Venantius
Fortunatus. Portrait miniature, Vie de Sainte Radegunde par Venance Fortunat,
circa1100
Венанций
Фортунат. Миниатюра-портрет из Vie de Sainte Radegonde par Venance
Fortunat. ок. 1100
Saint Venance Fortunat
Poète et évêque de
Poitiers (+ v. 605)
Troubadour de la région de Ravenne, en Italie, rimant sur tout, rimant sur rien, mais toujours attablé aux meilleures tables. Guéri d'une maladie des yeux après des prières à saint Martin, il voulut partir en pèlerinage au tombeau du saint évêque, choisissant des détours par Metz et l'Austrasie. Mais ses chansons n'obtinrent qu'un demi-succès dans le pays de Brunehaut. De Tours, il se rend à Poitiers. Et c'est là qu'il se convertit et, ordonné prêtre, devient aumônier du monastère de sainte Radegonde. Il continua de rimer pour la vie des saints. Ses hymnes, qui sont parmi les merveilles de la littérature religieuse latine: le "Pange lingua" et le "Vexilla Regis", sont encore dans la liturgie romaine. Sa poésie y exprime toute sa vie spirituelle et sa méditation intérieure. Choisi comme évêque de Poitiers, il meurt quelques années plus tard.
Saint Venance Fortunat, homme de lettres originaire d’Italie, vingt-cinquième évêque de Poitiers, auteur de plusieurs vies de saints et d’hymnes à la Croix, mort à Poitiers au tout début du VIIe siècle... (liste des Saints et Bienheureux du Diocèse de Luçon)
À Poitiers, vers 605, saint Venance Fortunat, évêque, qui mit par écrit les
actions de nombreux saints et célébra la sainte Croix par des hymnes de grande
qualité.
Martyrologe romain
SOURCE : http://nominis.cef.fr/contenus/saint/2012/Saint-Venance-Fortunat.html
Saint Venance
Fortunat, Vexilla Regis, l'hymne de la Passion
Peu de temps avant de
devenir évêque de Poitiers vers l'an 600, saint Venance Fortunat aida sainte
Radegonde dans la fondation d'un monastère qui reçut une relique de la sainte
Croix. C'est probablement à cette occasion qu'il composa Vexilla Regis, l'hymne
de la Passion :
Voici que les étendards
de notre Roi s’avancent ;
Sur nous la croix
resplendit dans son mystère,
Où, dans sa chair, le
Créateur du monde
Fut pendu comme un
brigand au gibet des esclaves.
Les mains percées de
clous, les pieds et les entrailles,
C’est là qu’il vient
s’immoler pour tous les hommes ;
Blessé aussi par le
pointe d’une lance,
Il répand l’eau et le
sang pour laver nos offenses.
Alors les chants de David
pour lui se révélèrent ;
Alors les psaumes
vraiment s’accomplirent,
Quand le prophète
annonçait à tous les peuples : '
Il a régné par le bois,
le Sauveur notre Maître.'
Bel arbre resplendissant,
éclatant de lumière,
Tu es paré de la pourpre
royale ;
Tu fus élu comme l’arbre
le plus digne
De porter ce corps très
saint, de toucher à ses membres.
Heureuse croix où pèse la
rançon du monde,
Par qui l’enfer a tremblé
en son empire ;
Heureuse es-tu de porter
ce fruit de vie,
Et les peuples rassemblés
applaudissent ton triomphe.
Salut, Sainte Croix,
salut, notre unique espérance !
Salut, autel qui portas
l’Agneau sans tache.
De par la grâce de sa
Passion très sainte
La vie a enduré la mort
et la mort rendu la Vie. –
SOURCE : http://www.mariedenazareth.com/qui-est-marie/st-venance-fortunat-vexilla-regis-lhymne-de-la-passion
Перенесение
частицы Креста Господня из Константинополя в Пуатье. Фреска Добрыниных Я. и Г.
в православном монастыре прп. Антония Великого (Дром, Франция).
Translation de la relique de la Sainte Croix à Poitiers, avec Sainte Radegonde reine, Saint Euphrone évêque de Tours et Saint Venance Fortunat. Fresque par Y. et G. Dobrynine au monastère orthodoxe Saint Antoine le Grand (Drôme, France).
S. Fortunat (Venance)
Ce lettré dévot quitte sa
patrie, l’Italie, et sa ville, Ravenne, encore capitale de l’empire d’Occident,
pour aller en Gaule se recueillir sur les tombeaux des Saints qu’il admire.
Il passe par Metz où le
roi Sigebert le reçoit, à Tours où repose le corps de saint Martin et
arrive à Poitiers pour prier sur la tombe de saint Hilaire. La reine
sainte Radegonde séduite par sa piété, sa science et sa doctrine, en fait
son secrétaire, tandis qu’elle vit depuis dix ans dans le monastère qu’elle a
fondé et nommé de la Sainte-Croix (avec des reliques de la vraie
Croix rapportées de Constantinople).
Il devient ensuite prêtre
puis évêque de Poitiers.
Quand on compare son
œuvre à celle de saint Grégoire de Tours, son contemporain, on reste étonné par
la poésie de ses hymnes : le Pange Lingua ou encore le Vexilla
Regis.
Il meurt en l’an 600,
saint Grégoire le Grand étant Pape et Thierry II roi de
France.
FORTUNAT saint VENANCE (530
env.-env. 600)
Né près de Trévise, en
Italie du Nord, Venantius Honorius Clementianus Fortunatus étudia à Aquilée et
à Ravenne ; il acquit une bonne connaissance de la littérature latine.
Vers 565, guéri miraculeusement par l'intercession de saint Martin de Tours, il
résolut d'accomplir auprès du tombeau de celui-ci un pèlerinage de
reconnaissance, mais en prenant des chemins détournés. Il se trouva à Metz pour
le mariage du roi d'Austrasie Sigebert et de Brunehaut et resta quelque temps à
Paris auprès de l'évêque Germain, avant d'être accueilli à Tours par l'évêque
Euphrone ; il parcourut ensuite le midi de la Gaule et finalement se fixa
à Poitiers auprès de l'abbesse Radegonde, veuve du roi Clotaire, qui venait de
fonder le monastère de Sainte-Croix. Il en devint l'intendant, puis le
chapelain, quand il eut reçu le sacerdoce. Élu évêque de Poitiers vers 597, il
semble avoir terminé sa vie à la cour d'Austrasie.
Venance Fortunat est
surtout célèbre comme écrivain. Il fut un des derniers représentants de la
latinité. Il a abordé tous les genres, mais sans atteindre la perfection. Il
rédigea les Vies de plusieurs saints, dont certains avaient été ses
amis, mais préférait les éloges oratoires aux récits de faits concrets.
Versifiant aisément, il se contentait de pièces de circonstance, badinant à
propos de réunions amicales ou louant sans discrétion les puissants du jour.
Pourtant, il a eu
quelquefois un véritable souffle poétique, spécialement dans les hymnes qu'il
composa en l'honneur de la relique de la croix, donnée en 569 à Radegonde,
le Vexilla Regis et le Pange lingua gloriosi praelium certaminis (hymne
sur le modèle duquel fut composée une version eucharistique, attribuée à saint
Thomas d'Aquin).
Des esprits chagrins ont
voulu voir en Venance Fortunat un joyeux gourmand et un buveur : c'est
prendre au tragique d'innocents passe-temps littéraires. La tradition de
Poitiers l'a, depuis toujours, considéré comme un saint. Sa fête a été fixée au
14 décembre.
Jacques DUBOIS,
« FORTUNAT saint VENANCE (530 env.-env.
600) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté
le 4 janvier 2016. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/fortunat-saint-venance/
SOURCE : http://www.universalis.fr/encyclopedie/fortunat-saint-venance/
Gravure
du buste de saint Fortunat. Charles de Chergé, Les vies des saints du Poitou et
des personnages d'une éminente piété qui sont nés ou qui ont vécu dans cette
province, imprimerie A. Dupré, Poitiers, 1856
Saint Venance-Fortunat
Évêque de Poitiers (vers
530–600). Fête le 14 décembre.
Saint Venance-Fortunat
appartient à la lignée de ces écrivains gallo-romains, à la fois hommes
d’Église et humanistes, dont la plume, plus efficace qu’une épée, a contribué
pour beaucoup à sauver de la ruine la civilisation chrétienne et latine à
l’époque des invasions barbares.
Un poète chrétien.
Venance-Fortunat était né
en 530, à Douplable, non loin de Trévise, en Lombardie. Sa famille y possédait
d’importantes propriétés. De ses parents, nous savons seulement qu’ils lui
donnèrent au baptême les noms de Clementianus-Honorius. C’est lui-même qui y
ajouta plus tard les deux noms de Venance et de Fortunat sous lesquels il est
connu, en souvenir de deux Saints dont il avait résolu d’imiter les vertus.
Il nous a décrit dans ses
poésies le gracieux pays qui reçut son berceau, « ces riches plaines
arrosées par mille canaux, ces vallées toujours fraîches sous l’ombre parfumée
des arbres fruitiers qui la couvrent ». Les guerres et les invasions
barbares l’avaient dévasté au siècle précédent ; les Lombards païens
devaient bientôt l’envahir ; en attendant, l’Italie goûtait un moment de
repos sous le sceptre de l’empereur Justinien.
De bonne heure Fortunat
fut envoyé aux écoles d’Aquilée. Il portait sur son visage un air d’innocence
et de sérénité qui le firent bientôt aimer de ses compagnons d’études. D’une piété
remarquable, il avait été tout de suite séduit par l’exemple d’un jeune martyr
d’Aquilée, Fortunat ou Fortuné, diacre de saint Hermagoras, premier évêque de
cette ville, qui était mort avec lui pour la foi sous le règne de Dioclétien.
L’évêque d’Aquilée aurait
voulu attacher à son Église un jeune homme d’aussi belle espérance, mais
Fortunat ne se sentait pas encore appelé au service des autels. La poésie
l’attirait : Aquilée et ses grammairiens ne lui suffisaient plus ; il
partit pour Ravenne.
Malgré les troubles qui,
à cette époque, viennent de bouleverser le nord de l’Italie, Ravenne, dernier
refuge des empereurs vaincus, a encore conservé un reflet de l’antique gloire
littéraire de la ville des Césars.
Le nouveau venu se livre
avec passion à l’étude, et il se distingue bientôt au milieu de ses compagnons.
Il apprend tour à tour la rhétorique, la dialectique, la jurisprudence, et ses
succès sont plus nombreux sans doute que son humilité ne se plaira à nous le
dire. Mais il est avant tout poète, un poète servi par un talent réel et par
une facilité peu commune. Ces heureuses dispositions vont décider de son
avenir : pendant la première moitié de son existence, Fortunat mènera la
vie insouciante d’un troubadour avant la lettre, et quand les circonstances
auront fixé son humeur vagabonde, il ne déposera jamais la lyre.
Le miracle de la lampe de
saint Martin.
Son assiduité au travail
faillit réduire au sort d’Homère le poète naissant. Sa vue s’affaiblit à tel
point qu’il craignit un moment de s’en voir totalement privé. Dans cette
extrémité, il eut la pensée de s’adresser au patron de la France, saint Martin.
Dans la basilique des
Saints Jean et Paul, à Ravenne, nous raconte-t-il lui-même, existe une chapelle
consacrée au glorieux évêque de Tours. Une peinture à fresque reproduit ses
traits ; une lampe de cristal, remplie d’huile, brûle jour et nuit devant
l’image sainte. Je m’y rendis. La douleur que j’éprouvais alors est
indicible ; l’impression de la lumière produisit sur mes yeux malades celle
d’un feu ardent. J’y appliquai une goutte d’huile bénite, et à l’instant
l’inflammation disparut, la douleur cessa, et je contemplai la lumière
du jour.
Fortunat avait alors
environ 30 ans, et commençait à jouît d’une certaine célébrité parmi ses compatriotes,
à cause de sa science et surtout de son heureuse facilité dans les
improvisations poétiques. En reconnaissance de sa guérison, il conçut dès lors
une grande dévotion envers saint Martin et résolut d’aller prier à son tombeau.
Voyage de Fortunat en Gaule.
La basilique de Tours, où
reposaient les restes du grand thaumaturge des Gaules, était à cette époque un
des lieux de pèlerinage les plus célèbres dans toute l’Église.
Fortunat quitta sa patrie
vers 565. En poète attentif aux mille spectacles de la nature, il laissait à sa
fantaisie le soin de lui tracer l’itinéraire à suivre, allant tantôt à pied,
tantôt à cheval, selon la nécessité ou le bon plaisir. Le bruit de sa renommée
le précédait. Son voyage, à travers les Alpes et les provinces des bords du
Rhin, fut une suite de triomphes poétiques.
Les évêques, les comtes
et les chefs gaulois, francs ou étrangers, voulaient, à tout prix, entendre les
chants de ce barde chrétien. Ils l’invitaient dans leurs palais ou dans leurs
châteaux, et le poète payait cette généreuse hospitalité par des vers
improvisés sur ses hôtes, sur la beauté de leur pays, sur les forêts, les
églises, les Saints et les patrons.
Les Francs ont de tout
temps aimé les chants poétiques. Leurs anciens chefs se plaisaient à entendre
dans leurs festins des poètes populaires qui célébraient leurs exploits et ceux
de leurs aïeux. Fortunat leur apportait quelque chose de plus savant et de plus
rare : la vieille poésie classique des Romains, et ils en étaient d’autant
plus flattés. C’était, d’ailleurs, rendre service à une société naguère encore
à demi barbare, que de lui inspirer l’amour de la littérature latine, bien que
celle-ci fût alors en décadence.
A la cour d’Austrasie.
C’est à la cour
d’Austrasie que le poète fut reçu avec le plus d’honneur. Il y avait près de
cinq ans que Clotaire Ier, le dernier survivant des quatre fils de Clovis,
était mort à Compiègne (561).
Sainte Radegonde, épouse
malheureuse de ce roi trop cruel, avait quitté depuis longtemps la cour
dissolue d’Austrasie. Elle n’y vit donc point Fortunat, mais le poète chanta un
long épithalame en l’honneur de Sigebert, beau-fils de la sainte reine et
successeur de Clotaire 1er à Metz lorsque le jeune prince épousa Brunehaut
ou Brunhild, fille du roi des Wisigoths d’Espagne (566).
Bien qu’à demi barbare,
le jeune roi voulait retenir auprès de lui cet Italien d’un commerce si
attachant, d’un caractère si doux et d’un esprit si plein de grâces. Fortunat
accepta cette invitation, mais soit lassitude, soit crainte des séductions de la
cour, il demanda, au bout de quelque temps, la permission de
continuer son pèlerinage jusqu’au tombeau de saint Martin.
Sigebert voulut du moins,
pour lui témoigner son affection, le faire accompagner par un des officiers de
sa maison, chargé de pourvoir en route à tous les besoins du voyageur. Il lui
confia en même temps une mission délicate, qui prouve à quel point Fortunat
s’était attiré l’estime à la cour.
Le fils de Clotaire avait
toujours conservé pour sa belle-mère, sainte Radegonde, les sentiments les plus
affectueux. II avait souffert de voir les mauvais traitements que lui
infligeait son père, et c’est pourquoi, monté depuis quelques années seulement
sur le trône, il fit offrir ses services à la reine, exilée volontaire à
Poitiers. La lettre qu’il lui écrivit respire la tendresse d’un fils et la
grandeur d’un roi. Fortunat fut choisi pour la porter.
Cette lettre lui servit
d’introduction auprès de celle qui allait devenir pour le reste de sa vie
« son amie, sa sœur et sa mère », ainsi qu’il l’appelle lui-même dans
ses vers.
Au tombeau de saint
Martin.
Au bout de deux ou trois
ans de telles pérégrinations Fortunat arrivait enfin à Tours. Auprès du tombeau
de saint Martin il ressentit une telle ferveur et de si grandes consolations
spirituelles qu’il résolut, dès lors, de se fixer dans les environs pour y
pouvoir revenir souvent.
L’évêque de Tours, saint
Euphrone, l’avait reçu avec une tendresse paternelle, et il s’était noué entre
eux des liens d’affection qui devaient durer jusqu’à leur mort.
L’Italie, d’ailleurs,
venait d’être envahie par les Lombards. Les derniers représentants de l’empire
avaient dû la quitter et se réfugier sur les galères grecques pour retourner à
Byzance. L’on conçoit que Fortunat ne voulût point regagner la péninsule.
Et puis n’avait-il pas
lu, avec une émotion qui lui arrachait des larmes, l’histoire de ce jeune
Venance, pèlerin de saint Martin, au siècle précédent, et qui, venu à Tours
afin d’implorer les faveurs du Saint sur son mariage, avait renoncé au monde
pour se fixer en ce lieu béni ? Dans l’élan de son amour, il résolut de
l’imiter, et s’appela dès lors Venance en signe d’union avec lui.
Une rencontre voulue
de Dieu.
Cependant, avant de se
retirer dans la solitude, Fortunat voulut s’acquitter du message que lui avait confié
Sigebert.
Le monastère de
Sainte-Croix, que sainte Radegonde avait établi à Poitiers, depuis déjà dix
ans, attirait, à cette époque, l’attention universelle. Les jeunes filles des
seigneurs accouraient nombreuses autour de cette reine de France, dont la vertu
et le savoir, le charme de l’esprit et la délicatesse du cœur avaient déjà
brillé dans l’exil et sur le trône. Sous sa direction, le monastère devint
bientôt un cénacle de vertus et une école de sainteté pour l’Occident tout
entier. On y suivait la Règle de saint Césaire qui n’est autre que la règle de
saint Augustin, complétée un siècle plus tard par l’évêque d’Arles.
Fortunat visita la
princesse dans son cloître ; il l’entendit et il fut frappé des grâces de
son esprit et des qualités de son cœur. Radegonde, de son côté, découvrit dans
le poète cette alliance rare d’une piété éclairée et d’un commerce agréable qui
lui plaisaient si fort. Une plus douce sympathie unit dès lors ces deux âmes,
que le ciel destinait à ne plus être séparées que par la mort.
Le voyageur, une fois sa
mission remplie, songea à retourner à Tours pour s’y fixer comme il l’avait
promis. Mais Radegonde, obligée par sa position et l’organisation de son
monastère de se trouver sans cesse en rapport avec la cour, les évêques et les
grands du royaume, cherchait depuis longtemps un homme qui pût la représenter
dans cette administration difficile. Elle crut avoir trouvé en Venance-Fortunat
l’ensemble des qualités que nécessitait une pareille mission. Elle lui demanda
de rester.
Saint Venance-Fortunat
guérit les yeux malades par une application d’huile de la lampe qui brûle
devant l’autel de saint Martin.
De son côté, l’évêque de
Poitiers, Pascence, avait remarqué le noble étranger. Il souhaitait vivement
d’attacher à son Église un homme aussi remarquable par ses vertus et ses
talents. II joignit donc ses instances à celles de la pieuse reine, et Venance-Fortunat,
captivé et vaincu, se décida à demeurer à Poitiers.
En Italie, Fortunat avait
surtout étudié les lettres et la jurisprudence ; il se mit dès lors avec
un zèle actif à la méditation de la Sainte Écriture et des Pères et à l’étude
de la théologie. Admis dans l’Ordre sacré de la cléricature, il ne tarda pas à
gravir tous les degrés de la hiérarchie de l’Église. Et lorsqu’il eut été
ordonné prêtre, il fut à la fois l’intendant et l’aumônier de Sainte-Croix.
Cette double charge devait faire briller davantage encore les vertus que la
veuve de Clotaire Ier avait découvertes en lui.
Deux Saintes se
trouvaient à la tête du monastère : sainte Radegonde, qui en était l’âme,
et la jeune Abbesse Agnès, que Radegonde avait placée à la tête de ses Sœurs.
Venance-Fortunat travailla avec elles à diriger dans les voies pénibles de la
sanctification ces âmes altérées de sacrifice, qui avaient dit adieu à la
gloire, à la fortune, à la famille, pour venir apprendre, dans un cloître, à
renoncer chaque jour à soi-même et à grandir dans l’amour de Jésus-Christ.
L’œuvre littéraire de
saint Venance-Fortunat.
Ce travail de direction
et les soins des affaires temporelles prenaient à Venance-Fortunat une grande
partie de son temps ; néanmoins, il en trouvait encore pour composer des
ouvrages en vers et en prose. Il nous a laissé les Vies de saint Hilaire, de
saint Germain de Paris, de saint Albin d’Angers, de saint Paterne d’Avranches,
de saint Marcel de Paris, de sainte Radegonde, écrites en prose. Sa Vie de
saint Martin, en 2243 vers hexamètres, fut composée en deux mois, à la demande
de saint Grégoire de Tours. Son principal recueil de poésies, Carmina ou Miscellanea, divisé
en onze livres, comprend, à côté de nombreuses petites pièces de circonstance,
des morceaux ou plus étendus ou de plus liante inspiration. Signalons encore un
nombre assez considérable d’inscriptions métriques, surtout d’épitaphes, qui
portent son nom.
Venance-Fortunat
entretenait, d’ailleurs, un vaste commerce épistolaire sur des sujets de
religion et de piété avec toutes les célébrités de son époque : saint
Grégoire de Tours, saint Germain de Paris, saint Avit de Clermont. Les réponses
de ses correspondants sont pleines d’éloges pour « Le vénérable prêtre de
l’Église de Poitiers », comme ils l’appellent. C’est que Venance-Fortunat
ne mettait pas seulement dans ses écrits l’éclat de sa science, il savait y
joindre l’onction du cœur et le parfum de la piété.
Ses œuvres renferment un
grand nombre de pièces et de billets adressés à sainte Radegonde, qu’il appelle
sa mère, à sainte Agnès, qu’il appelle sa soeur. Tantôt il les remercie des
fleurs qu’elles lui envoient, des fruits qu’elles lui font parvenir à
l’occasion d’une fête ; tantôt il leur annonce son départ ou leur fait
savoir son arrivée, mais toujours, dans ses improvisations, une pensée pieuse
se joint aux paroles aimables et distinguées. S’il leur parle des fleurs, il
leur recommande de cultiver surtout les fleurs qui ne se fanent point au ciel.
S’il s’agit de fruits, il leur rappelle que Dieu attend aussi les fruits de
leurs bonnes œuvres.
Le prêtre de Poitiers se
fit ainsi un nom dans cette littérature latine qui allait s’éteindre, et un nom
qui n’est pas sans éclat, bien que l’on trouve dans son style la recherche et
l’enflure des périodes de décadence et que trop souvent, tout au moins dans ses
vers, le sentiment et la pensée manquent de profondeur. Cependant il ne fallait
pas être sans mérite pour écrire le Vexilla regis, cette hymne pleine
de grâce et de piété, que l’Église chante aux fêtes de la Passion et de la
Sainte Croix. Voici à quelle occasion elle fut composée.
Une relique de la
vraie Croix.
Sainte Radegonde, dans sa
piété pour le divin Rédempteur, souhaitait vivement posséder un fragment du
bois vénérable de la vraie Croix. Mais c’était une ambition des plus difficiles
à réaliser à cette époque. La vraie Croix, jadis découverte par sainte Hélène,
sous un amas de décombres au Calvaire, était conservée avec un soin jaloux dans
une église de Jérusalem. C’était la relique la plus vénérée de la ville. Sainte
Hélène s’était contentée d’en couper un fragment qui fut divisé en deux parts,
l’une pour la ville de Rome (qui la conserve encore dans la basilique de
Sainte-Croix-de-Jérusalem), l’autre pour la nouvelle capitale de l’empire,
Constantinople.
Rome n’avait pas coutume
alors de diviser les reliques pour en distribuer des morceaux ; Radegonde
résolut de s’adresser à Constantinople par voie diplomatique. Venance-Fortunat
fut envoyé à la cour d’Austrasie, pour intéresser à cette affaire Sigebert et
Brunehaut. Le messager réussit pleinement, et les ambassadeurs de Radegonde,
munis des lettres du roi d’Austrasie, partirent pour Constantinople.
Justin II et
l’impératrice Sophie y régnaient alors. Ils avaient intérêt à se ménager
l’amitié des Francs, dont l’appui pouvait leur être précieux contre les
Lombards, envahisseurs de leurs provinces italiennes. Ils remirent aux envoyés
de Radegonde de riches présents, des reliques de plusieurs Saints honorés en
Orient, auxquelles se joignaient un évangéliaire couvert d’or et de pierreries
et, don infiniment plus précieux, un morceau de la vraie Croix. Ceci se passait
en l’année 569.
Quand la nouvelle de la
prochaine arrivée de ce trésor se fut répandue dans les Gaules, ce fut un
branle-bas général au sein des populations. Radegonde mit tout en œuvre pour
rehausser la solennité. Sigebert et Brunehaut envoyèrent des ordres spéciaux.
Un immense cortège de nobles, de clercs, de religieux portant des cierges
allumés et des vases remplis de parfums allèrent au-devant de la sainte
relique, cqui fut introduite solennellement dans la ville de Poitiers. Pendant
le trajet, on chantait un poème, demeuré célèbre, de Venance-Fortunat, Vexilla
Regis prodeunt.
Sur le passage du bois
sacré, des aveugles, des sourds, des boiteux furent guéris ; leurs
acclamations reconnaissantes se mêlaient aux chants liturgiques. Les larmes
coulaient des yeux des assistants. En l’absence de l’évêque de Poitiers,
Marovéus, ce fut Euphrone, évêque de Tours, qui déposa l’insigne relique dans
l’église du monastère de sainte Radegonde. On l’appela dès lors le monastère de
Sainte-Croix. Relevé de ses ruines, après la Révolution, il subsiste encore et
la dignité abbatiale y a été rétablie en 1932.
Séparations et douleurs.
Venance-Fortunat passa de
longues années, douces et paisibles, près de ce monastère, dont il assurait le
bien spirituel et temporel. Puis vinrent les épreuves et les tristesses
inhérentes aux choses d’ici-bas : il vit mourir d’abord, en 583,
l’angélique sainte Disciole, nièce de l’évêque d’Albi, saint Salve ou Salvy,
émule de sainte Radegonde ; puis ce fut, le 13 août 587, la pieuse reine,
qui avait été vraiment une mère pour lui, et, neuf mois plus tard, le 13 mai
588, l’admirable sainte Agnès, l’héritière de leurs charges.
Il vit alors avec douleur
le trouble et le scandale introduits dans le cloître, par l’ambition de deux
princesses, Chrodielde et Basine, qui firent appel aux soldats de leurs pères
pour se faire installer dans la chaire abbatiale, comme si le monastère eût été
un château royal, où l’on gouverne par droit de naissance. Heureusement, le
calme reparut bientôt ; les deux religieuses, jugées par les évêques,
furent condamnées à une sévère pénitence. Basine s’y soumit et Chrodielde
préféra quitter le monastère.
Venance-Fortunat eut alors
pendant quelques années la joie d’avoir sous les yeux des âmes saintes, éprises
d’amour de Dieu, qui fuyaient les plaisirs du monde et venaient abriter leur
innocence à l’ombre de Sainte-Croix. Il continua à remplir auprès d’elles les
fonctions obscures mais fécondes qu’il avait exercées auprès de sainte
Radegonde, de sainte Agnès et de leurs Sœurs.
Saint Venance-Fortunat,
évêque de Poitiers.
Trois évêques s’étaient
succédé sur le siège de Poitiers depuis l’arrivée du poète italien dans le
Poitou. Au vénérable Pascence, qui l’avait ordonné prêtre, et décédé en 590,
avait succédé Marovée qui fut à son tour remplacé par Platon. Tous les trois
revivent dans les écrits de Venance-Fortunat.
Depuis environ vingt-cinq
ans le collaborateur de sainte Radegonde vivait calme et ignoré, du moins le
croyait-il, quand Platon mourut. D’une voix unanime, il fut acclamé évêque.
Hélas ! il ne devait point porter longtemps cette couronne épiscopale.
Sa houlette pastorale
pouvait paraître pesante entre les mains d’un vieillard septuagénaire ;
mais Venance-Fortunat sut retrouver pour quelque temps toute la force et
l’ardeur de ses jeunes années.
Il composa alors pour son
peuple ses homélies sur le Pater et le Credo, et sa belle
âme, qui avait tant de fois exprimé, dans des pièces légères, de gracieuses
idées, sut aussi traduire en chaire, dans un noble langage, les grandes vérités
de la foi et de la morale chrétienne. Sa dernière pensée fut un salut à cette
Croix qu’il avait si bien chantée. Il expira en l’an 600, probablement le i4
décembre, jour où, depuis lors, on célèbre sa fête dans l’Église de Poitiers.
Sources : La Bonne
Presse 2eme série
SOURCE : https://laportelatine.org/spiritualite/vies-de-saints/saint-venance-fortunat
Calligramme de
Venance Fortunat
Cross
poem "De Signaculo Sanctae Crucis" of 6th century roman author Venantius Fortunatus from the Codex
196, page 40, of the monastery library at Sankt Gallen, Switzerland. 2-dimensional
facsimile from a 9th century source. Exhibition folder "Geheimnisse auf
Pergament" (Secrets on Parchment), from Dec. 2nd 2007, found at: http://www.mediality.ch/download/Einladung_SG.pdf
VIE DE VENANTIUS
FORTUNATUS,
TRADUITE DU LATIN DE M.
A. LUCCHI PAR M. EUGÈNE RITTIER.
N. B. Cette Vie dont la
longueur nécessaire ne diminue en rien l'intérêt, précède l'édition de Fortunat
en 2 vol. in-4°, que Lucchi publia à Rome en 1780-81, et a pour auteur ce
savant bénédictin lui-même. Elle est écrite en latin ; mais la raison pour
laquelle on n'en donne pas le texte original se comprend assez, sans qu'il soit
utile de l'expliquer. La méthode en est toute simple et n'en vaut que mieux
pour cela. L'auteur suit pas à pas l'ordre chronologique, discutant avec une
lucidité parfaite toutes les circonstances de cette vie qui ont donné matière à
controverses, tantôt signalant les fréquentes erreurs historiques du P. Brower,
le premier éditeur et commentateur de Fortunat, tantôt réduisant à leur juste
valeur les conjectures aventureuses de Liruti, auteur d'une monographie de ce
poète (Notizie delle vite... dei letterati del Friuli, l. I), enfin
montrant partout et toujours une sagacité et une prudence singulières. Cette
manière d'entendre et d'exercer la critique suffirait pour recommander l'œuvre
de Lucchi et en assurer le crédit ; mais il faut y ajouter une connaissance
très étendue de l'histoire, principalement de l'ecclésiastique. On en verra
dans cette vie les nombreux et irrécusables témoignages, ainsi que dans les
notes et commentaires dont il a enrichi son édition, et dont nous avons usé
largement.
1. Venantius
Honorius Clementianus Fortunatus, évêque de Poitiers, était Italien d'origine
et de nation. En outre de ces quatre noms, sous lesquels il est ordinairement
connu, il semble s'en attribuer lui-même un cinquième, comme l'a remarqué le
très savant Jean Joseph Liruti, dans son ouvrage intitulé : Notizie delle
Vite ed opere scritte dei Letterati del Friuli, vol. I, ch. 12.
En effet, écrivant
l'épitaphe de Léonce Ier, évêque de Bordeaux (livre IV) Fortunat s'adresse à
lui en ces termes à la fin du morceau : « Reçois, ô Léonce, ces humbles vers
que l'offre ton affectionné Théodose ; tu en méritais de plus beaux. »
Mais peut-être faut-il
admettre que Fortunat a pris dans cette pièce le personnage et le nom d'un
autre, d'autant qu'il n'y a aucune autre preuve; qu'il ait eu ce nom de
Théodose, en plus de ceux sous lesquels on le connaît. Il lui est d'ailleurs
arrivé souvent de prendre dans ses poésies un personnage d'emprunt, comme le
prouvent plusieurs pièces. Pour ne pas aller chercher, plus loin, celle qui
suit l'épitaphe que nous venons de citer, et qui a pour sujet la mort de Léonce
II, évêque de Bordeaux, se termine à peu près de la même façon. Le poète,
prenant le personnage et le nom de Placidine, qui avait été réponse de Léonce,
s'exprime ainsi :
« Placidine, ton épouse
chère encore à ta cendre, te rend ce devoir funèbre, et son amour sans borne y
trouve une consolation. »
2. P. Christophe Brower,
au chapitre 1er de la Vie de Fortunat, pense qu'il prit le nom
de Venantius, de saint Venantius de Bourges, qui eut autrefois en Gaule une
très grande réputation de sainteté, et le nom de Fortunatus, de saint Fortunat,
martyr de l'Église d'Aquilée, pour lequel il eut toujours une vénération et une
dévotion particulière. Mais il est inutile de s'arrêter plus longtemps à ces
détails, au sujet desquels Brower se livre à des recherches minutieuses.
3. Quoi qu'il
en soit, un si grand nombre de noms a fait conjecturer à quelques-uns que
Fortunat était de vieille race et de sang romain. Les anciens Romains, en
effet, avaient l'habitude de porter plusieurs noms, tant pour distinguer la
famille, que pour rappeler quelque qualité et quelque manière d'être de la
personne. Appien d'Alexandrie, dans la préface de son histoire des Guerres
des Romains, dit à propos de cet usage : « Chaque Romain avait
autrefois un seul nom, comme les autres hommes ; puis ils en ont eu deux, et
bientôt quelques-uns même commencèrent à en avoir trois, afin de se faire mieux
reconnaître à certain trait caractéristique du corps, ou à quelque qualité de
l’âme. C'est ainsi que les Grecs aussi ajoutaient à leurs noms divers surnoms.
»
4. Mais s'il
est vrai qu'au temps de la République romaine, parmi tous les noms que portait
chaque citoyen, le premier, comme le remarque Brower, s'appelait le prénom, le
second étant le nom propre de la gens ou de la famille, et le
troisième un surnom commun, auquel venait parfois s'en ajouter un quatrième,
qui était un surnom personnel, la confusion se mit plus tard dans tous ces noms
: le plus souvent le dernier de tous devint le véritable prénom, et servit à distinguer
celui à qui il appartenait des autres membres de la même maison et de la même
famille. Lisez à ce sujet la dissertation de Sirmond, entête des œuvres de
Sidoine Apollinaire; il y parle longuement de l'usage en vigueur aux époques
postérieures; quant a la pluralité des noms. C'est par suite de cet usage que
notre auteur, bien qu'il eût plusieurs noms, a été généralement connu, de son
temps et dans l'âge suivant, sous celui de Fortunat.
