (Psal. XXXIX, 30). »
7. Mais qu'ai-je dit,
qu'il agissait au dehors, comme s'il n'eut pas su aussi ce qui était de
l'intérieur et du dedans, et qu'il eût été étranger aux dons spirituels ? Les
personnes spirituelles qui l'ont connu savent combien ses paroles étaient
pleines du Saint-Esprit. Ceux qui vivaient avec lui savent que ses mœurs et ses
affections ne tenaient rien de la chair, mais étaient embrasées du feu de
l'Esprit. Qui était plus rigide que lui dans l'observance de la discipline?
Plus rigoureux à mater son corps, plus élevé et plus sublime dans la
contemplation, plus subtil dans les entretiens et les conférences? Combien de
fois ai-je appris dans sa conversation des choses que j'ignorais? Venu pour
instruire, je m'en retournais instruit moi-même? Et il ne faut pas s'étonner si
cela était ainsi à mon égard, puisque des hommes éminents en science et en
sagesse témoignent que la même chose leur est arrivée. Il ne savait pas les
lettres humaines, mais il avait un sens excellent qui trouvait ce qu'il n'avait
point appris ; il avait un esprit merveilleux qui répandait la lumière partout.
Il n'était pas seulement grand dans les grandes. choses, mais aussi dans les
plus petites. Mais qu'est-ce qui lui échappait, par exemple, dans tout ce qui
concerne les bâtiments, la culture des terres ou des jardins, les eaux et tous
les autres arts ou travaux de la campagne ? Oui, je vous le demande, gavait-il
en ce genre quelque chose qui fût étranger à son savoir ? Il aurait pu en
remontrer aux maçons, aux artisans de toute sorte, aux agriculteurs, aux horticulteurs,
aux cordonniers et même aux tisserands. Il fut le plus entendu de tous, au
jugement de tout, le monde, il n'y avait que lui seul qui ne croyait pas
l'être. Plût à Dieu que cette malédiction de l'Écriture « Malheur à vous qui
êtes sages, à vos yeux (Isa. V, 21), » ne regardât pas plus que lui certains
autres qui sont bien moins sages que lui. Ceux à qui je parle savent que ce que
je dis est vrai, et savent qu'il y en a encore bien plus que je n'en dis. Mais
je passe beaucoup de choses, parce qu'il est mon frère et de mon sang.
Néanmoins, je dirai hardiment qu'il m'a été utile en tout, et plus que tous mes
autres enfants. Il me le fut dans les grandes et les petites choses, dans les
affaires publiques et dans les affaires privées, dans le monastère et hors du
monastère. C'est donc avec raison que j'étais si fort attaché à lui, puisqu'il
était mon tout. Il ne me laissait guère que l'honneur et le nom de supérieur ;
il en faisait , toutes les fonctions. On m'appelait abbé, mais c'était lui qui
l'était en effet, parce qu'il prenait sur lui tous les soins de cette charge.
C'est avec raison que je me reposais en lui, puisqu'il était cause que je
pouvais me réjouir dans le Seigneur, prêcher plus librement, prier avec plus de
calme et do tranquillité. C'est par ton moyen, ô mon frère, que mon esprit
était plus libre, mon repos plus agréable, mes discours plus efficaces, mes
espérances plus pleines des onctions de la grâce, mes lectures plus fréquentes,
mon cœur plus fervent.
8. Hélas! tu m'as été
ravi, et toutes ces choses m'ont été ravies avec toi! Avec toi s'en sont allées
toutes mes joies. Les soucis commencent déjà à m'accabler, déjà les ennuis nie
pressent de toutes parts, les chagrins et les difficultés sont près de
m'abattre, parce qu'ils me trouvent seul; c'est tout ce que tu m'as laissé en
t'en allant. Je gémis tout seul sous le poids de mon fardeau. Il faut
nécessairement ou que je m'en décharge, ou que j'en sois accablé, puisque tu as
retiré tes épaules de dessous ce faix. Qui m'accordera de pouvoir mourir
bientôt après toi? Car pour mourir au lieu de toi, je ne l'aurais pas voulu, ni
te priver de la gloire dont tu jouis maintenant. Mais aussi quelle peine et
quel supplice de te survivre? Je passerai tout le reste de ma vie dans
l'amertume et les regrets, et toute ma consolation sera de vivre dans la
tristesse et, les larmes. Je ne m'épargnerai point, et j'ajouterai encore à la
plaie que la main du Seigneur m'a faite. Car sa main m'a frappé. C'est moi
qu'elle a frappé, non celui qu'elle a appelé à un repos éternel. Elle m'a donné
la mort du même coup qu'elle a tranché ses jours; car je ne saurais dire
qu'elle l'a tué, puisqu'elle l'a fait entrer dans la vie? Riais ce qui a été
pour lui la porte de la vie, est pour moi la mort; sa mort m'a fait mourir, non
pas lui, puisqu'il repose dans le Seigneur. Coulez, coulez, mes larmes, il y a
longtemps, que je vous retiens; sortez, puisque celui qui vous empêchait de
sortir est sorti lui-même de cette vie. Qu'une source de pleurs coule de mes
malheureux yeux, et qu'ils versent des torrents d'eau, pour laver la souillure
des péchés qui ont attiré sur moi la colère de Dieu. Lorsque le Seigneur sera
satisfait des vengeance, peut-être mériterai-je aussi d'être consolé, pourvu
néanmoins que je m'afflige et me tourmente comme il faut. « Car ceux qui
pleurent seront consolés (Matth. V, 5). » C'est pourquoi que toutes les
personnes vertueuses condescendent à ma douleur, et que les spirituels
supportent mes regrets avec un esprit de douceur. Qu'ils aient compassion de ma
douleur, et qu'ils n'en jugent point par ce qui se passe d'ordinaire. Car nous
voyons tous les morts pleurer leurs morts, verser beaucoup de larmes et ne
porter aucun fruit. Nous ne blâmons pas l'affection, si ce n'est quand elle est
excessive, mais nous blâmons la cause de ces pleurs. L'affection vient de la
nature, et le trouble qu'elle produit en nous est une peine du péché; mais la
cause de ces gémissements c'est la vanité et le péché. Car pour l'ordinaire on
ne pleure que le tort que la mort d'un proche fait à une gloire mortelle, et
aux avantages de la vie présente. Ceux qui pleurent de la sorte méritent d'être
pleurés eux-mêmes. Ne suis-je pas comme cela? Ma douleur est pareille, mais le
sujet en est différent, et mon intention est tout autre. Je ne me plains point
de la perte des biens de ce monde, quels qu'ils soient. Je me plains seulement
de ce que dans les choses. qui concernent le service de Dieu, j'ai perdu un
secours fidèle, et un conseil salutaire. le pleure mon cher Girard, c'est lui
qui est la cause de: mes larmes, lui qui était mon frère selon la chair, mon
très-proche parent selon l'esprit, et mon compagnon dans la poursuite du même
but.
9. Mon âme était
étroitement attachée à la sienne, mais c'était plutôt l'amitié que la parenté,
qui de deux n'en faisaient qu'une. La liaison du sang y contribuait sans doute
pour quelque chose, mais l'union des esprits et des volontés et la conformité
des humeurs et des inclinant soi étaient des noeuds bien plus forts et bien
plus étroits. Nous n'étions qu'un cœur et qu'une âme, aussi le glaive de la
mort a percé également son âme et la mienne ; mais en la séparant en deux, elle
en a placé une partie dans le ciel, et a laissé l'autre dans la boue. C'est
moi, c'est moi, dis-je, qui suis cette misérable portion couchée dans la boue,
et privée d'une partie la meilleure de soi-même, et on me dit: ne pleurez
point: On m'arrache les entrailles, et on me crie . Soyez insensible. Je le
sens, je le sens malgré moi; car je m'ai point la dureté de la pierre, et ma
chair n’est ni de bronze ni d'airain. Je le sen, certes, et j’en ai
une douleur extrême, et ma douleur est sans cesse présente à mes yeux.
Celui qui m'a frappé ne pourra pas m'accuser de dureté et d'insensibilité comme
ceux dont il dit: « je les ai frappés, et ils n'en ont eu aucun sentiment (Jer.
V, 3). » Je confesse mon affliction, je ne la désavoue pas. On dira
qu'elle est charnelle ; je ne nie point qu'elle n'ait quelque chose de l'homme,
comme je ne nie point que je ne sois homme. Si cela ne suffit pas, j'accorderai
même qu'elle est charnelle, car je suis aussi charnel, esclave du péché,
destiné à la mort et voué à beaucoup de peines et de misères. Loin d'être
insensible au mal, j'ai horreur de la mort pour moi comme pour les miens. Or,
mon cher Girard était bien à moi, oui, il m'appartenait. Ne m'appartenait-il
pas, en effet, lui qui était mon frère par la nature, mon fils par la
profession, mon père par le soin qu'il avait de, moi, mon compagnon par
l'uniformité de nos! désirs, et mon ami intime par les sentiments du cœur ? Il
m'a quitté, je ressens sa mort, ce coup m'a atteint jusqu'au fond de l'âme ?
10. Pardonnez-moi, mes
enfants; ou plutôt, si vous êtes mes enfants, plaignez le malheur de votre
père. Ayez pitié de moi, oui, ayez pitié de moi, vous au moins qui êtes mes
amis, qui voyez combien grande est la plaie que j'ai reçue de la main de Dieu,
en punition de mes péchés, il m'a frappé de la verge de sa colère, il m'a
frappé justement ; si on considère ce que je mérite, mais avec rigueur, on
regarde mes forces. Qui peut dire qu'il m'est léger de vivre sans mon cher
Girard, si ce n'est celui: qui ne sait pas les liens qui nous unissaient ?
Néanmoins je ne veux point m'opposer aux volontés de Dieu. Je ne veux pas
blâmer un jugement qui a fait recevoir à chacun selon ses mérites, à Girard la
couronne dont il s'est rendu digne, et à moi les peines qui me sont dues.
Est-il juste de prétendre que je trouve à redire à ma sentence, parce que je
ressens ma peine? mais la sentir c'est naturel ; en murmurer, c'est une impiété,
Oui, dis-je, il est naturel à l'homme, et même il ne peut en être autrement, de
n'être pas indifférent envers ses amis, d'être heureux de leur présence, et
peiné de leur absence. La conversation, entre amis surtout, n'est pas
languissante ; aussi l'horreur de la séparation, et la douleur qu'on en ressent
quand elle est arrivée, sont un témoignage de ce que l'amour réciproque a opéré
dans ceux qui vivaient ensemble. Je souffre donc à ton sujet, mon cher frère,
non pas que tu sois à plaindre, mais parce que tu m'as été enlevé. Et peut-être
même devrais-je plutôt m'affliger sur moi, puisque je suis obligé de boire seul
un calice si plein d'amertume. Il n'y a que moi qui sois à plaindre, parce
qu'il n'y a que moi qui le boive. Car, pour toi, tu ne le bois point; je
souffre seul, ce qu'ont coutume de souffrir ceux qui s'entr'aiment; lorsqu'ils
viennent à se perdre.
11. Dieu veuille que je
ne t'aie pas perdu, mais que tu m'aies seulement précédé. Dieu veuille que je
te suive un jour, quoique d'un pas lent, partout où tu iras. Car je ne doute
point que tu ne sois allé à ceux que tu invitais à louer Dieu au milieu de ta
dernière nuit, lorsque, avec un visage serein et une voix jubilante, tu fis
tout à coup entendre, au grand étonnement de tout le monde, ce verset de David
: « Vous qui êtes dans les cieux, louez le Seigneur, louez-le au plus haut du
firmament (Psal. CXXLVIII, 1). » Déjà, au milieu de la nuit, mon cher frère, il
faisait jour pour toi, et la nuit était à tes yeux aussi claire que le jour.
Oui, la nuit était lumineuse pour toi au sein des délices dont tu jouissais. On
m'appela à ce miracle, pour voir un homme qui se réjouissait aux approches de
la mort, et qui semblait insulter à ses coups. O mort, où est ta victoire, ô
mort, où est ton aiguillon? Tu n'as plus d'aiguillon, tu n'as que des charmes.
Un homme meurt en chantant, et chante en mourant. On te regarde comme un sujet
de joie, toi, qui es la mère de la tristesse; comme un sujet de gloire, toi qui
es l'ennemie de la gloire; comme la porte du royaume de Dieu et le port du
salut, toi qui es la porte de l'enfer et un gouffre de perdition ! Et celui qui
te regarde d la sorte est un pécheur. Mais c'est justice qu'on te traite ainsi,
puisque tu as osé usurper une puissance injuste sur l'homme juste et innocent.