5. Il avait une sœur,
nommée Titiana, dont il parle en ces termes, dans la pièce 6 du livre XI,
adressée à l'abbesse Agnès (vers 7 et 8) : « Je ne vous ai jamais regardée
d'un autre œil et avec d'autres sentiments que si vous eussiez été ma sœur
Titiana. »
Ce passage a fait conjecturer
à Liruti que le père de Fortunat s'appelait Titius ou Titianus, puisque c'était
autrefois l'usage chez les Romains de donner aux filles un nom tiré de celui du
père ; il ajoute que Titius est le nom propre de la gens ou de la
famille dont était issu Fortunat. Mais, si ce nom est celui de la famille, je
m'étonne qu'on l'ait donné a la sœur de Fortunat, plutôt que de le donner à
Fortunat lui-même, ou de le donner du moins au frère et à la sœur. Je me range
donc à l'avis de Sirmond, qui, dans le passage cité plus haut, expose ainsi, en
s'appuyant sur le témoignage des vieux textes, l'usage suivi aux derniers
siècles de Rome dans la dénomination des personnes : « Le nom propre de chacun
et les noms qui accompagnaient le nom propre, surnoms ou prénoms (et tous ces
noms divers variaient à peu près avec chaque personne), étaient empruntés le
plus souvent aux ascendants ou aux autres parents, pères, oncles paternels,
aïeuls, bisaïeuls, et autres membres de la famille. En effet, il n'y avait plus
alors de noms fixes et immuables, communs à toute la gens ou à toute
la famille, portés par les femmes elles-mêmes, et transmis de père en fils,
comme à l'époque où tous les membres de la gens Cornelia ou de
la gens Julias'appelaient Cornelii ou Julii, où de
même tous ceux de la maison ou de la famille des Scipions ou des Cicérons
portaient le nom de Scipion ou de Cicéron. A la chute de la République, ces
vieux usages commencèrent à s'effacer peu à peu et à se perdre ; et bien qu'au
début il en soit resté quelques traces dans les noms des gentes, que
certaines familles conservaient avec soin, bientôt ce dernier vestige du passé
disparut à son tour, de telle façon qu'il n'y eut plus de nom fixe ni pour
la gens ni pour la famille, et que bien souvent les fils, les pères
et les frères portèrent des noms tous différents ou presque tous différents. »
6. Pour ce qui est de la
patrie de Fortunat, il est né sur le territoire de Trévise, dans, un lieu
appelé Duplavilis,ou Duplabilis, ou Duplavenis. On le
sait de façon certaine par les déclarations formelles de Fortunat lui-même ou
d'autres écrivains. En ce qui le concerne, au livre IV de la Vie de saint
Martin (vers 665 et suiv.), s'adressant, comme l'ont fait souvent d'autres
poètes, à son livre qu'il envoyait de Gaule en Italie, il dit expressément
qu'il est né àDuplavilis :
« Si tu te glisses
jusqu'aux lieux où s'élève ma chère Trévise, mets-toi, je t'en conjure, à la
recherche de mon illustre ami Félix. Puis traversant Cénéta et Duplavilis où
j'ai tant d'amis, où est ma terre natale, la demeure de mes parents, le berceau
de ma race, où habitent ma mère, ma sœur, mes neveux, salue pour moi en
passant, je t'en prie, ceux que j'aime d'une affection si fidèle. »
Paul Diacre, de son côté,
au livre II, ch. 13 de l'Histoire des lombards, n'est pas moins précis : «
Fortunat, dit-il, est né à Duplavilis, à peu de distance du château de
Cénéta et de la ville de Trévise. »
7. Fortunat est donc né
sur le territoire de Trévise, à Duplavilis, que ce fut un bourg, une
petite ville, une contrée s'étendant sur les bords de la Piave (Plavis), qui
probablement même lui a donné son nom. Il y a aujourd'hui dans cette région un
bourg ou une petite ville, qui s'appelle dans la langue du pays Valdebiadena. Cette
localité, habitée par une population très estimable, réclame Fortunat comme un
de ses citoyens et de ses enfants.
8. Cluvier, au chap. 18
du tome Ier de l’Italie antique, place Duplavilis à
l'endroit « où, dit-il, on voit aujourd'hui sur une hauteur, près de la
rive gauche du fleuve, une petite ville appelée dans la langue du pays ».
Salvadore. » Mais le très savant et très éminent comte Rambauld degli
Azzoni, chanoine de l'église de Trévise, duquel j'ai fait ailleurs l'éloge dans
une dissertation où il montre que Fortunat était citoyen de Trévise, et qu'il a
mise a ma disposition avec son obligeance habituelle, prouve d'une façon
péremptoire que Duplavilis n'a pu être la ville dont parle Clavier.
Fortunat, en effet, dans le passage où il trace à son livre la route qu'il
devra suivre en allant de Gaule en Italie, lui dit qu'au sortir d'Aquilée il
ira à Concordia, de Concordia à Trévise, puis à Cénéta, puis à Duplavilis,
pour gagner Padoue; ce qui prouve que Duplavilis, la patrie de Fortunat,
était située non pas entre Trévise et Cénéta, mais au delà de Cénéta, dans la
direction de Padoue. Ce n'est pas la position de la ville de S. Salvadore;elle
est entre Trévise et Cénéta, à égale distance de l'une et de l'autre.
D'ailleurs, cette ville n'existait pas au sixième siècle, et jusqu'en 1245 le
flanc de la montagne resta nu et inhabité. Aussi Azzoni ne doute-t-il pas
que Duplavilis, où naquit Fortunat, ne soit la ville appelée
aujourd'hui Valdebiadena, sur le territoire de Trévise ; d'autant que
la similitude du nom, telle qu'elle résulte de documents antiques qu'il cite,
est tout à fait favorable à cette opinion.
9. A la vérité, J. Joseph
Liruti, qui partage sur cette question l'avis de Cluvier, ajoute pour son
compte queDuplavilis n'est que le nom d'un domaine dans lequel les parents
ou les grands-parents de Fortunat, citoyens d'Aquilée, à ce qu'il croit,
s'étaient retirés pour échapper à la brutalité d'Attila et des autres barbares
dont les armées désolèrent maintes fois Aquilée, et pour fuir les horreurs de
la guerre.
10. Mais je ne
sais pas jusqu'à quel point on peut admettre l'opinion toute personnelle de ce
savant, si considérable d'ailleurs, quand Fortunat, dans le passage cité plus
haut, dit en termes fort nets, non seulement que Trévise est sa ville (suam), et
que Duplavilis, où il a tant d'amis, est son pays natal, le pays de sa
famille, de ses parents (amicos inter Duplavilenses natale solum est mihi
sanguines sede parentum), mais encore que là est le berceau de sa
race (prolis origo patrum) : il ne me semble pas que l'on puisse
employer d'expressions plus claires pour désigner ce qui s'appelle la patrie.
11. J'accorderai
pourtant volontiers que Fortunat n'a pas fait un long séjour dans la maison et
dans le pays de son père: il est certain, en effet, qu'il a, dans sa jeunesse,
demeuré un certain temps à Aquilée, cité jadis très florissante, ainsi qu'il le
déclare lui-même au livre IV de la Vie de saint Martin (vers 658 et
suivants), dans ce passage où il s'adresse encore a son livre :
« Si, par hasard, tu vas
à Aquilée, salue les Cantius, fidèles amis du Seigneur, et l’urne bénie du
martyr Fortunat. Offre aussi tes vœux et tes hommages au pieux évêque Paul,
qui, dans ma jeunesse, voulut me convertir. »
12. Liruti
conclut de ces derniers mots que Fortunat fut baptisé à Aquilée par Paul,
évêque de cette ville, et ce fait lui semble confirmer pleinement son opinion
qui fait du poète un citoyen d'Aquilée.
13. Mais, sans
m'arrêter à relever ce qu'il y a d'excessif à conclure, de ce que Paul a désiré
que Fortunat se convertit, qu'il s'est converti en effet, il me semble beaucoup
plus probable que Paul, évêque d'Aquilée, désira plutôt que Fortunat, alors
encore enfant ou adolescent, laissant de côté tout autre souci, embrassât la
vie monastique à Aquilée; et que, peut-être parce qu'il méditait de se rendre à
Ravenne, afin de s'adonner à l'étude des lettres dans cette ville, qui était
comme l'école de toutes les connaissances, Fortunat ne crut pas devoir déférer
au vœu du pontife. Ce qui est certain, c'est que c'était l'usage à cette époque
de dire de ceux qui embrassaient la vie monastique qu'ils se convertissaient.
Sans parler du témoignage de saint Benoît (Règle, 58), et de celui de
Grégoire le Grand (livre II, ép. 4 et 60 de l'édition de Paris), Baudonivia,
contemporaine de Fortunat et religieuse du monastère de Poitiers, dit au sujet
de sainte Radegonde (Vie de sainte Radegonde, 3) : « Après que,
cédant à la grâce divine, elle se fut séparée d'un roi mortel, alors que,
suivant ses vœux, elle vivait retirée à Suèdes,[1] dans
la maison que le roi lui avait donnée, pendant la première année de sa
conversion, etc. » Or, on sait que Radegonde, élevée dès sa plus tendre enfance
dans la foi chrétienne, lorsqu'elle se fut séparée du roi Clotaire, son époux,
comme il sera dit plus loin, reçut immédiatement le voile, à Noyon, des mains
du bienheureux Médard, évêque;[2]c'est,
par conséquent, l'année où elle se fit religieuse que Baudonivia appelle la
première année de sa conversion. De même Fortunat (livre IV, pièce XXIII,
vers 3 et suiv.), parlant d'un certain Julien, qui après avoir été marchand,
avait renoncé au commerce et s'était consacré tout entier à Dieu en donnant ses
biens aux pauvres, s'exprime en ces termes : « Après avoir été marchand, il eut
à la fin le bonheur de se convertir, de sortir du monde, de se purifier de
toutes ses souillures. Après n'avoir pensé qu'à s'enrichir, il a distribué son
or aux pauvres; ses trésors l'ont précédé au ciel, où il devait aller un jour
les retrouver. »
14. Il y avait du
reste à Aquilée, dès le temps de Rufin,[3] un
monastère très célèbre, où Rufin avait été moine, et il n'y en avait à peu près
aucun autre en Italie à cette époque, à l'exception de celui de Verceil. Il est
probable que c'est dans ce monastère d'Aquilée que Paul voulut faire entrer
Fortunat, peut-être dans la pensée qu'admis ensuite dans le clergé de cette
ville (car le clergé d'alors était presque toujours engagé dans la vie
monastique),[4] il
pourrait plus tard, grâce à ses vertus et à sa rare intelligence, rendre à
l'église d'Aquilée de plus grands services.
15. Cependant, quand je
remarque que Paul ou Paulin (duquel Ughelli a longuement parlé dans l'Italia
sacra),n'est monté sur le siège d'Aquilée qu'en l'an 558 ou 559,[5] j'en
viens facilement à croire que Fortunat n'a pas habité Aquilée dans un âge si
tendre. En effet, si l'on admet qu'il est né vers l'an 530, et s'il était
arrivé à la vieillesse, quand il mourut à Poitiers à peu près au début du
septième siècle, il était dans sa vingt-huitième ou sa vingt-neuvième année,
lorsqu'il demeurait à Aquilée, sous le pontificat de Paulin. Et s'il raconte
qu'au temps de sa jeunesse Paul l'a engagé à se convertir, il faut croire ou
bien qu'il appelle cette époque le temps de sa jeunesse, par comparaison avec
celle où il a composé son poème sur la Vie de saint Martin (à savoir
avant l'an 576),[6] ou
bien encore que Paul, avant d'être évêque d'Aquilée, mais étant peut-être déjà
clerc ou moine de l'église de cette ville, engagea Fortunat, alors enfant ou
adolescent, à embrasser le même genre de vie.
16. Je ne refuserais pas
non plus d'admettre que Fortunat a pu faire à Aquilée des progrès dans la piété
et dans la connaissance des choses qui se rapportent à la pratique de la
religion, et que Paulin l'y a peut-être aidé. Mais tandis que l'illustre Liruti
en trouve la preuve dans ce fait que l'explication du symbole, publiée par
Fortunat, s'accorde de point en point avec celle qu'en avait donnée auparavant
Rufin, prêtre et moine de l'église d'Aquilée, cette conformité me paraît
prouver que Fortunat, ayant eu entre les mains l'explication du symbole de
Rufin, l'appropria à l'instruction des fidèles de l'église de Poitiers,[7] mais
non pas qu'ils ont reçu tous deux dans la même église les premiers
enseignements de la religion chrétienne. D'autant plus que le symbole
d'Aquilée, d'après le témoignage de Rufin lui-même (Invect. in S.
Hieronymum, I), porte, conformément à la tradition et à l'usage constant
de cette église : et carnis hujus resurrectionem, tandis
qu'il n'y a pas trace du mot hujus dans le symbole expliqué par
Fortunat.
17. Pour revenir au point
où nous en étions avant cette digression, Fortunat ne voulut pas consentir
à ce que Paul souhaitait de lui, probablement, comme je l'ai dit, parce qu'il
méditait d'aller demeurer dans quelque autre endroit où il pût s'adonner avec
plus de liberté et de facilité à l'étude des lettres. Aucune ville, à cette
époque, n'était plus propre à ce dessein que la célèbre Ravenne. Il y avait
longtemps qu'Honorius, empereur d'Occident, y avait établi sa résidence :
depuis, après la défaite des Romains et: la chute de l'empire, Odoacre roi des
Goths, et ensuite, lorsque Odoacre fut tombé à son tour, Théodoric, roi tout à
la fois des Goths et des Romains, d'autres princes enfin après Théodoric, y
habitèrent successivement. Or les villes royales, si riches d'ailleurs eu
ressources de toute nature, ont encore sur les autres villes l'avantage de
nourrir un plus grand nombre de lettrés et d'offrir à l'étude un terrain plus
favorable; La générosité des princes, l'espoir des honneurs, d'autres avantages
encore y attirent les savants de tous les points du monde, surtout quand le
souverain est lui-même un ami des lettres ; et nul plus que Théodoric, bien
qu'il se soit montré parfois violent et cruel n'a favorisé les gens d'étude et
fait preuve lui-même d'un goût très vif pour les lettres. Voyez comment il
parle dans une lettre à Cassiodore (livre III, ép. 28) : «Nous avons toujours
grand plaisir, dit-il, à voir ceux qui, par leurs glorieuses actions, ont fait
sur notre âme une impression ineffaçable; ils nous ont, en effet, donné un gage
durable de leur affection pour nous, en nous prouvant leur amour pour la vertu.
» Quant à son zèle infatigable pour l'étude, Athalaric, son successeur, nous le
fait apprécier, quand il écrit au même Cassiodore : « Lorsque les affaires
publiques lui laissaient quelque loisir, il étudiait dans vos histoires les
pensées des sages, afin d'égaler dans sa conduite les vertus des anciens. Il
s'appliquait avec une ardeur extraordinaire à s'instruire de la marche des
étoiles, de la configuration des mers, des sources merveilleuses ; il voulait,
par une étude si attentive de la nature, devenir comme un philosophe en manteau
de pourpre. » Il n'est pas étonnant que, sous de tels princes, les études aient
été plus florissantes à Ravenne qu'en aucun autre pays, et qu'admirablement
organisées dans des gymnases publics, elles aient continué à fleurir jusque
dans les âges suivants, de telle façon que les hommes avides de savoir
accouraient de toute part dans cette ville pour s'y instruire.
18. C'est donc à Ravenne
que vint habiter Fortunat, et il y demeura le temps nécessaire pour y faire une
ample et précieuse provision de savoir, comme le prouve le témoignage de Paul
Diacre, qui dit de lui au livre II, ch. 13 de l'Histoire des Lombards: « Nourri
et formé à Ravenne dans l'étude de la grammaire, de la rhétorique, de la
métrique, il y devint très habile. » Lui-même, au livre I (vers 26 et suiv.) de
la Vie de saint Martin, tout en parlant de sa personne avec une
extrême modestie, nous dit quelles sont les sciences à l'élude desquelles il
s'est principalement livré pendant son séjour à Ravenne :
« Pour moi, dit-il,
pauvre génie, le plus humble des écrivains de l'Italie, chargé de défauts et
léger de pensée, intelligence paresseuse, esprit obtus; moi qui suis sans art
et sans pratique, qui n'ai qu'un peu de babil; qui me suis borné à tremper mes
lèvres dans les eaux de la grammaire et à les mouiller légèrement dans le
fleuve de la rhétorique, qui me suis à peine assez frotté au droit pour me
débarrasser de ma rouille; moi qui désapprends tous les jours ce que j'ai
appris autrefois, et qui de tant de belles choses n'ai retenu que leur odeur,
je ne porte ni la robe bordée de pourpre des magistrats, ni le chaperon des
savants, et je reste dans la condition misérable à laquelle me condamne mon insuffisance. »
19. Brower conclut de ce
passage (Vie de Fortunat, ch. II) « que Fortunat était si
peu lettré qu'il n'obtint jamais la robe prétexte insigne des fonctions
publiques, et qu'il ne prit jamais le chaperon pour enseigner. » Ce. qui est le
plus probable, c'est que Fortunat, par suite de sa modestie naturelle et du
genre de vie qu'il avait résolu d'embrasser, renonça volontairement à tous ces
honneurs, si c'étaient là des honneurs, et non pas qu'un homme d'une
intelligence et d'une instruction au-dessus de l'ordinaire ait été trouvé trop
ignorant et trop peu lettré pour obtenir des distinctions accessibles au
premier venu. D'autant plus que l'on sait d'ailleurs avec quel soin Fortunat
s'est toujours appliqué à déprécier son propre mérite; de telle sorte qu’il
n'est pas étonnant qu'après avoir dédaigné les honneurs de propos délibéré et
par goût, il ait cherché dans cet effacement volontaire un moyen de rabaisser
la réputation de talent et de savoir qu'il s'était acquise.
20. Non seulement
donc il se livra à Ravenne à l'étude de la grammaire, de la rhétorique et de la
métrique, qui lui furent utiles dans la suite pour la composition de tant
d'œuvres soit en vers soit en prose, mais encore il y acquit une certaine
connaissance du droit, bien que son excessive modestie lui fasse dire qu'il ne
s'est occupé de ces sciences que d'une façon superficielle et qu'il les a à
peine effleurées.
21. Fortunat eut
pour compagnons d'études, comme cela devait nécessairement arriver dans une
ville qui était alors le séjour des lettres, d'autres hommes illustres comme
lui par leur science et leur talent. Il les invite tous à célébrer la gloire de
saint Martin, évêque de Tours, dans ce passage où il dit a son livre : « Qu'un
affectueux souvenir te conduise ensuite auprès de nos anciens compagnons ;
parlant à de vieux amis, tu peux compter sur leur indulgence. C'est à eux que
j'offre ce poème, comme une matière qui fournira à leur bouche harmonieuse de
beaux chants à la gloire de Martin, et qui inspirera à leur génie des vers
dignes d'être répandus dans tout l'univers.[8] »
22. Pendant qu'il était
encore à Ravenne, il fut atteint d'une grave maladie des yeux et faillit perdre
la vue. Il y avait dans cette ville une basilique des saints martyrs Jean et
Paul, et dans la basilique un autel consacré à la mémoire de saint Martin, évêque
de Tours, connu dès lors dans le monde entier par sa réputation de sainteté et
par ses miracles. Sur la muraille était peinte une image du saint. Fortunat
entra un jour en hâte dans cette basilique pour implorer sa guérison ; comme
une lampe brûlait près, de l'autel, dans un enfoncement, il frotta ses yeux de
l'huile de cette lampe, et se trouva tout à coup délivré de son mal. Mais il
faut l'entendre raconter lui-même comment ce miracle s'accomplit, au livre IV
de la Vie de saint Martin (vers 680 et suivants) :
« Gagne ensuite plus
doucement l'aimable Ravenne ; visite la chapelle de Martin, le sanctuaire où le
pouvoir miraculeux du saint me rendit la lumière que je n'espérais plus revoir.
En retour d'un si grand bienfait offre-lui tout au moins l'hommage de ma
reconnaissance. Sous la plus haute voûte de la basilique de Paul et de Jean, on
voit sur la muraille une image de Martin, une peinture qui mérite d'attirer les
regards par le charme de son coloris. Sous les pieds du saint, l'artiste a
ménagé une ouverture; là est une lampe, dont la flamme nage dans une urne de
verre. C'est là que je courus un jour, en proie à de cruelles souffrances,
désespéré de sentir mes yeux se fermer a la lumière. A peine l'huile bénite les
eût-elle touchés, que le brouillard de feu qui brûlait mon front se dissipa, et
que l'onction bienfaisante m'enleva instantanément mon mal. »
23. En même temps que
Fortunat, Félix, son ami et son compagnon d'études, atteint comme lui d'une
maladie des yeux, fut guéri par le pouvoir de saint Martin et par la vertu de
son huile. C'est ce que raconte Paul Diacre au livre II, chap. 13 de l'Histoire
des Lombards : « Fortunat, dit-il, souffrait cruellement d'un mal d'yeux,
et Félix, son ami, était aussi gravement atteint du même mal; tous deux se rendirent
a la basilique des bienheureux Paul et Jean située dans cotte ville (Ravenne);
dans cette basilique est un autel consacré au bienheureux confesseur Martin,
pris duquel il y a un enfoncement où l'on a placé une lampe pour éclairer; à
peine Fortunat et Félix eurent-ils frotté leurs yeux malades de l'huile de
cette lampe que la douleur disparut et qu'ils se trouvèrent guéris comme ils
l'avaient souhaité. » Grégoire de Tours fait un récit semblable au livre I,
chap. 15, des Miracles de saint Martin.
24. C'est le même Félix,
nommé peu de temps après évêque de Trévise, qui, lorsqu'Alboin, roi des
Lombards, envahit l'Italie à la tête d'une nombreuse armée, se porta à sa
rencontre jusqu'à la Piave. « Alboin, raconte Paul Diacre dans le passage cité
plus haut, Alboin, qui était très généreux, lui promit sur sa demande de ne pas
toucher aux biens de son église, et confirma bientôt cette promesse par un
rescrit. » Fortunat parle de Félix au livre IV de laVie de saint Martin : «
Si tu te glisses jusqu'aux lieux où s'élève ma chère Trévise, mets-moi, je t'en
conjure, à la recherche de mon illustre ami Félix, à qui Martin rendit
autrefois la vue en même temps qu'à moi.[9] »
25. La grandeur d'un tel
bienfait, la reconnaissance qu'il inspira à Fortunat donnèrent une nouvelle
ardeur à sa piété, à sa dévotion envers saint Martin; c'est alors qu'il forma
le projet de se rendre en Gaule pour visiter le tombeau du saint, pour lui
porter lui-même ses hommages et pour accomplir le vœu qu'il lui avait fait.
C'est ce que dit encore Paul Diacre dans le passage que nous avons déjà cité plusieurs
fois : « Fortunat, à la suite de sa guérison, eut une telle dévotion à saint
Martin qu'il quitta sa patrie, peu de temps avant l'arrivée des Lombards en
Italie, pour aller à Tours visiter le tombeau de ce bienheureux. » Il explique
lui-même son voyage de la même façon au livre Ier de la Vie de
saint Martin, un peu après le début. Il put d'ailleurs espérer que,
pendant son absence, les désordres auxquels la malheureuse Italie était depuis
longtemps en proie, et ceux dont la menaçaient encore de tous côtés de
nouvelles armées barbares, auraient le temps de prendre fin, et que, plus tard,
une fois la tranquillité rétablie, la paix rendue au pays, il pourrait venir
revoir sa patrie et sa famille.
26. En quelle
année Fortunat a-t-il quitté l'Italie pour se rendre en Gaule? C'est un point
sur lequel on ne s'accorde pas. Brower dit qu'il est arrivé en Gaule en 565.
C'est également l'opinion de Pagi, dans ses notes auxAnnales de Baronius
pour l'année 564. Ce qui est certain, c'est qu'il est parti pour la Gaule peu
de temps avant l'invasion de l'Italie par les Lombards, d'après le témoignage
de Paul Diacre dans le passage plusieurs fois cité. Or les Lombards ont envahi
l'Italie vers 568, d'après le même Paul Diacre, Histoire des
Lombards, II, ch. 33.
27. Mais voici
les faits qui semblent confirmer l'opinion de Brower et de Pagi : Fortunat
était en Gaule lorsque Sigebert, roi d'Austrasie, épousa Brunehaut, fille
d'Athanagilde, roi des Goths d'Espagne; il a en effet composé en leur honneur
un épithalame que l'on peut lire au livre VI pièce 1a. Or, ce mariage eut lieu
la cinquième année du règne de Sigebert, et Sigebert monta sur le trône en 661,
Clotaire, son père, étant mort cette année-là, au témoignage de Grégoire de
Tours, Histoire des Francs, IV, ch. 21. Par conséquent, en 566
Fortunat était déjà en Gaule et jouissait de la protection et de la faveur de
Sigebert.
28. De plus, il habitait
déjà Poitiers quand Gélésuinthe, sœur de Brunehaut, passa par cette ville pour
aller épouser Chilpéric, frère de Sigebert. Il dit au sujet de cette princesse,
livre VI, pièce V, vers 215-216 et 223-224.
« Elle passe encore
quelques villes et atteint Poitiers, qu'elle traverse avec une pompe royale.
Arrivé depuis peu dans cette ville, je l'y ai vue passer portée mollement dans
une tour d'argent roulante. »
Or, on place ce mariage
dans la seconde année qui suivit celui de Sigebert et de Brunehaut, et Fortunat
ne s'est certainement pas rendu à Poitiers avant d'avoir fait un certain séjour
auprès de Sigebert et d'avoir accompli son venu au tombeau de saint Martin, à
Tours.
29. Brower ajoute que
Fortunat (livre II, pièce XVI), loue Sigebert du zèle qu'il met à achever
la basilique de Saint-Médard commencée par Clotaire, et que Sigebert venait de
couvrir. En effet, à la fin de la pièce, le poète s'adressant à saint Médard
s'exprime ainsi : « C'est avec un zèle passionné et par amour pour toi que
Sigebert se hâte d'achever ton église, et presse le travail. Veille donc sur la
grandeur de celui qui l'a élevée à la hauteur où elle est maintenant, et
protège selon ses mérites celui qui l'a donné un toit. » Il est probable, dit
Brower, que ce fut peu de temps après la mort de Clotaire que Sigebert s'occupa
de terminer cet édifice, à la construction duquel il savait que son père avait
pris tant d'intérêt, dont Clotaire avait si vivement souhaité l'achèvement et
dans lequel il avait voulu être enterré.
30. Mais
Liruti n'est pas tout à fait d'accord avec Brower et avec Pagi : il veut que
l'on place l'arrivée de Fortunat en Gaule en 567, ou au plus tôt en 566. Il
n'est pas hors de propos d'examiner rapidement cette opinion, que d'autres
auteurs ont partagée. Cet examen pourra répandre quelque lumière sur la
question qui nous occupe. Tout d'abord, Liruti doute que Fortunat ait pu partir
pour la Gaule peu de temps avant l'arrivée des Lombards en Italie. En effet,
d'après Paul Diacre, Félix, le compagnon d'études de Fortunat, et son compagnon
de voyage, selon Liruti, ayant été nommé évêque de Trévise, se porta à la
rencontre d'Alboin, roi des Lombards, jusqu'à la Piave, comme nous l'avons dit
plus haut : or il est presque impossible qu'en si peu de temps Félix soit allé
en Gaule, qu'il soit ensuite revenu en Italie, qu'il ait été nommé évêque de
Trévise et qu'il se soit porté à la rencontre d'Alboin. Liruti croit donc que
Paul Diacre, qui manque souvent d'exactitude, surtout lorsqu'il raconte des
événements d'une époque éloignée, a dû commettre ici quelque erreur de
chronologie.
31. Mais, sans
vouloir quant à présent justifier Paul Diacre et le défendre d'une telle
accusation, je ne crois pas que le savant Liruti ait cette fois aucune bonne
raison de mettre en doute son exactitude et sa véracité. En effet, aucun
témoignage, aucun texte ne prouve, à ma connaissance du moins, que Félix ait
accompagné Fortunat dans son voyage en Gaule: Paul Diacre ne le dit pas, bien
qu'il raconte que Félix et Fortunat, atteints de la même maladie des yeux,
furent guéris de la même manière par le pouvoir de saint Martin; au contraire,
il parle de Fortunat et du vœu qu'il avait fait d'aller en Gaule, de façon à
faire entendre qu'il s'agit de Fortunat seul et non plus de Félix. Grégoire de
Tours ne le dit pas davantage, quoiqu'il raconte également cette guérison
miraculeuse, livre I, ch. 15 des Miracles de saint Martin. Enfin
Fortunat lui-même ne le laisse entendre nulle part; et pourtant, si le fait
était vrai, il aurait trouvé plus d'une occasion, d'y faire allusion dans ses
écrits. Bien plus, dans la lettre à Grégoire de Tours qui est en tête du Ier livre
de ses poésies, il dit clairement qu'il a fuit sans aucun compagnon le voyage
d'Italie en Gaule : « Jugez vous-même, dit-il, si, voyageant ainsi par monts et
par vaux, j'ai pu rien faire de raisonnable, alors que je n'avais ni la crainte
d'un critique pour prévenir mes écarts, ni les applaudissements d'un compagnon
pour m'encourager. »
32. Il est
impossible de croire, ajoute Liruti, que Félix, contemporain de Fortunat, et,
par conséquent, encore jeune, ait été nommé évêque de Trévise en un temps où
l'on n'arrivait à cette haute dignité que dans l'âge mûr, et après avoir passé
successivement par tous les degrés de la hiérarchie. Je ne veux rien dire ici
de la discipline de cette époque, où l'on considérait le mérite plutôt que
l'âge, comme je pourrais le prouver par de nombreux exemples. J'accorderai même
que Félix était exactement du même âge que Fortunat. La seule chose que l'on en
puisse conclure, c'est que Fortunat n'était plus tout jeune quand il passa en
Gaule ; et, en effet, s'il est né, comme on le croit, vers 530, il était, au
moment du son voyage, dans sa trente-cinquième ou sa trente-sixième année.
33. Ce qui
décide surtout ce savant à penser que le voyage de Fortunat en Gaule doit être
placé en 567, c'est que Fortunat raconte qu'il était depuis peu à Poitiers quand
Gélésuinthe passa par cette ville, pour aller épouser Chilpéric. Or le voyage
de Gélésuinthe eut lieu en 567, comme nous l'avons montré plus haut. On doit
croire d'autre part que Fortunat, aussitôt qu'il fut arrivé en Gaule, se rendit
au tombeau de saint Martin, et que de la il alla immédiatement à Poitiers. «
Lorsqu'il fut arrivé à Tours, comme il en avait fait le vœu, écrit Paul Diacre,
il passa à Poitiers, où il se fixa. » Par conséquent, il n'est venu en Gaule
qu'en 567, ou au plus tôt en 566. Ainsi raisonne Liruti.
34. Mais je ne
vois pas pourquoi il donne ici tant de poids à l'autorité de Paul Diacre, après
avoir lui-même reconnu qu'il se trompe quelquefois lorsqu'il rapporte des faits
d'une époque éloignée. Si Paul Diacre a pu commettre une erreur en indiquant la
date approximative du départ de Fortunat pour la Gaule, à plus forte raison
a-t-il pu se tromper en fixant celle de son établissement à Poitiers. Mais je
ne veux pas insister sur ce point. Il me paraît probable, d'une part, que
Fortunat, a son arrivée en Gaule, ne s'est pas rendu immédiatement à Tours, et
qu'il est resté quelque temps auprès de Sigebert, soit à Metz, soit à Reims,
villes où les rois d'Austrasie avaient leur résidence. En effet, il a composé
un épithalame en l'honneur de Sigebert, qui, ainsi qu'on le verra plus loin,
lui donna un compagnon et un guide pour le voyage qu'il allait entreprendre à
travers la Gaule. Et d'autre part, le témoignage de Paul Diacre est loin de
prouver que Fortunat, en quittant Tours, soit allé tout droit à Poitiers. Tout ce
que dit Paul Diacre, c'est qu'après avoir accompli son vœu à Tours, Fortunat
vint à passer par Poitiers et s'y établit. Mais il ne dit pas depuis combien de
temps il était parti de Tours. On ne sait pas non plus combien de temps il est
resté à Tours où le retenaient et sa dévotion aux cendres de saint Martin, et
l'accueil bienveillant et affectueux d'Euphronius, évêque de Tours, auquel
l'unissait une étroite amitié. Ne peut-on pas croire d'ailleurs que, si
Fortunat a écrit qu'il était depuis peu à Poitiers quand Gélésuinthe passa par
cette ville, c'est qu'il considérait l'époque où il composait son chant funèbre
sur la mort de cette princesse, arrivée sans doute assez longtemps après? Ce
qui donne a cette opinion une grande force, c'est que Fortunat était
nécessairement en Gaule avant l'année 567, puisqu'il célébra par un épithalame
le mariage de Sigebert et de Brunehaut, qui eut lieu, comme nous l'avons dit
plusieurs fois, en 566, et qu'il se lia d'amitié avec Nicétius, évêque de
Trêves, qui vivait encore quand il lui adressa la pièce 11 du livre III. Or
Nicétius est mort vers la fin de 566, s'il faut en croire Lecointe (Annales
ecclésiastiques, 500, n° 60).