O mort, tu es morte et percée de l'hameçon que tu as avalé sans y penser; et
cet hameçon est celui dont parle le Prophète lorsqu'il dit : « O mort, je serai
ta mort; enfer, je serai ta morsure (Osée XIII, l4). » Percée de cet hameçon,
tu ouvres un large et beau chemin à la vie aux fidèles qui passent par toi.
Girard ne te craint point, fantôme et chimère. Girard -va à la céleste patrie
en passant par tes dents, non-seulement avec confiance, mais avec joie, et en
louant Dieu. Lorsque je fus arrivé, et qu'il eut achevé en ma présence, à haute
voix, les dernières paroles du psaume qu'il avait commencé, il leva les yeux au
ciel et dit : Mon père, je remets mon âme entre vos mains (Luc. XXIII, 46); et
répétant souvent ces paroles : « Mon père, mon père, » il se tourne vers moi
avec un visage gai et me dit : « Combien est grande la bonté de Dieu de vouloir
être le Père des hommes, et combien est grande la gloire des hommes d'être les
enfants et, les héritiers de Dieu! Car s'ils sont ses enfants, ils seront ses
héritiers.» C'est ainsi que chantait celui que nous pleurons, et j'avoue qu'il
a presque changé mes pleurs en un chant de joie, car, en contemplant la gloire
dont il jouit, j'ai presque oublié ma propre misère.
12. Mais ma poignante douleur me rappelle à moi-même, et une tristesse amère m'arrache à ce doux spectacle, comme à un sommeil léger. Je pleurerai donc, mais ce sera sur moi; car sur lui, la raison me le défend. Je crois, en effet, que si l'occasion s'en offrait, il nous dirait à cette heure : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous. C'est avec raison que David pleura sur son fils parricide (II Reg. XIX, 1), parce qu'il savait qu'à cause de l'énormité de son crime, il ne sortirait jamais du sein de la mort. C'est aussi avec raison qu'il pleura sur Saül et sur Jonathas (II Reg. I, 17) (a); parce qu'il n'espérait pas non plus, qu'étant une fois engloutis par la mort, ils trouvassent aucune issue pour sortir de ce gouffre. Car ils ressusciteront, mais ce ne sera pas pour la vie; on plutôt ils ressusciteront pour la vie, mais afin de mourir d'une mort plus funeste, en mourant tout vivants : Il est vrai que pour Jonathas, il y a quelque raison de douter. Mais moi, si je n'ai pas le même sujet de pleurer, j'en ai pourtant un. Je pleure d'abord sur mon propre malheur et sur la perte qu'a faite ce monastère. Je pleure ensuite sur les nécessités des pauvres dont Girard était le père. Je pleure sur notre ordre tout entier, et sur notre institut, qui ne retirait pas un petit avantage, O mon cher frère, de ton zèle, de tes conseils et de tes exemples. Enfin, je pleure sinon sur toi, du moins à cause de toi. Voilà, oui voilà ce qui me touche vivement, parce que j'aime tendrement. Que personne ne vienne m'importuner et me dire que je ne dois point m'affliger ainsi. Samuel, qui était si bon, a laissé un libre cours à sa douleur pour un roi réprouvé (1 Reg. XVI, 1) ; et David, qui était si vertueux, a fait la même chose pour un fils parricide; et cela sans faire tort à leur foi, sans accuser d'injustice les jugements de Dieu. « Absalon, mon fils, disait le saint roi David, mon fils Absalon (II Reg. XVIII, 33) ! » Et mon frère, n'est-il pas plus qu'Absalon? Le Sauveur de même, en apercevant la ville de Jérusalem dont il prévoyait la ruine, pleura sur elle (Luc. XIX, 41). Et moi, je ne ressentirais pas mon propre malheur, et un malheur qui est encore tout récent; je ne 'me plaindrais pas d'une plaie si nouvelle et si profonde? Jésus a pleuré par compassion pour les souffrances d'autrui, et moi je n'oserais pleurer sur mes propres souffrances? Lorsqu'il était debout devant le sépulcre de Lazare, il ne reprit point ceux qui pleuraient, il ne les empêcha pas de pleurer, bien plus, il mêla lui-même ses larmes aux leurs; « Et Jésus pleura, dit l'Écriture (Joan. XI, 35). » Ces larmes furent certainement les témoignages de sa nature humaine, non les marques de sa défiance. Car, à sa voix, le mort sortit aussitôt du tombeau, pour que vous ne croyiez pas qu'on ne saurait s'affliger sans préjudice pour sa foi.
(a) Il y a ici une légère variante entre les anciens manuscrits et les différentes éditions des Oeuvres de saint Bernard. Quant au salut de Jonathas, saint Bernard n'en doutait pas autant que de celui de Saül. On peut voir sur ce sujet les notes de Horatius.
13. Il en est ainsi de
nos larmes. Elles ne sont point un signe de notre peu de foi, mais un
témoignage de la condition de notre nature. Et si, lorsque je suis frappé, je pleure,
ce n'est pas à dire que je blâme celui qui m'a frappé, mais je tâche au
contraire d'attirer sa miséricorde et de fléchir sa sévérité. Voilà pourquoi
mes paroles, pour être pleines de douleur, n'en sont pas moins exemptes de
murmure. N'en ai-je pas même proféré qui sont pleines d'humilité et de
soumission, en disant que, par une même sentence très-équitable, l'un a été
puni et l'autre couronné, chacun selon ses mérites? Oui, je le répète, le
Seigneur également bon et juste, a agi avec une souveraine équité. Je louerai,
Seigneur, votre miséricorde et vos jugements. Que la. miséricorde que vous avez
exercée envers votre serviteur Girard vous bénisse. Que le jugement que vous
avez rendu contre moi vous bénisse aussi. Dans L'un, vous serez loué parce que
vous êtes bon, et dans l'autre, parce que vous êtes juste. Faut-il ne vous
louer que de votre bonté? On doit vous louer aussi de votre justice. « Vous
êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables (Psal. CXVIII, 137). »
C'est vous qui nous aviez donné mon frère Girard. C'est vous qui nous l'avez
ôté. Et, quoique nous nous plaignions de ce que vous nous l'avez ôté, nous
n'avons pas oublié pourtant que vous nous l'avez donné; et nous vous remercions
de ce que vous nous avez jugé dignes de posséder celui dont nous ne sommes
fâchés d'être privés que parce qu'il nous eût été bien avantageux de ne l'être
pas.
14. Je me souviens,
Seigneur, du pacte que j'ai fait avec vous, et de votre extrême bonté; et cela
me fait connaître davantage combien vous êtes véritable dans vos paroles, et
que vous sortez toujours victorieux des jugements des hommes. Lorsque, l'année
passée, nous étions à Viterbe (a) dans l'intérêt de l'Église, mon frère Girard
tomba malade. Comme le mal s'augmentait au point qu'il semblait que Dieu
l'allât bientôt tirer à lui, je ne pouvais me résoudre à laisser dans une terre
étrangère le compagnon de mon voyage, un compagnon comme celui-là, et à ne
point le remettre entre les mains de ceux qui me l'avaient confié ; car il
était aimé de tout le monde, tant il était aimable. Dans cette détresse, je me
mis à prier avec larmes et gémissements. Seigneur, m'écriai-je, attendez
jusqu'à notre retour. Lorsque vous l'aurez rendu à ses amis, ôtez-le du monde,
si vous voulez, et je ne m'en plaindrai point. Vous m'avez exaucé, Seigneur,
vous lui avez rendu la santé; nous avons achevé l'ouvrage que vous nous aviez
enjoint de faire, et nous sommes revenus avec joie, rapportant avec nous les
beaux fruits de la paix. J'avais presque oublié la convention que j'avais faite
avec vous, mais vous vous en êtes souvenu. Je rougis de ces regrets qui
semblent m'accuser de prévarication. Bref, vous avez redemandé votre dépôt,
vous avez repris ce qui était à vous. Mes larmes mettent fin à mes discours;
mettez fin, s'il vous plaît, Seigneur, à mes larmes.
(a) Saint Bernard fit deux
séjours à Viterbe; la première fois en 1133, comme on peut le voir par sa
lettre CLI ; la seconde fois en 1137. C'est de ce dernier qu'il parle.
NOTES DE HORSTIUS ET DE
MABILLON. POUR LE XXVI SERMON SUR le Cantique.
287. Dans ce sermon,
saint Bernard déplore en termes pleins d'énergie et avec l'expression de la
plus vive douleur, la mort de son bien-aimé frère Gérard. Il put, par un effort
de volonté, empêcher pendant quelque temps ses larmes, de couler, mais il le fit
de telle sorte qu'il en arracha à ses auditeurs et qu'il en fait tomber
même des yeux de ses lecteurs. Avant lui saint Ambroise avait, avec la
même éloquence, fait. l'oraison funèbre de son frère Satyre. Tel est le langage
pathétique de ces deux grands saints en cette circonstance, que si l'amour,
même prenait la parole pour déplorer la perte de ses frères les plus chéris, il
ne saurait trouver des expressions plus propres à émouvoir les cœurs . Le
lecteur pourra trouver dans le Miroir de la charité (Lib I. cap. XXXIV), un
discours analogue, prononcé par un disciple de saint Bernard, Alred abbé de
Ridal, sur la mort d'un ami; et il verra au style élégant et aux sentiments de
cette oraison funèbre, que le disciple a bien suivi les leçons du maître. Sion
lit ce discours, et si on le compare avec celui de saint Bernard, on n'aura pas
lieu de se repentir de la peine, qu'on se sera donnée pour cela. Remarquez, en
passant, combien il s'en faut que ces saints hommes soient d'une insensibilité
stoïque, des hommes apathiques et indolents, comme quelques auteurs ont semblé
vouloir l'insinuer. Saint Bernard dit en, effet, en parlant de lui même dans ce
sermon : Je ne suis point insensible à la peine, je l'avoue, etc. n. 13. Dans
ce sermon, notre saint docteur semble douter du salut de Jonathas ; mais tous
les autres Pères et interprètes le regardent comme étant au ciel. Voir
Rangolius sur le chapitre XXXI du livre I des rois, n. 2 : Salien, en l'année
du monde 2979, n. 135; Abulens. loco citat. Il ne faut point se laisser
troubler par la pensée de sa funeste fin avec son père Saül. La mort des
impies, en quelque lieu quelle arrive, est digne de leur vie, de même, de
quelque manière que succombent les saints, ils font toujours une mort pieuse et
sainte. (Note de Horstius).
Bienheureux Gérard de
Clairvaux
Dévouement indéfectible
Bernard n’aurait pas été
saint Bernard sans son frère aîné, Gérard, son bras droit dans la gestion
matérielle du monastère. À Cîteaux puis à Clairvaux, l’intelligent Gérard est
cellérier. « Sans souci de ses propres intérêts, il multipliait ses soins
pour me décharger. Son extrême humilité lui faisait croire que mon repos était
plus utile au monastère que le sien. Il était grand même dans les petites
choses ; rien ne lui échappait dans l’art de bâtir, de cultiver les champs et
d’aménager les cours d’eau. Si je portais le titre d’abbé, c’est lui qui
supportait le plus grand poids de la charge. Je me reposais sur lui, sachant
que, grâce à lui, je pouvais parfaitement me livrer à la joie du Seigneur,
prêcher avec plus de liberté, prier avec plus de calme. Pourquoi m’a-t-il été
arraché ? » s’exclamait Bernard à la mort de ce frère très aimé, en
1138.
« Dieu veuille que
je ne t’aie pas perdu, mais plutôt envoyé devant moi ! » exhorta
Bernard de Clairvaux lors des funérailles de son frère. Le bienheureux Gérard
de Clairvaux s’était en effet appliqué à œuvrer tant à l’administration et
qu’au rayonnement de l’abbaye.
Temps de silence
Cherchons, à son exemple,
à recevoir du Christ la grâce de vivre pleinement notre vocation de baptisés y
compris dans les tâches les plus matérielles.
Ce mois-ci, à l’écoute de
saint Justin
Pour nous, qui devons au
Christ le bonheur de connaître Dieu, nous avons reçu non la circoncision de la
chair, mais celle de l’esprit ; nous l’avons reçue dans le baptême, grâce
à la miséricorde divine qui nous a affranchis du péché.