35. De tout ce qui
précède, il faut, je crois, conclure que le voyage de Fortunat en Gaule doit
être placé en 565. Il ne peut certainement avoir eu lieu ni avant 564, ni après
566. Quant à la route qu'il a suivie, aux contrées qu'il a visitées, il les
fait assez connaître lui-même dans sa lettre à Grégoire de Tours (livre Ier,
pièce 1) lorsqu'il dit :
« Je ne m'appartenais
guère quand j'ai écrit ces vers. Parti de Ravenne, c'est en traversant le Pô,
l'Adige, la Brenta, la Piave, la Livenza, le Tagliamento, c'est en cheminant
sur les plus hautes cimes des Alpes Juliennes, à travers leurs passages les plus
abrupts, c'est en franchissant dans la Norique la Drave, l'Inn chez les
Breunes, le Lech un pays des Bavarois, le Danube chez les Allemands, le Rhin
chez les Germains, puis la Moselle, la Meuse, l'Aisne et la Seine, la Loire et
la Garonne et les torrents impétueux de l'Aquitaine, c'est en m'avançant
jusqu'aux Pyrénées couvertes de neige en juillet, c'est au milieu de tant
d'aventures que, tantôt secoué par mon cheval, tantôt à demi endormi, j'ai
composé ces vers. »
Paul Diacre décrit plus
brièvement encore cet itinéraire : « Fortunat, dit-il, gagnant la Gaule,
franchit, comme il le rapporte lui-même dans ses poésies, le Tagliamento, il
traversa Reunia,[10] Osope,[11] les
Alpes Juliennes, la ville d'Agunte,[12] la
Drave, le Byrrus, le pays des Brennes, et Augusta[13] qu'arrosent
le Vindon et le Lech. »
36. Ces deux passages
font voir clairement qu'à son départ de Ravenne Fortunat se dirigea vers
Padoue, que de Padoue il gagna Trévise, après s'être sans doute détourné de son
chemin pour aller visiter sa famille à Duplavilis, qu'il entra ensuite en
Germanie par les Alpes Noriques et qu'il passa de là en Gaule : c'était la
route ordinairement suivie pour aller en ce pays. Aussi est-ce celle qu'il
trace à son livre, lorsqu'il l'envoie de Gaule en Italie, au livre IV de
la Vie de saint Martin, vers 640 et suivants :
« S'il t'est permis de
passer les fleuves des barbares, de franchir sans obstacle le Rhin et le
Danube, tu te dirigeras vers Augusta, qu'arrosent le Vindon et le Lech. Si tu
peux continuer ta route, si les Bavarois ne s'y opposent point, traverse le
pays des Breunes, engage-toi dans les Alpes, en suivant la vallée dans laquelle
l'Inn roule ses eaux rapides. Visite ensuite le sanctuaire du bienheureux
Valentin,[14] et
gagne les campagnes de la Norique où coule le Byrrus. La route coupe ensuite la
Drave, à l'endroit où la montagne s'abaisse doucement ; là s'élève Agunte
fièrement assise sur la hauteur. De là, hâte-toi d'atteindre la contrée où
l'Alpe Julienne s'étend au loin, monte dans les airs et va toucher les nues. Tu
sortiras de la montagne par le Forum de Jules,[15] par
les rochers qui portent le château d'Osope, à l'endroit où Reunia s'élève
au-dessus des eaux du Tagliamento qui baignent ses murs. Tu traverseras ensuite
les bois et les plaines des Vénètes... Si, par hasard, tu vas à Aquilée, si tu
le glisses jusqu'aux lieux où s'élève ma chère Trévise, si tu traverses Cénéta
et Duplavilis où j'ai tant d'amis, si la route de Padoue t'est ouverte... gagne
ensuite plus doucement l'aimable ville de Ravenne. »
37. Pendant ce voyage où
il avait à traverser le plus souvent des contrées sauvages et inhabitées,
Fortunat se consolait en faisant des vers, en demandant à la poésie d'adoucir
et de charmer son ennui. C'est ce qu'il dit lui-même dans sa lettre à Grégoire
de Tours, livre I, pièce I : « Pendant ce long voyage à travers des
pays barbares, fatigué de la marche quand je n'étais pas alourdi par le vin,
sous un froid glacial, inspiré par une muse tantôt gelée, tantôt trop
échauffée, nouvel Orphée, je chantais aux échos des bois et les bois me
renvoyaient mes chants. » Souvent aussi accueilli hospitalièrement par les
barbares et rustiques habitants des contrées qu'il traversait, il récitait ses
vers au milieu de leurs festins, où « seule, dit-il, la harpe bourdonnante
répétait trop souvent des chansons sauvages. » C'est pour cela, selon lui, que
quelques-unes de ses poésies n'ont pas toute l'élégance désirable, qu'elles ne
sont pas assez limées et polies : « Ai-je pu faire, dit-il, œuvre d'artiste
dans ces orgies où il faut déraisonner comme les autres, si l'on ne vent paraître
insensé, à l'issue desquelles on est heureux de reprendre le droit de vivre,
après n'avoir fait que boire? »
38. Dans le cours même de
ce voyage à travers la Germanie et la Gaule, il lui fut facile de se lier avec
les hommes les plus nobles, les plus distingués par leurs vertus et par leur
rang, et de gagner leur affection, non seulement par la pureté de sa vie, la
douceur de ses mœurs, mais aussi par son talent et sa réputation littéraire, et
surtout par ce charme particulier de la poésie, qui de tout temps a valu même à
des voyageurs, à des inconnus, un accueil sympathique en pays étranger. Ce qui
est certain, c'est que l'on rencontre à chaque instant dans ses vers les noms
de personnages qui semblent lui avoir donné l'hospitalité lors de son passage
en Germanie, l'avoir jugé digne de leur amitié, et lui avoir rendu toutes
sortes de bons offices. Les plus connus sont Lupus et Gogon, qui tenaient le
premier rang à la cour du roi d'Austrasie, Magnulfe, frère de Lupus, le préfet
Jovin, le duc Godegisille, d'autres encore. Il nous apprend lui-même qu'il les
a vus en Germanie, et qu'il a même demeuré chez eux. Ainsi il écrit à Lupus,
livre VII, pièce VIII :
« Quand voyageur étranger
je vins en Germanie, vous étiez sénateur et destiné à prendre place dans les
conseils de la patrie. Toutes les fois que j'eus des entretiens avec vous, je
me crus sur un lit de roses à' l'odeur d'ambroisie. »
Et à Jovin, pièce XII du
même livre :
« Je ne croyais pas,
lorsque nous nous vîmes en Germanie, que votre amitié ferait un pas en arrière.
»
39. Sigismond et
Alagisile, son frère, sont également de ceux qui ont été bons pour lui en
Germanie, ainsi qu'il nous le dit lui-même, et il n'hésite pas à les mettre sur
le même rang que ses parents, en reconnaissance de leur affection et de leurs
bienfaits. Voici ce qu'il leur écrit, livre VII, pièce XXI :
« Cette lettre m'est
bien douce; elle est signée de deux noms, le brillant Sigismond et l'aimable
Alagisile. Après l'Italie, c'est le Rhin qui m'envoie des parents. Grâce à
l'arrivée des deux frères, je ne serai plus un étranger. »
40. De ce qui précède, il
est facile de conclure que Fortunat a fait en Germanie et dans les pays voisins
un séjour de quelque durée, assez long pour lui permettre de visiter les hommes
illustres dont le nom revient souvent dans ses vers, de se familiariser avec
eux, de gagner leur amitié par de bons offices réitérés, et aussi de voir et de
parcourir tant de villes et de contrées dont on rencontre la description exacte
et détaillée dans ses poésie.
41. Plus tard, à son
arrivée en Gaule, il fut accueilli par un prince que nous avons déjà plusieurs
fois nommé, Sigebert, roi d'Austrasie, qui le traita de la manière la plus
généreuse et le combla de bienfaits ; tant à cause sans doute des lettres par
lesquelles des personnages d'un rang élevé, avec qui Fortunat s'était lié en
Germanie, le lui recommandaient dans les termes les plus flatteurs, que pour sa
grande réputation de talent et de savoir.
42. L'illustre
Jean-Joseph Liruti se demandant, non sans étonnement, comment Fortunat a pu
obtenir l'amitié de tant de rois et de grands personnages et gagner leur
affection, estime que sa naissance, sa noble origine, a dû contribuer à lui
ménager un accueil amical de la part des rois et des grands. Mais, pour dire à
mon tour mon sentiment sur ce point, j'ai beaucoup de peine à croire qu'un
homme né dans une bourgade obscure et inconnue, àDuplavilis, où était non
seulement la maison et la demeure de son père, mais le berceau même de sa race,
comme il l'a lui-même déclaré; qui d'ailleurs n'avait exercé aucune
magistrature publique, et n'avait jamais obtenu aucun honneur, aucune dignité
éminente, ainsi que nous l'avons montré plus haut; j'ai, dis-je, beaucoup de
peine à croire qu'un tel homme ait pu appartenir à une famille d'une noblesse
assez illustre pour qu'elle fût connue non seulement en Italie, mais en
Germanie, et jusque dans les provinces les plus reculées de la Gaule : d'autant
plus que dans ces temps troublés où les guerres et les séditions mettaient
partout le désordre et la confusion, les familles les plus nobles, lorsque
leurs membres ne se distinguaient point par leurs services à la guerre ou dans
le gouvernement des États, pouvaient facilement tomber dans l'obscurité et dans
l'oubli. Aussi suis-je plus disposé à me ranger à l'avis d'Hincmar, qui, dans
la Préface de la Vie de saint Rémi, dit au sujet de
Fortunat : « Un grand nombre de personnages puissants et honorables de
cette partie de la Gaule et de la Belgique l'accueillaient en divers lieux, par
considération pour ses vertus et pour son savoir. »
43. Comme Sigebert, plus
qu'aucun autre, lui prodigua les marques de sa libéralité et de sa bonté, comme
nous avons eu souvent à parler de ce prince, comme nous en parlerons encore, il
n'est pas hors de propos de dire ici quelques mois de lui, de son règne, de sa
naissance et de sa famille.
Sigebert était fils de
Clotaire Ier, roi des Francs, le prince le plus puissant de son temps. Clotaire
était monté sur le trône à la mort de Clovis, son père, dont le royaume avait
été partagé en parties égales entre ses trois frères et lui ; après la mort de
ses frères, il avait réuni sous son sceptre tout l'empire des Francs, par droit
d'héritage ou par la force des armes. Clotaire en mourant laissa, lui aussi,
quatre fils, Charibert, Gontran, Chilpéric et Sigebert, qui se partagèrent son
royaume au sort. Sigebert eut pour son lot, d'après les expressions mêmes dont
se sert Grégoire de Tours (Histoire des Francs, livre IV, en. 22) « le
royaume de Thierry (frère de Clotaire), avec Reims pour résidence », les États
des rois d'Austrasie, qui résidaient à Reims, s'étendaient fort loin, jusqu'en
Allemagne. Voyez, sur ce sujet, Fortunat, livre VI, pièce I, et les notes
de Ruinart au chap. 11 du livre IV de l'Histoire des Francs de
Grégoire de Tours.
44. Cependant Sigebert,
voyant que les rois ses frères avaient épousé des femmes d'une condition basse
et servile, au mépris de ce qu'ils devaient a leur naissance et à leur rang,
prit une résolution plus digne d'un roi et décida de choisir une épouse de sang
royal: Il envoya donc en Espagne des ambassadeurs chargés de demander pour lui
la main de Brunehaut, fille du roi d'Espagne Athanagilde, princesse aussi belle
que vertueuse, active, sensée et toute gracieuse dans son langage. Sa demande
ayant été accueillie, le mariage fut célébré avec une pompe et une magnificence
royale, au milieu des transports de joie et des félicitations de tout le
royaume.[16]Fortunat
composa pour ce mariage un épithalame dont nous avons parlé plus haut, au n° 34
; dans une lettre à Gogon,[17] il
fait allusion en ces termes à ces événements encore récents :
« Il n'y a pas longtemps
qu'à travers les mille dangers d'un voyage par terre, vous avez ramené à cet
excellent prince l'objet de ses plus chers désirs. »
45. Chilpéric, frère de
Sigebert, voulut suivre cet exemple et envoya à son tour en Espagne demander la
main de Gélésuinthe, sœur de Brunehaut, il l'épousa environ un an après le
mariage de Sigebert et de Brunehaut, après avoir renvoyé sa concubine
Frédégonde, femme de basse extraction et de condition servile. Peu de temps
après, comme Gélésuinthe, offensée du manque de foi de son mari, se préparait à
retourner en Espagne, Chilpéric la fit tuer dans son lit; quelques jours plus
tard il reprit Frédégonde, qui, dans la suite, fit traîtreusement assassiner et
Sigebert et Chilpéric lui-même. Fortunat vit Gélésuinthe à son passage à
Poitiers, où il était lui-même arrivé depuis peu, et la mort si cruelle de
cette princesse lui a inspiré un chant funèbre que l'on peut lire au livre VI,
pièce V.
46. Pour revenir à notre
sujet dont nous nous sommes un moment écartés, Sigebert, le roi le plus
illustre et le plus sage de ce temps, dont les vertus ont été célébrées en
maint endroit par Fortunat, par Grégoire de Tours, par d'autres encore, fit à
Fortunat l'accueil le plus honorable, à son arrivée en Gaule, et chargea le
comte Sigoalde d'être son compagnon et son guide dans les voyages qu'il avait à
faire a travers la Gaule, de ne pas le quitter et de lui donner assistance et
protection, qu'il allât à Tours ou qu'il visitât d'autres villes et d'autres
provinces de la Gaule. C'est Fortunat lui-même qui nous l'apprend dans une
lettre adressée à Sigoalde, livre X, pièce XVI :
« Quand je quittai les
frontières de l'Italie pour venir en ces royaumes, Sigebert vous constitua mon
guide, afin que je continuasse mon voyage avec plus de sûreté en votre
compagnie, et que partout j'eusse un cheval prêt et les vivres de même. Vous
avez rempli votre mission, etc. »
47. Il y a lieu de croire
qu'aussitôt que Sigebert le laissa partir, il se rendit à Tours, afin de se
prosterner devant le tombeau de saint Martin, d'honorer les cendres du saint
qui lui avait accordé une si grande grâce à Ravenne et à cause duquel il était
venu en Gaule, et d'accomplir ainsi son vœu. L'église de Tours avait alors pour
évêque Euphronius,[18] neveu
de saint Grégoire évêque de Langres, personnage de très noble race et d'une
grande réputation de sainteté ; il montra dans la suite à Fortunat une
bienveillance toute particulière et fut lié avec lui d'une amitié très étroite,
comme le prouvent les lettres que lui a adressées le poète, livre III,
pièces I et II. Nous devons donc penser que Fortunat le vit
à cette époque et jeta alors les premiers fondements d'une amitié qui,
entretenue et accrue dans la suite par de bons offices réciproques, devint si
forte que Fortunat le considérait comme son père.
48. Parti de Tours pour
continuer son voyage, il vint à Poitiers et établit dans cette ville son
domicile et sa résidence. C'est ce que nous apprennent et le témoignage de Paul
Diacre, et celui de Fortunat lui-même, qui dit au livre VIII, pièce I :
« Moi Fortunat, je vous
salue humblement. La Gaule garde dans son sein un enfant de l'Italie; il
demeure à Poitiers où jadis est né saint Hilaire que connaît le monde entier. »
Bien plus, il obtint dans
la suite d'entrer, bien qu'étranger, dans le clergé de cette ville, et de recevoir
les ordres; ce qui est assurément une grande preuve de sa vertu, de la pureté
et de l'innocence de sa vie. En quelle année devint-il prêtre de l'église de
Poitiers, c'est ce qu'il est assez difficile de dire d'une façon précise.
Lorsque Paul Diacre écrit que « à la fin il fut dans cette ville ordonné
d'abord prêtre, puis évêque », il semble faire entendre qu'il reçut les ordres
dans les dernières années de sa vie. Mais Grégoire de Tours lui donnant en
maint endroit de ses livres le titre de prêtre, je crois qu'il faut écarter
cette opinion. En effet, au livre I, chap. 13 des Miracles de saint
Martin, il l'appelle formellement « son compagnon d'esclavage, le
prêtre Fortunat ». Or Grégoire de Tours avait écrit son livre des Miracles
de saint Martin, avant que Fortunat ne composât son poème en quatre chants
sur la Vie de saint Martin : en effet, dans la lettre qui est en tête
de ce poème, Fortunat prie Grégoire, « puisqu'il lui a ordonné de mettre en
vers l'ouvrage qu'il a lui-même composé sur les vertus de saint Martin », de
vouloir bien le lui faire parvenir, afin qu'il le fasse entrer dans son poème.
Mais, d'autre part, Fortunat écrivit son poème sur la Vie de saint
Martin du vivant de saint Germain, évêque de Paris, qui mourut en 576 :
d'où il résulte qu'à cette date Fortunat était déjà prêtre. Bien plus, pour
dire toute ma pensée, je crois que Fortunat était déjà entré dans les ordres
quand il quitta l'Italie ; et, ce qui me le fait croire, c'est que son
contemporain Grégoire de Tours l'appelle en plusieurs passages « prêtre italien
»; c'est ce titre qui lui est donné en tête de ses œuvres.
49. Il est beaucoup plus
difficile de déterminer à quelle époque il a reçu l'hospitalité d'Agricola ou
Agrœ-cala, évêque de Chalon-sur-Saône, ou plus probablement de Nevers, comme
nous l'avons dit dans une note à la pièceXIX du livre III des œuvres de
Fortunat. Dans cette pièce, adressée à Agricola, le poète déclare, non
seulement qu'il a vécu arec lui, mais qu'il a été instruit, formé, nourri par
son excellent père :
« Votre père,
dit-il, ne m'a pas jugé indigne de ses soins : daignez continuer son œuvre et
cultiver à votre tour la terre qu'il a labourée de ses mains. Votre père, dont
l'univers entier se rappellera toujours la bonté, m'a aimé comme il vous aima
vous-même. J'ai trouvé chez lui la tendresse d'un père, les soins d'une
nourrice, les leçons d'un maître: il m'a chéri, il a cultivé mon esprit, a
guidé mes pas dans la vie et formé mon cœur. C'est lui qui, après avoir labouré
le champ avec un zèle affectueux, y a semé le grain. Cette semence, faites-la
fructifier pour moi. »
Je croirais donc que
Fortunat a été l'hôte d'Agricola avant de se consacrer entièrement à Radegonde,
dont il sera question plus loin, et aux affaires de Radegonde ; il ne semble
pas, en effet, qu'à partir de cette époque il se soit jamais éloigné d'elle.
50. Les biographes ont
coutume de se demander ici pour quelle raison, après avoir accompli à Tours le
vœu qui avait été le principal objet de son voyage en Gaule, Fortunat resta en
Gaule et ne retourna pas près des siens, Brower (Vie de Fortunat, ch.
2), attribue la prolongation de son séjour à l'étranger aux guerres et aux
désordres dont l'Italie eut à souffrir précisément à cette époque, par suite de
l'invasion lombarde. Alors, en effet, Trévise, patrie de Fortunat et les
contrées voisines, situées à la porte même et sous la main de la Germanie,
furent particulièrement exposées aux incursions et aux brutalités de l'ennemi.
Tant que durèrent ces désordres, Fortunat crut devoir rester en Gaule et y
attendre que le rétablissement de la paix et de la tranquillité en Italie lui
permit de regagner sans danger sa terre natale et la maison paternelle. Mais ce
ne fut pas sans regret qu'il prolongea son séjour en Gaule, et je ne crois pas
qu'il ait jamais, au fond de son cœur, préféré un pays étranger à sa patrie et
à sa famille. Voici, par exemple, ce qu'il dit dans une lettre à Lupus, livre
VII, pièce IX :
« Depuis tantôt neuf ans,
si je ne me trompe, qu'exilé d'Italie, j'erre dans ces régions voisines de
l'Océan, je n'ai reçu pendant tout ce temps-là aucune lettre, non pas même un
trait d'écriture de mes parents, pour me consoler de notre séparation. »
Il se plaint d'une façon
plus touchante encore d'être loin de sa patrie, dans la pièce VIII du
livre VI, quand il dit:
« J'erre à l'aventure,
exilé de mon pays, et plus triste que l'étranger qui fait naufrage dans les
eaux d'Apollonie. »
51. Il ne faut pas
oublier non plus une raison d'un autre ordre qui explique qu'il soit resté en
Gaule, et qu'il ne soit pas retourné auprès des siens. C'est lui-même qui nous
la fait connaître dans la première pièce du livre VIII :
« Je voulais visiter
saint Martin, et je cédai au vœu de Radegonde, née sous le ciel sacré de la
Thuringe. » Ce qui signifie que, venu en Gaule dans l'intention de visiter le
tombeau de saint Martin et de satisfaire sa dévotion à ce saint, il y fut
retenu par les prières et les vœux de la pieuse Radegonde qui l'empêcha de
retourner en Italie, et que c'est ainsi qu'il passa le reste de sa vie en
Gaule.
52. Puisque je viens de
nommer Radegonde, à l'influence de laquelle il faut surtout attribuer la
prolongation du séjour de Fortunat en Gaule, et qui ne cessa de l'entourer
d'égards, de lui prodiguer les témoignages de sa libéralité et de son
affection, il ne sera pas hors de propos de dire quelques mots de la naissance
de cette princesse, de sa fortune, de sa vertu poussée jusqu'à la sainteté : je
m'attacherai aux détails les plus propres à répandre la lumière sur la vie de
Fortunat et sur la plupart de ses poésies.
Radegonde était fille de
Berthaire, roi de Thuringe. Berthaire étant tombé sous les coups de son frère
Her-ménéfroid,[19] Radegonde,
encore enfant, resta, après la mort de son père, sous la tutelle de son oncle.
Plus tard, Herménéfroid fut vaincu et renversé à son tour par les rois des Francs
Clotaire et Thierry, et Radegonde fut amenée en Gaule comme prisonnière.
Thierry et Clotaire se disputèrent sa main; l'avantage resta à Clotaire qui
l'épousa aussitôt qu'elle fut en âge d'être mariée, après l'avoir fait garder
et instruire dans un de ses domaines.[20] Mais
cette union royale et les délices d'une cour puissante n'affaiblirent en aucune
manière le zèle pour la piété et la religion qui avait éclaté en elle dès son
jeune âge, alors qu'elle avait coutume de balayer de ses mains le bus des
autels et de conduire des chœurs d'enfants chantant les louanges de Dieu ; sa
piété en devint au contraire plus ardente, ce qui faisait dire parfois à
Clotaire : « C'est une nonne que j'ai épousée, ce n'est pas une reine. » Aussi
la traitait-il quelquefois avec rudesse. Enfin son frère fut mis à mort
injustement par l'ordre du roi trompé par les mensonges et les perfidies de
quelques courtisans. Saisissant cette occasion, elle résolut de se séparer du
roi et d'embrasser la vie monastique, à laquelle elle aspirait de tous ses
vœux. Envoyée par Clotaire près de saint Médard, évêque de Noyon, à peine
fut-elle en sa présence qu'elle se mit à le supplier de lui donner l'habit
religieux et de la consacrer au Seigneur. Il s'y refusa d'abord, dans la
crainte d'encourir la colère du roi; mais il finit par céder à ses prières et
mit sur sa tête le voile des religieuses. Elle quitta ensuite Noyon et se
rendit d'abord à la basilique de Saint-Martin de Tours ; de là elle gagna le
domaine de Suèdes, près de Poitiers, et y construisit un monastère, où elle
vécut jusqu'à son dernier jour dans une parfaite sainteté, ainsi que le dit
Grégoire de Tours, Histoire des Francs, livre III, ch. 7 :
« Ayant pris l'habit religieux, elle bâtît un monastère aux portes de la
ville de Poitiers ; ses prières, ses jeûnes, ses veilles, ses aumônes lui attirèrent
l'admiration et la vénération des peuples. »
53. Elle éleva à la
dignité d'abbesse de ce monastère de Poitiers une jeune fille d'une piété et
d'une vertu rares, Agnès, qu'elle avait eue autrefois à son service, et qu'elle
avait depuis son enfance soignée et instruite comme sa propre fille, pour
employer les expressions dont elle s'est elle-même servie, « et elle se mit
sous son autorité pour lui obéir, après Dieu, avec une soumission absolue. »
C'est ainsi qu'elle s'exprime elle-même dans Grégoire de Tours,Histoire des
Francs, livre. IX, ch. 42, et c'est ce qui a inspiré à Fortunat ce passage
de la pièce I du livre VIII :
« Elle a échangé ses
habits de reine contre les vêtements blancs de religieuse; elle porte la robe
la plus sordide, celle des servantes, et elle l'aime. Jadis on la voyait portée
sur un char superbe ; maintenant, par obéissance à la règle, elle va à pied dans
la boue. Celle dont les mains étaient chargées de bagues ornées d'émeraudes est
pauvre, et est la servante attentive de ses servantes. A la cour, elle
commandait, ici elle obéit. On l'aimait quand elle était maîtresse; aujourd'hui
qu'elle est servante, on l'aime encore. »
Il dit encore à Agnès,
pièce III du même livre :
« Cette mère pieuse vous
désigna et vous choisit pour être son associée dans le gouvernement de son
illustre communauté. Cela fait assez voir qu'elle vous a voulue pour mère, vous
qui n'êtes que sa fille, que celle qu'elle éleva sur ses genoux comme son
enfant de prédilection commande à sa place, et qu'après vous avoir dirigée de
sa baguette maniée avec douceur, elle aime mieux être dès à présent sous votre
autorité. »
54. Grâce à son rang, à
sa naissance royale. Radegonde put enrichir son monastère de Poitiers de dons
du plus grand prix; les plus précieux sont ceux qu'elle obtint vers l'an 569 de
l'empereur Justin, auquel elle avait envoyé une ambassade, aidée en cela par le
concours et le crédit de Sigebert. « Ses vœux furent comblés, dit Baudonivia(Vie
de sainte Radegonde, 8), et elle put se glorifier d'avoir près d'elle,
dans le lieu qu'elle habitait, le bois bienheureux de la croix du Seigneur,
orné d'or et de pierreries, ainsi que de nombreuses reliques des saints, que
gardait l'Orient. Sur la demande de cette sainte reine, l'empereur lui envoya
des ambassadeurs avec les Evangiles ornés d'or et de pierreries. »
55. Ce fut pour
Fortunat l'occasion de composer plusieurs hymnes et d'autres poésies en
l'honneur de la sainte croix; la plus célèbre est celle qui commence par les
mots Vexilla regis prodeunt, et que l'Église elle-même a depuis
longtemps adoptée. Il écrivit de plus un long poème, dans lequel, au nom de
Radegonde, il remercie Justin et l'impératrice Sophie de lui avoir envoyé des
présents inestimables, qui sont, dit-il, pour l'Occident tout entier, un
ornement, une brillante parure.
56. Quant à la nature et
à la force des liens que la piété, la bienveillance, l'affection avaient formés
entre Fortunat, Radegonde et Agnès, sans aucun mélange, sans aucun danger de
passion profane, nous en pouvons juger par le témoignage de Fortunat lui-même,
qui écrit à Agnès, livre XI, pièce VI :
« Vous qui êtes ma
mère par votre dignité et ma sœur par le privilège de l'amitié, à qui je rends
hommage en y faisant concourir mon cœur, ma foi et ma piété, que j'aime d'une
affection céleste, toute spirituelle et sans la criminelle complicité de la
chair et des sens, j'atteste le Christ, ses apôtres Pierre et Paul, sainte
Marie et ses pieuses compagnes, que je ne vous ai jamais regardée d'un autre
mil et avec d'autres sentiments que si vous fussiez née ma sœur Titiana, que
notre mère Radegonde nous eût portés l'un et l'autre, dans ses chastes lianes. »
57. Pour l'affection
particulière qu'il avait vouée à Radegonde, il l'a fait connaître dans ces vers
de la pièce II du livre XI, où, à l'occasion d'une des réclusions
qu'elle s'imposait, comme nous le dirons plus loin, il lui écrit combien elle
lui manque :
« Où se cache sans moi ma
lumière? Pourquoi se dérobe-t-elle à mes yeux et persiste-t-elle à rester
invisible ? Je regarde le ciel, la terre et l'eau ; tout cela m'est peu de
chose, si je ne vous vois pas. Quoique le ciel soit serein et pur, si vous
ne vous montrez, le jour est pour moi sans soleil. »
58. La munificence, la
libéralité de Radegonde et d'Agnès à son égard sont maintes fois célébrées dans
les vers qu'il leur adresse pour lès remercier de petits présents qu'elles lui
ont envoyés : le passage suivant de lu pièceIX du livre XI, à Agnès,
montre combien ces envois étaient fréquents:
« Un seul de vos
porteurs n'eût pas suffi pour tant de mets ; à aller et venir les jambes leur
manquaient... Je ne rapporte pas chaque chose en détail, car j'ai été vaincu
par vos largesses. »
Plus d'une fois il
rapporte qu'elles l'ont invité à souper, et qu'elles lui ont fait faire une
chère délicate. Dans la pièce XI du livre XI, par exemple, il décrit
un repas préparé pour lui par Agnès, et dans lequel les fleurs et les
feuillages semés à profusion faisaient de la salle à manger un jardin
verdoyant. Ces détails montrent bien de quels soins attentifs et empressés
elles aimaient toutes deux à le combler.
59. Cette affection
réciproque, ces relations si intimes entre Fortunat et ces pieuses femmes nous
invitent à chercher de quel office, de quel emploi il était chargé auprès
d'elles. Mais il faut faire d'abord quelques remarques. Tout d'abord Radegonde
fut toujours portée à témoigner des égards exceptionnels, à prêter une attention
infatigable à ceux dont les enseignements pouvaient diriger sa piété, éclairer
sa religion. « Si quelqu'un de ceux en qui elle voyait les serviteurs de Dieu
venait à elle, de lui-même, ou à son appel, dit Fortunat,[21] elle
en montrait une joie céleste... Le jour suivant, laissant le soin de la maison
à des personnes de confiance, elle n'avait plus d'autre occupation que de
recueillir les paroles de l'homme de Dieu, elle passait des journées entières à
s'instruire des règles du salut et des moyens de mériter la vie céleste. » Et
Fortunat parle du temps où Radegonde vivait encore à la cour de son mari.
60. En outre, les
religieuses du monastère de Poitiers avaient un grand nombre d'affaires à
conduire, dont les unes se rapportaient à leurs intérêts et a leurs devoirs
prives, les autres a la fortune et à la discipline du monastère tout entier.
Elles avaient besoin de pouvoir compter, pour la défense de ces intérêts
divers, sur la vigilance et le dévouement d'une personne habitant hors de
l'enceinte du monastère: Ainsi, pour donner un ou deux exemples, on trouve dans
Grégoire de Tours, livre IX, ch. 42 de l'Histoire des Francs, la copie
d'une lettre adressée par Radegonde aux évêques de la Gaule, afin d'obtenir
leur protection et l'appui de leur autorité contre ceux qui voudraient porter
atteinte aux droits du monastère de Poitiers ou s'emparer de ses biens. Au
chapitre 39, on lit un rescrit des évêques à Radegonde frappant d'anathème les
religieuses qui voudraient sortir du monastère et se marier. Ces affaires et
d'autres du même genre, pour lesquelles il fallait fréquemment entrer en
relations avec les évêques, avec les rois, avec d'autres grands personnages, ou
qu'il fallait régler par leur entremise, réclamaient la direction et les soins
d'un négociateur avisé et habile.
61. Les choses étant
ainsi, je crois pouvoir affirmer tout d'abord que Fortunat fut pour Radegonde
et pour Agnès un directeur et un conseiller, au jugement et aux avis duquel
elles s'en rapportaient aussi bien pour leurs affaires personnelles que pour le
maintien de la discipline du monastère. Ce rôle paraît s'accorder d'une part
avec l'étroite intimité qui les unissait tous les trois, ainsi que nous l'avons
montré plus haut, et d'autre part avec la piété, la science, la prudence de
Fortunat; et je ne suis pas loin de croire que c'est là l'emploi que Radegonde
souhaitait de lui voir prendre, quand « il céda, comme il dit, à ses vœux, et
renonça à retourner auprès des siens en Italie. » Plusieurs passages des
œuvres de Fortunat sont de nature à confirmer cette opinion. Ainsi, dans la
pièce IV du livre XI, il engage Radegonde à boire du vin pour
fortifier et pour remettre son estomac, et il allègue l'exemple et l'autorité
de l'apôtre qui donna à Timothée le même conseil. Dans la pièce VII du
même livre, écrivant à Agnès, il la prie de rendre à Radegonde les devoirs, les
services, dont son absence ne lui permet pas de s'acquitter lui-même. Dans la
pièce suivante, il remercie Agnès d'avoir, à sa prière, donné un repas aux
religieuses, et il exprime en terminant le vœu qu'Agnès et Radegonde vivent de
longues années encore, et que leur frein, c'est-à-dire leur autorité,
maintienne longtemps encore florissante et prospère la règle et la discipline
du monastère de Poitiers. Enfin, dans une lettre écrite à Grégoire de Tours
(livre VIII, pièce XII), à l'occasion des discordes et des scandales qui
avaient éclaté dans le monastère de Poitiers après la mort de sainte Radegonde,
Fortunat lui recommande en ces termes la cause de l'abbesse :
« Rappelez-vous la recommandation que vous fit Radegonde, ma sainte maîtresse,
votre fille et déjà même votre mère, pour assurer la conservation de sa
communauté, de sa personne et de toute sa règle: comme elle vous en pria par
ses paroles, et vous en adjura par ses entrailles. Ordonnez donc que, sans
désemparer, et de manière à ce que celui qui voit tout vous le rende un jour de
la rétribution éternelle, on vienne nu secours de celles qui en ont un si grand
besoin. » Ces paroles font bien voir quelle situation il avait auprès de
Radegonde et d'Agnès, et quels services il leur rendait.
62. Les voyages si
fréquents que nous savons que Fortunat fit en Gaule et en Germanie, nous
donnent encore lieu de penser qu'il se chargeait de régler une foule d'affaires
intéressant le monastère de Poitiers. Ainsi, dans les pièces 25 et 26 du livre XI,
il raconte à Agnès et à Radegonde deux voyages qu'il a faits : dans l'un, il
avait été longtemps ballotté par la tempête, et sa vie même avait été en péril
; dans l'autre, il dit qu'il a supporté les rigueurs d'un hiver très froid,
pendant lequel la neige et la glace couvraient tout le pays. Il laisse entendre
d'ailleurs qu'il a des choses à leur dire, dont il leur fera part de vive voix,
et qu'il ne peut confier à une lettre : « Je renferme en moi, dit-il, des
murmures qui en sortiront plus tard tous ensemble. »
Au livre VI, pièce VIII,
il raconte qu'à son arrivée à Metz, un cuisinier du roi lui a enlevé son
bateau, mais qu'à Nauriac le roi Sigebert l'a accueilli avec beaucoup de bonté,
et que les ministres du roi, Pappulus et Gogon, lui ont procuré, avec une
nouvelle embarcation, tout ce dont il avait besoin pour continuer sa route.
Ailleurs, livre X, pièce IX, il décrit un autre voyage qu'il a fait sur les
bords du Rhin et de la Moselle : ayant rencontré la famille royale,
c'est-à-dire Childebert et sa mère Brunehaut, il a été retenu par le prince et
sa mère, qui lui ont fait l'accueil le plus flatteur, et il les a accompagnés
dans la suite de leur voyage, qui s'accomplissait avec une pompe et une
magnificence toute royale. Il y a lieu de penser que si Fortunat a visité tant
de pays divers, ce fut moins pour son plaisir ou pour ses affaires
personnelles, que pour contenter et pour servir les pieuses femmes auxquelles
il s'était consacré tout entier.
63. En tout cas, ces
voyages, quel que fût le motif qui les lui faisait entreprendre, lui ont fourni
l'occasion de voir et de connaître les évêques les plus célèbres de la Gaule et
de la Germanie et de se lier avec eux de l'amitié la plus étroite, comme le
montrent de nombreux passages de ses œuvres. Et pour citer quelques-uns de ceux
dont l'amitié, le commerce intime peut être considéré comme une recommandation
pour Fortunat, comme un sûr garant de son innocence et de sa vertu, saint
Germain, archevêque de Paris, lui a témoigné beaucoup de bienveillance et d'affection.
C'est ce que prouve, entre bien d'autres, la pièce II du livre VIII.
Fortunat voulait partir, et Radegonde le retenait; voici ce qu'il écrivait à ce
propos :
« Germain, mon père,
la lumière du monde, m'appelle là-bas, ma mère me retient ici, Germain
m'appelle là-bas. Chers à moi l'un et l'autre, ils insistent sur l'engagement
que j'ai pris envers eux ; ils sont remplis de l'amour de Dieu et chers à moi
l'un et l'autre. »
Ce fut saint Germain qui
consacra Agnès comme abbesse du monastère de Poitiers, ainsi que le prouve le
témoignage de Radegonde dans Grégoire de Tours, livre IX, ch. 42. On comprend
que ce fait dut contribuer puissamment à établir entre Fortunat et lui des
rapports d'amitié et de bienveillance.
64. Félix, évêque de
Nantes, personnage aussi distingué par sa naissance que par ses vertus, eut
également beaucoup d'affection pour Fortunat. On en trouve la preuve dans les
poésies et les lettres que Fortunat lui a adressées et que l'on peut lire au
livre III de ses œuvres, pièces IV, V et suivantes. Léonce, évêque de
Bordeaux, et l'ancienne épouse de Léonce, Placidine, qui avait dans les veines
du sang impérial et qui devait à sa rare piété une renommée plus glorieuse
encore que sa naissance, lui accordèrent l'un et l'autre une place honorable
dans leur estime et dans leur affection : il suffit, pour s'en convaincre de
lire les pièces XV, XVI et XVII du livre Ier. Il y a de
plus, au livre IV, une pièce, la dixième, composée par le poète à l'occasion de
la mort de Léonce ; c'est un hommage éclatant à la noblesse de l'évêque de
Bordeaux, à sa vertu, à son zèle pour le bien de son troupeau, et aussi à
l'autorité, au crédit dont il jouissait auprès des rois.
65. Que dirai-je
d'Euphronius, évêque de Tours? de Nicet, évêque de Trêves, ou de Magnéric, son
successeur? Nous avons des lettres ou des poésies de Fortunat à chacun d'eux,
livre III, pièces I, II, III, XI, XII, et Appendix, pièceXXXIV.
Nous ne devons pas oublier saint Martin, évêque de Galice, qui détacha les
Suèves de Galice de leurs superstitions héréditaires, et les convertit au
christianisme. Fortunat lui a adressé une lettre pleine du regret le plus
affectueux, et une pièce de poésie dans laquelle il loue ses vertus et les
services qu'il a rendus à son troupeau. Ce sont les deux premiers numéros du
livre V.
66. Il faut ajouter à ces
noms celui d'Avitus, évêque de Clermont-Ferrand, à qui Grégoire de Tours (Vies
des Pères, ch. 21 attribue le mérite d'avoir éveillé et fait naître en lui
l'amour de la religion. Avitus eut beaucoup d'amitié pour Fortunat, comme
semblait l'exiger l'affection qui les unissait l'un et l'autre à Grégoire.
Avitus ayant converti cinq cents Juifs au christianisme, le jour de la
Pentecôte, Fortunat, à la demande de Grégoire, écrivit un long poème pour
célébrer ce succès.[22]
67. Mais je ne veux pas
nommer l'un après l'autre tous les personnages qui ont comblé Fortunat des
témoignages de leur estime et de leur bienveillance. Je me contenterai de citer
encore un nom, qui me dispensera de rappeler les autres : c'est celui de
Grégoire, évêque de Tours, dont je parlais tout à l'heure, aussi connu pour sa
piété et son savoir que pour avoir occupé ce siège important. Quant à son
affection pour Fortunat et à l'étroite amitié qui les unissait, toutes les
lettres, toutes les poésies, que Fortunat lui a adressées, nous les font assez
connaître. Fortunat y montre les sentiments d'un fils et nous apprend que
Grégoire lui accordait en retour toute sa sollicitude et toute sa tendresse. Comme
il habitait loin de lui, il se consolait de ne pouvoir jouir de sa présence
aussi souvent qu'il l'aurait souhaité, en lui écrivant fréquemment. C'est ce
qu'il déclare lui-même dans la pièce XI du livre V, où il dit à
Grégoire :
« Je ne puis me passer, vénérable
et bien-aimé Grégoire, ou de vous voir de mes yeux ou d'envoyer quelque lettre
à votre recherche. Il m'est doux de contempler vos traits, mais quand ce
bonheur m'est refusé, je veux du moins vous entendre et vous répondre de loin.
»
68. C'est sur son conseil
que Fortunat écrivit ou publia un grand nombre de pièces, qui, sans ses
encouragements et ses instances amicales, n'auraient peut-être jamais vu le
jour el auraient été perdues pour la postérité. Et ce qui montre bien le cas
que faisait Grégoire des écrits de Fortunat, l'importance qu'il attachait à
leur publication, c'est que pour le décider à réunir et à donner au public ses
poésies et ses autres œuvres, il ne s'est pas contenté d'un simple conseil, il
est allé jusqu'aux prières et aux supplications les plus pressantes. C'est ce
que nous apprend le témoignage de Fortunat lui-même, qui écrit à Grégoire,
livre I, pièce I : « Aussi, illustre pontife, Grégoire, digne
successeur des apôtres, quand vous me demandez avec une insistance si
obligeante de publier pour vous quelques-uns des faibles écrits échappés à ma
plume inhabile, je m'étonne que ces bagatelles aient tant de prix à vos yeux ».
Et plus loin : « Puisque, malgré mon peu de mérite et malgré mes refus, vous me
pressez avec tant d'insistance, puisque vous invoquez les divins mystères et
les vertus éclatantes du bienheureux Martin pour m'engager à me départir de ma
modestie et à me produire en public... » Au début de la pièce V du
livre V, il dit encore que c'est Grégoire qui l'a engagé à écrire : « Vous me
pressez, mon père, avec une singulière insistance, mais aussi avec votre bonté
ordinaire, vous me pressez de chanter sans voix, de courir malgré la lourdeur
de mes jambes et de mes vers. » Il s'exprime encore de la même façon dans la
pièce VI du livre IX.
69. Parmi les poésies que
publia alors Fortunat, un grand nombre sont adressées à Grégoire lui-même et
ont pour objet l'éloge de ses vertus. Il faut surtout remarquer la pièce III du
livre V, adressée aux habitants de Tours. Fortunat les félicite de la
nomination de Grégoire au siège episcopal de leur ville; il leur prédit toutes
sortes de biens par suite de l'arrivée du nouveau pontife et de sa présence au
milieu d'eux.
70. Quant à la
munificence, à la libéralité de Grégoire à son égard, il en parle en maint
endroit de ces œuvres; pour n'en citer qu'un, il dit, au livre VIII,
pièce XX, que Grégoire lui avait prêté une terre pour fournir à sa
nourriture et à ses autres dépenses; il compare la munificence de l'évêque à la
libéralité de saint Martin qui donna la moitié de son manteau pour couvrir les
membres nus d'un pauvre :
« Vous renouvelez,
dit-il, les actes du généreux Martin; il habillait les pauvres; vous les
nourrissez. De même que Martin partagea son manteau, de même vous partagez vos
champs; il donnait des habits aux gens, vous leur donnez le confort et l'aisance ».
Dans la pièce XIX du même livre, il décrit en ces termes le site de
ce riant domaine :
« Vous m'offrez la
jouissance d'une campagne sur les bords minés par les flots inconstants de la
Vienne, de cette rivière d'où le batelier glissant sur les eaux, ses voiles
gonflées, contemple les champs cultivés, en chantant le chant des rameurs. »
71. Dans la pièce qui
précède celle-ci, où il rappelle sommairement les présents et les bienfaits
qu'il a reçus de Grégoire, il en indique en ces termes le nombre et l'importance
:
« Quand les paroles
couleraient de mes livres comme d'une source intarissable, quand elles se
précipiteraient avec l'impétuosité d'un torrent, lorsqu'il s'agit de vous
louer, ô Grégoire, lorsque ce serait encore trop peu de verser la poésie à
flots, la mienne semblerait une goutte d'eau. Un Virgile serait à peine capable
de célébrer dignement votre munificence. Qui pourrait dire tous les bienfaits
dont vous me comblez ? »
72. Est-il nécessaire
d'énumérer tous les autres Gaulois dont l'amitié et la protection furent
acquises à Fortunat? Je parle des rois et des grands : l'accueil qu'il trouva
en tout temps près d'eux, la bienveillance et l'affection qu'ils lui
accordèrent sont, a mon avis du moins, de puissants témoignages en faveur, je
ne dis pas seulement de son talent et de son savoir, mais encore de la pureté
de sa vie, et même de l'agrément et de l'attrait de son commerce. Nous avons
dit plus haut combien il fut aimé de Sigebert, roi d'Austrasie; au nom de
Sigebert il faut joindre ceux de ses frères Charibert, Gontran et Chilpéric, de
son fils Childebert, qui fut roi d'Austrasie après lui, des reines Brunehaut,
Gélésuinthe et Frédégonde, et de tous les membres de la famille de ces princes
: tous ces personnages ont fait cas de Fortunat et lui ont donné des marques de
leur estime, comme le prouvent les pièces si nombreuses que l'on rencontre à
chaque instant dans ses œuvres, et qui parlent d'eux ou leur sont adressées.
73. Enfin, outre Gogon,
Lupus, Magnulfe, Jovin et les autres que j'ai nommés plus haut, Fortunat compta
encore au nombre de ses meilleurs amis Mummolénus, personnage que sa dignité et
sa noblesse élevaient au premier rang parmi ses concitoyens. Le poète fait de
lui un très bel éloge au livre VII, pièce XIV; au livre X, pièce II,
est une lettre qu'il lui écrivit pour le consoler de la mort de sa fille.[23]
Il faut citer aussi
Papulus, qui jouissait du plus grand crédit auprès de Sigebert, Bérulfe,
Condanus, Gondoaire, Boson, Galactorius, Chrodinus, Mummolus, d'autres encore,
aussi distingués par leur mérite que par leur rang, honorés de la faveur de
leurs princes, qui tous ont témoigné à Fortunat la plus grande bienveillance.
Et ce qui, à mon avis du moins, lui fait le plus d'honneur, c'est que, tandis
que la plupart de ceux que je viens de nommer subirent des changements de
fortune, que les uns conspirèrent contre les rois mêmes ou trahirent leur
cause, que d'autres, ayant donné prise à de graves soupçons, tombèrent dans la
disgrâce, perdirent leur dignité et leur rang, furent condamnés à l'exil ou à
la mort et eurent la plus triste fin, Fortunat est peut-être le seul que n'ait
jamais atteint aucune poursuite, aucun soupçon; jamais la chute d'aucun de ceux
avec qui il avait été le plus intimement lié n'altéra la faveur dont il
jouissait ; ce qui prouve que, dans ses relations amicales avec les plus grands
personnages, il sut éviter de se mêler d'affaires qui ne convenaient ni à son
caractère ni à sa profession, et que, étranger à tout esprit de parti, il
poursuivit sa tâche sans s'en laisser distraire, en ami de la paix et du repos.
74. Fortunat habita un
certain temps dans la partie de la Bretagne qui, voisine de l'Océan, est
baignée et entourée par les flots. Voici en effet ce qu'il écrit à Félix,
évêque de Nantes, livre III, pièce IV :
« Je dormais au bord de
la mer ; couché sur le rivage, je m'abandonnais depuis longtemps aux langueurs
d'un doux sommeil, quand tout à coup le flot de votre éloquence, pareil à la
vague qui se brise contre le roc, me couvrit comme d'une pluie d'eau
salée. »
Au même livre,
pièce XXVI, écrivant au diacre Ruccon, il s'exprime ainsi :
« Autour de moi
bouillonnent les flots soulevés de l'Océan, et vous, mon cher frère, vous êtes
à Paris. La Seine vous retient sur ses rivages, et moi je suis bloqué par la
mer de Bretagne. Malgré la distance qui nous sépare, une mutuelle affection
nous rapproche. Les ondes en fureur ne parviennent pas à me cacher votre
visage, le vent du nord à chasser votre nom de mon cœur. »
71. Tenons-nous
maintenant à savoir pour quelle raison il s'était retiré dans cette contrée et
sur ce rivage? S'il est permis, en pareille matière, de hasarder quelque
conjecture, je remarque d'abord qu'à cette époque les hommes les plus pieux
avaient l'habitude, une fois par an et surtout pendant le saint temps du
carême, de se retirer dans quelque endroit écarté, pour s'y livrer loin du
monde et dans la solitude à la prière et aux jeûnes. C'est ainsi que Grégoire
de Tours, au chapitre 15 des Vies des Pères, raconte que saint
Senoch, de la fête de saint Martin à Noël, et quarante jours avant Pâques,
vivait enfermé dans une cellule. Un contemporain de Grégoire raconte de même
que Bérécond, évêque d'Amiens, se retirait dans la solitude pendant le saint
temps du carême, afin de se livrer tout entier à la méditation.
76. Or aucun séjour ne
convenait mieux à ces pieuses retraites que celui des îles, qui, baignées de
toutes parts par les flots, étaient peu accessibles. Aussi Grégoire de Tours,
livre VIII, chapitre 43 de l'Histoire des francs, dit-il que Palladius,
évêque de Saintes, « s'était, au temps de carême, retiré dans une île pour
prier ». Saint Marculfe, abbé de Nanteuil,[24] se
réfugiait tous les ans dans une île, « afin de s'y soumettre, pendant le saint
temps du carême, à des macérations plus rigoureuses que de coutume, et de pou
voir, loin de la vue des hommes, se livrer avec plus de liberté et plus de
fruit à la pratique des veilles, des prières et des jeûnes, » comme on lit dans
la Vie de ce saint (Bénédict., Saec. I, 12, page 128). D'ailleurs, au
temps même de saint Ambroise, les îles servaient fréquemment de lieu de
retraite à ceux qui voulaient, par piété, s'éloigner du monde et se réfugier
dans quel que solitude ; c'est ce que nous apprend Ambroise lui- même (Hexaméron, III,
ch. 5).
« Faut-il énumérer ces
îles dans lesquelles ceux qui fusent l'appât de la corruption du siècle et qui
se proposent de vivre saintement, se cachent aux regards du monde et se
dérobent aux pièges dont cette vie est semée? La mer est l'asile de la
tempérance, l'école de la pureté, le séjour de l'austérité ; elle est le port
de salut, la sûre retraite ouverte à ceux qui cherchent la paix, le dernier
refuge de la sobriété; elle donne à la piété des hommes de foi une ardeur plus
vive, à leur dévotion un nouvel élan ; le murmure des vagues qui viennent
doucement baigner ses rivages accompagne leurs chants, la voix des îlots
paisibles se mêle au chœur des fidèles et l'écho des îles répète les hymnes des
saints ».
77. Puisqu'il en est
ainsi, je suis porté à croire que Fortunat aussi avait l'habitude de se retirer
quelque fois, et peut-être pendant le saint temps du carême, dans quelque île
où, loin de la foule et du bruit, libre de toute affaire, il pouvait se livrer
sans distraction au jeûne et à la prière. Quant au fait de son séjour dans une
lie, on en trouve la preuve dans ce passage de la pièce XVII du livre
I, adressée à Placidine :
« Faites bon accueil, je
vous en conjure, à ces trop modestes présents, vous qui brillez sur cette terre
comme un présent sans prix. Celle-ci vous les envoie du sein des flots, grâce à
l'Océan, à ses eaux gonflées et murmurantes. »
78. Cependant il est
possible aussi que Fortunat ne soit allé à plusieurs reprises habiter les îles
ou le rivage de la mer, que pour y chercher la trace des saints qui avaient
vécu dans ces contrées, pour recueillir les souvenirs qu'ils y avaient laissés,
soit afin de trouver dans leur exemple un modèle et un stimulant pour sa piété,
soit aussi afin d'écrire leur vie. Ce qui prouve combien cette occupation lui
fut chère et familière, ce sont, avec les nombreuses biographies de saints dues
à sa plume, les vers de la pièce VIII du livre II ou il s'exprime
ainsi :
« Que d'autres
prennent plaisir aux louanges des hommes ; pour moi, j'aime à rappeler le
souvenir des justes. Deux raisons m'engagent à le tracer dans mes écrits les
œuvres de la piété, les victoires de la foi : l'une, c'est qu'il est bien de
louer dignement les grandes choses ; celui qui refuse ses éloges à la vertu se
rend complice du crime; l'autre, c'est que les hommes aiment la gloire, et que
celui qui lit le récit de ses belles actions brûle de faire mieux encore »
70. Le passage suivant de
la pièce XVII du livre I, adressée à Placidine, me paraît confirmer
pleinement l'opinion que je viens d'exprimer :
« Lorsque je me
dirigeais en toute hâte vers ces îles que je voulais visiter, un flot furieux,
poussé par le vent du nord, m'empêcha d'y aborder. Mais votre bonne étoile me
protégeait ; elle m'a fait rencontrer sur le continent ce que j'allais chercher
à travers les eaux. »
Je crois que Fortunat a
voulu faire entendre, par ces derniers vers, que, s'étant embarqué pour aller
recueillir sur certains rivages de l'Océan les souvenirs de piété et de
sainteté qu'y avaient laissés de pieux personnages, il en avait été écarté par
la tempête, et que, porté par les flots au pays de Placidine, il avait trouvé
chez elle, dans sa vie pieusement ordonnée, les exemples édifiants qu'il allait
chercher bien loin, de l'autre côté de la mer.
80. P. Brower
(et l'illustre Joseph Liruti partage son sentiment) croit que Radegonde suivit
Fortunat et qu'elle séjourna en même temps que lui dans la même île, ou du
moins dans une île voisine. Ce qui le porte à le penser, c'est la lettre de
Fortunat à Félix, évêque de Nantes, où après avoir dit qu'il « dort au bord de
la mer », notre poète cite un passage d'une lettre que Félix lui avait écrite
auparavant, et où il lui disait « qu'il était le prisonnier de l'affection de
Radegonde ».
81. Je ne peux
cependant me résoudre, sur cette seule preuve, à croire que Radegonde ait
enfreint la Règle qu'elle s'était elle-même imposée, qu'oubliant ses pieuses
résolutions, elle soit jamais sortie de son monastère pour aller vivre
ailleurs. Elle suivait en effet la Règle de saint Césaire, évêque d'Arles, et
cette Règle, à l'article 1 de laRécapitulation, contient cette disposition
expresse : « Aucune de vous (c'est-à-dire aucune des religieuses} ne pourra,
jusqu'au jour de sa mort, obtenir la permission de sortir du monastère, ni en
sortir de son chef et sans permission. » D'autre part, nous voyons à l'article
28 de la Vie de Radegonde, par Baudonivia, qu'elle avait elle-même
établi « qu'aucune religieuse ne franchirait vivante la porte du monastère
». Il y a plus encore : Radegonde elle-même, dans une lettre aux évêques de la
Gaule que l'on peut lire dans Grégoire de Tours, Histoire des Francs,livre
IX, ch. 42, fait appel à l'autorité des évêques contre les religieuses qui,
« contrairement à la Règle, ont, dit-elle, tenté de sortir d'ici »,
c'est-à-dire du monastère. Enfin, dans le poème sur la Ruine de la
Thuringe, Fortunat lui fait dire, en s'adressant à son cousin Hamaléfroid
; « Si je n'étais pas soumise à la sainte clôture du monastère, où que tu sois,
j'arriverais vers toi tout à coup. » Il est donc tout à fait impossible de
croire que Radegonde ait jamais quitté son monastère pour suivre Fortunat,
lorsqu'il alla visiter les rivages de la mer, soit pour un motif de religion et
de piété, soit pour une autre raison.
82. Au reste, l'étroite
amitié qui unissait Radegonde et Fortunat a fait conjecturer à Brower que
Fortunat lui-même avait embrassé la vie monastique, et qu'il suivait peut-être,
lui aussi, cette règle de saint Césaire, évêque d'Arles, que Radegonde
observait avec un zèle si admirable, d'après le témoignage de Fortunat,
pièce III du livre VIII :
« Pénétrée d'une foi
féconde et pleine d'amour pour le Christ, Radegonde pratique scrupuleusement la
règle de Césaire. Elle recueille le miel qui découlait du cœur de ce pontife,
et boit à cette source sans se rassasier. »
83. Brower ajoute que
Fortunat, à l'exemple des anciens anachorètes, tissait des corbeilles d'osier;
il en adressa une, un jour, à Radegonde et à Agnès, avec cet envoi (livre XI,
pièce XIII) :
« Cette corbeille a
été tissée de mes mains, croyez-moi, chère mère et chère sœur ».
Une autre fois (même
livre, pièce XVII), il leur annonce en ces termes un autre ouvrage de ses
doigts :
« Ce gage de mon
amitié est l'œuvre de mes mains ; je souhaite qu'il vous agrée, à vous et à ma
maîtresse ».
Qui ne sait d'ailleurs
que l'une des principales obligations de la vie monastique était celle de se
livrer chaque jour à un travail manuel et de lisser des corbeilles d'osier ou
d'autres ustensiles de même sorte?
84. A ces conjectures de
Brower, je suis heureux d'ajouter une remarque que fait l'illustre Ruinart,
dans sa préface aux œuvres de Grégoire de Tours : « Dès le temps de Grégoire,
dit-il au n° 35, il y avait un rapport si étroit entre le monachisme et la
cléricature, qu'être moine ou être clerc c'était tout un. » Ce qui peut encore
confirmer la conjecture de Brower, c'est que, lorsque, au livre IV de la Vie
de saint Martin, Fortunat dit que Paul, évêque d'Aquilée, « voulut dans sa
jeunesse le convertir, » il semble faire entendre que, sinon dans sa jeunesse,
du moins dans la suite, il se convertit en effet, c'est-à-dire qu'il embrassa
la vie monastique, comme nous l'avons expliqué ci-dessus, au n° 13.
85. Ce qui est
certain, c'est que Radegonde, outre le monastère de femmes dont elle avait
confié le gouvernement à Agnès et où elle-même vivait, avait encore fondé à
Tours un monastère d'hommes. De plus, à Poitiers même, à la basilique de
Sainte-Radegonde était joint un autre monastère d'hommes, comme nous l'apprend
Baudonivia, Vie de sainte Radegonde, 31. Fortunat peut fort bien être
allé jusqu'à s'y faire moine, soit pour suivre l'exemple et la leçon que lui
donnait Radegonde, soit par déférence pour ses conseils et ses exhortations ;
c'était pour lui le moyen d'être prêt à la servir au cas où elle attrait besoin
de ses avis ou de son aide, et de se rapprocher d'elle en soumettant sa vie aux
mêmes observances et à la même règle.
86. Quelques bons offices
que Fortunat ait prodigués à Agnès et à Radegonde, auxquelles son dévouement et
sa sollicitude semblent n'avoir jamais fait défaut, il ne servit pas avec moins
de zèle et de piété l'église de Poitiers, au clergé de laquelle il avait été
attaché, comme nous l'avons dit plus haut. Il fallut assurément qu'il rendit à
cette église des services éclatants pour être, bien qu'étranger, élevé au siège
episcopal.
87. Chose étrange, il
s'est trouvé quelques personnes pour nier qu'aucun Venantius Fortunatus ait
jamais été évêque, ou pour inventer on ne sait quel autre Fortunat, qui, à les
en croire, aurait seul rempli cette charge et qui n'aurait rien de commun avec
le nôtre. Leur principale raison, c'est que Grégoire de Tours, quand il vient à
parler de lui, ne lui donne jamais d'autre titre que celui de prêtre. Mais il y
a deux documents, tout à faits probants et tout à fait authentiques, qui ne
permettent point de douter que notre Fortunat ait été évêque, et évêque de
Poitiers. Premièrement, en effet, Baudonivia, religieuse du monastère de
Poitiers et contemporaine de Fortunat, parle de lui en ces termes dans le préambule
de la Vie de sainte Radegonde : « Nous ne recommençons pas la vie de
cette bienheureuse, telle que l'a écrite un successeur des apôtres, l'évêque
Fortunat. » Or personne n'oserait soutenir que la Vie de la bienheureuse
Radegonde, que l'on place ordinairement en tête de celle qu'a donnée
Baudonivia, ne soit l'œuvre de notre Venantius Fortunatus. En second lieu, Paul
Diacre, au chap. 13 du livre II de l'Histoire des Lombards, dit au sujet
de Fortunat : « Enfin il fut fait d'abord prêtre, puis évêque, dans la
même ville (la ville de Poitiers) ». Et Paul Diacre amené en Gaule par
Charlemagne après la destruction du royaume fondé par les Lombards en Italie,
étant allé jusqu'à Poitiers où il visita le tombeau de Fortunat, avait pu
consulter sur ce point les documents les plus sûrs.
88. Si Grégoire de Tours
ne donne jamais à Fortunat d'autre titre que celui de prêtre, ce n'est pas là
une difficulté : Fortunat, en effet, comme nous le dirons plus loin, ne devint
évêque de Poitiers qu'à la fin de sa vie, à une époque où non seulement
Grégoire avait déjà donné ses livres au public, mais où même il était mort,
ainsi que nous le ferons voir quand le moment en sera venu. C'est pour cette
raison aussi qu'en tête de ses œuvres dédiées à Grégoire de Tours, Fortunat ne prend
que la qualité de Prêtre italien et non celle d'Evêque de Poitiers.
89. En quelle année
Fortunat fut-il élevé au siège de Poitiers? Il est difficile de le dire avec
précision. A la mort de Radegonde, arrivée en 587 d'après le témoignage de
Grégoire de Tours (Histoire des Francs, livre IX, ch. 2), l'église de
Poitiers était encore gouvernée par Maurovée ; c'est ce dont témoigne Grégoire
lui-même, qui déclare, au chap. 106 de la Gloire des Confesseurs, qu'en
l'absence de Maurovée ce fut lui qui prit soin des funérailles et de la
sépulture de Radegonde. A Maurovée succéda Platon, qui monta sur le siège
episcopal en 592, du vivant de Grégoire dont il avait été le disciple. Aussi,
le jour où Platon prit possession de son siège, Fortunat dit-il, dans un poème en
son honneur (livre X, pièce 14) :
« Que la présence sacrée
de Grégoire remplisse tous les cœurs de joie, qu'une même foi anime et
transporte deux villes. Platon, notre pontife, fut naguère le disciple de
Grégoire, et c'est à Grégoire que notre église doit un si beau jour. »
Quelques personnes
prétendent que le successeur de Platon sur le siège de Poitiers fut un certain
Placide : mais ce Placide n'est autre que Platon lui-même, comme le remarque
l'illustre Ruinart dans une note au ch. 32 du livre IV des Miracles de
saint Martin par Grégoire de Tours. Platon n'eut donc pas, lorsqu'il
mourut, d'autre successeur que Fortunat; et comme on place la mort de Platon
vers l'année 599, c'est à cette époque aussi qu'il faut admettre que Fortunat
devint évêque de Poitiers. Quant à Grégoire de Tours, il était mort vers l'an
595.
90. Il y a dans les
œuvres de Fortunat (livre IV, pièce 25) un poème sur la mort de la reine
Theudechilde, qui mourut vers l'an 598, comme le montre l'illustre Pagi (an
598, 4). Ce fut donc peu de temps après avoir écrit cette épitaphe qu'il fut
nommé évêque de Poitiers; c'était alors un vieillard. Puisqu'on effet il avait
environ trente-six ans quand il vint en Gaule, et qu'il vécut trente-quatre ans
dans ce royaume avant d'être appelé à l'épiscopat, on voit que lorsqu'il
parvint à cette dignité il avait atteint la vieillesse.
91. Devenu évêque,
Fortunat fut fort utile à son troupeau, tant par la pureté de sa vie et
l'exemple de ses vertus que par sa science. Nous avons de lui des explications
du Symbole et de l'Oraison dominicale, qu'il semble avoir composées pour les
lire à son peuple. Dans l'une de ces deux pièces se trouve ce passage : «
Arrêtant notre réflexion sur ses mystères (les mystères de l'oraison
dominicale) essayons pour l'édification de l'Église d'expliquer en peu de mots
tous ceux qu'elle renferme dans sa brièveté ; nos oreilles l'entendront avec
plus de plaisir, quand notre esprit n'y trouvera plus d'obscurité. Arrivons
donc au texte même de la sainte prière. » Ne reconnaît-on pas là le langage
d'un pasteur instruisant son troupeau?
92. Fortunat ne fut que
peu d'années à la tête de l'église de Poitiers ; il eut en effet pour
successeur, lorsqu'il mourut, Carégisile auquel succéda Ennoald, qui gouvernait
l'église de Poitiers vers l'an 615 (voyez les Annales
ecclésiastiques de Lecointe, an 615, 27). Il faut donc admettre que
Fortunat mourut au commencement du septième siècle. Ce fut à Poitiers, dans la
basilique de saint Hilaire, au dire de Paul Diacre dans le passage que nous
avons plusieurs fois cité, « que sa dépouille fut ensevelie avec les honneurs
qu'elle méritait. » Étant venu faire à son tombeau une respectueuse et pieuse
visite, Paul Diacre, à la prière d'Aper, abbé de Saint-Hilaire, composa, comme
il nous l'apprend lui-même, l'épitaphe suivante destinée à y être gravée :
« Génie brillant, esprit
prompt, bouche harmonieuse dont les chants remplissent de leur mélodie tant de
pages exquises, Fortunat, le roi des poètes, le modèle vénéré de toutes les
vertus, l'illustre fils de l'Italie, repose dans ce tombeau. Sa bouche
consacrée nous enseigne l'histoire des saints d'autrefois, et leurs exemples
nous guident sur la route qui conduit à la lumière. Heureuse terre des Gaules,
parée de tant de précieux joyaux dont les feux mettent en fuite les ombres de
la nuit! J'ai composé cet humble poème, ces vers sans art, ô saint Fortunat,
pour rappeler au monde vos vertus. Ayez en retour pitié d'un malheureux, priez
le souverain juge de ne pas me repousser, et que vos mérites, ô bienheureux, obtiennent
pour moi cette grâce. »
93. Au reste, la piété de
Fortunat, sa sainteté, comme ses talents et son savoir, lui ont valu bien
d'autres sympathies, et l'on peut presque dire que ses vertus ont rencontré
autant d'admirateurs et de panégyristes qu'il a eu d'historiens. Ce qui est
certain, c'est que l'étroite et intime amitié qui l'unit à tant de personnages
illustres par leur sainteté, soit en Gaule, soit en Germanie, et parmi eux aux
évêques les plus célèbres de ce siècle, et surtout ses relations si affectueuses
et si tendres avec Agnès et Radegonde, si renommées à cette époque pour leur
piété, prouvent bien de quelle estime il jouissait dans les Gaules, et quelle
opinion tout le monde y avait de ses vertus.
94. Il n'y a donc pas
lieu de s'étonner que Baudonivia l'ait appelé un « successeur des apôtres »;
que Paul Diacre, à son arrivée en Gaule, soit allé, comme il le dit lui-même,
visiter son tombeau « pour y prier » ; qu'il lui ait donné, dans l'épitaphe
composée pour sa tombe, les noms de « saint » et de « bienheureux » et
qu'il l'ait enfin conjuré d'intercéder pour lui auprès du souverain juge avec
l'autorité que lui donnaient ses vertus. Ce qui prouve que la réputation de
sainteté dont Fortunat jouissait dans les Gaules lui survécut, et se perpétua d'âge
en âge dans le souvenir respectueux des hommes.
95. Plus tard, nous
voyons l'image de Fortunat figurer parmi les saints d'Augsbourg avec cette
inscription : « Saint Fortunat, prêtre italien, puis évêque de Poitiers. » Ce
qui lui valut cet honneur, suivant l'opinion du quelques personnes, c'est qu'il
passa par cette ville, lors de son voyage en Germanie, afin de rendre un pieux
hommage aux cendres de sainte Afra qui y sont ensevelies,[25] et
qu'y ayant séjourné quelque temps il eut sans doute l'occasion d'y faire
admirer ses vertus. Il est aussi invoqué dans les litanies de saint Cyprien
hors des murs de Poitiers, comme André de Saussay le prouve, à la fin du
martyrologe des Gaules, d'après les livres sacres de cette église. Il faut lire
sur cette question Lecointe, an 599, 28, et Pagi, an 568, 4. De plus, dans de
très vieilles prières ou litanies que récitait habituellement Charles le
Chauve, on trouve, parmi les noms des autres évêques, celui de Fortunat ainsi
mentionné : « Saint Fortunat, priez pour nous », ainsi que le fait voir un
manuscrit d'une très haute antiquité publié par Etienne Baluze au chap. 94 de
l'Appendice aux capitulaires des rois Francs. Enfin sa fête se célèbre par un office
double dans l'église de Poitiers, le 14 décembre, selon la Gallia
Christiana des Sainte-Marthe, tome II, p. 1151. Voyez aussi de
Saussay, Martyrol. gallic, II, p. 13, Kal. Jan.
96. Voilà pour les
preuves extérieures de la piété et de la religion de Fortunat. Si maintenant on
lit ses écrits, soit en prose soit en vers, ce que l'on y trouve presque
uniquement, c'est une profonde piété, une rare dévotion à Dieu, à la
bienheureuse Marie, à tous les saints, puis, lorsqu'il s'agit de célébrer les
vertus et les mérites des hommes, un zèle, un empressement extrême, sans ombre
de jalousie. Ce que l'on y remarque encore, c'est une innocence, une simplicité
de mœurs dignes d'un chrétien ; c'est, en amitié, un désintéressement, une
fidélité rares ; c'est enfin et par-dessus tout, un ardent amour de la justice
et de la vertu qui éclate à chaque ligne. Toutes les fois qu'il parle de
lui-même, loin de chercher à faire valoir les talents que les autres admiraient
en lui, il met tous ses soins à les cacher, à les déprécier, lorsqu'il
rencontre au contraire le nom d'un homme que quelque mérite recommande, il lui
prodigue les louanges avec une générosité inépuisable.