SOURCE : https://francais.magnificat.net/magnificat_content/bienheureux-grard-de-clairvaux/
Gérard de Clairvaux
(frère de S. Bernard)
Moine, Bienheureux
(+ 1138)
Du bienheureux Gérard,
frère aîné de saint Bernard, nous ne savons que peu de choses. Il appartenait à
la noblesse, mais on ignore la date et le lieu de sa naissance. On sait
seulement qu'il devint un militaire passionné, peu enclin à la piété. Aussi,
lorsqu'il apprit, au printemps de 1112, la décision de son jeune frère Bernard
d'entrer, avec trente membres ou des proches de sa famille, comme cisterciens
dans l'abbaye de Cîteaux, en Côte d'Or, fut-il très perplexe. Quelle curieuse
idée, en effet, de vouloir quitter le monde pour s'emprisonner dans un
monastère! Lui, Gérard, il ne le ferait jamais. "Pourquoi, en effet,
quitter le monde pour le cloître, quand la gloire et la richesse étaient à
portée d'épée sur les champs de bataille?" Cette perplexité de Gérard
ne faisait qu'empirer, d'autant plus que Bernard le sollicitait constamment
pour qu'il le rejoigne à Cîteaux. Mais Gérard, qui était fasciné par sa
carrière militaire, ne pouvait accepter un tel avenir, jusqu'au jour où…
jusqu'au jour où Bernard lui prédit qu'un jour "la douleur
éclairerait son esprit."
Les jours passèrent… et
bientôt, comme son frère Bernard le lui avait prédit, Gérard fut blessé au
cours d'un combat, et fait prisonnier. Gérard vit dans cette blessure et dans
cette captivité un signe de Dieu, et, en même temps, il se sentit appelé à
changer de vie et à se convertir. Aussi, dès qu'il fut délivré, miraculeusement
dit-on, rejoignit-il Bernard à Cîteaux. Nous sommes toujours en 1112.
Les deux frères
s'estimaient beaucoup. Aussi, en 1115, avec Bernard et Étienne Harding, un
moine anglais qui fut abbé de Cîteaux de 1099 à 1133, et quelques compagnons,
Gérard, devenu un modèle de la vie religieuse, participa-t-il à la fondation de
l'abbaye de Clairvaux dont il devint le cellérier. Il s'occupait également des
affaires courantes du monastère afin de permettre à son frère Bernard de se
livrer davantage à sa contemplation et à la préparation de ses conférences.
Donc, à Clairvaux, saint
Bernard avait confié à son frère Gérard, la lourde tâche de cellérier,
c'est-à-dire de l'administration de l'abbaye, de l'approvisionnement de la nourriture,
et des dépenses de la communauté. Gérard, homme très pratique, excella dans
cette fonction, libérant son frère Bernard de très nombreux soucis. Cela dura
plus de vingt ans, car les deux frères, frères "par le sang,
mais plus encore par la vocation religieuse" formaient un duo
complémentaire. Bernard, le lettré impulsif, avait tellement confiance dans la
sagesse intuitive de son frère aîné, Gérard, qu'il lui demandait également de
l'accompagner dans ses missions les plus délicates.
Malheureusement, en 1138,
de retour d'un voyage à Viterbe, en Italie, Gérard tomba malade et s'éteignit,
le 13 juin 1138, dans l'abbaye de Clairvaux, où il avait pu retourner. Voici
les dernières paroles du Bienheureux Gérard, que saint Bernard avait
soigneusement recueillies: "Seigneur, vous savez que j'ai toujours
souhaité le repos pour veiller à mon âme et m'occuper de vous. Mais j'ai
toujours été pris dans les affaires par votre amour et par mon zèle
d'obéissance, surtout par ma tendresse pour mon abbé et frère". Dans la
nuit qui précéda sa mort, Gérard chanta allègrement le psaume 148, Laudate
Dominum de cælis. Puis, Bernard étant venu près de son frère, Gérard lui
dit: "Père, entre vos mains je remets mon esprit" (Luc.,
23, 46). Il répétait ces mots en disant: "Père, père." Puis, se
tournant vers le Père abbé: "Comme Dieu est bon d'être Père des
hommes! Quelle gloire pour les hommes d'être les fils de Dieu, ses
héritiers!"
Saint Bernard fut très
affecté par la mort de son frère Gérard. Peu de temps après les funérailles de
Gérard, il reconnut l'immensité de sa détresse et, tandis qu'il prononçait,
pour ses moines, son Commentaire du Cantique des cantiques, il
interrompit soudain sa conférence et déclara, entre autres, à ses
moines: "Vous savez, mes enfants, combien juste est ma douleur,
combien pitoyable ma blessure. Vous voyez, n'est-ce pas, quel compagnon m'a
abandonné dans la voie où je marchais! Quelle énergie au travail, et quelle
suavité dans ses manières! Qui donc m'était aussi indispensable? Qui donc avait
pour moi autant d'amour? Il était mon frère par le sang, mais plus
fraternellement par la religion. Plaignez-moi, je vous en prie, vous qui
comprenez cela. J'étais infirme, il me portait; je perdais cœur, il me
confortait; j'étais paresseux et négligent, il me stimulait; imprévoyant,
oublieux, il était ma mémoire. Pourquoi m'as-tu été arraché, homme uni à mon
âme, homme selon mon cœur... Il eût mieux valu pour moi perdre la vie que ta
présence, Gérard, toi qui étais l'instigateur zélé de mes études, mon secours vigoureux,
mon examinateur prudent. Dis, pourquoi nous sommes-nous tant aimés, pourquoi
nous sommes-nous perdus?... À tout ce qui arrive, je regarde vers Gérard comme
j'avais l'habitude, mais il n'est pas là… Alors je gémis, malheureux,
comme un homme sans secours… N'est-il pas vrai, Gérard, que tu prenais à cœur
plus que moi-même mes soucis… Le Seigneur avait instruit sa langue, en sorte
qu'il savait quand il devait parler. Ainsi la prudence de ses réponses et leur
bonne grâce… donnaient satisfaction à ceux de la maison comme à ceux du dehors,
et personne presque ne me demandait quand on avait déjà vu Gérard… Ah! L'ami
fidèle! Il ménageait l'amitié sans manquer aux devoirs de charité. Le riche
emportait un conseil; le pauvre, une aumône. Il ne cherchait pas son intérêt,
il se plongeait dans les ennuis pour que j'eusse la paix… Ce n'est pas
seulement dans les très grandes circonstances, mais dans les plus petites,
qu'il était très grand...”
L'Église le fête le 13
juin, mais il est fêté le 14 juin dans l'Ordre Cistercien de la Stricte
Observance.