97. Quant à la piété que
respirent ses écrits, l'Église lui a rendu un éclatant témoignage, puisqu'elle
a adopté pour ses offices et pour les fêtes de ses saints plusieurs hymnes
sorties de sa plume, et les a consacrées par l'emploi qu'elle en a fait.
Quelques-unes peuvent n'être plus en usage ; pour d'autres, la négligence des
hommes a pu laisser oublier le nom de leur auteur; mais si nous voulons savoir
quel en était le nombre à l'origine, écoutons Paul Diacre et Jean Trithème :
l'un nous dit que « Fortunat a composé des hymnes pour toutes les fêtes » ;
l'autre en compte soixante-dix-sept de sa composition, dont la première est
l'hymne Agnoscat omne saeculum, qui figure au livre VIII, pièce 3
des Œuvres de Fortunat.[26]
98. Pour ce qui est du
talent et du savoir de Fortunat, tout en reconnaissant que ses poésies n'ont
pas toujours l'agrément et l'élégance raffinée que quelques délicats
recherchent et exigent aujourd'hui, tout en avouant qu'on y trouve ça et là la
trace de la barbarie de son siècle, je prétends que les pensées y sont toujours
justes, ingénieuses, bien enchaînées, ce qui est l'essentiel en vers comme en
prose, que le style de la plupart des pièces n'a rien de rude ni de grossier,
et qu'il est même en maint endroit assez agréable pour charmer les oreilles les
plus délicates. Fortunat sait de plus (et c'est là la vraie marque du talent,
le plus bel effort de l'art) exprimer à merveille les sentiments qui conviennent
à chaque époque, à chaque personnage; il ne manque enfin, quand le sujet le
demande, ni d'esprit ni de grâce.
99. Si l'on constate
parfois chez lui des faiblesses de style et des négligences, que l'on veuille
bien se rappeler qu'il eut le malheur de vivre à une époque où des guerres
interminables, d'incessantes invasions barbares bouleversaient et désolaient à
chaque instant non seulement l'Italie, où il avait été élevé et instruit, mais
la Gaule qu'il vint ensuite habiter : de sorte que ce dont il faut s'étonner,
c'est qu'il ait pu se trouver en ce siècle quelque coin, dans quelque domaine
que ce fût, même dans celui des muses et des lettres, où ne se fit pas sentir
la barbarie, la sauvagerie générale des mœurs. Ce que les muses réclament avant
tout, c'est le repos, la paix, l'absence de soucis. Comment donc attendre des
chants toujours harmonieux, des argents d'une pureté irréprochable, d'un poète
qui, vivant dans une perpétuelle inquiétude, dans une anxiété de tous les
instants, avait sans cesse sur les livres cette question :
« L'envahisseur
étranger foule-t-il sous ses pieds les rivages de l'Italie? »
et qui, exilé de son pays
depuis de longues années, se répétait et répétait aux autres cette plainte
touchante :
« O douleur, cesse enfin
de troubler mon cœur. Pourquoi me rappeler mes infortunes? J'erre à l'aventure,
exilé de mon pays et plus triste que l'étranger qui fait naufrage dans les mers
d'Apollonie[27] ».
100. Ajoutez à cela que
la plupart de ses poésies n'ont pas été composées à loisir et chez lui, qu'il
n'a pas pu s'appliquer à les polir curieusement, remettant sur le métier les
parties mal venues, les limant avec une attention minutieuse, mais qu'il les a
le plus souvent écrites en courant, en voyage, en bateau, à cheval, ou
improvisées en pays barbare, au milieu, d'un repas auquel on l'avait convié.
C'est ce qu'il dit lui-même dans sa lettre à Grégoire de Tours, livre I,
pièce I :
« Parti de Ravenne,
dit-il, c'est en traversant le Pô, l'Adige, en cheminant par les passages les
plus abrupts des montagnes, en m'avançant jusqu'aux Pyrénées couvertes de neige
en juillet, que tantôt secoué par mon cheval, tantôt à demi endormi, j'ai
composé ces vers. Pendant ce long voyage à travers des pays barbares, fatigué
de la marche quand je n'étais pas alourdi par le vin, sous un froid glacial,
inspiré par une muse tantôt gelée, tantôt trop échauffée, comme un nouvel
Orphée je chantais aux échos des bois, et les bois me renvoyaient mes chants. »
C'est la raison qu'il donne, l'excuse qu'il invoque auprès de Grégoire pour se
dispenser de publier ses poésies. De même encore, dans une autre lettre
adressée à Grégoire, qui a été placée en tête des quatre livres de la Vie
de saint Martin, il dit qu'il lui envoie un poème « écrit au milieu
des travaux de la moisson, au milieu de la moisson même, comme le lui
expliquera le messager qui l'apporte, et dans lequel il n'a pu ni observer
exactement toutes les règles de l'art, ni essayer de les observer. » Et il
ajoute : « L'ouvrage entier (c'est-à-dire les quatre livres de la Vie de saint
Martin) a été mis en vers pendant ces deux derniers mois, avec plus d'audace
que de talent et de succès, en courant, en laissant échapper mille fautes, au
milieu d'occupations frivoles. » En terminant, il prie Grégoire de lui
pardonner une grosse tache que la pluie a faite sur son manuscrit, tandis qu'il
écrivait en pleine moisson. Ailleurs, parlant du long poème en l'honneur
d'Avitus, évoque de Clermont-Ferrand, qu'il avait composé à la prière du même
Grégoire (livre V, pièce 5), il dit qu'il l'a terminé en moins de deux jours,
tandis que le messager le pressait « et que, laissant tomber les
paroles une à une de sa bouche béante, il semblait un créancier intraitable qui
n'exige pas seulement le paiement d'une dette, mais qui veut que la monnaie
soit de poids ».
101. Ces citations font
bien voir que Fortunat a écrit ses poésies à la hâte, au milieu de toutes
sortes d'affaires et de préoccupations, et que souvent le temps lut était trop
étroitement mesuré. On peut donc imaginer aisément quel grand poète il eût été,
s'il fût né dans des temps plus heureux, et s'il lui eut été permis de cultiver
les muses chez lui, sans distraction ni soucis, dans un complet loisir,
puisqu'en un siècle si barbare, menant une vie si occupée, il s'est montré je
ne dis pas seulement poète au-dessus du médiocre et du commun, mais tout à fait
bon poète et le premier assurément parmi ceux de son temps.
102. Quant à l'opinion
des anciens sur le talent et le savoir de Fortunat, on la trouvera dans les
témoignages que nous avons rassemblés et que nous donnerons en leur lieu.[28] Je
ne veux rapporter ici que celui de son contemporain et de son ami, Grégoire de
Tours, qui, dans la lettre qui sert de préface à son ouvrage en quatre livres
sur les vertus de saint Martin, après avoir déclaré que la tâche qu'il avait
entreprise était au-dessus de ses forces, a ajouté : « Plût au ciel que Sévère,
que Paulin vécussent encore, où que Fortunat du moins fût ici, pour raconter
ces merveilles. » Ce fut Grégoire qui adjura Fortunat, « en invoquant les
saints mystères et les vertus éclatantes du bienheureux Martin » de réunir ses
poésies et de les publier, convaincu sans doute qu'il était du plus haut
intérêt qu'elles ne restassent pas plus longtemps confinées dans l'obscurité et
le silence, et qu'elles fussent produites au jour pour le plus grand profit du
public. A Grégoire il faut ajouter Félix, évêque de Nantes, qui écrivit à
Fortunat « que sa voix, dominant le bruit des acclamations enthousiastes, avait
retenti jusqu'aux extrémités du monde » : paroles qui font bien voir ce que
l'on pensait du talent du poète et de ses œuvres dans la Gaule entière, et en
quelle estime on les tenait.
103. Fortunat d'ailleurs
ne s'est pas seulement fait admirer comme poète et comme hagiographe ; il n'a
pas négligé non plus les études théologiques. Son commentaire de l'Oraison
dominicale en particulier montre combien il apportait de sens et de jugement
dans les travaux de cet ordre. Enfin la pièce « en l'honneur de la sainte
Vierge Marie, mère du Seigneur[29] »
fait voir jusqu'à quel point il était versé dans la science théologique. Il
semble pourtant, dans une lettre à Martin, évêque de Galice (livre V, pièce
1ère) décliner l'honneur d'être considéré comme théologien : « De Platon,
dit-il, d'Aristote, de Chrysippe et de Pittacus, je ne sais que ce que j'en ai
entendu dire; quant à Hilaire, Grégoire, Ambroise, Augustin, je ne les ai pas
lus, et s'ils se montraient à moi en songe, je ne les reconnaîtrais pas.[30] »
Mais faut-il s'étonner qu'un homme si habile à se déprécier tienne ce langage à
Martin, qui, dans une de ses lettres, lui avait écrit « qu'après avoir
approfondi les doctrines des stoïciens et des péripatéticiens, il s'était livré
tout entier à l'élude de la théologie et de la philosophie »? Ce qui est
certain, c'est que Fortunat, qui fut d'abord fait prêtre, puis évêque, ne put
pas rester longtemps étranger à la théologie. L'exemple de Radegonde aurait
suffi au besoin pour l'engager à l'étudier, car Baudonivia nous
apprend (Vie de Radegonde. 9) que cette princesse était, jour et
nuit, plongée dans des méditations et des lectures sur la religion.
104. J. Joseph Liruti
croit enfin que Fortunat connaissait les lettres grecques : il avait pu
acquérir cette connaissance à Ravenne, l'école où fleurissaient alors toutes
les sciences, et l'apporter en Gaule. Liruti cite, à l'appui de cette opinion,
ce passage d'une lettre à Félix, évêque de Nantes (livre III, pièce 4), où
Fortunat, frappe d'admiration pour l'éloquence de l'évêque, compare son
discours « au tissu serré d'une ode pindarique mise en prose ». Assurément
d'ailleurs, l'écrivain qui commence ainsi une lettre à Grégoire de Tours:[31] «
Quand on lit un ouvrage dans un esprit de piété, les qualités qui lui manquent,
un œil ami sait les y découvrir. Laissons donc aux orateurs et aux
dialecticiens toutes ces belles choses, ἐπιχειρήματα, λέξις, διαίρεσις, παραίνεσις,
et le reste; l'écrivain qui s'exprime ainsi ne semble pas avoir ignoré les
lettres grecques. Enfin, ce qui constitue à mon avis la preuve la plus forte,
c'est que, parmi les œuvres de Fortunat, il y en a un grand nombre où l'on
retrouve ça et là quelque chose du goût et de la grâce des Grecs. Aussi
n'est-il pas possible d'approuver l'abbé Hilduin, qui, dans une lettre à Louis
le Débonnaire, dit que, « si Fortunat n'a point parlé de la nationalité de
Denys l'Aréopagite, en l'honneur duquel il avait composé une très belle hymne,
non plus que de sa nomination à l'épiscopat, c'est parce qu'il ne sait pas du
tout le grec. »
En voilà assez, je pense,
pour faire connaître la piété, la science, le talent de Fortunat.[32]
[1] Fortunat, Vie
de sainte Radegonde, 14, dit que cette villa de Suèdes était située sur le
territoire de Poitiers, près du bourg de Condate.
[2] Voyez
Fortunat, Vie de sainte Radegonde, 12.
[3] Voyez
la Vie de Rufin, en tête de ses Œuvres, Vérone, 1745.
[4] Voyez
Ruinart, Préface des Œuvres de Grégoire de Tours, 35.
[5] Voyez
Pagi, Critica in annalos ecctesiasticos Baronii, année 550. —
Muratori, Annali d'Italia, années 550 et 570. — Paul Diacre, de
Bello Long., I, 25.
[6] Au
livre IV, vers 636, de la Vie de saint Martin, Fortunat, s'adressant
à son poème, dit : « Inde parisiacam properabis ad
arcem, Quam modo Germanus regit. » Or, saint Germain, évêque de
Paris, est mort en 576.
[7] Voyez
livre XI, pièce I, note 1.
[8] Vie
de saint Martin, IV, vers 702 et suivants.
[9] Vie
de saint Martin, IV, vers 665 et suivants.
[10] D'après
Cluvier (Italia antiqua) Reunia était une petite ville sur la rive
gauche du Tagliamento.
[11] Osope,
selon Lucchi, château-fort sur les bords du Tagliamento.
[12] Aguntus,
selon Cluvier (Germania antiqua) Doblach, à 22 milles, à l'ouest, de
Linz.
[13] Augusta Vindelicorum,
Augsbourg.
[14] Selon
Brower, Valentin, contemporain de saint Séverin, apôtre de la Norique. Sa vie
se trouve dans Surius,Vita sanctorum, tome IV.
[15] Forum Julii, ville
de la Vénétie, à donné son nom au Frioul.
[16] Voyez
Grégoire de Tours, Histoire des Francs, IV, 27.
[17] Voyez
les pièces adressées à Gogon (livre VII, 1, 2, 3, 4) et les notes.
Les deux vers cités ici sont tirés de la pièce I, vers la fin.
[18] Brower
se trompe lorsqu'il dit, dans la Vie de Fortunat, que Grégoire
était alors évêque de Tours; il ne le devint qu'en 573.
[19] Voyez
Grégoire de Tours, Histoire des Francs, livre III, ch. 4.
[20] Dans
le domaine d'Aties, sur la Somme. Voyez Fortunat, Vie de sainte
Radegonde, 9 : « Tunc inter ipsos victores.cujus in praeda esset
regalis puella, fit contentio. Quae veniens in sortem praecelsi regis
Chlotarli, in Veromandensem ducta Attejos, in villa regia nutriendi causa
custodibus est deputata. »
[21] Vie
de sainte Radegonde, 8.
[22] Livre
V, pièce V.
[23] Lucchi
commet ici une erreur. La lettre à laquelle il fait allusion n'est pas adressée
à Mummolénus. Voyez la note * de la pièce n du livre X.
[24] Près
de Coutances.
[25] Vie
de saint Martin, IV, vers 642-643 :
Pergis ad Augustam, quam
Vindo Lycusque fluentant;
Illic ossa sacrae venerabere martyris Afrae.
[26] Cette
pièce, la 3e du livre VIII de l'édition Lucchi, a été rejetée par H. Léo
parmi les pièces apocryphes.
[27] Livre
VI, pièce VIII.
[28] Ces
témoignages figurent dans l'édition de Lucchi à la suite de la Vie de Fortunat.
[29] Cette
pièce figure, dans l'édition I.co, parmi les pièces apocryphes.
[30] Ce
passage, altéré dans la plupart des manuscrits, est tout différent dans
l'édition de M. Léo. Lucchi lut-mémo a fait ici, dans sa citation, une
correction qui n'est pas sans Importance. Il a
substitué cognoicerem à senti-rem que porte son texte au
livre V.
[31] C'est
la lettre, déjà citée par Lucchi, qui précède le poème sur la Vie de saint
Martin.
[32] A
la suite de cette biographie, Lucchi donne de nombreux extraits
des écrivains qui ont parlé de Fortunat avec éloge, depuis Grégoire de
Tours jusqu'aux historiens ecclésiastiques des deux derniers siècles, Codeau,
Guillaume Cave, Muratori.
Oeuvre numérisée par Marc
Szwajcer
SOURCE : http://remacle.org/bloodwolf/eglise/fortunat/vie.htm
Acrostichion
Venantii Fortunati e Patrologia Latina, LXXXVIII, 192
Acrostichion Venatii e Patrologia Latina, LXXXVIII, 94
POURQUOI FORTUNAT N'A-T-IL
JAMAIS ÉTÉ TRADUIT EN AUCUNE LANGUE?
DISSERTATION
PRÉLIMINAIRE.
I.
Un assez grand nombre
d'auteurs ont parlé de Fortunat, et presque tous, les plus anciens
principalement, avec des éloges qui passent la mesure. Mettons à part Grégoire
de Tours, son correspondant et son ami, qui le pressa vivement de publier ses
poésies; car s'il est vrai que l'évêque les ait admirées, le poète ne dit pas
précisément en quels termes Grégoire lui témoignait son admiration, il se borne
à protester contre la bonne opinion que son illustre ami a de son mérite, et à
se défendre, tout en y obéissant, contre des encouragements qui tentaient sa
faiblesse, mais qu'il regardait comme des ordres.[1] C'est
ainsi, par exemple, que, pour le contenter, il fit des vers saphiques, lesquels
ne manquèrent pas, comme toute poésie exécutée à commandement, d'être mauvais.[2]
On se rend mieux compte
des louanges qu'il recevait de la reine Radegonde, fondatrice et simple
religieuse du couvent de Sainte-Croix de Poitiers, et d'Agnès, abbesse de cette
communauté. Il y est souvent fait allusion dans ses poésies. Sortant de la
bouche de deux personnes aussi considérables par leurs dignités, leur
caractère, leur esprit et leur savoir, ces louanges souvent décochées, pour
ainsi dire, à brûle-pourpoint, ne laissaient pas que de mettre quelquefois à
des épreuves fort délicates la modestie, d'ailleurs très réelle, de notre poète.
Nous voyons de plus, dans plusieurs de ses poèmes adressés à de puissants
personnages de la cour et du gouvernement de Sigebert et de son fils, en quelle
estime singulière il était auprès d'eux, et quels efforts il faisait pour se
diminuer, pour rabattre quelque chose de leurs compliments, encore qu'il y
entrât, sans qu'il s'en aperçût peut-être, force eau bénite de cour.
Les jugements des
contemporains ne sont pas définitifs; il en est peu qui ne soient sujets à
révision. Il s'en doutait sans doute, et, par la manière dont il réagissait
contre les éloges, il semblait prévoir le sort qui les attendait un jour à
venir. Il ne se trompait pas tout à fait. La postérité commença pour lui un
siècle environ après sa mort, et ce fut Paul Diacre qui lui en ouvrit les
portes. Grâce à cet introducteur, qui n'avait rien négligé pour tirer au clair
son état civil assez embrouillé, et en qui commence la série de ses
apologistes,[3] la
postérité ne montra pas seulement au poète la même faveur que celle dont il
avait joui de son vivant, mais, à partir de là jusqu'aux vingt-cinq premières
années du dix-septième siècle, elle prit et conserva l'habitude de parler de
lui comme elle eût fait d'un modèle en-toutes sortes de poésies.
Après Paul Diacre
viennent Hincmar,[4] Flodoard,[5] Aimoin,[6] Sigebert
de Gemblours[7] et
Tritheim.[8] Tous,
en plus ou moins de paroles, tiennent un langage qui est comme un écho
multiple, d'autant plus fidèle qu'il a moins de sons à répercuter. Parmi ces
distributeurs d'encens, il en est à qui il semble monter à la tête, en même
temps qu'ils le dispensent à l'idole. Au commencement du seizième siècle, si
l'on en croit Pierre Crinito, Fortunat aurait été mis au rang des auteurs
classiques, ses hymnes étant en très haute recommandation auprès des
grammairiens d'Italie de cette époque,[9] et
expliquées dans les classes. Comment croire qu'un poète coupable de tant
d'infractions à la grammaire latine ait eu un pareil crédit parmi ceux qui
étaient chargés de l'enseigner ? Selon Jérôme Bologni, poète trévisan,[10] Apollon
et les Muses sourirent à la naissance de Fortunat, et le douèrent de telle
sorte que « ses hymnes pindaresques et célestes devaient rendre modeste le
poète de Vénouse ». Voilà Horace bien accommodé. Mais Bologni a raison de louer
Fortunat d'être resté pur, et de n'avoir chanté « ni les exploits des forbans,
ni les turpitudes des débauchés ». Sa muse, en effet, si muse il y a, est d'une
honnêteté et d'une chasteté irréprochable.
Gaspar Barthius, ou
Barth, est le premier qui ait mêlé un peu de critique à ces éloges.[11] On
sent avec lui qu'on entre dans le XVIIe siècle. Il remarque que, né
dans des temps barbares et ennemis de toute science, Fortunat, avec toute la
force de son esprit, a plus corrompu la langue que tout autre moins favorisé
que lui de la nature. On ne pouvait mieux dire. Toutefois, cette critique est
comme noyée dans les louanges, et l'on se trouve à la fin en présence d'un
poète d'un savoir encyclopédique. Dupin[12] accorde
qu'il approche des poètes d'un meilleur temps que le sien, a non pas,
ajoute-t-il, par la pureté des expressions, ni par la beauté des vers, mais par
le tour poétique et la facilité merveilleuse avec laquelle il écrit en vers ».
Tout cela n'est que jeu de mots. Qui dit pur dit clair, pour le moins, et l’on
tâtonne sans cesse dans les obscurités de Fortunat, et l'on s'y perd souvent.
Parler après cela de sa merveilleuse facilité, c'est comme si l'on disait de
Virgile et d'Ovide qu'ils sentent l'effort. Dom Ceillier[13]loue
par-dessus tout la piété de Fortunat, qui était grande en effet, et dont les
témoignages abondent dans toutes ses œuvres poétiques; mais c'est faire comme
Simonide, et détourner sur l'esprit dont ces œuvres sont pénétrées, l'hommage
qu'elles lui semblaient ne point mériter d'ailleurs. Dom Ceillier se montre, en
effet, assez froid pour la poésie de Fortunat, et se raille même un peu de ceux
qui l'ont si fort exaltée. Cependant, l'analyse suffisamment détaillée qu'il
donne des pièces dont se compose chaque livre du Recueil de notre poète prouve
du moins qu'il l'a lu ; ce qu'on ne saurait assurer de pas un des critiques,
ses prédécesseurs.
Dans une monographie de
Fortunat, fort longue, fort érudite et très piquante, mais un peu romanesque en
ce qui touche la naissance, la famille et la patrie du poète, Liruti[14] est
si occupé à combattre les opinions confuses, mais reçues de son temps, sur ces
diverses circonstances et sur quelques autres encore, qu'il n'a guère le loisir
de s'engager dans un examen sérieux du talent poétique de son auteur, et que
les éloges qu'il lui décerne par occasion ne permettent pas qu'on le déclare lui-même
un apologiste de parti pris. Il paraît assez, comme Dom Ceillier, avoir lu
Fortunat; il y trouve également matière à quelques critiques, mais elles n'ont
pas le même poids.
De nos jours, Fortunat a
été le sujet de quelques études plus ou moins étendues; mais la méthode et le
caractère en sont plus relevés que les ébauches dont on vient de parler, et
l'intérêt qu'on y prend est autrement vif. Trois écrivains d'un talent
supérieur, Augustin Thierry, Ampère et Montalembert s'y font principalement
remarquer.[15]
Augustin Thierry n'a
guère lu dans les poésies de Fortunat que ce qui se rapporte à Radegonde, aux
infortunes et au courage extraordinaire de cette princesse, et à l'aimable
familiarité dans laquelle elle vivait avec un poète qu'elle aurait eu le droit
d'appeler le sien, tant il l’a célébrée. Il y a aussi, chemin faisant,
recueilli maints passages ayant trait aux mœurs de Fortunat sur qui celles des
barbares avaient en partie déteint, et qui, de l'écolier instruit et studieux
des écoles de Ravenne avaient fait une manière d'épicurien franc ou germain,
toujours attiré vers les plaisirs de la table, et victime quelquefois de ses
excès.[16] Mais,
au lieu d'insister sur ce vice et d'y trouver matière à de faciles railleries,
il se borne à le constater avec délicatesse et même avec grâce, en philosophe
indulgent et non pas en censeur austère. C'est ce qu'Ampère qualifie
d'optimisme et qu'il relève dans Augustin Thierry avec plus de politesse que
d'équité.[17] Quant
à la valeur de Fortunat comme poète, Augustin Thierry ne paraît pas s'en
inquiéter; il s'en tient à ce qu'on peut tirer de ses poésies de bon pour
l'histoire, et il s'applique à le démontrer, au moins en tout ce qui convient
au sujet qu'il traite. On admire dans le savant historien avec quel
discernement il a choisi ses citations, avec quel art il les a disposées. Cet
art rappelle assez celui des prédicateurs qui prodiguent les citations de
l'Ecriture sainte, et savent si bien les ajuster à leur texte qu'elles semblent
y avoir leur place naturelle, l'Ecriture jusque-là n'en ayant eu que le dépôt.
C'est cette habile disposition qui donne un peu l'air de roman aux charmants
récits de l'historien, qui caractérise sa méthode et qui exerce sur le lecteur
une si grande séduction.
Ampère paraît avoir vu
Fortunat de plus près, sans pourtant l'avoir vu assez pour affirmer qu'il le
connaît bien.[18] L'homme
ne lui inspire pas de sympathie, quoiqu'il soit très capable d'en inspirer;
mais il est de ceux dont la vie se prête davantage à une critique spirituelle
et amusante, et très propre par conséquent à donner de l'attrait à des leçons
publiques dont il serait l'objet. Par là, il devenait plus intéressant aux yeux
d'un professeur que d'un historien. Aussi, tout en rendant hommage aux qualités
de Fortunat, Ampère est au fond très sévère, je ne dirai pas pour les mérites
du poète qui n'ont pas plus à gagner aux éloges qu'à perdre à la critique, mais
pour l'homme privé sujet à de mauvaises habitudes, comme par exemple la flatterie
à outrance, et des infractions à la sobriété, plus propres, dit-il, à un
barbare sensuel qu'à un épicurien délicat; sur ce dernier point, surtout, il
répudie l'indulgence qu'Augustin Thierry a montrée. Il y a du vrai sans doute
dans cette appréciation d'Ampère. Mais pourquoi ne pas mettre au compte du
temps, comme la vérité l'y obligeait, la plus grosse part de ces défauts
qu'Ampère paraît un peu trop attribuer à de mauvais penchants innés? Pour ce
qui est de ces défaillances morales, entre autres l'abus de la flatterie,
qu'Ampère reproche à Fortunat, à quel art autre que la flatterie le poète
eût-il pu demander main forte pour vivre en sûreté avec les puissants
personnages dont la protection était si nécessaire à lui étranger, et dont
l'orgueil, ou se fût offensé de louanges médiocres, ou n'eût rien compris aux
louanges raffinées; avec ces rois francs ou germains qui se trahissaient et
s'égorgeaient les uns les autres et qu'il n'eût pas été prudent d'avertir,
encore moins de réprimander? Fortunat n'avait point cet art; il était à la fois
bon et naïf, et, n'ayant jamais fait le mal dans une société où l’on ne s'en
gênait guère, il pouvait croire que, par l'excès de ses flatteries, il
empêcherait qu'on ne lui en fît à lui-même. Toute sa politique consistait donc
à ménager les partis et à avoir des casaques de rechange au cas où il y aurait
eu péril pour lui à porter toujours la même. Quant aux infractions du poète à
la sobriété, lesquelles, d'ailleurs, il avoue avec candeur, elles ont fourni à
Ampère l'occasion, de montrer beaucoup d'esprit aux dépens du pécheur trop
expansif, et cela en présence d'un auditoire dont les plaisanteries sur les
personnes et leurs infirmités ridicules ne manquent guère d'exciter le rire et
les applaudissements. A cet égard, il doit quelque reconnaissance à Fortunat.
En écrivant la vie si
dramatique et si touchante de sainte Radegonde, dans les Moines d'Occident,[19]Montalembert
rencontre naturellement Fortunat sur son chemin. Il lui emprunte quelques
passages relatifs aux terribles catastrophes qui ont forcé cette reine à se
réfugier dans le cloître, et dispersé les restes de sa famille échappés au fer
des Francs. Il dit quelques mots des billets familiers de Fortunat à la sainte
recluse du monastère de Sainte-Croix de Poitiers, et à l'abbesse Agnès; il
rappelle les soins vigilants et gracieux dont elles l'entouraient, et, en
bornant là ce qu'il ne pouvait s'empêcher de dire pour les besoins de son
sujet, il montre assez qu'il a négligé de lire ce qui ne s'y rapportait pas,
c'est-à-dire plus des trois quarts des poésies mêlées de Fortunat. Il y a tout
au plus jeté un coup d'œil, suffisant toutefois pour lui faire trouver à redire
aux souvenirs classiques que Fortunat introduit trop souvent dans des vers tout
remplis des témoignages de sa foi catholique. D'ailleurs, à l'exemple d'Ampère
et d'autres encore, qui ne se sont pas mis en peine de prouver cette assertion,
il croit Fortunat auteur de deux pièces[20] «
où, dit-il, il fait parler Radegonde dans des vers où respire le sentiment
d'une véritable poésie, d'une poésie toute germanique de ton et d'inspiration
». Rien n'est plus vrai; mais est-ce que Radegonde elle-même ne faisait pas des
vers, « des grands et des petits », comme le dit Fortunat, et ces vers, de
l'aveu de notre poète, n'étaient-ils pas excellents?[21] Pourquoi
donc n'aurait-elle pas fait ceux qu'on persiste à donner à Fortunat? Tout ce
qu'on peut dire, c'est qu'il les a revus et chargés un peu de sa rhétorique; il
me semble, en effet, le reconnaître à certains traits déclamatoires et ampoulés
du genre de ceux qui lui sont habituels. Quant au fond, qu'on veuille bien lire
ces pièces avec soin, et l'on verra que le sujet dont l'auteur s'est inspiré
n'est pas de ceux qui se puissent traiter par procuration. Mais ce n'est pas le
moment d'insister là-dessus.
En 1847, M. l'abbé
Maynard soutint, à la Faculté des lettres de Poitiers, une thèse latine sur
Fortunat.[22] Le
sujet n'y est qu'effleuré et n'offre rien de nouveau, bien que l'auteur en eût
certainement trouvé, s'il eût eu la patience de le chercher. Il connaissait
sans doute les écrits d'Augustin Thierry et d'Ampère mentionnés plus haut, mais
il n'avait guère à s'en souvenir, car sa thèse est plus remplie du personnage
ecclésiastique que du poète, et celui-ci n'eût peut-être pas obtenu de M.
l'abbé Maynard toute l'estime dont il est l'objet, si la plupart de ses pièces
n'eussent porté la forte empreinte de sa foi catholique et du caractère sacré
dont il était revêtu. Il est donc douteux que les défauts du poète, dont les
principaux semblent bien n'avoir pas échappé à M. l'abbé Maynard, fussent
devenus à ses yeux des qualités, sans les mérites du prêtre qui leur valaient
cette indulgence.
C'est dans le même
esprit, mais avec plus de méthode et surtout avec plus de sens critique, que M.
l'abbé Hamelin a traité le même sujet, dans une thèse latine soutenue par lui à
Rennes en 1876.[23] Elle
est divisée en deux parties. La première est un résumé des faits qui concernent
la vie, la famille et le pays de Fortunat. L'auteur s'y autorise tout
simplement des témoignages de Paul Diacre, de Brower, de Lucchi, de Liruti, de
Grégoire de Tours, d'Hincmar, etc., joints à ceux qu'on doit à Fortunat
lui-même, et qui se trouvent soit dans ses poésies mêlées, soit dans sa Vie
de saint Martin; il y a rien de plus, rien de moins, ce sont de simples
répétitions. Pour la seconde partie, toute consacrée aux écrits du poète, M.
l'abbé Hamelin a mis à contribution les ressources que lui offraient l’Histoire
littéraire de la France et les Récits d'Augustin Thierry. Pour
avoir interrogé l'un et l'autre avec une réserve qu'on pourrait qualifier
d'abstention complète, M. l'abbé Maynard a beaucoup diminué l'intérêt de sa
thèse, laquelle en a contracté même quelque aridité. Au contraire, celle de M.
l'abbé Hamelin, par l'excellent usage qu'il y est fait de ces deux documents,
est plus substantielle, plus dégagée et plus attrayante. Il y fait une remarque
qui peut passer pour neuve, et que j'ai moi-même faite souvent, en lisant et en
étudiant Fortunat; c'est qu'il y a dans ce poète une véritable originalité.
J'ajoute que cette originalité est surtout dans le caractère de l'homme, les
vers du poète ne pouvant être appelés originaux, par cela seul que leur
incorrection et leur rudesse ne les font ressembler à nuls autres. Ce
caractère, mélange de sensibilité, d'enjouement et de bienveillance, dut faire,
comme il fit en effet, du poète, un compagnon des plus agréables et des plus
recherchés. On a peine à se figurer que dans une société grossière comme celle
où vécut Fortunat, et où les accès de gaîté étaient plus ou moins des actes de
violence, cet homme ait pu avoir et ait su garder une gaîté douce et naturelle.
Telle était pourtant celle de Fortunat. Elle nous rappelle, bien qu'elle en
diffère du tout au tout et par l'esprit, et par le genre de poésie où elle se
manifeste, la bonne humeur dont Lucilius tempérait l'âpreté de ses satires, et
par laquelle il charmait et déridait les Lélius, les Scipion et autres graves
Romains de son temps. Et si on cherchait vainement dans les poésies mêlées de
Fortunat le sel et l'urbanité que Cicéron et Horace remarquaient dans celles de
Lucilius; si, plus vainement encore au latin dégénéré et comme tombé en enfance
du panégyriste des rois mérovingiens, on demandait quelque chose de cette connaissance
supérieure de la langue latine qu'Aulu-Gelle (XVIII, 5) admire dans le
satirique romain, on y trouverait du moins de la finesse en certains endroits,
delà délicatesse et même de la grâce.
La bienveillance, ou,
pour mieux dire, la bonté de Fortunat ne contribua pas moins à le rendre
populaire parmi ses contemporains les plus illustres, que son enjouement.
Toutefois elle avait le
défaut d'être banale, de se prodiguer avec excès, et finalement de dégénérer en
une flatterie outrée, où il a bien l'air d'oublier jusqu'au sentiment de sa
dignité personnelle. Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire là-dessus à la
décharge de Fortunat; mais ce n'est pas ici le lieu.
M. Ebert est le premier
qui, pour venir après tous les autres critiques de Fortunat, donne une idée
juste de ses poésies, et qui le fait avec brièveté.[24] Il
n'est pas, comme Ampère, toujours à la recherche de l'esprit et de l'effet,
mais il ne manque pas de bonne humeur et sait, à l'occasion, caractériser le
poète et son œuvre par un mot pittoresque et vrai. Sa critique est savante, et
charme autant qu'elle instruit. Peut-être la trouverait-on un peu complaisante;
tel est du moins mon humble avis; mais elle a en somme assez d'autorité pour
nuire au succès des objections qu'on y pourrait faire, et par conséquent pour
avoir le dernier mol. M. Ebert a fait une étude de Fortunat, de son esprit et
de son style, aussi approfondie que s'il eût eu le dessein de le traduire, en
tous cas avec la conviction qu'il n'était pas possible d'en parler
pertinemment, si l'on ne se l'était rendu familier à force, pour ainsi dire, de
petits soins, et si l'on ne s'était nourri de sa substance.
Les poésies de Fortunat
communément et avec raison nommées poésies mêlées, le sont en effet à tous
égards. Une circonstance quelconque les fait naître, et elles viennent se
ranger les unes à la suite des autres sans qu'il y ait, la plupart du temps, le
moindre lien entre elles. A l'exception du quatrième livre composé
exclusivement d'épitaphes, et de l'Appendix dont toutes les pièces sont
adressées à Radegonde et à Agnès, sauf aussi un petit nombre de pièces qui,
dans les autres livres, se rapportent aux mêmes sujets et se suivent
naturellement, tout le reste est un pêle-mêle où il semble bien que les
copistes de ces poésies aient plus de part que le poète lui-même. Comme
d'ailleurs, ainsi qu'on l'a bientôt reconnu, il y a dans ce désordre matériel
nombre de pièces qui appartiennent à un genre déterminé, M. Ebert les a
divisées en catégories. La première consiste en panégyriques. De hauts
personnages, tels que des rois, des reines, des princesses, des fonctionnaires,
comme on dirait aujourd'hui, des évêques, des abbés, etc., en sont
habituellement l'objet. Le poète y chante leurs louanges dont il n'exempte même
pas leurs qualités physiques, allant jusqu'à établir des rapports entre
celles-ci et leurs qualités morales. Parfois ces louanges sont tellement
outrées et démentent si audacieusement l'histoire que, n'osant croire que
l'auteur ait menti sciemment, on conclut qu'il a dû ignorer de la vie de
certains personnages les faits qui contredisent avec éclat ses - assertions.
C'est ce qu'on remarque surtout dans les poèmes à la louange de Caribert,[25] Chilpéric
et de Frédégonde; car pour ceux qui regardent Sigebert et Brunehaut, Fortunat
les ayant écrits à la cour de ce prince auquel il avait de grandes obligations,
il est excusable d'avoir puisé dans son enthousiasme reconnaissant des motifs
de donner plus d'essor à son penchant naturel pour la louange et pour la
flatterie.
M. Ebert range dans la
catégorie des panégyriques le poème en l'honneur de la Virginité (VIII,
3) ; tel est bien en effet son caractère, et d'ailleurs l'on conviendra
que s'il est une vertu louable par-dessus toutes les antres, c'est celle dont
saint Augustin, parlant des vierges, a dit : « qu'elles ont en la chair quelque
chose qui n'est point de la chair, quelque chose qui tient de l'ange plutôt que
de l'homme.[26] »
Dans ce poème, « l'auteur, dit M. Ebert (t. I, p. 558), peint avec des couleurs
peut-être un peu trop sensuelles l'amour des religieuses pour le fiancé
céleste, ainsi que la récompense réservée dans le ciel à la chasteté. » Cela
est vrai ; mais avec ou à part cela même, ce poème, pour dire ce que j'en
pense, est certainement l'œuvre la plus singulière du poète, et peut-être,
malgré la banalité d'un sujet déjà traité par saint Basile, saint J.
Chrysostome, Tertullien, saint Augustin et saint Ambroise, la plus originale.
Il y a là, notamment, un parallèle entre la condition de la vierge et celle de
la femme mariée, où, par des raisons physiologiques d'une vérité cruelle
et-sans idéal, le poète démontre les avantages de la virginité sur un état où
il a fallu nécessairement en faire le sacrifice. Avec des couleurs qui ne sont
point celles de l'Albane, mais qui rappelleraient plutôt le sombre naturalisme
de l'Espagnollet, il peint les suites ordinaires de ce sacrifice, la grossesse
et l'espèce de honte que la femme grosse éprouve en présence des hommes,
l'accouchement, l'allaitement, la mort du premier né, le veuvage où la femme
cesse d'être épouse sans pouvoir redevenir vierge. Pour tous ces détails dont
quelques-uns sont véritablement émouvants, Fortunat s'est évidemment inspiré de
saint Ambroise qui, dans son traité de Virginitate,[27] fait
le même parallèle.
En outre, il y a dans ce
poème de véritables beautés poétiques, beautés de forme et beautés de
sentiment. Au début, le poète nous introduit dans la cour céleste au moment où
elle est assemblée pour recevoir la vierge récemment arrivée au ciel, et
destinée à être l'épouse du Christ. Il donne entre autres des détails gracieux
et très intéressants au point de vue de l'art, sur la toilette de la fiancée,
il rappelle ses combats sur la terre et ses souffrances pour se garder pure et
digne de son divin époux, ses entretiens mystiques avec lui, les consolations
et la force qu'elle y puise, et enfin son triomphe. Des images tour à tour
éclatantes et pompeuses colorent et animent toute cette poésie, et laissent à
peine le temps d'apercevoir sous leur brillant les duretés et les incorrections
de style habituelles à Fortunat.
Malgré tous ces mérites,
ce poème ne me touche pourtant pas d'une manière aussi vive et aussi continue
que les poèmes sur Galsuinthe (VI, 5), et sur la ruine de la Thuringe (Append. I).
Les beautés sont là d'un ordre si supérieur et si dramatique, on les attendait
si peu du talent, du caractère, et j'ajoute du tempérament de Fortunat, que les
critiques, y compris M. Ebert, semblent s'être un peu trop complaisamment mis
d'accord, pour lui faire les honneurs de ces deux touchantes élégies. J'ai dit
précédemment les raisons qui me portent à différer d'opinion avec eux à cet
égard; je n'y reviendrai pas, mais je dirai de plus que si, par le seul fait de
maintenir ces poèmes à la place qu'ils occupent parmi les poésies de Fortunat,
je parais me ranger moi-même à cette opinion, c'est moins par conviction que
par respect humain.
M. Ebert s'est si bien
pénétré de son auteur, il en a si bien pesé les mérites et les défauts que,
sauf sur un point seulement, où je me permets de n'être pas de son avis, et
dont je parlerai tout à l'heure, il n'y a pas un mot à redire dans ses
jugements, et qu'en général on peut s'en reposer sur lui. Ainsi on ne le contredira
pas quand il dit que les épitaphes se rattachent aux panégyriques; on pourrait
même ajouter que c'en est la quintessence. La rhétorique de Fortunat, jointe à
un besoin de louer qui ne se peut assouvir, y prend toutes ses aises, et soit
qu'il loue en son nom, soit qu'il loue au nom d'autrui, soit enfin qu'il le
fasse, pour ainsi parler, sur commande,[28] il
s'en donne à cœur joie et déborde. Mais ses épitaphes, si enflées et si longues
qu'elles soient, laissent le lecteur froid sinon incrédule, et ne sont pas
propres à lui faire oublier le dicton : Menteur comme une épitaphe.
Je passe, plus rapidement
encore que M. Ebert, sur les épigrammes, petites pièces qui ne sont que de
simples inscriptions où la raillerie et le trait n'ont point de part, sur les
pièces lyriques, sur les hymnes que tout chrétien sait par cœur, sur les
descriptions de voyages, sur les lettres missives et sur d'autres pièces qui ne
se rattachent à aucun genre spécial, et j'arrive à celles qui sont de la
catégorie des billets, c'est-à-dire de ces petites lettres qui n'évoquent pas
l'idée de correspondante, qu'on écrit à la hâte, stans pede in uno, pour
faire un compliment, annoncer l'envoi ou la réception de quelque présent,
charger d'une commission ou rendre compte de celle dont on a été chargé, enfin
adresser une prière ou un remerciement. Tels sont les billets adressés à
l'évêque Grégoire; tels aussi ceux adressés à Radegonde et à Agnès. Ces
derniers offrent, il est vrai, un mélange singulier de tendresses telles qu'en
comportent les billets les plus doux, et d'effusions pieuses; on en est même
tout d'abord et, eu égard à la qualité des personnes, assez scandalisé. Mais à
y regarder de près, on n'y voit que les naïfs épanchements d'un cœur
reconnaissant. Les attentions charmantes dont le comblaient deux femmes aux
yeux de qui la grâce aimable n'était pas incompatible avec le cloître,
exaltaient en quelque sorte celui qui en était l'objet, et il profitait de la
liberté autorisée, par le latin pour donner à ce qui n'était qu'une vive mais
chaste amitié le nom d'amour, et pour appliquer les termes de ce langage
profane aux sentiments de la plus pure mysticité.
Dirai-je que dans ces
mêmes billets il est souvent question de l'appétit du poète, et des aventures
de son estomac au milieu des tentations de la bonne chère? Dirai-je qu'en dépit
de la tournure humoristique qu'il donne à ses récits, encore que Radegonde et
Agnès qui, en leur qualité de Germaines, n'étaient pas sur ce point très
collets montés, s'en divertissent peut-être, il s'y oublie jusqu'à décrire en
termes d'une crudité parfois grossière les opérations ardues de sa digestion
(XI, 22, 23), et ces terribles lendemains qui succèdent à la crapule de la
veille. Pendant son séjour assez long dans une cour et dans une société
germaines, il avait contracté l'appétit des gens de cette nation, laquelle,
comme les Thraces, ne passait pas pour un modèle de sobriété, et il lui arriva
plus d'une fois d'être incommodé d'un régime trop brutal pour un homme qui,
comme les ruminants, n'avait pas plusieurs estomacs.
M. Ebert s'étonne que
Fortunat, malgré le talent qu'il a montré dans certaines parties, ne se soit
exercé qu'une seule fois dans la poésie lyrique des anciens. Pourquoi cet
étonnement? Fortunat ne nous dit-il pas lui-même qu'il n'avait pas les ailes
assez fortes pour voler à cette hauteur, et celle espèce d'ode en vers
saphiques, obscur et pompeux galimatias, qu'il écrivit malgré Minerve et
seulement pour obéir à Grégoire de Tours, est-elle autre chose qu'une preuve de
son impuissance à déférer convenablement à cet ordre? Ah! qu'il aimait bien
mieux faire des acrostiches en forme de croix, et s'amuser à des jeux de
versifications qui sont à la poésie ce que les calembours sont à l'éloquence, à
affronter les difficultés de l'épanalepse, à s'admirer dans les combinaisons de
plusieurs mots de suite commençant par la même lettre c'est-à-dire dans
l'allitération, enfin dans « les métaphores, images et comparaisons poussées
jusqu'au pathos, etc. »!
Les choses étant ainsi,
comment M. Ebert a-t-il pu dire (t. I, p. 575) : « Si nous jetons ici un coup
d'œil général sur les productions poétiques de Fortunat, nous devons avouer,
n'y eût-il d'autre preuve que celle qui est fournie par tous ces artifices
oratoires, que cet auteur possédait un grand talent pour la forme, et qu'il
avait par conséquent une véritable aspiration à trouver l'expression poétique.
» J'en demande pardon à M. Ebert, mais je ne saurais souscrire à cette opinion.
Trouver l'expression poétique n'est rien, si elle est vide de sens, si l'idée
qu'elle revêt n'est qu'un lieu commun, si elle trahit des efforts pénibles pour
la découvrir, si le défaut de discernement ou la négligence se fait remarquer
dans le choix dont elle est l'objet, si les mots y perdent leur propriété ou y
contractent des associations contraires à leur génie naturel, si enfin elle
n'est qu'une musique aux sons cadencés et bruyants pareils à ceux que
produisent les marteaux de plusieurs forgerons frappant ensemble sur une
enclume.[29] Ce
sont là les traits qui, avec quelques autres, distinguent toute poésie de
décadence, ce sont ceux, à de notables exceptions près, de la poésie de
Fortunat. A ce titre il est un ancêtre de plus d'un de nos poètes
contemporains, parmi lesquels il en est qui ne sont pas des moins fameux.
Il reste à parler des
éditions, avec notes et commentaires,[30] des
poésies de Fortunat. La première édition complète est due au Père Brower. Outre
quelques manuscrits interrogés par lui pour la première fois, entre autres et
principalement le manuscrit de Saint-Gall, il recueillit un certain nombre de
pièces publiées isolément, et en composa l'édition qu'il donna en 1603, puis en
1617. Malheureusement, les notes et commentaires dont il l'accompagna laissent
beaucoup à désirer sous le rapport de l'exactitude historique et de la clarté.
Tantôt elles sont d'une prolixité fatigante, tantôt d'une brièveté dont on ne
peut rien tirer de ce qu'on est avide ou de ce qu'il importe surtout de savoir.
Les conjectures et les assertions téméraires y sont nombreuses; il y a aussi de
grosses erreurs de faits. Les corrections du texte n'en sont pas moins très
heureuses et excellentes pour la plupart. Ce premier nettoiement, pour ainsi
dire à grande eau, des ordures qui salissaient ce texte, est le premier et le
plus grand service qui ait été rendu au poète, et pour lequel le savant jésuite
a bien mérité de lui. Désormais la voie était déblayée, il n'y avait plus qu'à
suivre l'audacieux qui s'y était engagé. C'est ce que fit Michel-Ange Lucchi,
moine du Mont-Cassin. Son édition de Fortunat parut à Rome en 1786,
c'est-à-dire cent quatre-vingts ans après la première de Brower.
Lucchi adopta et
reproduisit l'édition de son prédécesseur sans y faire aucun changement. Mais,
comme il avait pu consulter des manuscrits que Brower n'avait pas connus, il en
tira des leçons nouvelles que, par déférence peut-être pour celui-ci, il se
contenta d'indiquer dans ses notules. Seulement, et ses grandes connaissances
en histoire, principalement en l'ecclésiastique, l'y autorisaient, il ne se fit
pas scrupule de signaler les erreurs où, faute des mêmes connaissances, Brower
était assez fréquemment tombé. Il eût bien fait de pousser plus loin sa
critique, en écartant de son texte nombre de pièces attribuées à tort à
Fortunat ou, pour le moins, fort suspectes, que Brower avait trop facilement
mêlées aux pièces authentiques. Un autre après lui, et longtemps après lui, M.
Frédéric Léo, les reléguera dans un Appendix spuriorum, où elles
demeureront en quarantaine jusqu'à production de leur patente nette.
En 1881, il y avait
quatre-vingt-quinze ans que l'édition de Lucchi avait paru, lorsque M. Frédéric
Léo donna la sienne qui fait partie des Monumenta Germaniæ historiœ en
cours de publication à Berlin. Le savant éditeur en indique les éléments dans
sa préface. Il a consulté une douzaine de manuscrits, entre autres les deux
moins mauvais, celui de Paris sous le numéro 13048, d'où feu Guérard, de
l'Académie des Inscriptions, a tiré les nombreuses pièces qui figurent dans le
premier Appendix de l'édition Léo,[31] et
celui de Saint-Pétersbourg, qui date du huitième siècle. Il va de soi que ni
Brower, ni Lucchi n'avaient jamais seulement ouï parler du premier de ces
manuscrits ni du second. Les manuscrits autres que les douze cités plus haut,
M. Léo les indique sans les décrire, et il en désigne encore six qui, ayant été
décrits par différents critiques, n'avaient pas besoin, dit-il, de l'être de
nouveau. Pour les éditions, il a fait usage de celle de Venise, qui, à son
avis, a toute la valeur d'un manuscrit, et de celles de Brower et de Lucchi.
Tant de manuscrits, pour
un auteur de l'espèce de Fortunat, démontrent assez l'estime singulière dont il
a joui à travers les âges, et expliquent en même temps l'état de corruption, où
le maintenaient, en l'aggravant, les copistes par les mains desquels il a dû
passer. Il semble, en effet, que l'ignorance des copistes croissait en raison
du nombre des copies. S'il arrivait à l'un d'eux d'être frappé de quelque
faute, il ne la corrigeait que pour la rendre pire, ou il lui en substituait
une nouvelle qui ne valait pas davantage. On se rend compte de tout cela, en
lisant les innombrables variantes recueillies par M. Léo, et du sein desquelles
on n'est jamais bien sûr d'avoir déterré la meilleure. On penserait que les
copistes de Fortunat étaient recrutés à dessein parmi les moins lettrés, et que
cette besogne leur était imposée pour pénitence. Quant à moi, j'ose n'en pas
douter. Quoi qu'il en soit, si Fortunat, aux époques où il était l'objet de
toutes ces transcriptions, était populaire en quelque sorte parmi les gens
lettrés, il dut cette faveur plutôt au préjugé qui continuait à le tenir pour
un excellent poète, qu'à l'examen sérieux et à l'intelligence de ses écrits.
Cette dernière tâche devait être celle de ceux qui l'ont publié, annoté et
commenté. Je dirai plus tard comment ils s'en sont acquittés. Revenons à M,
Frédéric Léo.
Outre les leçons, en
nombre infini, comme je l'ai remarqué ci-devant, qu'il a tirées des manuscrits,
et qu'il a citées, sans en avoir, selon toute apparence, omis aucune, il a
récolté avec un égal scrupule ce qu'on appelle moins des leçons que des
corruptions de leçons, telles que mots désorganisés ou de constitution avortée,
particules de mots réduits quelquefois à une lettre seule, tronçons impossibles
à rattacher à aucun corps, mots divers fondus en un seul avec perte pour chacun
d'eux d'une ou plusieurs de ses parties, et formant des espèces de monstres
qu'on ne peut dénommer. On n'en a jamais fait autant pour Cicéron, par exemple,
dont Orelli a rassemblé tant de variantes qu'on n'ose pas jurer que nous
n'ayons pas un Cicéron de sang mêlé. Certainement, la plus grande partie de ces
énormités des manuscrits de Fortunat n'ont apporté que peu de lumière à
l'éditeur, tout au plus en a-t-il jailli quelques étincelles; mais il n'y a pas
moins eu je ne sais quoi de chevaleresque de la part de M. Léo à s'engager dans
ce fouillis capable de décourager même les fées. Ajoutons qu'il a introduit
quelquefois, parmi les variantes, des notes explicatives très brèves, dont il
lui a semblé que le texte avait trop manifestement besoin, sous peine de
s'exposer au reproche d'avoir agi à l'égard de certains galimatias comme les
théologiens du moyen âge à l'égard du grec, et de s'être tiré d'affaire par
un transeamus. Il est à regretter seulement qu'il n'ait pas donné ces
explications aussi souvent qu'elles étaient nécessaires, car il y fait preuve
d'une grande sagacité; c'est sans doute parce qu'elles eussent trop grossi son
édition, ou qu'il a voulu laisser aux futurs critiques du texte de Fortunat le
mérite d'achever ce qu'il a seulement ébauché.
Enfin M. Léo a séparé et
rendu à leur division naturelle quelques pièces réunies à tort sous un seul
titre par les précédents éditeurs. J'ai déjà dit qu'il avait éliminé et réuni
dans un appendice celles indûment attribuées à Fortunat; j'ajoute qu'il croit
trouver la preuve de cette fausse attribution dans la liberté extrême dont on
en use dans ces pièces avec la prosodie. Il est pourtant bien vrai que, sous ce
rapport, Fortunat ne s'est pas toujours fort gêné avec les règles. Trois
indices terminent cette édition. On a eu raison de dire que les indices sont
l'âme des livres, et pour ma part j'admire ce genre de travail parce que j'en
comprends la délicatesse et les difficultés. Celles qu'offrent les poésies de
Fortunat sont si minutieuses et si considérables qu'elles en sont presque
rebutantes; M. Léo les a glorieusement vaincues. Il n'eut pas mieux travaillé
et avec plus de succès, s'il eût fait ces indices sur un livre qu'il eût
composé lui-même.
Ces préliminaires étaient
une introduction nécessaire à ce qu'il me reste à dire sur les causes qui ont
empêché jusqu'ici les savants de tous pays de traduire Fortunat chacun en sa
langue. Ces causes se peuvent réduire à une seule: l'insuffisance ou
l'impuissance des anciens éditeurs à éclaircir le texte, c'est-à-dire à
expliquer- les nombreux passages dont l'extrême obscurité arrête à chaque
instant le lecteur et le plonge dans le dégoût et le découragement. Car, dit le
savant et regrettable philologue Louis Quicherat, « faire comprendre
intégralement les auteurs qu'on édite est une tâche plus ardue et plus
méritante que de recueillir seulement les différentes leçons des textes ou des
manuscrits[32] ».
En effet, on vient aisément à bout de cette dernière besogne, avec une grande
pratique des manuscrits, de la patience et du temps devant soi.
II.
Malgré les travaux
considérables dont Fortunat, ainsi qu'on l'a fait voir précédemment, a été
l'objet, malgré tous les efforts tentés pour le rendre plus intelligible,
malgré tous les éloges dont on l'a comblé, malgré, enfin, tous les
renseignements précieux qu'on en a tirés pour l'histoire de son temps, il n'a
pas encore eu l'honneur d'être traduit en aucune langue.[33] Il
n'en aurait pas été ainsi peut-être si quelque habile érudit du commencement du
seizième siècle eût osé faire ce qu'ont fait depuis Brower et Lucchi. Mais il
n'y avait pas là de quoi tenter des hommes amoureux du style avant tout, et
dont la passion ne pouvait être satisfaite que par l'étude, à peu près
exclusive, des écrivains classiques, soit pour se former le style sur celui de
ces modèles, soit pour guérir les blessures que d'ignorants copistes leur
avaient faites. Admettons, cependant, que la curiosité des critiques de la
Renaissance ait été attirée sur Fortunat; qu'y eussent-ils trouvé? Une latinité
barbare et un texte qui n'était qu'une plaie. En eût-il été autrement, que les
délicats de ce siècle n'eussent pas jugé digne de leurs études un poète dont,
le vol ne faisait que raser la terre et la plume torturer la poésie. Ils
avaient tant d'autres malades plus intéressants et plus pressés, qu'ils
abandonnèrent celui-là à des médecins subalternes ou moins dédaigneux, s'il
avait la chance d'en rencontrer.
Il en rencontra, en
effet, qui, pour s'être fait longtemps attendre, ne laissèrent pas que de
l'arracher des limbes où il expiait les difficultés de son abord, et où
l'indifférence ou le mépris l'avaient condamné. Brower fut le premier, Lucchi
le second, enfin, et longtemps après eux, Guérard, pour les pièces restées inconnues
aux deux autres, qu'il découvrit et publia en 1831, pour la première
fois, dans, les Notices et Extraits des manuscrits, t. XII. Mais,
quelque méritoires que soient leurs commentaires, notes et éclaircissements,
ils n'ont, jusqu'ici, décidé personne à traduire leur auteur. Serait-ce donc
qu'ils n'ont point fait assez pour cela?
J'ai déjà dit, d'après L.
Quicherat, qu'il y a plus de mérite pour un éditeur à faire comprendre dans
toutes ses parties son auteur, qu'à en recueillir et à en accumuler les
variantes. A quoi bon, en effet, mettre vingt manuscrits au pillage, en
extraire et faire défiler sous nos yeux des leçons qui se contredisent presque
aussi souvent qu'elles s'accordent, et introduire les unes dans le texte et
laisser les autres à la porte, trois opérations toujours faciles quand il ne
s'agit que de simples mots, si l'on néglige, d'ailleurs, d'expliquer des phrases,
des passages même qui sont de véritables énigmes, et sur lesquels le lecteur
reste l'œil fixe et la bouche béante? N'est-ce pas dire, ou à peu près, qu'on
ne se tait sur ces passages que parce qu'il est aisé de les comprendre, qu'on
les comprend bien soi-même, et que le lecteur sera sans doute aussi pénétré de
leur clarté? Mais c'est trop présumer à la fois du lecteur et de soi-même ;
car, lorsque je vois sur tous les passages obscurs et rebutants, comme ceux
dont Fortunat est rempli, les commentateurs glisser tour à tour avec la même
insouciance, j'en conclus volontiers qu'ils ne les ont point entendus, et que
le monologue qui se fait dans leur for intérieur est à la fois une manière de
dissimuler leur impuissance et une impertinence. Certes, tout lecteur ne peut
qu'être flatté de la bonne opinion qu'on a de son intellect; mais, n'est-ce pas
agir envers lui comme un banquier qui tirerait une lettre de crédit sur un
correspondant dont l'argent ne serait pas prêt, ou qui même n'en aurait pas du
tout?
Ce qu'on dit ici des
passages difficiles que l'indifférence où l'incapacité relative des
commentateurs abandonne à notre compréhension, peut également, et jusqu'à un
certain point, se dire des simples mots; car s'il est vrai que par leur
isolement ils offrent plus de prise à la réforme, il est aussi vrai que, vu le
nombre infini de variantes dont ils sont l'objet, il serait à peu près
impossible de ressaisir la personnalité de chacun d'eux, si l'on ne se
résolvait à leur imposer, en quelque sorte d'autorité, des corrections
radicales dont le sens général de la phrase pût logiquement s'accommoder, et
auxquelles le lecteur fût amené, sans efforts, à acquiescer. Loin de blâmer ce
procédé, surtout lorsqu'on a affaire à un auteur aussi mutilé que Fortunat, je
regrette que ses éditeurs, y compris M. Léo, n'aient pas montré plus souvent un
peu de cette hardiesse que le grand Scaliger avait avec excès, mais dont tant
d'auteurs anciens se sont si bien trouvés.
On peut, en dépit d'un
rigorisme qui exigerait le même traitement pour les désordres constitutionnels
d'un mauvais auteur que pour ceux d'un bon, on peut, dis-je, se permettre sur
le premier, dont la santé après tout nous importe le moins, des expériences
qu'on ne se permettrait pas sur l'autre. Avec un Fortunat, on ose bien des
choses qu'on n'oserait pas avec un Virgile. Il y a, par exemple, telles
corrections radicales dans Fortunat, que M. Mommsen a suggérées à M. Léo, qui,
si elles ne sont pas de génie, le génie étant un bien gros mot pour une si
petite chose, sont au moins d'intuition supérieure. Toutefois, il y reste
encore un très grand nombre d'expressions et de phrases bien malades, autant
des remèdes qu'on leur a appliqués que par la faute du temps et des copistes.
Je suis bien loin de croire au succès des remèdes que je me propose d'essayer
sur quelques-unes; mais, après avoir, comme je l'ai fait, lu à fond, relu et
traduit les onze livres[34] des
poésies mêlées de Fortunat et leur Appendice, après avoir apporté à ce travail
un peu de cette passion pour les découvertes qui, sauf la différence énorme du
but, anime le grammairien comme l'astronome, j'ai cru être en mesure de donner
quelques exemples choisis parmi une centaine et plus, des omissions, des
timidités puériles, parfois même des fautes d'interprétation que je reprochais
plus haut aux éditeurs et aux commentateurs.
N° 1. — Dans la
pièce XVI de l'Appendice, on lit les vers 10 et 11, qui suivent :
Hic quoque sed plures
carmina jussa per annos;
Hinc rapias tecum quo
tibi digna loquor.
Le premier vers cloche
d'un demi-pied et n'a ni sujet, ni verbe. Guérard, qui le donne tel que le
manuscrit le lui a offert, ne remarque pas même cette anomalie, ou, s'il l'a
remarquée, il la laisse passer avec une froide courtoisie. M. Léo pense qu'au lieu
de carmina jussa, il faut lire selon toute apparence camina
justa. Je confesse que cela ne m'apparaît point du tout. Qu'est-ce
que camina? Est-ce un nom au pluriel neutre s'accordant avec justa. Le
singulier serait donc caminum, or caminum est le nom latin
de Cumin, ville prussienne sur le lac de ce nom. Est-ce un nom féminin au
nominatif? On trouve, en effet, dans Du Cange, deux exemples de ce nom, l'un
qui paraît indiquer un instrument à vanner, l'autre qui est un synonyme
de curia. Ni l'un ni l'autre n'ont rien à faire ici. S'agit-il
de caminaimpératif de caminare? Encore moins; outre que la
quantité de la première syllabe proteste contre son admission. Laissons
donc carmina, et voyons pourquoi.
Notre poète dit en
quelques pièces de son recueil qu'il fait des vers pour obéir aux ordres de
Radegonde et d'Agnès, il le leur redit ici, et, de plus, qu'il en fait ainsi
depuis plusieurs années. Il prie donc l'une ou l'autre (car on ne voit pas
précisément à laquelle des deux il s'adresse) de prendre (rapias) ceux
qu'il leur offre, n'y ayant rien qui n'y soit digne d'elles. Fortunat a donc du
écrire, et il a certainement écrit :
Hic quoque sed plures
[ago] carmina jussa per annos.
Le copiste de la pièce du
manuscrit d'où Guérard l'a tirée, a omis ago qui s'imposait si
naturellement, et qui rend à ce vers manchot le membre dont il était privé
depuis des siècles.
N° 2. —Les petits
cadeaux, dit-on en proverbe, entretiennent l'amitié :
Hæc res et jungit junctos
et servat amicos.
Nous voyons, en maints endroits
de notre poète, qu'il mettait ce proverbe en pratique avec Radegonde et Agnès,
quoique, à vrai dire, la nécessité n'en existât pas du tout. Jamais amitié,
comme celle dont il était l'objet, ne fut plus désintéressée. Il en recevait
donc des cadeaux et il leur en faisait de temps en temps lui-même qu'il
accompagnait d’envois en vers où il s'excusait de la modicité de son
hommage : c'étaient tour à tour ou des châtaignes, ou des pommes, ou des prunes
de son jardin, ou des prunelles ou des mûres. Un jour que, au lieu de pommes
qu'il aurait pu offrir, il se trouva dans la nécessité de n'envoyer que des
mûres, il dit :
Vel dare qui potui pomula
mora ioti.[35]
Ioti est un mot si
manifestement corrompu qu'il faut nécessairement l'évincer et lui trouver un
remplaçant. Guérard propose more joci, comme qui dirait par plaisanterie.
Cette correction n'est pas à dédaigner, d'autant plus qu'il n'y a que deux
lettres à changer au texte. Mais ces mots ne se rattachent à rien. Il est
évident qu'ils devraient et qu'ils doivent exprimer une opposition à pomula, c'est-à-dire
un cadeau moindre que ces pommes. Or, pour exprimer celle opposition, il faut
un verbe qui régisse mora, et ce verbe ne peut être que le mot
défiguré ioti. En outre, la correction de Guérard est peu
respectueuse, car toute diminution de respect (et cette plaisanterie en était
une), si petite qu'elle soit, de la part de Fortunat, pour Radegonde et. Agnès,
n'est pas admissible. M. Léo, en proposant verba dedi « je vous en ai
donné à garder », aggrave encore le manque de respect, et une plaisanterie de
ce genre, avec des personnes d'une si haute et si sainte condition, n'eût pas
été autre chose. Il n'y a pas, d'ailleurs, l'ombre de plaisanterie ni dans
l'intention, ni dans les paroles de Fortunat. Il regrette seulement d'être
empêché par son absence de donner à Agnès, ainsi qu'il lui est arrivé maintes
fois, des pommes de son jardin, et d'être réduit ù lui envoyer des mûres.
Laissons donc mora, puisqu'après tout il s'agit de mûres, et
mettons dedi comme M. Léo, à la place d'ioti. Et puis il est certain
par le 4e vers,
Et rogo quœ
misi dona libenter habe,
que Fortunat n'a pas payé
de paroles ses amies, mais qu'il leur a bel et bien fait un cadeau.
N° 3. — Il ne faut
quelquefois qu'une lettre à ajouter ou à retrancher pour rendre la vie à un
vers et le remettre sur ses pieds; mais cette lettre, tout naturellement
qu'elle soit indiquée, ne répond pas toujours à l'appel; on dirait qu'elle
tient à se présenter d'elle-même. Exemple : Fortunat vient en personne offrir
des fruits à ses amies et s'excuse de la nature insolite de l'objet dans lequel
ils sont enveloppés :
Sed date nunc veniam quod
fano tali habetur.[36]
Guérard se tait sur cette
étrange fin de vers, et M. Léo ne voit pas comment y remédier. Ni l'un ni l'autre
ne s'expliquent non plus sur le sens à leur attribuer. Or, fano est
une serviette, une nappe ou toute bande d'un tissu quelconque; mais c'est aussi
le corporal qui se met sur l'hostie pendant la messe, et de plus « ce que le
prestre met en la main senestre »,[37] lorsqu'il
officie. « Item, est-il dit dans un Inventaire du Trésor de l'abbaye
Sainte-Croix de Poitiers, fait en 1746,[38] l'estolle
et fenon S. Médard. » Comme prêtre, Fortunat portait l'un et l'autre à l'autel,
et voilà pourquoi il s'excuse d'employer à un usage aussi profane un linge
réserve à un usage sacré. N'y ayant donc pas de doute sur la signification de fano, il
reste à le rapprocher de l'adjectif tali qui le suit, et qui aspire à
s'accorder avec lui. On écrira donc :
Sed date nunc veniam quod
fano talis habetur,
et du même coup on
régularisera le vers en lui rendant la lettre qui manque pour former le dactyle
au cinquième pied.
N° 4. —La physique, chez
Fortunat, est, en général, enfantine, et dans les questions qui sont du ressort
de cette science, il emploie les métaphores dont poètes et prosateurs se sont
servis de toute antiquité. S'il nous dit d'une part que le temps s'envole, que
les heures se jouent de nous et que nous marchons à la vieillesse sur un chemin
glissant, nous le comprenons sans difficulté; mais s'il vient à nous dire que «
le monde tourne sur son axe sans corde »,
Fine trahit celeri sine
fune volubilis axis,[39]
nous sommes arrêtés par
cette corde, et nous allons aux recherches dans les notes des éditeurs, pour
voir si nous trouverons un renseignement qui nous débarrasse de cet obstacle.
Nous ne trouvons qu'une variante, finepour fune dans le Ms. de
Paris. Mais le premier mot du vers est déjà fine. Cette répétition du même
mot à si courte distance a de quoi choquer, et, comme le Ms. de Paris est le
seul où elle se produise, il vaut mieux s'en tenir au sine fune d'un
Ms. ambrosien, admis dans le texte, et chercher cependant ce que le poète
entend par là. Il suppose que le monde, pour tourner sur son axe, n'a pas
besoin d'une corde comme, par exemple, le treuil au moyen duquel on fait
descendre un seau dans le puits. Entraînée par le poids du seau, la corde
enroulée autour du treuil se déroule et le fait tourner sur son axe, avec une
grande rapidité : ce qui n'aurait pas lieu sans la corde. On voit combien celle
interprétation était nécessaire.[40]
N° 5. — Dans la
pièce De Excidio Thoringiæ,[41] il
est un mot que M. Léo déclare corrompu, comme il l'est en effet, et dont la
restitution paraît, à première vue, radicalement impossible. Dans cette pièce,
Radegonde, ayant Fortunat, dit-on, pour interprète, parle, dès les premiers
vers, de l'effondrement du palais des rois thuringiens et des richesses
englouties sous les ruines; elle parle de ses hôtes (et elle-même en était le
plus noble et le plus intéressant) emmenés captifs chez leurs vainqueurs et
maîtres, et tombés des hauteurs de la gloire .dans la condition la plus basse.