Paulette Leblanc
SOURCE : http://nova.evangelisation.free.fr/leblanc_gerard_de_clairvaux.htm
Gérard de Clairvaux
Moine cistercien, Bienheureux
+ 1148
Frère aîné de saint Bernard, Gérard n'est pas
enthousiasmé par l'idée d'entrer dans les ordres. Il a choisi le métier des
armes. Blessé lors d'un combat et emmené en captivité, il change d'avis et
demande son admission à Citeaux dès sa libération en 1112. En 1115, il
participe à la fondation de Clairvaux avec Étienne Harding et Bernard.
Mort en 1138, il a été très regretté par son frère.
Il faut recueillir ses
dernières paroles « Seigneur, vous savez que j'ai toujours souhaité le
repos pour veiller à mon âme et m'occuper de vous. Mais j'ai toujours été pris
dans les affaires par votre amour et par mon zèle d'obéissance, surtout par ma
tendresse pour mon abbé et frère". Dans la nuit qui précéda sa fin, il
chanta allègrement le psaume 148, Laudate Dominum de caelis. Bernard étant
arrivé, il dit "Père, entre vos mains je remets mon esprit" (Luc.,
23, 46). Il répétait ces mots, disant : “Père, père.” Et, se tournant vers
le Père abbé : “Comme Dieu est bon, d'être père des hommes! Quelle
gloire pour les hommes d'être les fils de Dieu, ses héritiers !”
|
S. Bernard de Clairvaux |
Saint Bernard fit
l'oraison funèbre de ce frère si dévoué au cours d'une conférence sur le
Cantique des Cantiques :
« Vous savez, mes
enfants, disait le saint abbé à ses moines, combien juste est ma douleur,
combien pitoyable ma blessure. Vous voyez, n'est-ce pas, quel compagnon m'a
abandonné dans la voie où je marchais ! Quelle énergie au travail, et
quelle suavité dans ses manières ! Qui donc m'était aussi indispensable ?
Qui donc avait pour moi autant d'amour? Il était mon frère par le sang, mais
par la religion plus fraternellement. Plaignez-moi, je vous en prie, vous qui
comprenez cela. J'étais infirme, il me portait ; je perdais cœur, il me
confortait ; j'étais paresseux et négligent, il me stimulait ;
imprévoyant, oublieux, il était ma mémoire. Pourquoi m'as-tu été arraché, homme
uni à mon âme, homme selon mon cœur... Il eût mieux valu pour moi perdre la vie
que ta présence, Gérard, toi qui étais l'instigateur zélé de mes études, mon
secours vigoureux, mon examinateur prudent. Dis, pourquoi nous sommes-nous tant
aimés, pourquoi nous sommes-nous perdus ? Dure condition, triste
fortune — pour moi du moins, non pour lui ! Il me semble
entendre mon frère qui me dit “Est-ce qu'une mère pourra oublier le fils
de ses entrailles ? Quand bien même elle l'oublierait, moi je ne
t'oublierai pas !” (Is., 49, 15.) Oh ! non, ce n'est pas le
moment ! tu sais où je vis, où je languis, où tu m'as laissé! Personne
pour me tendre la main ! A tout ce qui arrive, je regarde vers Gérard
comme j'avais l'habitude — et il n'est pas là. Hélas ! alors je
gémis, malheureux, comme un homme sans secours. Qui consulter dans le
doute ? A qui me fier dans les combats ? Qui portera le
fardeau ? Qui éloignera les dangers ? Est-ce que partout les yeux de
Gèrard n'éclairaient point mes pas ? N'est-il pas vrai, Gérard, que tu
prenais à cœur plus que moi-même mes soucis, ils t'envahissaient plus
familièrement, ils te harcelaient plus âprement ? N'est-ce pas, ta parole
douce et efficace me retirait très souvent des discours mondains, et me rendait
au cher silence ? Le Seigneur avait instruit sa langue, en sorte qu'il
savait quand il devait parler. Ainsi la prudence de ses réponses, et leur bonne
grâce, par dessus le marché, donnaient satisfaction à ceux de la maison comme à
ceux du dehors, et personne presque ne me demandait quand on avait déjà vu
Gérard. Il courait aux visiteurs, me servait de bouclier pour qu'ils ne fissent
pas irruption dans mon repos. Si, malgré tout, il s'en trouvait qu'il ne pût
satisfaire, il me les amenait et congédiait le reste. Ah ! l'homme
industrieux ! Ah ! l'ami fidèle ! Il ménageait l'amitié sans
manquer aux devoirs de charité. Le riche emportait un conseil; le pauvre, une
aumône. Il ne cherchait pas son intérêt il se plongeait dans les ennuis pour
que j'eusse la paix. “... Il n'a pas connu la littérature, mais il a eu le sens
qui découvre la lettre, et il a eu l'illuminateur, l'Esprit. Ce n'est pas
seulement dans les très grandes circonstances, mais dans les plus petites,
qu'il était très grand...” »
Il est fêté le 14 juin
dans l'Ordre Cistercien de la Stricte Observance.
Bibliographie :
Bibl. - Acta sanct., 13
juin, t.2, p. 699-702. - L'éloge par saint Bernard, in Cantica, 26, dans P. L.,
t. 188, col. 903; traduction A. Ravelet, dans Œuvres de S. Bernard, t. 3, 1870,
p. 91. - Exordium magnum ord. cisterciensis, dans P. L., t. 185 bis, col. 1049.
- E. Vacandard, Vie de S. Bernard, 1920, t. 1, p. 441 et t. 2, p. 46; et. du
même, S. Bernard (coll. La pensée chrétienne), 1903, p. 1 et 203. - R. Aigrain,
Les plus belles pages de S. Bernard, 1929, p. 83. - É. Gilson, La théol.
mystique de S. Bernard, 1934, p 190-192. - M.-M. Davy, S. Bernard (coll. Les
maîtres de la spiritualité chrét.), t. 1, 1945, p. 491.
SOURCE : http://alexandrina.balasar.free.fr/gerard_de_clairvaux.htm
Conversion et blessure
prophétique
Gérard refuse d'abord de
suivre son frère Bernard à Clairvaux, mais finit par se convertir après avoir
été blessé au côté lors du siège de Grancey, comme Bernard l'avait prédit.