« Une foule de serviteurs, dit-elle, ont péri et ne sont plus que la poussière
infecte de sépulcres. Un nombre infini d'illustres et puissants personnages
demeurent sans sépulture et privés des honneurs qu'on rend à la mort. » Et elle
ajoute :
Flammivomum vincens
rutilans in crinibus aurum,
Strata solo recubat
lacticolor amati.
Brower, Leibnitz,[42] Luchi
et Migne s'accordent à voir dans amati une forme altérée d'amethys ou amethystus.Pas
un d'eux n'a réfléchi qu'il faudrait au moins amatys au nominatif,
comme y est lacticolor, et que cette épithète, non plus que la
propriété attribuée à l'améthyste, de jeter plus de feux que l'or, ne saurait
convenir à une pierre de couleur violette. M. Mommsen en a sans doute fait la
réflexion, et il a tranché la difficulté en proposant de substituermulier à amati. Cette
substitution donne au pentamètre sa mesure et à la phrase un sens excellent,
car il s'agit d'une femme dans ces deux vers, et on peut les traduire ainsi : «
Une femme au teint de lait, aux cheveux d'un rouge vif et plus brillants que
l'or, terrassée par ses meurtriers, est gisante sur le sol. »
Cependant la substitution
proposée par M. Mommsen ne laisse pas que de paraître un peu forte; aucune
variante ne la favorise tant soit peu; elle est comme tombée du ciel. Si j'ose
dire ce que j'en pense, je conjecture qu'il n'y a rien à changer dans amati, si
ce n'est l’i qu'il faut mettre à la place du second a, et vice
versa. On aurait ainsiamita, qui a la quantité voulue, deux brèves et
une longue, pour régulariser le second hémistiche. Et, comme la césure rend
quelquefois longue, devant un mot qui commence par une voyelle, une syllabe
finale brève se terminant par une consonne (il y en a maints exemples depuis
Virgile jusqu'à Ausone),[43] la
syllabe finale de lacticolorbénéficierait de cette licence.
Pour en revenir à la
femme à laquelle ces deux vers font allusion, je crois qu'il s'agit d'une tante
(amita) de Radegonde, qui fut enveloppée dans un massacre exécuté pendant
et après le sac du palais des rois de Thuringe par les Francs. L'histoire, il
est vrai, ne fait aucune mention de cette princesse ; mais peut-être que,
n'étant pas mariée et menant dans le palais une vie relativement obscure, la
princesse n'avait pas, pour mériter que l'histoire parlât d'elle, cette
notoriété que, à défaut d'autres, les princesses mariées tirent de l'homme
auquel elles sont unies. En tout cas, ne pouvant me résoudre à accepter la
substitution de mulier à amati, dont la conformation n'a
aucun rapport avec celle de ce remplaçant, je n'hésite pas à proposer amita, qui
satisfait à la fois et au sens et à la mesure du vers.[44]
N° 6. — Je n'hésite pas
davantage à mettre natas pour natos autorisé pourtant par
le manuscrit de Paris, 13048, dans ce vers où le poète appelle la protection de
Dieu sur Agnès et ses religieuses :
Et te vel natos spes
tegat una Deus.[45]
Et te vel natos « et
toi et tes fils », car vel est ici conjonction copulative, comme elle
l'est fréquemment dans notre poète. Il y a quelque chose de si choquant dans
ces fils attribués par Fortunat à une personne de la qualité d'Agnès,
qu'on a peine à comprendre que Guérard et M. Léo ne l'aient point remarqué, ou,
s'ils l'ont remarqué, n'en aient rien dit. C'est montrer trop de condescendance
pour les manuscrits quels qu'ils soient, et reculer devant un épouvantail à
chenevière. « Si, disait encore L. Quicherat, certaines corrections, sans être
méprisables, ne portent pas avec elles la lumière nécessaire pour rallier tous
les esprits, elles laissent la carrière ouverte aux recherches de la critique;
mais d'autres présentent un tel caractère de certitude qu'on ne peut, sans se
compromettre, se refuser à les adopter. Si nos pères avaient eu pour les
manuscrits une superstition ridicule, les monuments littéraires de l'antiquité
seraient illisibles; mais, de leur propre autorité, ils rectifiaient les
erreurs,... et nombre de leurs corrections sont tellement incorporées dans le
texte, qu'elles ne se discutent plus aujourd'hui.[46] »
Il est donc surprenant que ni Guérard, ni M. Léo n'aient vu qu'il ne peut être
question, dans ce vers, que des filles de la mère Agnès, c'est-à-dire
de ses religieuses, ou que, s'ils l'ont vu, ils n'aient pas chassé du
texte natos pour y introduire d'office natas. C'est ce que
j'ai fait sans remords aucun.
Le poète, d'ailleurs, ne
nomme jamais les religieuses autrement. Mais ce natos n'est-il pas
une preuve évidente de l’ignorance des malheureux scribes qui, par ordre, ou
volontairement, se sont copiés les uns les autres, sans s'apercevoir de cette
impertinence?
N° 7. — Fortunat, dans la
pièce qui a pour titre : de Gelesuintha,[47] fait
dire à Goïsuinthe, mère de Gélésuinthe, que, quand elle laissa partir cette
fille bien-aimée pour le Nord, c'est-à-dire pour la Gaule où celle-ci allait
épouser Chilpéric, il gelait si fort
Ut nec rheda rotis, non
equus isset aquis.
Cet equus qui
ne pouvait aller sur l'eau glacée ne suggère aucune observation à Brower ni à
Lucchi. M. Léo, moins réservé, et ne pouvant croire qu'il s'agit là de quelque
hippocampe, dit qu'au lieu d'equus il attendait ratis :cette
attente est bien naturelle, mais elle est vaine; car ratis et equus signifient
la même chose, c'est-à-dire vaisseau. Homère l'a dit le premier, parlant de ce
véhicule sur le liquide élément, ἁλος ἵπποι.[48] L'image
a passé aux Latins. Plaute l'emploie dans le Rudens:[49]
... Nempe equo ligneo per
vias cœruleas
Estis vectœ;
ce cheval de bois était
un vaisseau. L'épithète ligneus est un renchérissement sur Homère qui
n'en avait pas besoin pour être compris des Grecs, et une obligation imposée à
Plante qui ne l'eût pas été des spectateurs romains, sans cette addition.
Fortunat, si fécond d'ailleurs en métaphores hétéroclites, n'a eu garde de
négliger celle-là, et il faut la lui laisser.[50]
N° 8. — Le comte
Galactorius résidait à Bordeaux où, entre autres devoirs de sa charge, il avait
celui de percevoir les impôts pour le roi Chilpéric. Fortunat pensant, on ne
sait pourquoi, qu'il pouvait y avoir quelque excédent de recette, dont le comte
aurait eu la libre disposition, lui écrit pour lui exprimer le désir d'en avoir
sa part. « Envoyez-moi, lui dit-il, des pices en échange de mes apices »,
c'est-à-dire « de ma lettre » : ^w
Si superest aliquid quod
forte tributa redundant,
Qui modo mitto apices, te
rogo, mitte pices.[51]
A première vue on est
porté à croire que le poète ne fait pas seulement un jeu de mots avec apices et pices,mais
qu'il demande bel et bien de l'argent à Galactorius. Brower le présume et
suppose que par pices, on pourrait entendre une espèce de monnaie. Je
l'ai cru comme Brower et j'ai fait tous les efforts imaginables pour le
démontrer. Mais j'ai dû bientôt reconnaître que, où que je dirigeasse mes
recherches, je suivais de fausses pistes, et que je n'arriverais jamais à
découvrir une monnaie mérovingienne dans un mot qui n'a jamais voulu dire que «
poix ». C'est alors que, faisant appel à la science de mes deux confrères MM.
Ch. Robert et Deloche, je leur demandai leur avis. L'un et l'autre furent
d'accord pour nier l'existence en aucun temps d'une monnaie appelée pyx, au
plurielpices, et pour conclure que dans ce passage il s'agit tout
simplement de poix.[52] Reste
à savoir à quoi le poète avait le dessein de l'appliquer. Tout d'abord, j'avais
pensé que c'était à ses chaussures, l'un rappelant l'autre naturellement; mais
cette pensée me parut bientôt aussi dépourvue de sel que de respect, et
j'allais l'abandonner, lorsqu'un passage où Fortunat parle de ses chaussures me
revint tout à coup en mémoire. Je m'y reportai, espérant en tirer quelque
lumière. C'est dans la pièce XXI du livre VIII. Là donc Fortunat
remercie Grégoire de Tours de lui avoir envoyé des talaires avec de quoi les
attacher, et des peaux blanches pour couvrir les semelles :
Cui das unde sibi talaria
missa ligentur,
Pellibus et niveis sint
sola tecta pedis.
Il est inutile de faire
remarquer que ces talaires n'avaient rien de commun, si ne n'est peut-être les
cordons, avec les talaires que les anciens prêtent à Mercure; c'étaient de
simples semelles qui emboîtaient légèrement le talon, et qui adhéraient à la
plante du pied au moyen de courroies; elles n'avaient point d'empeignes. Telle
était, comme le dit Alcuin,[53] la
chaussure des ministres de l'église : quo induuntur ministri ecclesiœ, subterius
solea muniens pedes a terra, superius vero nihil operimenti habens. Comment
donc Grégoire, qui devait connaître cette particularité, envoyait-il de la peau
blanche dont l'emploi eût été une infraction à l'usage indiqué par Alcuin, en
transformant en chaussure couverte réservée aux évêques la chaussure d'un
simple prêtre? Celle des évêques s'appelait sandalia. L'empeigne en
avait d'abord été en toile blanche;[54] mais,
comme on le voit ici, on y employa depuis de la peau de la même couleur.
Toujours est-il qu'il fallait aux simples prêtres une permission spéciale des
papes pour chausser des sandales. « Nous avons appris, dit Grégoire le Grand,[55] que
les diacres de l'église de Catane s'étaient arrogé de porter des sandales, ce
qui n'avait jusqu'ici été accordé à personne, excepté toutefois aux diacres de
Messine, par nos prédécesseurs ». Les successeurs de Grégoire le Grand, comme
l'avaient fait ses prédécesseurs, et comme il paraît l'avoir aussi fait
lui-même, octroyèrent depuis et souvent ce privilège,[56] et
il n'est pas impossible qu'à la considération de Grégoire de Tours, Fortunat en
ait été l'objet.
Ce qui me porte à le
croire, ce sont les deux derniers vers de la même pièce :
Pro quibus a Domino datur
stola candida vobis ;
Qui datis hoc minimis
inde feratis opes.
Pro quibus, c'est-à-dire pellibus. Par
où l'on voit qu'en retour de ces peaux qu'il a reçues de Grégoire, il lui
souhaite la robe blanche, stola candida, qui est le vêtement des
papes. C'est même pour la seconde fois, quoique en d'autres termes, qu'il lui
fait un souhait de ce genre, car il disait tout à l'heure à Grégoire :
Sic te consocium reddat
honore throno.[57]
ce qui veut dire
« et te rende par l'honneur associé au trône ». Le vers se comprend très
bien. Or, comme on ne peut admettre que le poète veuille faire de Grégoire
l'associé de Dieu dans le ciel, et l'asseoir sur le même trône, il ne peut être
question que du trône terrestre, c'est-à-dire de la papauté. Ces deux passages
valaient au moins la peine d'être signalés; mais ici encore les commentateurs
se sont abstenus, ayant assez bonne opinion des lecteurs pour croire qu'ils n'y
seraient pas embarrassés. Quoi qu'il en soit, ces peaux, devant être
nécessairement cousues aux semelles, font, par une suite naturelle des idées,
penser au fil enduit de poix destiné à cette opération. Est-ce à dire que
Fortunat ait été le confectionneur de ses sandales? Cela n'est pas soutenable
même en plaisantant. Contentons-nous de croire que le poète avait un autre
dessein au sujet de cette poix, comme pourrait être celui d'en faire des
flambeaux résineux pour les cérémonies de l'église, ou de l'employer pour
l'embaumement des corps,[58]et
ne nous en tourmentons pas davantage. Il résultera du moins de cette discussion
la connaissance à peu près certaine du genre de chaussure que portait Fortunat,
et les membres du clergé de Poitiers du même rang que lui.
N° 9. — Voici encore deux
vers dont il m'a été très difficile de pénétrer le sens :
Esto tamen quo vota
tenent meliora parentum,
Prosperior quam te terra
Thoringa dedit.[59]
La construction en est si
bizarre, qu'il ne peut être que le texte ne soit corrompu. Dans l'état où est
le second vers, il faudrait lire quam tu au lieu de te qui
est un solécisme. Il est impossible, en effet, de rendre raison de cet
accusatif et de le rattacher à quoi que ce soit. Je crois, en outre, que ce
n'est pas prosperior qui appelle quam te,c'est meliora, et
encore, je le répète, est-ce quam tu que ce comparatif exigerait : ce
qui donnerait un sens absurde. Mais, si au lieu de tu et te, on
met quæ qui se rapporte à vota, on rend à ces vers leur
construction et leur sens naturel, et on lit :
Esto tamen que vota
tenent meliora parentum
Prosperior quam quæ terra
Thoringa dedit.
ou : Vota meliora
quem quæ Thoringa prosperior dedit. « Cependant reste où te retiennent les
vœux de tes parents, vœux meilleurs que ne le furent pour toi ceux de la
Thuringe, quand elle était plus heureuse. »
Dans cette rectification,
il me semble, pour parler comme Louis Quicherat, « n'avoir fait qu'un usage
légitime de la critique », et si j'osais, j'ajouterais avec lui « que, souvent
la critique est restée en deçà de ce qu'elle pouvait se permettre, et que « les
textes se ressentent encore tristement de l'excessive tolérance des éditeurs[60] ».
Ceci s'applique exactement au texte de Fortunat.
Si je poursuivais ces
remarques aussi loin qu'il serait nécessaire, il y faudrait un volume, chacune
d'elles demandant un certain développement. C'est le privilège des auteurs de
décadence de requérir plus d'explications et pour de moindres objets, que les
auteurs des belles époques. Je m'en tiendrai donc ici à celles-là. On en
trouvera plusieurs autres dans les notes qui seront à la suite de chaque livre
de Fortunat, comme aussi et souvent l'aveu de mon impuissance à résoudre
certaines difficultés. Mais j'aurai montré le chemin; il ne manquera pas sans
doute de plus habiles pour arracher les ronces que j'aurai laissées derrière
moi, et peut-être aussi pour m'apprendre que j'en ai semé moi-même où il n'y en
avait pas.
CHARLES NISARD,
de l'Institut.
[1] Livre
Ier, prologue.
[2] Livre
IX, pièce VII.
[3] De
Gestis Longob., l. II, c. XIII.
[4] Vita
S. Remigii, præfatio, n° 2.
[5] Hist. Rhem. eccles., l. II, c. II.
[6] Hist. Franc, l.
III, c. XIII.
[7] De
script. eccles., c. XLV.
[8] De
script. eccles., au mot Fortunatus.
[9] Vitæ
pœt. latin., l. V.
[10] Ses
poésies inédites en XX livres étaient, au rapport de Lucchi, conservées à
Venise dans la famille Soderini. Voyez les Testimonia sur Fortunat,
édition de Lucchi, dans Migne, tome LXXXVIII, tom. 56.
[11] Adversaria, l. XLVI,
c. III ; édit. de 1624.
[12] Biblioth. des
auteurs ecclés., t. V.
[13] Hist. des
auteurs sacrés, t. XVII, p. 81 et suiv.
[14] Notizie
della vita...del letterati del Friuli, t. I, p. 132 et suiv.,
1760, in-4°.
[15] Je
ne parle pas de feu Victor Leclerc qui a fait un article sur Fortunat, où il le
juge, ainsi que les autres poètes chrétiens de cette époque, avec une
indulgence qui tient plus de la tendresse que de l'impartialité. Il a même
traduit une pièce de notre poète, où il s'est plus appliqué à être élégant que
fidèle, et où il paraît même n'avoir pas entendu son texte. Cet article est
dans le Répertoire de la littérature ancienne et moderne, t. XIV, p.
108 et suiv.
[16] Récits
mérovingiens, Ve Récit.
[17] Histoire
littéraire de la France, t. II, ch. XII, p. 312 et suiv. de l'édition
de 1832.
[18] Ibid.
[19] T.
II, p. 345 et suiv., 4e édit., in-12, 1808.
[20] Les
pièces I et III de l'Appendice.
[21] Appendice,
pièce XXXI.
[22] In-8°.
[23] Je
ne connaissais pis cette thèse; c'est M. Salomon Reinach qui me l'a
obligeamment signalée, en même temps que la traduction en vers allemands par M.
Bœcker, de trois pièces de Fortunat, dont on trouvera l'indication plus loin,
note 33.
[24] Histoire
générale de la littérature du moyen âge en Occident, par A. Ebert, professeur à
l'Université de Leipzig, traduit de l'allemand par le Dr Joseph Aymeric.
et par le Dr James Condamin. Paris, 1883, 2 vol. in-8°.
[25] Fortunat,
lorsqu'il racontait avec un enthousiasme si peu mesuré (VI, III) les
vertus de Caribert, écrivait sans doute avant que ce prince eût montré tous ses
vices, ou du moins, le poète étant lui-même nouveau venu en Gaule, ne
connaissait rien encore des faits qui rendirent depuis son héros si tristement
célèbre.
[26] Habent
aliquid jam non carnis in carne, etc. De sancta Virginitate, n°
12.
[27] Ce
traité est en cinq livres, et saint Ambroise l'adresse à sa sœur Marcellina.
[28] Voy.
notamment les deux derniers vers de la pièce IX du livre IV.
[29] C'est
là que, au rapport de Sennebler cité par Littré, dans son Dictionnaire au
mot Musique, Pythagore trouva les principes de l'art musical.
[30] J'excepte
la première en date, parce que, n'étant point accompagnée de notes et de
commentaires, elle n'est pas de mon sujet; c'est l'édition de Venise, Per
Jac. Salvatorem Solanium Murgitanum... Venetiis, apud hæredes
Jac. Simbenii, 1578.
[31] Guérard
les avait publiées, il y a plus de cinquante ans, dans les Notices et
extraits des manuscrits, t. XII, partie II, p. 75 et suiv., 1831.
[32] Mélanges
de philologie, p. 178; 1879, in-8°.
[33] Il
faut en excepter toutefois la Vie de saint Martin, poème en quatre chants,
longue et ténébreuse paraphrase de la vie du même saint si simplement et si
naïvement écrite par Sulpice Sévère, où l'on ne trouverait peut-être pas
cinquante bons vers sur les deux mille deux cent quarante-trois dont elle se
compose, et où le sentiment chrétien lui-même a Je ne sais quoi de guindé et de
déclamatoire. Elle a été traduite en français par feu Corpet, traducteur
d'Ausone, et publiée conjointement, et comme objet de comparaison, avec les
Vies de saint Martin par Sulpice Sévère et Paulin de Périgueux, dans la Bibliothèque
latine-française de Panckoucke, 3e série, 33e livraison, p. 232
et suiv. (1850). Le même auteur a traduit la pièce XIII du l. III et
la pièce IV du l. VII, dans les notes du t. II de son édition
d'Ausone, p. 372, 373; la pièce XII du l. III, et la pièce X du
l. IX, l'une et l'autre à l'Appendice du même volume, p. 468 et suiv. Outre
cela, et c'est à M. Salomon Reinach que je dois cette indication, trois pièces
de notre poète, les XIIe et XIIIe du livre III et la IXe du
liv. X, selon notre édition, ont été traduites en allemand et en vers par
Bœcker, dans Jahrbücher der Vereins von Alterthumskunden im Rheinlande, 1845
(7efascicule). La pièce au livre X y a pour second titre Hodoporicon, titre
bien présomptueux pour une simple excursion de plaisir, comme aussi pour celles
du même genre que le poète a racontées ailleurs (l. VI, pièce VIII; l.
VIII, p. 11 ; l. XI, p. XXV). Sigebert de Gemblours (de Script. eccl.,
c. 45) est le premier qui ait employé ce terme de manière à donner à entendre
que Fortunat avait écrit un poème spécial sous ce titre, et Tritheim (de Script. eccles., n. 219)
l'a répété en l'estropiant ou plutôt en le travestissant de cette manière : Ad
Oporicum vitæ sua lib. I. Ajoutons enfin qu'Augustin Thierry a traduit
quelques courts fragments de notre poète dans ses Récits mérovingiens, premier
et cinquième Récits, et que l'abbé Monnier a traduit des extraits de
la première pièce de l'Appendice, de la pièce V du l. V et de la
pièce IX du l. III, dans le tome troisième des Mélanges
littéraires tirés des poètes latins, par l'abbé Gorini; 4 vol. in-8°,
1869.
[34] Sauf
les cinq premiers pourtant dont la traduction est l'œuvre personnelle de M.
Rittier, et que je me suis borné à revoir avec autant de soin que si je
l'eusse entreprise moi-même.
[35] Appendix, pièce XVIII,
v. 6.
[36] Appendix, pièce XXVI,
v. 6.
[37] Ancien
glossaire français cité par Du Gange, au mot Fano.
[38] Voyez Trésor
de l’Abbaye de Notre-Dame de Poitiers, par M. Barbier de Montault
[39] Livre
VII, pièce XII, v. 3.
[40] M.
Salomon Reinach, à qui je m'étais fait un plaisir d'offrir cette Dissertation,
lorsqu'elle fut publiée pour la première fois (a), a bien voulu me faire
part de ses remarques au sujet de cette interprétation, comme aussi au sujet de
deux autres qu'on trouvera plus loin. Je tiens à honneur de reproduire ici
fidèlement ces remarques, en demandant toutefois à l'aimable et docte critique
la permission d'y répondre.
« Je n'admets pas,
m'écrit-il, le texte :
Fine trahit celeri sine
fune volubilis axis;
il me semble qu'il
faut écrire :
Fune trahit celeri sine
fine volubilis axis,
et que cela donne un sens
satisfaisant. Funis est une métaphore, « comme au moyen d'une corde
rapide. »
Ce sens est acceptable en
effet, si l'on reçoit la correction proposée par H. S. Reinach. Malheureusement
elle fait disparaître l'image du monde qui tourne sur son axe avec une
volubilité extrême, et dont rien ne peut donner une idée plus juste qu'un
treuil tournant aussi sur son axe par le moyen indiqué dans ma remarque. Je
persiste donc à croire que cette idée a été celle du poète, et qu'elle est de
celles qui la plupart du temps lui hantent le cerveau.
(a) Dans la Revue
de l'enseignement secondaire, publiée chez Paul Dupont, Nos du 1er et
du 15 octobre 1885.
[41] Appendix, pièce I,
vers 15 et 16.
[42] Excerpta
veterum auctorwn, au tome Ier des Scriptores rerum
Brunsvicensium, p. 59.
[43] Pectoribus
inhians; Virgile, En., IV, vers 64. Tertius horum; Ausone, Professor., en
vers saphiques, VIII, vers 9.
[44] « Amita, dit
M. Salomon Reinach, est séduisant, mais j'avoue que je préfère Mulier. Mulier pourrait
être écrit ainsi :
Supposez la perte des
deux dernières lettres par une déchirure du manuscrit, vous aurez quelque chose
comme amti, dont un copiste préoccupé du mètre a pu faire amati. Le
mol amita sans explication me paraîtrait bien bizarre. »
Ces rhabillages de mots
dans les manuscrits et dans les inscriptions, sont souvent très heureux, et
toujours d'une grande autorité aux yeux des érudits, mais il ne faut pas en
abuser, car alors ils peuvent donner lieu à des discussions qui, après plus ou
moins de bruit, viennent dormir, comme la mer sur la grève de quelque anse
écartée,sans soupir et sans mouvement.
Le sable à peine fouillé
se tasse de nouveau. Il pourrait en arriver de même si j'entrais en discussion
sur le mot qu'a dessiné et que m'objecte M. S. Reinach. J'aime mieux m'en tenir
à cette remarque, que ce mot est une supposition gratuite, que M. Léo n'en
signale l'existence dans aucun manuscrit, qu'il est un fils présumé d'un père,amati, avec
lequel il n'a aucune ressemblance, et que M. Mommsen a bien voulu adopter. Quant
à la correction que je propose, amita, elle n'a pas plus besoin
d'explications que tous les personnages de la famille de Radegonde désignés
sans être nommés, à l'exception d'un seul, Hamalafrède, dans les soixante
premiers vers de cette pièce.
[45] Appendix, pièce XXI,
vers 14.
[46] Mélanges
de philologie, p. 70, 71 ; 1878, in-8°.
[47] Livre
VI, pièce V, vers 332.
[48] Odyss., IV, vers
708.
[49] Acte
I. scène V, vers 10.
[50] «
Je ne puis admettre, dit M. S. Reinach, l'ingénieuse explication que vous
donnez de ce vers :
Ut nec rheda rotis, nec
equus isset aquis.
Equus-navigium, est
toujours, en grec comme en latin, accompagné d'une épithète. Je proposerais :
Ut ne rheda rotis nec
ratis leset aquis,
C'est-à-dire, « de
sorte qu'un char ne pouvait s'avancer sur ses roues, ni un bateau sur les
eaux. » Rotis, ratisdevaient tenter le mauvais goût de Fortunat.
Dans le manuscrit rotis a fait disparaître ratis, qui a été
remplacé parequus, sous l'influence d'aquis.
Oui, c'est bien par
l'influence d'aquis qu'equus. a été invinciblement attiré, en
quoi le mauvais goût du poète était plus pleinement satisfait; car
l'allitération ayant lieu dans les mots d'un même membre de phrase et d'une
même pensée, nec equus isset aquis, avait plus de force et était
aussi plus conforme à ses habitudes, que si elle eût roulé sur les mots de deux
phrases et de deux pensées différentes et satis liaison entre elles,
comme retis nec ratis.Fortunat a donc dû écrire equus, et il a
voulu l'écrire. Il était bien aise de montrer qu'il connaissait l'emploi que
Plaute a fait de ce mot, et s'il ne l'a pas imité jusqu'au bout en lui
empruntant aussi l'adjectif ligneus, c'est que d'abord il c'était pas
assez respectueux de la propriété des termes pour sentir la nécessité de cet
adjectif, c'est ensuite et dans le cas contraire, que son allitération et son
vers y eussent trouvé plus que leur compte. Homère lui-même n'ajoute pas
d'épithète proprement dit; à son ἵππος; il y ajoute le substantif ἁλος qui
en fait les fonctions. Ne pourrait-on pas dire que le mot aquis, dans
Fortunat, remplit les mêmes fonctions, ou du moins à peu près? Et le bon poète
fourmille d'à peu près.
[51] Livre
VII, pièce XXV.
[52] M.
Deloche a même eu l'obligeance d'entrer avec moi dans des détails fort savants
sur les différentes manières en usage chez les Gallo-Romains pour payer leurs
impôts au fisc impérial. Qu'il me suffise de l'indiquer ici, la plate me
manquant, à mon grand regret, pour faire davantage.
[53] Cité
par Nigroni, De Caliga, c. 2.
[54] Σανδάλια
λευκὰ δι' ὀθονίων, est-il dit dans la donation de Constantin, citée par
Alb. Rubens dans son traitéDe Calceo senatorio, c. 5.
[55] Epist., VII, ep. 28.
[56] Ibid., dans
les notes.
[57] Livre
VIII, pièce XVII, v. 8.
[58] Dans
un tombeau récemment découvert à Rome, et sur lequel est représentée en relief
une bacchanale, on a trouvé arec le squelette qu'il contenait une masse
considérable de résine encore très odorante, ayant servi à l'embaumement du
mort. (Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions, bulletin de Janvier,
février, mars 1885, p. 4. Lettre de M. Edmond Le Blant.)
[59] Appendix, I,
v. 71, 72.
[60] Mélanges
de philologie, p. 73,1879.
Oeuvre numérisée par Marc
Szwajcer
SOURCE : https://remacle.org/bloodwolf/eglise/fortunat/dissertation.htm
Lawrence Alma-Tadema, Venance Fortunat
lisant ses poèmes à Radegonde / Venantius Fortunatus Reading His Poems
to Radegonda VI and the abbess in the monastery of Poitier, 1862, musée de Dordrecht, Dordrecht,
Also
known as
Venantius Honorius
Clementianus Fortunatus
Profile
Born to a pagan family,
Venantius converted to Christianity when
still quite young. He grew up in Aquileia, Italy,
and studied grammar,
rhetoric, and law at Ravenna, Italy.
While a student he
became nearly blind,
but recovered his sight by anointing his
eyes with oil from a lamp that burned before the altar of Saint Martin
of Tours. In gratitude to Saint Martin,
he made a pilgrimage to Tours via
the area of modern Germany,
making the journey from about 565 to 567.
In Tours he
became a close friend of the bishop.
Lived in the Loire Valley for while, then settled near Poitiers, France.
During his travels he
often paid for his supper by reciting poetry, singing,
or making up rhymes on the spot. From 567 to 587 he
counseled a local community of nuns on
matters spiritual and financial. Priest.
Advisor and secretary of Queen Saint Radegunde,
wife of King Clotaire
I. Bishop of Poitiers c.600.
A wanderer up to then,
when Venantius became a bishop he
became a model of temperance and stability, and was known for his love of food
and friends and joy. He wrote hymns,
essays, funeral elegies, homilies, and metrical lives of the saints including Saint Martin
of Tours (which runs to 2,243 hexameter lines), Saint Hilary
of Poitiers, Saint Germanus
of Paris, Saint Albinus
of Angers, Saint Paternus
of Avranches, Saint Marcellus
of Paris, and Saint Radegunde.
His poetry and songs often
concerned daily life and work and people and politics, and have become a valuable
resource for historians of the era. He is considered the last of the Gallic
Latin poets,
and one of the first Christian poets to write works
devoted to Mary.
Born
c.605 at Poitiers, Gaul (in
modern France)
of natural causes
Additional
Information
Book
of Saints, by the Monks of
Ramsgate
Saints
of the Day, by Katherine Rabenstein
books
Our Sunday Visitor’s Encyclopedia of Saints
other
sites in english
sitios
en español
Martirologio Romano, 2001 edición
sites
en français
fonti
in italiano
nettsteder
i norsk
Works
MLA
Citation
“Saint Venantius
Fortunatus“. CatholicSaints.Info. 21 August 2020. Web. 13 May 2026.
<https://catholicsaints.info/saint-venantius-fortunatus/>
SOURCE : https://catholicsaints.info/saint-venantius-fortunatus/
Book of Saints
– Venantius Fortunatus
Article
(Saint) Bishop (December
14) (7th
century) The Poet–Saint, author of
the Passion Hymn, Pange lingua, and possibly of the Vexilla Regis. He
was an Italian who
settled in Gaul at
the time when his own country was overrun by the Barbarians. He was in great
favour with Queen Saint Radigund,
and was made Bishop of Poitiers.
He was a voluminous writer,
both in prose and in verse. He died A.D. 609,
after over forty years of Episcopate.
MLA
Citation
Monks of Ramsgate.
“Venantius Fortunatus”. Book of Saints, 1921. CatholicSaints.Info.
13 December 2016. Web. 14 May 2026.
<https://catholicsaints.info/book-of-saints-venantius-fortunatus/>
SOURCE : https://catholicsaints.info/book-of-saints-venantius-fortunatus/
St. Venantius Fortunatus
Feastday: December 14
Death: 610
Gallic poet and (briefly)
serving bishop of
Poitiers, France. Known in full as Venantius Clementianus Fortunatus, he was
born in Trevise, near Venice, Italy, and studied at Ravenna. He suffered from
some ailment of the eye, but thanks to St. Martin of
Tours, he was able to embark upon a pilgrimage in 565 which brought him to
Mainz, Cologne, and Trier, Gennany, and to Metz and
the Moselle, France. He reached the court of King Sigebert (r. sixth century)
at Metz in
566 and there was much praise for his poetry, especially his eulogies.
Venantius next journeyed to Verdun, Reims, Soissons, Paris, and finaIly Tours,
where he prayed at the tomb of
St. Martin. Moving on to Poitiers, he entered into the service of Queen
Rodegunda who was now living as a nun, acting as her secretary until her death
in August 587. Shortly before his death, he was named bishop of
Potiers. A brilliant poet, considered a transitional figure in literature
between the ancient and medieval periods, Venanhus was a prolific writer: six
poems on the Cross, including the two famous works Vexilla Regia and Pange
Lzngua Gloijosi; eleven books of poems; a metrical life of
St. Martin of
Tours; the prose lives of eleven Gallic saints, including the Vita Rodegundis;
and the elegy DeExcidie Thui'ingiae.
SOURCE : https://www.catholic.org/saints/saint.php?saint_id=1940
Venantius Fortunatus B
(AC)
Born near Treviso, Italy,
c. 535; died c. 605. Venantius Honorius Clementianus Fortunatus spent his
childhood in Aquileia, Italy, which had been ravaged the century before by
Attila the Hun. He was educated in grammar, rhetoric, and law at Ravenna, Italy,
and, when he completed his studies about 565, went on a two-year trek to Tours
via Germany. In Tours he became a friend of Bishop Euphronius.
Venantius then moved on
to the Loire Valley, where the air is sweet, the wine good, and finally ended
up in Poitiers. For some 20 years (567-87) he lived at Poitiers, putting aside
his pilgrim's staff and bag at the Convent of the Holy Cross. He became both
spiritual and temporal counselor to the community of nuns. There he was
ordained and became adviser and secretary of King Clotaire I's wife, Radegund,
and her adopted daughter at their convent there. In about 600 Venantius was
appointed bishop of Poitiers. Once in the episcopal seat he became a model of
temperance
Venantius was a happy man
with an easy sense of humor. Prior to his ordination frequently rhymed to pay
for his dinner, following the customs of the troubadours. Venantius lived with
verve. His writings exhibit a man of good cheer, pure charity, gratitude, and a
humble heart. He sang of the Cross which is "the instrument of our
health," but the gallows of torture erected on Golgotha on Good Friday are
fully radiant with the light of Easter. "The happy tree on the arms of
which hung the ransom of the world" became the tree of liberty to the
children of God, the emblem of health. The holy man who loved food and joy and
whose virtues have been celebrated in a continuous cultus, died "in the
midst of universal regret" at Poitiers.
A fluent versifier, he
wrote voluminously. Among his works were metrical lives of Saints Martin of
Tours, Hilary of Poitiers, Germanus of Paris, Albinus of Angers, Paternus of
Avranches, Marcellus of Paris, Radegund, and other religious figures.
His life of St. Martin
includes the stories of Sulpicius Severus and Paulinus of Perigeux in 2,243
hexameters. Prolific! This was actually a paen to the saint who restored his
failing sight. It is said that he made a pilgrimage to St. Martin's tomb,
prayed for the saint's intercession, and his blindness was completely cured.
Additionally, he wrote
poems about a trip on the Mosel, on church construction, and on the marriage of
King Sigebert and Brunehilde in 566; elegies on the deaths of Brunehilde's
sister, Queen Galeswintha, and Radegund's cousin, Amalafried.
He is also the composer
of several outstanding hymns, notably Pange Lingua gloriosi, Vexilla Regis
prodeunt, Agnoscat omne saeculum, and, possibly, Ave Maris Stella and Quem
terra, pontus, aethera.
His poems revealed much
valuable information about his times, Merovingian figures and customs, family
life, descriptions of buildings, works of art, and the status of women
(Delaney, Encyclopedia).
SOURCE : http://www.saintpatrickdc.org/ss/1214.shtml
Fortunatus
Venantius Honorius
Clementianus Fortunatus
A Christian poet of
the sixth century, b. between 530 and 540 in Upper Italy, between Ceneda and Treviso.
He received his
literary education at Ravenna. Here he first
manifested his poetical ability by a poem celebrating the dedication of a
church to St. Andrew by the bishop, Vitalis. He
appears to have left Ravenna in
565, crossing the Alps and a part of Southern Germany and
reaching in the autumn the banks of the Moselle. The stages of his journey may
be traced in his poems. They were: Mainz, where he
celebrated the construction of the baptistery and church of St.
George (II, 11 and 12), and in which he compliments the bishop, Sidonius (IX,
9); Cologne, where he accepted the hospitality of Bishop Carentinus (III,
14); Trier,
where he praises Bishop Nicetius (III, 11) who had built a castle on the
Moselle (III, 12); Metz, which he describes (III, 13). He then made a journey
on the Moselle, of which he gives a humorous account (IV, 8). But the principal
event of his sojourn at Metz was his
presentation at the court of King Sigebert, where he arrived at the time of the
king's marriage with Brunehild (566), for which occasion he wrote and
epithalamium (VI, 1). Shortly afterwards Brunehild renounced Arianism for Catholicism and
Fortunatus extolled this conversion (VI, 1a). He won the favour of the
courtiers by his eulogies, notably that of Gogo and Duke Lupus, the latter one
of the most remarkable men of the time, a real survival, amid barbarian
surroundings, of Roman culture and traditions. Fortunatus soon resumed his
journey. New poems repaid the hospitality of the Bishops of Verdun (II, 23)
and Reims (III,
15); at Soissons he venerated the tomb of St. Medardus (II,
16), and finally arrived at Paris, where he praised
the clergy for
their zeal in
reciting the Divine
Office (II, 9). His description of the chanting of the Office on the
eve of a feast accompanied by an orchestra is a curious document. He made the
acquaintance of King Caribert, whom he compares to Solomon, Trajan, and Fabius, and
whose Latin eloquence he praises highly (VI, 2). From Paris he went
to Tours, which
was probably his original destination, for while at Ravenna he had
been miraculously cured
of a disease of the eyes through the intercession of St. Martin. He worshipped
at the tomb of
the saint and
gave thanks to the bishop,
Euphronius (III, 3), whom he afterwards came to know more
intimately.
From Tours Fortunatus
went to Poitiers,
attracted, no doubt, by the renown of St. Radegunde and her monastery. This
circumstance had a decisive influence on the remainder of his life. Radegunde,
daughter of the King of Thuringia, had been taken prisoner by
Clotaire I, the son of Clovis, after the defeat
of her uncle, Hermanfried, and the conquest of her country (531). Hermanfried
had slain her father. She became, against her will the wife of Clotaire. Her
brother having been put
to death by the Franks, she sought
refuge with St.
Medardus, Bishop of
Vermandois (St-Quentin and Soissons), who caused
her to take the veil, and she remained at Poitiers. The monastery of Poitiers was very
large and contained about 200 religious. At first they lived without a definite
rule, but about 567 Radegunde accepted that of St. Cæsarius of Arles. At this
time, which was previous to the death of Caribert (568), she caused the consecration as abbess of her
beloved adoptive daughter Agnes. It was at the same period that Fortunatus
became the friend of the two women and took up
his residence at Poitiers,
where he remained till the death of Radegunde, 13 Aug., 587, Agnes, doubtless,
having died shortly before. The closest friendship sprang up between them,
Fortunatus calling Radegunde his mother and Agnes his sister. It was one of
those tender and chaste friendships between ecclesiastics and pious women; similar, for
example, to the relations between St. Jerome and the
Roman ladies, delicate friendships enhanced by solid piety, confirmed in
peace by a mutual love of God, and which do not
exclude the charming child's play usually making feminine friendship. In this
instance it brought about a constant interchange of letter in which the art and
grace of Fortunatus found their natural vent. He was an epicure, and there were
sent to him from the convent,
milk, eggs, dainty dishes, and savoury meats in the artistic arrangement of
which the cooks of antiquity exercised their ingenuity. He did not allow
himself to be outdone and sent to his friends at one time flowers, at another
chestnuts in a basket woven by his own hands. The little poems which
accompanied them are not included in the works published by Fortunatus himself;
it is probable that many of them are lost, no great importance being attached
to them. Circumstances provided him with the graver subjects which necessitated
the production of more serious works. About 568 Radegunde received from Emperor
Justin a particle of the True Cross, to which
the monastery had
been dedicated, and Fortunatus was commissioned to thank the emperor and
empress for their gift. This religious event led him to write a series of poems
(II, 1-6); two, the "Vexilla Regis Prodeunt" and the "Pange
Lingua" (II, 6, 2), have been adopted by the Church. The vigorous
movement of these poems shows that Fortunatus was not lacking in strength and
seriousness. Two of this series are "figurate" poems, i.e. the
letters of each verse, being arranged with due regularity, form artistic
designs. It was one of the least happy inventions of
this period of literary decadence.
Radegunde was in constant
communication with Constantinople, for Amalafried, a cousin whom she
dearly loved,
had found refuge in the East where he was in the service of the Empire. Through
Fortunatus Radegunde bewailed the sad lot of her country and her family; this long elegy,
full of life and movement, and addressed to Amalafried, is one of the poets
best and most celebrated works (Appendix, I). Another elegy deplores the
premature death of Amalafried (Appendix, 3). The death of Galeswintha was also
the occasion of one of those elegies in which Fortunatus shows himself at once
so profound and so natural. This princess, the sister of Brunehild, was married
to Chilperic, and had just been put to death by the
order of her husband (569 or 570). Shortly before this Fortunatus had seen her
arrive from Spain and
pass through Poitiers in a silver chariot, and it was on this occasion she had
won the heart of Radegunde. In recalling these things and in his portrayal of
the mother of the unhappy young woman and their
heart-breaking farewell, he succeeded, despite many rhetorical artifices, in
depicting true grief.
Other poems written at Poitiers deal with
religious subjects. Fortunatus explained to his "sister" Agnes that
his love was
wholly fraternal (XI, 6), and devoted 400 lines to the praise of virginity
(VIII, 3). While abounding in Christian sentiments
he develops in a singularly realistic style the inconveniences of marriage,
especially the physiological sufferings it imposes upon woman. It is probably an
academic theme. Fortunatus also took part in ecclesiastical life,
assisting at synods,
being invited to the consecration of
churches, all of which occasions were made the pretext for verses. He was
especially associated with Gregory of Tours, who
influenced him to make and publish a collection of his verses, with Leontius of
Bordeaux, who sent him many invitations, and with Felix of Nantes, whom he praised,
especially for the rectifying of a watercourse (III, 10). Fortunatus was now a
celebrated man and a much-sought-for guest. Rendered more free by the death of
his friends, he visited the Court of Austrasia, where he was received with
greater evidence of regard than on a former occasion when he had arrived
from Italy poor
and unknown. To this period belongs his account of a journey on the Moselle
which is full of graceful details (X, 10). He celebrates the completion of the
basilica of Tours in
590 (X, 6), and in 591 the consecration of Plato, the new Bishop of Poitiers, an archdeacon of Gregory (X, 14).
His predecessor Maroveus, whose barbarous name indicates that he was a person lacking in
culture, had been entirely neglected by the Roman Fortunatus and his refined
friends. This date is the last known to us, but some time before the end of the
sixth century he succeeded to the See of Poitiers. In
the episcopal list
of that city he follows Plato and may have
become bishop about
600. He was already dead when, shortly after this time, Baudonivia, a nun of the monastery of the
Holy Cross, added a second book to Venantius' life of Radegunde.
The poems of Fortunatus
comprise eleven books. The researches of Wilhelm Meyer* have established the
fact that Fortunatus himself published successively Books I-VIII, about 576;
Book IX in 584 0r 585; Book X after 591. Book XI seems to be a posthumous
collection. A Paris manuscript has
happily preserved some poems not found in the eleven-book manuscripts. These poems
form an appendix in Leo's edition. Apart from these occasional poems Fortunatus
wrote between 573 and 577 a poem in four books on St. Martin. He follows
exactly the account of Sulpicius Severus, but has abridged it to such an extent
as to render his won work obscure unless with the aid of Sulpicius Severus. He
wrote in rhythmic prose the lives of several saints, St. Albin, Bishop of Angers, St. Hilary and
Pascentius, Bishops of Poitiers, St. Marcellus
of Paris, St. Germanus of Paris (d. 576), his
friend Radegunde, St. Paternus, Bishop of
Avranches, and St.
Medardus. The poetical merit of Fortunatus should not be overestimated.
Like most poets of this period of extreme decadence, he delights in
description, but is incapable of sustaining it; if the piece is lengthy his
style runs into mannerisms. His vocabulary is varied but affected, and while
his language is sufficiently exact, it is marred by a deliberate obscurity.
These defects would render him intolerable had he not written in verse; poetic
tradition, Boissier well says, imposed a certain sobriety. The prose prefaces
which Fortunatus adds to each of his works exhibit a command of bombastic Latin
scarcely inferior to the "Hisperica famina". His versification is
monotonous, and faults of prosody are not rare. By his predilection for the
distich he furnished the model for most Carlovingian poetry.
Fortunatus, like a true Roman,
expresses with delicate sincerity the sentiments of intimacy and tenderness,
especially when mournful and anxious. He interprets with success the emotions
aroused by the tragic occurrences of surrounding barbarian life, particularly
in the hearts of women,
too often in those times the victims of brutal passions. In this way, and by
his allusions to contemporary events and persons, and his
descriptions of churches and works of art, he is the painter of
Merovingian society.
His entire work is an historical document. Fortunatus has been praised for
abstaining from the use of mythological allegory, despite the fact that his
epithalamium for Sigebert is a dialogue between Venus and Love. Occasionally on
encounters in his works the traditional academic themes, but in general he
refrains from these literary ornaments less through disdain than through
necessity. Every writer of occasional verse is perforce a realist, e.g. Statius
in the "Silvæ", Martial in his epigrams. In his portrayal of the
barbarian society of
Gaul Fortunatus exhibits the manner in which contemporary Christian thought
and life permeated its gross and uncultured environment. Leaving aside
the bishops, all
of them Gallo-Romans, it is the women of the
period, owing to native intuition and mental refinement,
who are most sensitive to this Christian culture.
They are the first to appreciate delicacy of sentiment and charm of language,
even refined novelties of cookery, that art of advanced civilizations and
peoples on whose hands time hangs heavily. From this point of view it may be
said that the friendship of Fortunatus with Radegunde and Agnes mirrors with
great exactness the life of sixth-century Gaul.
The best edition of
Fortunatus is that of F. Leo and B. Krusch; the former edited the poems, the
latter the prose writings in "Mon. Germ. Hist.: Acut." (Berlin,
1881-85), IV.
Sources
Hamelin, De vitâ et
operibus V. Fortunati (Rennes, 1873); Meyer, Der Gelegenheitdichter
V. Fortunatus (Berlin, 1901); Leo, Venantius Fortunatus in Deutsche
Rundschau (1882);, XXXII, 414-26; Bardenhewer, Patrology, tr. Shahan
(Freiburg im B., St. Louis, 1908), 647-50.
Lejay,
Paul. "Fortunatus." The Catholic Encyclopedia. Vol.
6. New York: Robert Appleton
Company, 1909. <https://www.newadvent.org/cathen/06149a.htm>.
Transcription. This
article was transcribed for New Advent by Dan Clouse. In memoriam,
Elizabeth Grieg Lund.
Ecclesiastical
approbation. Nihil Obstat. September 1, 1909. Remy Lafort,
Censor. Imprimatur. +John M. Farley, Archbishop of New York.
Copyright © 2026 by New Advent LLC.
Dedicated to the Immaculate Heart of Mary.
SOURCE : https://www.newadvent.org/cathen/06149a.htm
Saint
Venantius Fortunatus: Hail Thee, Festival Day
EASTER
Hail thee, festival day!
Blessed day to be hallowed forever;
Day when our Lord was raised,
Breaking the kingdom of death.
All the fair beauty of
the earth,
From the death of the winter arising!
Every good gift of the year
Now with its Master returns.
Hail thee, festival day!
Blessed day to be hallowed forever;
Day when our Lord was raised,
Breaking the kingdom of death.
Rise from the grave now,
O Lord,
The author of life and creation.
Treading the pathway of death,
New life You give to us all.
ASCENSION
Hail thee, festival day!
Blessed day to be hallowed forever;
Day when our risen Lord
Rose in the heavens to reign.
He who was nailed to the
cross
Is Ruler and Lord of all people.
All things created on earth
Sing to the glory of God.
Hail thee, festival day!
Blessed day to be hallowed forever;
Day when our risen Lord
Rose in the heavens to reign.
Daily the loveliness
grows,
Adorned with glory of blossom;
Heaven her gates unbars,
Flinging her increase of light.
Hail thee, festival day!
Blessed day to be hallowed forever;
Day when our risen Lord
Rose in the heavens to reign.
PENTECOST
Hail thee, festival day!
Blessed day to be hallowed forever;
Day when the Holy Ghost
Shone in the world full of grace.
Bright and in the
likeness of fire,
On those who await your appearing,
You Whom the Lord had foretold
Suddenly, swiftly descend.
Hail thee, festival day!
Blessed day to be hallowed forever;
Day when the Holy Ghost
Shone in the world full of grace.
Forth from the Father You
come
With sevenfold mystical offering,
Pouring on all human souls
Infinite riches of God.
Hail thee, festival day!
Blessed day to be hallowed forever;
Day when the Holy Ghost
Shone in the world full of grace.
ALL OCCASIONS
God the Almighty Lord,
The Ruler of earth and the heavens,
Guard us from harm without;
Cleanse us from evil within.
Jesus the health of the
world,
Enlighten our minds, great Redeemer,
Son of the Father supreme,
Only begotten of God.
Spirit of life and of
power,
Now flow in us, fount of our being,
Light that enlightens us all,
Life that in all may abide.
Praise to the giver of
good!
O lover and author of concord,
Pour out your balm on our days;
Order our ways in your peace.
– Saint Venantius
Fortunatus; translated from the Latin by Maurice F Bell in The English Hymnal, Oxford University
Press, 1906
SOURCE : https://catholicsaints.info/venantius-fortunatus-hail-thee-festival-day/
Valdobbiadene
(Veneto) - Capitello di San Venanzio Fortunato
Valdobbiadene
(Veneto, Italy) - Saint Venantius Fortunatus shrine
San Venanzio Fortunato
Valdobbiadene, Treviso,
ca. 530 - Poitiers, Francia, 14 dicembre 607 ca.
Etimologia: Venanzio = il
cacciatore, dal latino
Martirologio Romano: A
Poitiers in Aquitania, ora in Francia, san Venanzio Fortunato, vescovo, che
narrò le gesta di molti santi e celebrò in eleganti inni la santa Croce.
Nel 535 circa, a Duplavilis (l’attuale Valdobbiadene in provincia di Treviso) nasce Venanzio Onorio Clemenziano Fortunato. Della sua terra e della sua gente dà notizia egli stesso nel IV libro della Vita di San Martino, quando indica al suo poema la strada da percorrere per raggiungere Ravenna e gli raccomanda di passare per Valdobbiadene: “Avanza attraverso Ceneda e vai a visitare i miei amici di Duplavilis: è la terra dove sono nato, la terra del mio sangue e dei miei genitori. Qui c’è l’origine della mia stirpe, ci sono mio fratello e mia sorella, tutti i miei nipoti che nel mio cuore io amo di un amore fedele. Valli a salutare, ancora ti chiedo, anche se di fretta”.
Era di antica e nobile famiglia romana, ebbe sicuramente un fratello e una sorella di nome Tiziana (la cita scrivendo alla badessa Agnese) e molti nipoti.
La vicina Ceneda contende a Valdobbiadene i natali dell’ultimo grande poeta della latinità. Ma Paolo Diacono, che scrive alla fine dell’VIII secolo e cita espressamente questo brano, non ha dubbi sulla nascita valdobbiadenese.
I primi studi li compie probabilmente nel Trevigiano (forse proprio a Treviso, forse ad Asolo, forse a Oderzo). Nel 557 circa si reca ad Aquileia per studiare. È possibile che da parte del vescovo di Aquileia, Paolino, venga già ora la proposta di prendere i voti sacerdotali (stando ad una testimonianza dello stesso Venanzio), ma egli rifiuta.
Nel 560 si trasferisce a Ravenna dove studia grammatica, retorica, poetica (e forse anche giurisprudenza), secondo le notizie che ci dà Paolo Diacono.
È affetto da una grave malattia agli occhi. Ne è colpito anche il suo amico Felice, il futuro vescovo di Treviso, colui che fermerà Alboino e i Longobardi sul Piave. Venanzio e Felice si ungono gli occhi con l’olio della lampada che brucia nella cripta dedicata a San Martino nella basilica di Giovanni e Paolo e guariscono.
Nell’autunno del 565 Venanzio lascia Ravenna e si reca in Gallia, nel regno di Austrasia, per sciogliere il voto di pregare sulla tomba di Martino a Tours. I motivi di un viaggio che lo avrebbe portato lontano dalla sua patria (mai ci sarebbe stato ritorno) sono stati variamente interpretati. Si è a lungo ipotizzato che Venanzio fosse diventato inviso al governo bizantino e fosse dunque indotto a cercare la protezione di Sigiberto. Venanzio avrebbe preso posizione a favore dello scisma dei Tre Capitoli e dunque sarebbe stato dalla parte della situazione scismatica di Aquileia. Ma non abbiamo notizia di una militanza in tal senso e nulla autorizza a dire che si tratti di fuga per motivi di pericolo personale. Del resto, se quella di Venanzio era una fuga dal governo imperiale, la corte di Sigiberto non rappresentava un rifugio sicuro perché i reali d’Austrasia non erano in quell’epoca in cattivi rapporti con Costantinopoli.
Tra l’altro è questo il periodo durante il quale Radegonda, che viveva sotto la giurisdizione di Sigiberto, otteneva dall’imperatore una reliquia della Santa Croce.
Venanzio non arriva in Austrasia come un “trovatore errante”. Il fatto che gli sia stata inviata incontro una scorta di eminenti funzionari della corte di Austrasia prova che aveva ricevuto un invito, in qualche modo ufficiale. Dunque non un romantico precursore della figura del poeta maledetto, non un ricercato dalla polizia imperiale.
Il contrario semmai, come suggeriscono recenti studi ed ipotesi. Venanzio era probabilmente un inviato dell’imperatore d’Oriente presso le corti franche e in particolare alla corte di Metz. Non dobbiamo pensare certo ad un agente segreto che agisce sotto copertura e che si avvale del suo ruolo di poeta mondano per nascondere oscuri e sottili maneggi. Più semplicemente l’imperatore, preoccupato dalla minaccia longobarda, cercava alleanze nelle Gallie. Il re di Metz, che possedeva anche la Provenza, poteva tornargli molto utile.
Venanzio, senza dubbio già noto per il suo talento di poeta, era uomo prezioso per convincere il re e i suoi grandi, riuniti nel giorno delle nozze. Venanzio arriva infatti a Metz, capitale dell’Austrasia nel 566, proprio nei giorni in cui Sigiberto sposa Brunechilde, figlia di Atanagildo re dei Visigoti, matrimonio di enorme importanza politica: si presenta con un epitalamio e una elegia in gloria dei sovrani (Carm. VI 1, e 1a, il secondo per la conversione di Brunechilde al cattolicesimo). Nello stesso anno è a Parigi dove conosce il vescovo Germano. Visita anche, assieme a Sigoaldo, uomo di fiducia di Sigiberto, Magonza, Colonia, Treviri.
La sua cultura e la sua raffinata conoscenza della lingua latina lo rendono popolarissimo e ricercato. Intesse tutta una serie di relazioni. Tra gli altri, gode della stima di Dinamio, scrittore e futuro governatore della Provenza, la regione più romanizzata. Durante l’inverno del 567 (forse nei primi mesi del successivo) raggiunge Tours. Se ne allontana subito e vi fa ritorno nel 568, diventando intimo del nuovo vescovo, Gregorio.
Si muove in continuazione. Le tappe del suo viaggio sono Poitiers, Tolosa, forse la Spagna, Saintes, ancora Poitiers dove conosce Radegonda (520-587). Radegonda, già moglie di Clotario I, era stata consacrata da Medardo, vescovo di Noyon, e aveva fondato a Saix, vicino a Poitiers un monastero in cui si era ritirata.
In questo periodo Venanzio appare caratterizzato da una grande inquietudine. Desidera far conoscere la sua opera letteraria e trovare un preciso ruolo. Nel monastero di Saix, Venanzio, che non ha ancora preso i voti, svolge il lavoro di economo.
Tra il 568 e il 576, dividendosi tra servizio al monastero e vita mondana, compone le sue opere più importanti. Quando Radegonda ottiene l’invio dei frammenti della Croce dall’Oriente, Venanzio compone il De excidio Thuringiae, ispirato dalle vicende familiari di Radegonda e dedicato al cugino di lei, Amalafrido, che militava nell’esercito imperiale. L’arrivo delle reliquie viene salutato dai due inni Pange, lingua e Vexilla regis prodeunt ancora vivissimi nella liturgia.
Nell’estate del 575 scrive la Vita di San Martino in 4 libri, ultimo grande poema della classicità. Poema epico a tutti gli effetti, come dimostra anche la scelta del verso, l’esametro. Martino viene proposto come atleta di Dio: modello di monaco e soprattutto modello di presule.
È infatti il primo vescovo che allarga il concetto di diocesi al territorio extraurbano, che esce dalle mura cittadine e fonda parrocchie rurali, che le visita in continuazione e per le quali inaugura un’opera fondamentale di formazione dei preti. Con quest’opera Venanzio si pone come irripetibile momento di sintesi tra i valori della civiltà galloceltica e quella della società galloromana. Nel segno di un alto ideale cristiano di cui proprio Martino è emblema.
Nel 576 Venanzio pubblica una prima raccolta dei Carmina.
Amato e ricercato, Venanzio è il cultore della lingua di Cicerone e Virgilio. Alla corte di re Childeberto appare come il degno erede dell’eleganza e della cultura latine. In quel gioco di rapporti e relazioni, in quella corte ricca ed elegante, ha un ruolo importante e decisivo. È lui, il poeta in cui rivivono Orazio e Lucrezio, ad avere il gioioso compito di dare lustro e decoro alla figura del suo sovrano.
Nel quinquennio 574-579 si colloca l’ordinazione sacerdotale di Venanzio.
Si allarga la sfera delle sue conoscenze e relazioni: tra gli altri Leonzio, vescovo di Bordeaux, e sua moglie Placidina, nipote di Sidonio Apollinare e pronipote dell’imperatore Avito. Conosce e apprezza anche Felice, vescovo di Nantes, e Bertrando che era succeduto a Leonzio nella sede episcopale di Bordeaux.
Nel 584 era stato assassinato Chilperico, figlio di Clotario, nel quadro della guerra civile che lo aveva visto opposto a suo fratello Sigiberto (morto nel 575): Tours e Poitiers ritornano alla corona di Austrasia con la firma del trattato di Andelot nel 587, tra Gontrando e Childeberto II.
Proprio il 13 agosto di quel 587 muore Radegonda. Venanzio resta nel monastero (diretto fin dalla fondazione da Agnese, allieva e amica di Radegonda) come direttore spirituale ed elemosiniere. Agnese stessa muore di lì a poco.
Venanzio accetta di accompagnare Gregorio che Childeberto aveva convocato a Metz in previsione di una ambasceria presso suo zio Gontrando per studiare l’applicazione del trattato di Andelot. Childeberto lo accoglie trionfalmente e durante il viaggio Venanzio visita Treviri, Coblenza e il castello di Andernach.
Quindi Venanzio rientra a Poitiers. Nel 590, diciassettesimo anno della sua ordinazione, Gregorio celebra la dedicazione della cattedrale di Tours e Venanzio scrive i tituli per degli affreschi che illustrano la vita di San Martino.
Quando (592-593) muore il vescovo di Poitiers, Platone, e Venanzio viene
designato a suo successore. È consacrato dall’amico Gregorio, vescovo di Tours.
Il 14 dicembre 603 Venanzio muore.
La sua produzione è, per la maggior parte, compresa negli 11 libri di Carmina
Miscellanea. La Vita di San Martino è l’unica vita scritta in versi. Ne ha
scritto altre 6, tutte in prosa. Sono le vite di Sant’Ilario vescovo di
Poitiers, San Germano vescovo di Parigi, Sant’Albino vescovo di Angers, San
Paterno vescovo di Avranches, Santa Radegonda, San Marcello vescovo di Parigi.
Qualcuno gli ha attribuito anche la vita di Amanzio vescovo di Rodez, la vita
di Remigio vescovo di Reims, la vita di San Medardo vescovo di Noyon, la vita
di Leobino vescovo di Chartres, la vita di San Maurilio vescovo di Angers, una
passio dei martiri Dionigi (Saint Denis), Rustico ed Eleuterio.
Autore: Gian Domenico Mazzocato
Una malattia agli occhi ha cambiato la sua vita. Nato al tempo del regno gotico (governato da Amalasunta, figlia di Teodorico, per conto del figlio Atalarico, minorenne) per gli studi è andato “all’estero”, ossia a Ravenna, capitale dei domini bizantini d’Italia: uno dei grandi poli culturali d’Europa. Ha studiato grammatica e retorica, ed ecco questa infermità alla vista e poi la guarigione. Venanzio l’attribuisce all’intercessione di san Martino di Tours: perciò decide di andare a rendergli grazie presso la sua tomba in Gallia. Un pellegrinaggio dal quale non ritornerà più.
Già all’andata è stato bene accolto, nelle soste, da famiglie signorili, conquistate dalle sue poesie in latino, che tutti giudicano sublimi. In verità non è sempre così, ma tra tanti personaggi analfabeti la sua cultura stupisce e incanta. Giunto a Tours, prega sulla tomba di san Martino (al quale dedicherà un poema) e poi passa a Poitiers. Qui conosce un personaggio eccezionale, non perché è una regina, ma perché è singolarmente colta in mezzo a re e principi che non sanno leggere. E' Radegonda, dalla vita infelice: figlia del re di Turingia, sposata per forza a Clotario I re di Neustria (attuale Francia del Nord-Ovest), ha poi avuto un fratello ucciso da lui; e lo ha lasciato. A Poitiers, con la figlia adottiva Agnese, ha fondato e dirige un monastero.
L’incontro con queste donne dà un nuovo indirizzo alla vita di Venanzio, ammirato da entrambe per i suoi versi, e al tempo stesso attratto dal loro modo di vivere la fede. Diventa sacerdote, prende la direzione spirituale del monastero e continua a scrivere. I temi dominanti della sua poesia religiosa sono il culto della Croce, la pietà mariana, il senso della morte, la guida spirituale dei fedeli. Ha una buona conoscenza dei Vangeli, dei salmi, di Isaia e di alcuni Padri della Chiesa, oltre che di numerosi autori latini non cristiani. Il suo inno Vexilla regis prodeunt, in onore della Croce, viene cantato tuttora nella settimana santa, e altri sono stati inseriti nel Breviario. In latino, poi, scrive la vita di sette santi di Gallia, tra cui quella di Radegonda, morta nel 587.
Nel 595-97, consacrato vescovo di Poitiers, diviene una figura eminente nella Gallia lacerata da guerre tra i regni e stragi di famiglia. La sua opera di poeta cristiano ispirata a sincera pietà, e la tenerezza che anima certi suoi versi, sono una rara testimonianza di umanità e di fede, nella barbarie del tempo. Venanzio muore un 14 dicembre, forse del 607, e presto lo si venera come santo. “Santo e beato” lo proclama l’iscrizione sulla sua tomba nella cattedrale di Poitiers. L’ha composta verso il 785 Paolo Diacono, storico dei Longobardi, invocando la sua intercessione.
La sua festa è posta dal Mrtyrologium Romanum al 14 dicembre, mente la Diocesi di Padova lo ricorda il 15 dicembre.
Autore: Domenico Agasso
SOURCE : http://www.santiebeati.it/dettaglio/81350
Venantius Fortunatus (530–609),
Poems, with two verses by Dungal of Bobbio. Milan, Biblioteca Ambrosiana,
C 74 sup., fol. 28r.
Venantius Fortunatus, Carmina, mit zwei
Versen des irischen Gelehrten Dungal. Mailand, Biblioteca Ambrosiana, C 74
sup., fol. 28r.
Den hellige Venantius
Fortunatus av Poitiers (~530 - ~610)
Minnedag:
14. desember
Den hellige Venantius
Fortunatus ble født ca 530 i Valdobbiadena ved Treviso i Italia og utdannet i
Ravenna, hvor han studerte musikk, poesi og klassikerne. Han forlot Italia ca
565 for å besøke den hellige Martins skrin i
Tours som takk for at han hadde blitt kurert for en sykdom i øynene ved å smøre
seg med lampeolje fra St. Martinskirken. Til gjengjeld for den gjestfriheten
han ble møtt med skrev han rosende dikt til ære for sine verter. Han besøkte
hoffet til Sigebert i Metz, og han ble der i to år og tjente til livets opphold
ved sine talenter som forfatter, som brakte noe av romersk eleganse og boklig
kultur til et temmelig barbarisk merovingisk hoff.
På denne tiden hadde
langobardene invadert Nord-Italia, og Venantius slo seg ned i Poitiers. Der ble
han forvalter, og etter sin prestevielse ble han kapellan for nonnene. Blant
dem var den hellige Radegunde og
abbedissen Agnes, som han begge skrev brev og dikt til. Han var uvanlig følsom
overfor kvinners problemer, som virkelig spilte en betydelig rolle i
utviklingen av kristne verdier i den merovingiske verden. Hans brev til den mye
eldre Radegunde er retorisk lekende og følelsesladede: «Selv om skyene er borte
og himmelen er klar, er dagen uten sol når du er borte». Om han kunne skaffe
dem, forteller han henne at han vil sende henne roser og liljer.
Det beste av hans
talenter ble stimulert da det i 569 ankom til Poitiers relikvier av det sanne
kors, sendt av keiser Justinos II til Abbaye de la Sainte Croix. Det var
anledningen for hans vakre hymne Vexilla regis prodeunt, «Gå fremad,
kongelige bannere». Omtrent på samme tid skrev han Pange lingua gloriosi,
«Syng, min tunge, det strålende slag», for pasjonstiden og Salve festa
dies for påske. Han skrev også Ave, maris stella for Maria.
Disse regnes vanligvis som blant de fineste eksempler på kristne hymner, ved i
høy grad å kombinere klassisk dyktighet med kristne religiøse følelser.
Venantius' komposisjoner
ble høyt verdsatt av samtidige, blant dem den hellige Gregor av Tours,
som oppmuntret ham til å samle og utgi sine dikt, som noen av dem var skrevet
til store kirkelige anledninger. Andre biskoper som ble venner med ham
var Felix av
Nantes og Leontius av Bordeaux.
Venantius' andre arbeider
inkluderer helgenbiografier i prosa og vers, i prosa om de hellige Hilarius,
Radegunde, Severin
av Bordeaux i tillegg til Albinus, Germanus av Paris og Paternus av
Avranches. På vers skrev han om de hellige Martin og Medardus. I
hans In laudem Mariae skildrer han Maria som Himmeldronning som
mottar hyllest og er gjenstand for respektfull kjærlighet.
Omkring 600 ble Venantius
valgt til biskop av Poitiers, men ikke mye er kjent om hans korte embetstid.
Han døde ca 610 i Poitiers.
Hans minnedag er 14. desember.
Kilder: Farmer,
Schauber/Schindler, Engelhart, Attwater/Cumming - Kompilasjon og
oversettelse: p. Per Einar Odden -
Sist oppdatert: 1998-05-20 20:29
SOURCE : https://www.katolsk.no/biografier/historisk/vfortuna
Venance Fortunat,
Venantius Honorius Clementianus Fortunatus, Bibliographie : https://www.arlima.net/uz/venance_fortunat.html
Venance Fortunat (saint,
0530-0601) : https://portail.biblissima.fr/ark:/43093/pdatadb636bfb344af1cc7bec2dd48a2bfc6906bd9e3f
Fortunatus Venantius v. 530-605 (saint Venance) : https://www.musicologie.org/Biographies/f/fortunatus.html
Sylvie Labarre Le Mans
Université « La poésie visuelle de Venance Fortunat (Poèmes, I-IV) et les
mosaïques de Ravenne », dans La littérature et les arts figurés de l’Antiquité
à nos jours, Actes du XIVe congrès Budé (Limoges, 25-28 août 1998), Paris, Les
Belles Lettres, 2001, p. 369-377 : https://shs.hal.science/halshs-03880173/document
Sylvie Labarre, « Venance
Fortunat (VIe s.) et l’affirmation d’une identité culturelle romaine et
chrétienne au royaume des Francs » : https://normandie-univ.hal.science/hal-02472079v1/document
Luce Pietri. « Autobiographie d’un poète chrétien : Venance Fortunat, un émigré en terre d’exil ou un immigré parfaitement intégré ? »: https://lettres.sorbonne-universite.fr/sites/default/files/media/2020-06/1pietri_camenae.pdf
Gaëlle Herbert de la Portbarré-Viard Aix Marseille Université, « Architectures et paysages dans les Carmina de Venance Fortunat : quelques remarques sur la construction visuelle des images poétiques » : https://edizionicafoscari.unive.it/media/pdf/books/978-88-6969-986-3/978-88-6969-986-3-ch-12.pdf