Le bienheureux Gérard était le second frère de saint Bernard . Le futur abbé de Clairvaux le pressait de le suivre dans la solitude et Gérard fermait obstinément l'oreille à cette invitation. « Je sais », reprit Bernard, « que l'adversité seule ouvrira ton intelligence à la vérité. Eh bien ! le jour va venir et il s'approche où l'endroit que je touche (en même temps il porta la main au côté de son frère) sera percé d'un coup de lance et la plaie servira d'ouverture pour faire pénétrer jusqu'à ton âme la parole que tu méprises aujourd'hui ». En effet, quelque temps après, se trouvant au siège de Grancey , Gérard fut blessé au côté d'un coup de lance et emmené prisonnier. Ne croyant pas survivre à sa blessure, il envoya chercher Bernard ; mais celui-ci ne vint pas et lui fit dire : « Ta blessure ne va pas à la mort, mais à la vie ». Gérard fut en effet guéri ; il put s'échapper de prison et aller se mettre sous la conduite de son frère.
Vie religieuse à
Clairvaux
Devenu moine, Gérard
devient le bras droit de Bernard à Clairvaux, se distinguant par sa prudence,
sa ferveur et son dévouement envers la communauté.
Avec son expérience du monde et ses rares qualités, il fut le soutien et le vrai lieutenant du si illustre fondateur de Clairvaux . Celui-ci le chargea de l'office de célébrer dont il s'acquitta avec une grande prudence. Il était au monastère un modèle de régularité, de ferveur et de pénitence, il était si dévoué et si charitable qu'il souffrait avec joie de manquer du nécessaire, lorsque les religieux en étaient pourvus.
Mission en Italie et
maladie
Gérard accompagne Bernard
en Italie et tombe gravement malade à Viterbe en 1137 ; Bernard obtient de Dieu
sa guérison temporaire pour qu'il puisse mourir parmi les siens.
Son dévouement se manifestait principalement à l'égard de son frère : il voulut l'accompagner dans ses voyages d'Italie et prendre part à tous ses travaux. En 1137, il tomba malade à Viterbo , et son état devint désespéré. « Il me parut », dit saint Bernard, « que le temps était venu où Dieu voulait le rappeler à lui. Je ne pus me résoudre à perdre sur une terre étrangère ce doux compagnon de mon voyage, et désirant ardemment le ramener à ceux qui me l'avaient confié, car tout le monde l'aimait et il méritait d'être aimé de tout le monde, je me mis à prier et à gémir, et je dis à Dieu : Seigneur, attendez jusqu'au retour, attendez que je l'aie ramené à ses amis, à ses frères ».
Derniers instants et
trépas
De retour à Clairvaux,
Gérard meurt dans l'allégresse en chantant des psaumes, laissant Bernard entre
l'affliction et la joie devant une telle fin.
La prière de saint Bernard fut exaucée ; son frère put revenir à Clairvaux ; mais il y tomba malade une seconde fois, et se prépara joyeusement à mourir. Muni du saint Viatique et attentif à la vue de son Maître, au milieu de la dernière nuit, avec un visage serein et d'une voix pleine d'allégresse, il entonna tout d'un coup, à la grande surprise des assistants, ce verset du psaume : « Vous qui êtes dans les cieux, louez le Seigneur, louez-le au plus haut des cieux ». — « En ce moment déjà », dit saint Bernard, « il faisait jour pour toi, ô mon frère, malgré la nuit, et cette nuit était pour toi toute lumineuse. On m'appela pour voir un homme se réjouir dans la mort. Je ne fus pas plus tôt arrivé près du mourant, que je l'entendis prononcer à haute voix ces dernières paroles du psalmiste : « Mon Père, je rends mon esprit entre vos mains »; puis, se retournant vers moi, il me dit en souriant : « Quelle bonté a Dieu d'être le Père des hommes, et quelle gloire pour les hommes d'être les enfants de Dieu ! » C'est ainsi que mourut Celui que nous pleurons, et j'avoue qu'il a presque changé mon affliction en réjouissance, tellement son bonheur me faisait oublier ma misère ».
Inhumation et sources
Le corps de Gérard est
relevé en 1148 pour être placé à côté de saint Bernard dans la nouvelle église
de l'abbaye.
Après la reconstruction
de l'abbaye, le corps du bienheureux Gérard fut relevé, en 1148, et inhumé à
côté de celui de saint Bernard, près des murs du chœur de la nouvelle église.
Nous avons fait cet
abrégé d'après la Vie qu'en a donnée M. l'abbé Duplus, dans la Vie des Saints
du diocèse de Dijon.
SOURCE : https://www.sancteo.com/fr/saints/4401-le-bienheureux-gerard-frere-de-saint-bernard
formerly 30
January
Profile
Brother of Saint Bernard
of Clairvaux. Soldier.
When wounded in
combat at the siege of Grancy, Gerard resolved to become a monk. Benedictine Cistercian monk at Citeaux.
Worked with Saint Bernard at Clairvaux,
and became his closest confidant. Cellarer.
1138 of
natural causes
Cistercian monk with
a wound in
his side
Additional
Information
Book
of Saints, by the Monks of
Ramsgate
Saints
of the Day, by Katherine Rabenstein
books
Our Sunday Visitor’s Encyclopedia of Saints
Saints
and Their Attributes, by Helen Roeder
sitios
en español
Martirologio Romano, 2001 edición
fonti
in italiano
MLA
Citation
‘Blessed Gerard of
Clairvaux‘. CatholicSaints.Info. 28 January 2026. Web. 12 June 2026.
<https://catholicsaints.info/blessed-gerard-of-clairvaux/>
SOURCE : https://catholicsaints.info/blessed-gerard-of-clairvaux/
Book of Saints –
Gerard of Clairvaux
Article
(Blessed) (June 13) (12th
century) A Cistercian monk, the brother of Saint Bernard of Clairvaux. The
sermon of the latter on the occasion of Gerard’s holy death is one of the most
touchingly beautiful pieces of Mediaeval Prose literature we possess (A.D.
1138).
MLA
Citation
Monks of Ramsgate.
“Gerard of Clairvaux”. Book of Saints, 1921. CatholicSaints.Info.
11 July 2013. Web. 12 June 2026.
<https://catholicsaints.info/book-of-saints-gerard-of-clairvaux/>
SOURCE : https://catholicsaints.info/book-of-saints-gerard-of-clairvaux/
Saints
of the Day – Blessed Gerard of Clairvaux, O.S.B. Cistercian
Article
Died 1138; feast day
formerly January 30. The favorite brother of Saint Bernard, Gerard was a
soldier when Bernard entered Citeaux but joined him after having been wounded
at the siege of Grancy and imprisoned. He followed Bernard to Clairvaux, became
cellarer there and Bernard’s close confidant and assistant. Gerard was noted
for his fervor and holiness. Saint Bernard deeply mourned Gerard’s death
(Benedictines, Delaney). Gerard is pictured as a Cistercian with a wound in his
side (Roeder).
MLA
Citation
Katherine I
Rabenstein. Saints of the Day, 1998. CatholicSaints.Info.
28 January 2026. Web. 12 June 2026.
<https://catholicsaints.info/saints-of-the-day-blessed-gerard-of-clairvaux-o-s-b-cistercian/>
SOURCE : https://catholicsaints.info/saints-of-the-day-blessed-gerard-of-clairvaux-o-s-b-cistercian/
GERARD OF CLAIRVAUX, BL.
Second eldest brother of
bernard of clairvaux; d. June 13, 1138. He originally refused to follow Bernard
into the cistercian order; but after being wounded in battle, taken prisoner,
and miraculously freed as his brother had foretold, he took the monastic habit
at cÎteaux in 1112. He accompanied Bernard to the foundation of clairvaux (June
11, 1115), almost abandoned the project because of the difficulties
encountered, but remained to fill the office of cellarer until his death.
Bernard's lament at his loss, now sermon 26 of the Sermones in
Cantica, is one of the most moving tributes to be found in medieval Latin
literature.
Feast: June 13 (formerly Jan.
30).
Bibliography: Acta
Sanctorum June 3:192–195. Bernard of Clairvaux, "Sermo
XXVI," Sermones in Cantica, Patrologia Latina 183:903–912. J. B.
Jobin, Saint
Bernard et sa famille (Paris 1891). R. Lechat,
"Les Fragmenta de vita et miraculis s.
Bernardi, " Analecta Bollandiana 50 (1932) 83–122.
[C. H. Talbot]
New Catholic Encyclopedia
Beato Gerardo di
Chiaravalle Monaco
Festa: 13 giugno
† Clairvaux, Francia, 13
giugno 1138
Il beato Gerardo fu il
fratello prediletto del celebre San Bernardo di Clairvaux. Più anziano di lui,
non fu però nel novero di coloro, giovani parenti ed amici, che nel 1112
entrarono a Citeaux con il grande riformatore. Di indole più estroversa,
Gerardo preferì la carriera militare, ma quando si ritrovò ferito gravemente
nell’assedio di Grancy e prigioniero per un lungo periodo poté allora
riflettere su quale fosse realmente la sua vocazione. Una volta rilasciato
decise allora di entrare a Citeaux per farsi monaco sotto la guida del fratello
Bernardo. I due si trasferirono poi insieme a Clairvaux, in Borgogna, e qui
Gerardo fu nominato cellerario e diede prova di grande efficienza nel governo
degli affari domestici del convento. Si narra che fosse particolarmente abile
nei lavori manuali, tanto che muratori, fabbri, ciabattini, tessitori e
manovali si rivolgevano a lui per ricevere consigli ed istruzioni. Gerardo si
rivelò comunque anche esperto di lettere ed ebbe acutezza e discernimento nelle
cose spirituali. Nel 1137 cadde nei pressi di Viterbo, pellegrino verso Roma, e
parve essere quasi in punto di morte. Si riprese però a sufficienza per fare
ritorno a Clairvaux, dove morì l’anno seguente. Il Martyrologium Romanum lo
commemora al 13 giugno.
Martirologio
Romano: Nel monastero di Chiaravalle in Burgundia, nell’odierna Francia,
beato Gerardo, monaco, che, fratello di san Bernardo, sebbene analfabeta, fu
dotato di grande acutezza di ingegno e capacità di discernimento spirituale.
Secondogenito di Tescelino e Aletta, Gerardo vide la luce un po’ prima del 1090, anno di nascita del terzo figlio nato da quel matrimonio, Bernardo. Il profilo storico di Gerardo si ricava quasi per intero dal XXVI dei Sermones super Cantica Canticorum, da Bernardo dedicato quasi completamente a una rievocazione, a tratti fine e commossa, del fratello defunto.
Per lunghi anni cellerario di Chiaravalle, Gerardo, vicino a morire, dichiarò di avere accettato quell’ufficio, rinunciando alle sue inclinazioni contemplative, solo per ubbidienza e per amore al fratello abate, del quale aveva protetto, con intelligente e fedele custodia, la quiete nella preghiera, nello studio e nel governo della comunità. Gerardo aveva attitudine ad ogni sorta di opere manuali, ma altresì possedeva, per quanto illetterato, raro discernimento e penetrazione nelle cose spirituali. Bernardo, che lo presenta come suo fido consigliere in ogni campo, riconosce in lui perfetta armonia tra le attitudini pratiche e le virtù claustrali e contemplative.
Il cellerario si era gravemente ammalato, a Viterbo, l’anno precedente la morte: la breve Vita di Gerardo dice che ciò accadde durante il terzo viaggio di Bernardo in Italia: siamo dunque nel 1137, molto probabilmente nel marzo-aprile, periodo nel quale la curia papale fece sosta nella cittadina laziale. Al soggiorno italiano del 1137-38, che coincise con la definitiva rovina di Anacleto II, induce, del resto, a pensare anche il tono di gioia e di vittoria, con cui Bernardo, nel citato Sermo XXVI, parla dell’esito del suo viaggio, nel corso del quale colloca l’infermità contratta dal fratello a Viterbo. Rientrato a Chiaravalle, Gerardo si ammala di nuovo e muore con esemplare serenità, assistito da Bernardo.
Accettato il 1137 per la malattia sofferta nell’anno precedente la morte, il 13 giugno o il 13 ottobre, indicati dalla tradizione come giorni del trapasso di Gerardo, cadono necessariamente nel 1138. I resti mortali di Gerardo e dei congiunti furono più tardi raccolti in una sola sepoltura, a Chiaravalle.
L’unica notizia di qualche importanza è fornita dalla Vita prima di san Bernardo: di tutti i fratelli, Gerardo, dedito alle armi, sarebbe stato il più renitente a seguire Bernardo nel chiostro. Catturato in combattimento fu trattenuto in prigionia, ma un miracolo intervenne a liberarlo, permettendogli di raggiungere i congiunti nella solitudine. Per il culto, data tradizionale della festa nell’Ordine era il 13 giugno, indicato dai martirologi cistercensi come il giorno della morte. Il culto era già stato confermato, nel 1702, da Clemente XI.
Rispettivamente nel 1869 e nel 1871, furono approvati, per l’Ordine Cistercense, l’Ufficio e la Messa, e la festa venne fissata al 30 gennaio.
Autore: Pietro Zerbi